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Discours du comte Albert de Mun

Lord Russel of Killowen, lord chief-justice d'Angleterre, après avoir lu la lettre de M. de Man au Times, lui écrivit pour lui faire part des reproches que lui semblait mériter l'attitude des catholiques français dans l'Affaire Dreyfus.

M. de Mun lui fit la réponse suivante, qui ne fut pas publiée.

Paris, le 29 janvier 1899.

Cher lord Russel of Killowen,

Je vous prie de me pardonner le retard involontaire de ma réponse à votre lettre du 17 janvier. Le grand nombre de mes occupations me servira, j'espère,

De Mun. — Discours. VIL — 1

d'excuse près de vous. Je suis très reconnaissant des sentiments que vous voulez bien m'cxprimer et du souvenir que vous avez eu la bonté de garder de notre rencontre chez le baron de Courcel; je n'ai eu garde moi-même de l'oublic^r.

Il m'est très agréable de penser que ma lettre à l'éditeur du Times, au sujet du livre de M. Conybeare, ait pu contribuer à éclairer vos compatriotes, et particulièrement les catholiques, sur la malheureuse affaire qui agite et divise si profondément les esprits, non seulement en France, mais au dehors. J'espère, en répondant aujourd'hui aux questions que vous me faites l'honneur de m'adresser, achever l'œuvre ainsi commencée et, par des explications plus complètes, rendre notre attitude parfaitement claire et légitime à vos yeux.

Il vous est impossible, me dites -vous, de comprendre qu'on en soit venu en France à regarder les attaques contre la conduite de certains hommes, dans l'armée française, comme une attaque contre l'armée en général. Vous l'auriez compris, j'en suis certain, si vous aviez pu suivre jour par jour la campagne commencée depuis un an et demi, et dont une multitude d'articles de journaux, de brochures et d'écrits divers ont, avec une évidente clarté, accentué le caractère. Permettez - moi du moins de vous en rappeler un des premiers et des plus célèbres incidents, je veux dire la lettre retentissante par laquelle M. Zola, bien loin de se borner à suggérer en termes graves et mesurés, fortifiés par quelque preuve solide, la pensée qu'une erreur judiciaire avait pu être commise, a dénoncé avec la plus extrême violence et sur de

simples suppositions, non seiilcMncnt les juges des conseils de guerre, mais les chefs les plus considérables de l'armée, en les accusant d'avoir sciemment poursuivi et fait condamner un innocent.

ce J'accuse, disait-il, le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées... J'accuse le général'de Boisdeffre et le général Gonse de s'être rendus complices du même crime, etc.. »

Vous reconnaîtrez assurément qu'aucune injure plus grave ne pouvait leur être adressée. Ce manifeste de M. Zola n'a été, que je sache, ni blâmé ni désavoué par aucun des principaux partisans de la revision du procès. Tout au contraire on lui en a fait, on lui en fait chaque jour un titre de gloire, et il est devenu le fondement de l'accusation.

Cependant, à deux reprises, la justice régulière du pays représentée par la cour d'assises de Paris et le jury de la Seine, puis par celle de Versailles, a sévèrement condamné l'acte de M. Zola. Ceux qui refusent de reconnaître et de respecter les arrêts des tribunaux militaires n'ont pas davantage respecté ce verdict de la justice civile, en sa forme pourtant la plus démocratique. La campagne a été poursuivie avec un redoublement de passion. Non seulement elle s'est proposé pour but d'ébranler, puis de détruire la juridiction spéciale des conseils de guerre, essentielle, cependant à toute organisation militaire, mais elle a été réellement dirigée contre l'ensemble du commandement, sans lequel l'armée ne saurait subsister. Pour vous le montrer, je n'aurais qu'à faire passersous vos yeux les très nombreux articles de journaux

qui, à propos de l'adaire Dreyfus, ont ainsi généralisé leurs accusations, attaquant en bloc l'état- inajoi' de l'armée, qui ne comprend pas moins de cent quatrevingts officiers, collaborateurs indispensables du commandement suj)érieiii-.

11 me suffii-a sans doute de vous citei- un livre de M. Urbain Gobier, intitulé l'Armée et la Nation, et dont le caractère outrageant pour l'armée nationale a paru si bien établi, que le cabinet actuel n'a pas hésité à le déférer aux tribunaux.

M. Urbain Gohier est un des rédacteurs de l'Aurore, journal dévoué à la cause de Dreyfus.

Je pourrais, en les extrayant de journaux analogues, multiplier ces citations qui, je le répète, n'ont été l'objet d'aucun désaveu de la part des principaux partisans du condamné. Tout récemment encore, un article de l'un de ces journaux concluait ainsi : a L'armée, avec sa discipline barbare, ses chamarrés insolents, ses comptables voleurs de la ration du soldat et gaspilleurs de nos deniers, est, depuis le conscrit entrant à la caserne jusqu'aux imposants vieillards qui mettent un bonnet de coton sous leur panache, une chose mauvaise... Donc nous n'aimons, ni n'admirons, ni ne respectons l'armée dont M. Jainont est le généralissime. » (Aurore du 23 janvier 1899.)

De fait, les révolutionnaires, qui veulent la destruction des armées permanentes, se sont servis de l'affaire Dreyfus comme d'un moyen puissant pour arriver à leurs fins. Ils ont immédiatement aperçu, en effet, qu'en déconsidérant les chefs principaux de l'armée, en attaquant avec violence leur honneur ou leur intelligence, en jetant ainsi le soupçon et la méfiance

sur le commandement supérieur, on portait à l'institution militaire elle-même un coup funeste; car une armée est un corps organisé dont la tête et les membres ne peuvent être séparés, et c'est en détruire le principe que de mettre en opposition les chefs et la troupe.

C'est ce que, dans une des dernières séances de la Chambre des députés (20 janvier 1899), exprimait, en un langage très énergique et que la grande majorité des membres présents a couvert d'applaudissements, M. Jules Méline, président du conseil des ministres de 1896 à 1898, et, comme tel, particulièrement bien informé : « Voulez-vous que je vous dise maintenant, s'écriait -il, ce qui le (le pays) préoccupe, ce qui s'agite au fond de son âme, ce qui fait qu'il oppose aux révisionnistes une résistance dont ceux -ci paraissent ne pas se rendre compte?... C'est que le pays, avec sa clairvoyance patriotique, aperçoit derrière cette affaire Dreyfus une campagne systématique et perfide dirigée contre son armée. » Telle est bien la vérité, et nous reprochons précisément aux premiers auteurs de la campagne de revision d'avoir, tout au moins imprudemment, ouvert la porte à ces ennemis de l'armée elle-même.

Si, au mois d'octobre ou de novembre 1897, les hommes qui, sur des indices bien vagues et bien légers, ont conçu des doutes sur la culpabilité de Dreyfus, en avaient fait part à la justice dans les formes et avec la discrétion requises en pareille matière, s'appliquant d'ailleurs à recueillir à l'appui de leur opinion les preuves nécessaires, et introduisant alors par les voies légales une demande en revi-

sioji (lu procès, on pourrait, tout on ne partageant ni l<Mi rs inquiétudes ni leurs espérances, l'endre liomluage à leurs intentions.

Ce n'est pas ainsi qu'ils ont procédé. Aussitôt le doute éveillé dans leui* esprit, ils ont immédiatement jeté dans la publicité la plus grande, et sans les appuyer d'aucune preuve, leurs dénonciations contre les juges militaires et l'état-major de l'armée, ouvrant par là, de leur propre autorité, la revision du procès, jion devant la justice, mais devant la foule, dénuée de tout moyen de contrôle. Ils sont ainsi les premiers responsables du trouble général et des attaques contre l'armée que d'autres, élargissant leur œuvre, ont fait dériver de leurs accusations. C'est en vain qu'ils s'efforcent aujourd'hui de répudier cette compromettante solidarité.

Veuillez remarquer que, malgré tant d'incidents divers survenus depuis le commencement de cette malheureuse affaire, rien n'a établi l'innocence du condamné, bruyamment affirmée dès le premier jour. On a pu signaler des procédés d'information critiquables, supposer des irrégularités de procédure encore insuffisamment démontrées, faire apparaître des personnages dont le rôle obscur prête au soupçon, découvrir même une manœuvre criminelle ; mais après quinze mois de la campagne la plus acharnée, avec tous les moyens d'investigation que pouvaient mettre entre les mains des dénonciateurs une presse puissante et une caisse abondamment pourvue, on n'a pas produit un fait précis de nature à réhabiliter Dreyfus. Sur ce point, qui est toute la question, la discussion n'a pas fait un pas. Bien plus,

après avoir dénoncé M. Eslerhazy pendant ton le une année comme Tauteur du crime de trahison, parce qu'on le supposait celui du « bordereau », la réflexion et un examen plus attentif des faits de la cause ont conduit aujourd'hui les défenseurs de Dreyfus à reconnaître que la trahison n'avait pu être commise que par un officier de l'état -major général, en raison de la nature des documents livrés, et non par un officier de troupes tel qu'Esterhazy ; on s'est alors jeté sur le nom du colonel Henry, arguant de son suicide et du crime de faux qui favait déterminé, pour déclarer sans aucune preuve que l'explication de son acte de folie ne pouvait être que la complicité : il était faussaire, donc il était traître. Tel a été le seul raisonnement de ses accusateurs, réduits ainsi par l'évidence à abandonner Esterhazy pour chercher le coupable dans les bureaux mêmes auxquels appartenait Dreyfus. Je demande quels éléments de conviction présente un réquisitoire ainsi établi.

M. Picquart, malgré tous ses efforts, n'a pas davantage fait la lumière tant de fois promise.

En regard de ces accusations violentes, passionnées et variables , nous avons le verdict de deux conseils de guerre composés d'hommes d'honneur, incapables de félonie, et les témoignages successifs, identiques et formels, de cinq ministres de la guerre , les seuls, veuillez l'observer, qui, en dehors des juges, aient eu sous les yeux toutes les pièces du procès. L'un d'eux, le général Zurlinden, actuellement gouverneur de Paris, et dont la parole est au-dessus du soupçon, a accepté le ministère avec l'intention hautement avouée de demander lui-même la revision du juge-

inonl; il a examiné le dossier, et aussitôt il a déclaré qu'il no pouvait en conscience y consentir. C'est dans CCS conditions qu'il a quitté le ministère.

Ces faits sont éclatants. Quoi qu'on ait entrepris pour en dénaturer la portée, elle demeure entière. Ils confirment absolument dans leur conviction ceux qui n'ont jamais douté de la culpabilité de Dreyfus.

J'ajoute que la lenteur même de l'enquête commencée par la chambre criminelle de la cour suprême, les contradictions, les incidents auxquels elle se heurte, les obstacles qu'elle oppose elle-même aux dispositions d'un certain nombre de juges ouvertement favorables à la revision, la difficulté enfin qu'éprouve cette chambre à terminer son instruction, témoignent suffisamment qu'aucune preuve ne permet d'affirmer l'innocence de Dreyfus, ni de mettre à néant celles qui ont pu motiver sa condamnation.

Tel est l'état de la question et telles sont les raisons qui nous déterminent d'une part à considérer Dreyfus comme un traître, d'autre part à condamner sévèrement l'attitude de ses défenseurs et à leur attribuer, dans les attaques dirigées contre l'armée, une large part de responsabilité.

Les Juifs ont, malheureusement pour eux, encouru cette responsabilité d'une manière particulièrement grave : j'essayerai sur ce point également de répondre à vos observations.

Plus que d'autres, en raison même de la race du condamné, ils étaient tenus de désavouer hautement ceux qui outrageaient les généraux, M. Zola en particulier ; leurs représentants naturels, le grand rabbin, les membres du consistoire Israélite, par exemple.

pouvaient se charger de ce soin. Ils ne l'ont pas fait.

Au contraire, il est permis de penser que leurs subventions ont, pour la plus large part, rendu possible, non seulement en France, mais dans toute l'Europe, presque dans le monde entier, une campagne de publicité si vaste, si générale, si unanime, dont tous ceux qui ont quelques notions de ces sortes d'entreprises peuvent mesurer les frais énormes.

J'ai, dans ma lettre au Times, expliqué en quelques mots que bien loin d'avoir été une machination antisémitique, l'affaire Dreyfus a en réalité donné dans la masse l'impulsion décisive au mouvement antijuif, restreint jusque-là à une minorité.

C'est l'exacte vérité. Quant au rôle des représentants de l'Église catholique, dans ce mouvement comme dans l'affaire Dreyfus, je ne puis que répéter ce que j'ai déjà écrit : il est et il a toujours été nul.

Je conçois que les catholiques anglais puissent s'étonner que dans des circonstances si graves, et qui troublent si profondément le pays , les évêques aient gardé le silence. C'est que la liberté de l'Église n'existe pas chez nous. Sa position vis-à-vis de l'administration civile est telle, qu'elle doit nécessairement se condamner à la plus grande réserve dans toutes les questions qui ne sont pas exclusivement religieuses.

L'affaire Dreyfus ne l'est à aucun degré : l'antisémitisme ne l'est que très relativement, et par cela seul que, chez les Juifs, la religion se confond avec la race et avec la nation.

Voilà comment la question juive doit être à mon

avis cxaniinéo par les législateurs el les hommes d'Élat. Ainsi envisagée, elle mérite assurément la plus sérieuse attention.

Je ne puis, dans une lettre déjà si longue, qu'eflleurer un si vaste sujet. C'est à mes yeux une des erreurs philosophiques de la Révolution française d'avoir méconnu ce double point de vue en accordant aux Juifs, sans réserve et sans restriction, la qualité de citoyens au nom de la liberté et de l'égalité des cultes. Car la persistance indélébile de leur nationalité, à travers tous les pays du monde, les place dans une condition spéciale sans analogie avec celle des catholiques ou des protestants, au milieu des populations dont la majorité ne partage pas leurs croyances.

L'événement a démontré la faute commise par la Révolution. Depuis lors en effet le développement des grandes associations de capitaux, la forme collective des entreprises industrielles ou commerciales, l'usage universel des grands emprunts d'État, et par suite le rôle toujours plus considérable des banques internationales, enfin les abus sans nombre entraînés par les opérations de Bourse, condition nécessaire de ce régime économique et social , toutes ces causes réunies ont fait éclater avec une particulière intensité le péril juif, en raison même des qualités natives de la race qui la rendent plus propre qu'aucune autre à accaparer la puissance financière.

Ces considérations suffisent à expliquer l'inquiétude que soulève non seulement en France, mais dans d'autres pays, l'influence grandissante des Israélites.

Lorsqu'à cette inquiétude vient se joindre la passion

patriotique, il n'est pas étonnant qu'un mouvement produit par ce double courant acquière de suite une grande impétuosité. C'est en se plaçant sur ce terrain, et non sur celui des croyances religieuses, que beaucoup de catholiques ont pu s'associer à la campagne antisémitique.

Mais ceux mêmes qui l'ont fait, et je ne suis pas du nombre, n'ont jamais, ai -je besoin de l'ajouter, approuvé les violences, les excitations à la haine, au meurtre, à la spoliation, dont certains antisémites ont pu se rendre coupables, et dont, en particulier, ont eu le tort très grave d'accompagner leur contribution quelques-unes des personnes qui ont participé à la souscription ouverte dans la Libre Parole pour la veuve du colonel Henry.

Je sais que ces formules ont été signalées avec beaucoup d'insistance au public anglais, comme la marque d'un état d'esprit très généralement répandu parmi nous. Il faut réduire ces manifestations à leur juste valeur. Elles sont le fait d'une minorité égarée par la colère, et la plupart d'ailleurs sont anonymes.

En tout cas, les catholiques doivent les réprouver hautement, et je tiens d'autant plus à le dire ici que j'ai, comme beaucoup d'autres non moins ennemis que moi-même de toute excitation à la violence, pris part à cette souscription dans une pensée exclusivement patriotique.

J'espère avoir aussi complètement que possible répondu à vos objections. Je serais très heureux que ces explications vous parussent pleinement satisfaisantes, et qu'avec la haute autorité de votre nom et

(le votre fonclion, vous pussiez les faire connaître à vos compatriotes, spécialement à vos coreligionnaires.

Aussi, sans que je croie nécessaire de publier cette lettre, je n'ai aucune raison de lui donner un caractère confidentiel, et, comme vous avez bien voulu le faire pour celle que vous m'adressiez, je consens très volontiers à ce que vous en fassiez tel usage qui vous paraîtra utile à la manifestation de la vérité.

Veuillez, cher Lord Russel of Killowen, me croire votre bien sincèrement et entièrement dévoué.

A. DE MUN

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