‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 3)Chapitre 2 sur 25 · LE 24 MAI · texte numérisé non relu

LE 24 MAI

Sous les auspices de Y Association catholique de la Jeunesse française, un Congrès fut tenu à Lyon, du 23 au 25 mai 1899, sous la présidence de M. de Mun, et avec le concours des recteurs et professeurs des Instituts catholiques de Lyon et de Paris.

M. de Mun prononça le discours de clôture en présence d'une assemblée de plus de cinq mille personnes.

Éminence , Messeigneurs * , Mesdames et Messieurs,

L'accueil que je reçois, ce soir, de cette belle assemblée , en pénétrant mon cœur de reconnaissance , re-

1 Son Éminence le cardinal Coiillié, archevêque de Lyon; NN. SS. de Cabrières, évêque de Montpellier, et Belmont, évêque de Clermont.

porte ma pensée, par les marques renouvelées de votre constante bienveillance, aux souvenirs déjà lointains, mais qui semblent d'hier, dos luttes d'autrefois tout à coup ranimées.

Il y a vingt ans, j'étais ici déjà, peut-être à cette même place ; vous encouragiez de la même sympathie l'ardeur naissante dont vous soutenez encore le déclin ; et c'était alors, comme aujourd'hui, la grande cause de l'enseignement libre et chrétien qui nous rassemblait dans un commun élan d'efforts et de résolutions.

Est-ce donc l'irrévocable destin de notre âge tourmenté de ne pouvoir jamais, môme en cet objet sacré de la formation des âmes et des intelligences, trouver un terrain commun où, dans une liberté loyalement acceptée, se réfugient en paix les croyances divisées et les convictions adverses?

Il semblait cependant que cette paix nécessaire, nous l'eussions achetée d'assez lourds sacrifices, et que la liberté nous fût assez mesurée , pour que la tyrannie pût se reposer sur un champ de bataille à moitié conquis! Mais il n'en est rien, et voici qu'elle s'apprête, pour asseoir décidément son règne, à livrer un nouvel assaut aux forteresses démantelées dont elle nous a laissé l'abri !

Soit, Messieurs, puisqu'on veut la guerre, on trouvera des combattants; et les vétérans, usés par les luttes d'hier, ne remercieront jamais assez la jeunesse qui veut bien encore, à l'heure de la bataille, se souvenir d'eux et leur faire place dans ses rangs. Votre grand Jacquier rappelait, hier soir, la prière suprême du Cid Gampeador ! Si loin que puisse être celui qui vous

parle à son tour d'un si grand et illustre modèle, il aurait bien envie, lui aussi, de dire à ces jeunes gens : tt Voici que je ne puis bientôt plus vous conduire à la bataille; mais, je vous prie, comme le héros castillan, liez -moi fortement sur mon cheval, et menez -moi avec vous parmi les ennemis de notre Dieu et de notre liberté! b

Aussi bien, puisque les jours reviennent des vieilles passes d'armes, c'est vers les anciens qu'il faut tourner la tête, et je ne m'étonne pas que le grand souvenir de Montalembert, présenté par le cardinal de Bonald aux catholiques lyonnais, ait jailli, comme une image attendue, de nos premières réunions. Les grands morts qui leur font cortège vont tressaillir dans leur repos.

J'ai vu bien souvent, au fond de cette Bretagne qui, depuis près d'un quart de siècle, a fait de moi son fils et l'un de ses représentants; j'ai vu, le soir d'un jour de mission, à l'heure où le crépuscule jette sur la lande son manteau gris, les paysans groupés autour de l'ossuaire qui, près de l'église, garde les restes des aïeux, et, debout sous le porche de granit, le prédicateur invoquer ces débris vénérables pour susciter, par l'exemple des morts, des résolutions pratiques aux cœurs des vivants.

C'est ici quelque chose de semblable , et, pendant qu'hier l'orateur évoquait la grande scène de la Primatiale, il me semblait qu'autour de nous les ombres, grandies parla mort et le recul de l'histoire, de ceux qui donnèrent à ce pays la liberté de l'enseignement, réconciliés dans la grande paix du Maître commun , Montalembert, Lacordaire et votre Ozanam, Parisis

et Dupanloup, Veuillot et Falloux, se dressaient autour de nous, contemplant cette jeunesse, lille de; leurs œuvres, et lui montrant du doigt les champs qui les attendent, où la liberté plus d'à moitié captive les appelle à son aide contre la chaîne dernière qui se forge pour elle.

C'est une gloire, sans doute, d'être un moment son porte-paroles pour répondre en son nom; mais, je me le demande, pourquoi ce discours, et que dirais-je après ceux d'hier, après Jacquier qui osait bien se plaindre des cailloux de l'orateur antique, et à qui, pour achever l'image, vous répondiez par des acclamations profondes comme le mugissement des flots! après mon collègue Lerolle dressant ici, de sa parole énergique et précise, le réquisitoire de la liberté contre l'oppression et forçant les artisans de la tyrannie avenir eux-mêmes, par la publicité de leurs conciliabules secrets, avouer leurs complots !

Et pourtant il faut parler, ce soir, demain , dans les jours qui vont suivre, partout où nous pourrons dresser des tribunes, pour dénoncer le péril et soulever la résistance. Même ici, dans ce Lyon, demeuré malgré tout l'un des boulevards de la foi chrétienne, l'émotion, laissez -moi le dire, n'est pas ce qu'elle devrait être : il semble qu'on ignore ce qui se passe, qu'on ne sache pas que, dans un mois, dans deux mois, nous sommes menacés de voir tous ces collèges libres où s'enferment, avec la jeunesse chrétienne, l'espoir de nos foyers, et, pour la patrie, une si précieuse réserve, fermés brutalement ou, d'une main plus habile, réduits à l'impuissance. Le danger est venu dans l'ombre : au milieu du chaos où, depuis

dix-huil mois, se débat la nation, il s'est mis en marche en rampant comme la plante parasite qui serpente dans les ruines et qui, tout à coup, s'élance vers les murs restés debout, les enserre et les étoufTe de sa mortelle étreinte.

Il faut le dénoncer bien haut, tandis qu'il en est temps encore. Il n'y aura jamais, pour le faire, de voix assez nombreuses et assez puissantes! Et c'est l'objet même du congrès qui finit, d'organiser par tous les moyens ce nécessaire appel à tous les gens de bien.

J'ai dit à l'opinion et j'y insiste : Jacquier avait bien raison de dire que, dans une démocratie, c'est une force irrésistible. C'est à elle que nous voulons parler, c'est devant elle que nous allons porter notre cause.

Nous sommes, il est vrai, des catholiques : je dis mal, dans une telle question où il n'y a pas, où il ne peut y avoir de divisions entre nous, nous sommes les catholiques de France, conduits, couverts par plus de quarante évêques, approuvés demain, j'en suis sûr, par tous les autres, patronnés par des hommes d'opinions diverses, par ce poète des humbles et des croyants dont l'âme , éprise de la souffrance , a si ardemment senti celle de la patrie française % comme par cet écrivain sans faiblesse, par cet orateur pénétrant qui, pour ne pas partager toutes nos croyances, n'en est pas moins celui qui en démontre le plus fortement la raison et le besoin^.

^ M. François Coppée.

2 M. Ferdinand Brunetière.

Nous sommes les catholiques de Fi'aiico, à ce titre ayant uik; loi déterminée, base fondamentale, pouiceux (jui la partagent, de l'enseignement et de l'éducation, et résolus par devoir, par conscience, comme par tendresse, à n'en pas déshériter nos enfants; et nous sommes aussi, en môme temps, des citoyens, qui ne le cédons à aucune autre catégorie de nos compatriotes par l'amour de la patrie et le dévouemeni envers elle, respectueux des lois jusqu'à subir sans révolte celles qui nous oppriment, et résolus, comme tels, à revendiquer tous les droits que nous assurent les principes d'égalité et les promesses de liberté dont est fait notre droit public.

11 n'y a pas de cause plus juste, plus simple que la nôtre; notre dessein est de le montrer à tous les liommes de bonne foi et de les appeler à notre aide, dans un combat de Tissue duquel peut dépendre demain la position de quiconque prétend sauvegarder sa propre liberté.

D'abord, Messieurs, quelle est, dans cette grande question de l'enseignement, la position des catholiques? Sont-ils en possession d'une liberté tellement large, si généreusement impartie, qu'ils puissent être accusés d'en faire abus et que nos adversaires aient quelque ombre de prétexte à invoquer ici, — pardonnez-moi l'expression vulgaire, — l'habituel et vieux cliché de la mainmise par l'Eglise sur la société? Nous allons le voir.

Dans l'enseignement supérieur, si important, si considérable, puisque c'est lui qui forme définitivement l'esprit, le fixe dans ses aptitudes, et par le droit, par les lettres, par les sciences, par la médecine, pré-

pare toutes les influences sociales ; dans l'enseignement supérieur, nos Facultés n'ont ni le droit de choisir leurs programmes et leurs méthodes, ni celui de conférer des grades et de donner des diplômes : elles sont ainsi les sujettes de l'Université qui est à la fois leur rival, leur juge et leur surveillant; et, comme pour les humilier davantage', dans un temps où la décentralisation universitaire est célébrée à l'envi comme un gage de progrès, elles n'ont môme pas, elles les filles de l'Église, le droit de prendre ce nom d'Université que l'Église a fait pendant des siècles si grand et si glorieux.

Voilà, depuis vingt ans, depuis la modification de la loi de 1875, la situation faite à l'enseignement supérieur libre. Avec quel courage, avec quelle persévérance, les catholiques ont usé de cette liberté précaire, ce n'est pas ici qu'il faut l'apprendre à personne, ici où, depuis le très éminent recteur de l'Institut jusqu'au dernier des professeurs, tous ont répondu victorieusement, par leur talent et par leurs œuvres, à l'accusation d'infériorité si souvent portée contre notre enseignement.

Je puis bien le dire : quand, par une initiative que je me félicite tous les jours d'avoir été appelé à prendre, et que, — je tiens à l'en remercier ici publiquement, — M. Pàbot a secondée dans un esprit très libéral, quand les représentants de l'enseignement catholique ont été reçus par la commission parlementaire, les dépositions des vénérables recteurs de nos cinq Instituts ont très fortement impressionné leurs auditeurs, et il n'y eut assurément personne, après les avoir entendus, qui s'avisât de trouver notre

enseignemenl supérieur confié à des mains inhabiles ou insul'fisanLes.

Dans l'enseignement primaire, tout le monde sait quelle est la situation. Depuis dix-sept ans nous vivons sous le poids d'une législation qu'aucune puissance au monde ne pourra jamais nous contraindre d'accepter en conscience ni de trouver juste et légitime, parce qu'en certains points essentiels elle viole la loi divine et méconnaît le fondement nécessaire de la morale, en interdisant à l'école l'enseignement des devoirs envers Dieu. Mais, si blessante que cette loi fût pour nos consciences, nous n'y avons résisté ni par la révolte, ni par l'illégalité : dociles aux conseils, à la direction de nos évoques, respectueux jusqu'au bout de l'ordre légal, nous avons cherché dans le reste de liberté que la loi nous laissait le moyen d'en combattre les effets , ouvrant partout où nous le pouvions, au prix de mille sacrifices, d'un dévouement sans mesure et sans fin, des asiles nouveaux aux enfants du peuple, pour leur conserver, par l'éducation chrétienne, l'indispensable frein sans lesquels la démocratie demeure livrée à la menace perpétuelle de ses propres passions. Quelques-uns nous ont blâmés de cette pacifique résistance : elle fut cependant notre honneur par le bien qu'elle a permis d'accomplir, comme elle est notre force aujourd'hui devant l'opinion.

Je demande. Messieurs, si un homme de bonne foi peut trouver que cette liberté de l'enseignement primaire ainsi comprise, réduite à lutter, avec les seules ressources des catholiques, contre un enseignement rival soutenu par toute la puissance des budgets et de

radministration, je demande si cette liberté est menaçante et si c'est l'Eglise qui met ici, de force, la main sur l'âme populaire.

Dans l'enseignement secondaire, la situation est, s'il se peut, plus évidente encore. Mais, avant de l'examiner, j'ai un mot à dire aux ouvriers, aux hommes du peuple qui m'entendent. En aucune question je ne puis me désintéresser d'eux, ni détourner ma pensée de leur cause : elle a eu les premières ardeurs de ma vie, elle aura les dernières forces de mon dévouement. Et je veux, avant d'aller au delà, les mettre en garde contre une indifférence qui pourrait les tenter. L'enseignement secondaire, celui des lycées et des collèges, ce n'est pas, leur dit-on, l'affaire des enfants du peuple, cela ne touche et n'intéresse que la bourgeoisie. Mais outre que, par la marche constante du mouvement démocratique, le nombre s'accroît toujours de ceux qui, sortis du peuple, fils de travailleurs, s'élèvent, par l'étude et par les grades, à d'autres destinées, — et c'est une question sociale très profonde que je ne puis ici ni traiter, ni même envisager, — outre cette perpétuelle pénétration par où tout le monde est intéressé à l'organisation, à la vie, à l'enseignement des collèges, il y a autre chose qui vous touche tous, ouvriers et paysans, plus directement encore : c'est que, de la manière dont sera comprise et dirigée la formation intellectuelle et morale de la bourgeoisie, dépend justement le sentiment plus ou moins profond qu'elle aura de ses devoirs envers vous, de la justice et du dévouement qu'elle vous doit. Et, si vous voulez savoir en quoi vous intéresse l'éducation chrétienne des col-

lt"'g(;s, deman(l(v.-lo à ces jeunes hommes qui m'entourent et qui, dans le labeur constant d'une carrière ou d'une profession, comme dans les loisirs d'une condition affranchie de toute incertitude, donnent aux œuvres sociales, à celles qu'inspire et soutient le dévouement envers vous, le meilleur de leur cœur et de leur énergie! Ils vous diront que c'est dans les leçons de leurs maîtres, tout imprégnées de la doctrine évangélique, qu'ils ont appris à vous aimer et à vous servir.

Eh bien ! quelle est donc la part de la liberté dans l'enseignement secondaire? On croit rêver, en vérité, quand on entend parler gravement de cette sorte de monopole que la loi de 1850 aurait mis aux mains de l'Église, en 1890, vingt ans après l'article 7 et les décrets! Messieurs, pour nous autres, qui avons fait ces campagnes, c'est l'histoire d'hier; mais la jeunesse l'ignore ou l'oublie, et les hommes de trente ans la savent à peine. Il faut bien y revenir pour que les positions soient loyalement établies. Il y a vingt ans , dans un projet de loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, — car c'est la marque de fabrique que Lerolle dénonçait hier, de cacher sous le masque de la liberté toutes les entreprises de la tyrannie, — > dans ce projet de loi auquel Jules Ferry a attaché son nom, s'était glissé cet article 7 qui interdisait l'enseignement à tous les degrés aux membres des congrégations non autorisées. Bien entendu, on voulait dire, d'abord et avant tout, les Jésuites ; car tout le monde sait que le plus grand péril que la Francepuisse courir, ce n'est pas l'amoindrissement de soa commerce, la charge écrasante des impôts, la concur-

ronce iiidiistriello, la crise agricole ou la menace de l'étranger, c'est la domination des Jésuites! Et, grâce à cette lugubre plaisanterie, on se sert de leur nom comme d'un épouvantail toutes les fois qu'on prétend, par quelque mesure violente, confisquer la liberté des catholiques. C'est assez. Messieurs, pour que je leur rende ici un hommage respectueux, d'autant plus désintéressé que je n'ai pas l'honneur d'être de leurs élèves, et que je salue en eux la milice d'avant-garde, désignée la première aux attaques de tous ceux qui en veulent à l'Eglise elle-même.

Donc, l'article 7 interdisait l'enseignement à tous les religieux, à toutes les religieuses non autorisés, c'est-à-dire à ceux qui préfèrent l'usage pur et simple du droit commun aux avantages légaux que donne la reconnaissance officielle par les pouvoirs publics. Ce fut un toile d'indignation d'un bout à l'autre de la France : en un instant la protestation, la résistance s'organisèrent. On nous a reproché depuis, dans l'amertume des défaites successives, de n'avoir pas assez fait, d'avoir trop facilement, trop promptement courbé la tête. On a eu tort, et je souhaite qu'aujourd'hui, en face d'un péril semblable, se retrouvent les mêmes énergies. En quelques semaines les réunions publiques, les conférences couvrirent le pays; une pétition fut répandue, elle recueillit en deux mois un million huit cent mille signatures ! Les libéraux sincères apportèrent aux catholiques l'appui de leur courage et de leur éloquence : ce fut la gloire suprême de Dufaure et de Jules Simon! Les jurisconsultes les plus célèbres. Rousse, Demolombe, présentèrent à leurs confrères des consultations décisives, et, au terme de

celte magnifique campagne, le Sénat, vaincu par l'opinion, rejeta l'article 7. Ce l'ut, en vingt ans, notre seule victoire; mais elle eut une immense portée, car elle permit à l'enseignement chrétien de conserver ses cadres.

Vous savez quelle fut la réponse de nos adversaires. Battus par la législation, ils firent appel à l'arbitraire du pouvoir, et ce furent ces décrets du 29 mars 1880, dont le nom demeure dans l'histoire de notre temps comme celui d'un odieux attentat, et qui pèsent toujours sur nous de tout leur poids, par l'entrave qu'ils apportent, dans les collèges transformés, au libre choix des maîtres, comme par la menace constante d'une violence toujours possible.

Ah! j'entends, je vois encore à la tribune Madier de Montjau, de sa voix tonnante, sommer le gouvernement d'apporter là, sur l'heure, les dépouilles opimes des congrégations, et, le lendemain, je vois encore aussi ces religieux inofîensifs, quelques-uns infirmes ou malades, arrachés de leur demeure, jetés dans la rue, et les soldats de la France obligés d'assister à ces violences comme pour les couvrir de leur présence respectée ! Et puis ce fut , après l'arbitraire de l'exécution, le déni de justice, l'appel au tribunal des conflits, aux juges administratifs, malgré les décisions de cent vingt- huit tribunaux, malgré la démission de deux cent cinquante magistrats descendus de leurs sièges plutôt que de profaner leurs consciences!

Voilà l'histoire de 1879 et de 1880, et voilà la liberté qui nous fut laissée : nos collèges désorganisés, leurs maîtres dispersés, et les transformations les plus pénibles au point de vue matériel, comme à celui du per-

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bonnel, imposées à ceux qui voulurent les conserver.

Cette liberté mutilée, nous l'avons cependant acceptée, résolument, sans découragement et sans révolte, par dévouement pour les familles et pour la jeunesse chrétienne , et depuis vingt ans nous en usons , pacifiquement soumis aux exigences de la légalité, faisant de notre mieux pour former des hommes et des citoyens, dont l'État reste toujours maître, par les examens, de juger les aptitudes et le savoir.

Voilà la situation : et je demande, ici comme au dehors, aux hommes de bonne foi, si cette liberté est de celles qui menacent, par leur abusive puissance, de compromettre l'autorité publique.

C'est cependant en cet état que tout à coup, tandis que le pays, oppressé par « l'Affaire » maudite, se dé- ])attait dans le cauchemar qui dure encore, éclatèrent dans les assemblées politiques , comme les fusées qui donnent le signal de l'assaut, les propositions de loi que vous savez et qui, sous des formes diverses, directement ou par des chemins détournés, tendent toutes, — il ne faut garder là-dessus aucune illusion, — à détruire l'enseignement libre ou à le frapper d'impuissance.

Et pourquoi, Messieurs, pourquoi cette agression? Il faut parler librement et aller droit aux accusalions qui s'impriment, qui se répandent, qui se distribuent chaque jour dans les rangs du peuple.

On a dit, — je parlerai avec calme de cette étrange rumeur, et je vous supplie de m'entendre de même, sans manifestation d'aucune sorte; nous ne sommes pas ici pour en faire, et il n'en est pas besoin entre nous, dans cette assemblée où tout le monde sait bien

de quel côté, dans le débat tragique ouvcj-t dans le pays, est le cœur du vieux soldat qui vit en moi, — on a dit que la fermeture des collèges ecclésiastiques serait une conséquence de l'affaire Dreyfus, l'une des représailles imposées au gouvernement par la pression radicale, et parmi ces écoles il y en a une, entre toutes, qu'on a désignée à toutes les haines, à toutes les vengeances, et dont j'ai le droit de parler, puisque j'ai l'honneur de présider son conseil d'administration : c'est l'École de la rue des Postes. Eh bien ! représailles de quoi? je le demande très nettement. Parmi les officiers, généraux ou autres, dont les noms ont été mêlés à l'affaire, il n'y en a aucun qui sorte de la rue des Postes : dans le cabinet du général de Boisdeffre , il n'y en avait pas un seul ; parmi les cent quatre-vingts officiers qui composent l'état-major général, il y en avait à peine neuf ou dix, et tout le monde sait que ces officiers sont pris parmi les premiers sortants de l'École supérieure de guerre, où l'on entre au concours. Yoilà la vérité de fait, exacte, précise. Et alors, j'ai le droit de demander ce qu'est donc cet argument qu'on agite devant le peuple, en le trompant, sinon une excitation coupable, et qu'est-ce que cette singulière logique qui tourne contre l'enseignement libre les colères qu'on prétend soulever contre des hommes qu'il n'a point élevés ! J'ai le droit de le demander et de dénoncer, avec toute mon énergie, comme un outrage à la bonne foi publique, cette entreprise de haine, qui vient à son tour germer avec tant d'autres sur notre sol ravagé par les discordes nationales.

Faut-il ramasser d'autres accusations? Faut-il parler

du grand complot dos hommes noirs et de la terrible conspiration dirigée dans l'ombre par le Père du Lac? Messieurs, j'en rougirais pour vous et pour moi ; mais puisque j'ai nommé ce saint et éminent religieux, dont l'amitié m'honore depuis vingt-cinq ans, — c'est, je crois bien, son plus grand crime! — laissez-moi rendre hommage à son caractère et à sa vertu, et aussi, — car enfin, par le temps qui court, il faut répondre à tout, — laissez- moi dire et affirmer, au nom même de ma vieille amitié, que jamais, jamais, à aucun moment, le Père du Lac ne s'est mêlé d'une affaire, d'une entreprise, d'une action politiques quelconques.

Et ceci dit, Messieurs, ces prétextes écartés, que reste-t-il? Sur quoi les artisans de la tyrannie vont-ils donc s'appuyer pour justifier, pour expliquer le coup de force qu'ils méditent?

Sur ce qu'on a appelé la crise de l'Université.

Je le dis tout de suite. Il n'y a pas de question plus haute, plus intéressante, ni qui touche davantage aux intérêts vitaux de ce pays.

L'alarme a été donnée par les rapporteurs du budget de l'instruction publique de ces dernières années, M. Dupuy, M. Maurice Faure, M. Bouge avec plus d'insistance que tout autre. Après avoir contemplé d'un œil satisfait les progrès de l'école primaire officielle, armée contre les concurrents de toute la puissance des budgets, et cependant, là déjà, témoigné quelque inquiétude devant la vivacité de ses concurrents infatigables et la ténacité des populations qui, malgré tout, leur demeurent fidèles; après avoir salué renseignement supérieur victorieux, presque sans combat, d'un

rival à moitié désarmé, les rapporteurs se sont arrêtés stupélails (levant les statistiques de l'enseignement secondaire. Ils ont constaté que l'eiîectif de la population universitaire se maintenait avec peine, pendant que celui de la population congréganiste s'élevait, et l'un d'eux s'est écrié : ce II ne faudrait qu'un déplacement de quelques fractions pour complètement intervertir l'ordre actuel des concurrents ! » Ce fut un coup de foudre (pii retentit douloureusement dans les âmes universitaires, et dont l'écho se prolonge en rumeurs confuses et fâcheuses. Quoi ! depuis vingt ans la nation française consent par ses représentants d'énormes sacrifices pour l'enseignement public ! L'Université a eu des ministres passionnément dévoués à sa cause, convaincus des droits souverains de l'État sur l'éducation, qui ont tout fait pour assurer sa suprématie î On a multiplié les lycées, les collèges, on les a transformés; à Paris, on en a créé en quinze ans plus que dans le demi-siècle précédent. On a amélioré la situation matérielle des établissements, on a relevé, grandi la condition des maîtres, et après tout cela, après toute cette œuvre accomplie sans obstacles , sans entraves, dans la plénitude de la puissance publique, on apprend un beau jour que l'enseignement universitaire est à la veille d'être battu par son rival , par ce rival congréganiste contre lequel, depuis quinze ans, on a tout dirigé, tout employé, les lois, le budget, la propagande administrative, et dont j'ai montré la précaire et insuffisante liberté! Gela est dur assurément, et l'émotion est naturelle.

Depuis deux ans, les écrits, les discours se sont multipliés : il n'y a pas une revue qui n'en ait été

remplie ou un journal qui n'ait reçu les confidences de quelques-uns des intéressés, et non des moindres. L'un a dénoncé l'instabilité des programmes, l'autre l'insuffisance des bourses, un troisième le défaut de solidarité des membres du corps enseignant; un autre encore a flétri en termes amers la mode, le snobisme qui porte les familles, voire les fonctionnaires euxmêmes, à mettre leurs enfants dans les collèges religieux! M. Jean Jaurès a parlé à son tour : il a stigmatisé les terreurs de la société capitaliste qui , ne trouvant plus dans l'enseignement officiel un rempart assez solide contre les menaces du socialisme, s'en va sans conviction, mais par prudence, réfugier dans les mains des prêtres l'esprit et l'avenir de ses enfants; et dur, bien plus que je ne saurais jamais l'être, pour la fragilité d'un enseignen:ient philosophique qui n'a plus ni fixité de doctrine ni credo métaphysique, dédaigneux du vieil enseignement chrétien, reste des anciennes formations de l'esprit désormais émancipé, il a fait apparaître dans la société collectiviste et matérialiste la solution du problème. Ce n'était pas pour rassurer l'Université ni les familles.

Et alors il a bien fallu serrer la question de plus près et se demander si la plaie vive qui ronge le cœur de l'Université n'était pas l'insuffisance de l'éducation morale ; il a bien fallu se demander si dans un système d'où l'instruction religieuse est à peu près bannie, où la religion ne figure plus que comme un accessoire, une manière d'art d'agrément, dans un système où l'instruction philosophique ne repose sur aucune base doctrinale et répudie tout

aussi bien lo spiritualisme officiel et démodé de Cousin (|ii(^ lo naturalisme de Jules Simon, ouvrant la porte à tous les enseignements, à toutes les négations, à toutes les hardiesses; dans un système où l'éducation morale, quels que soient la valeur, le mérite, la vertu même des maîtres, est forcément livrée au hasard; où l'autorité subit l'airaiblissement qui l'ébranlé dans toute la nation; où la discipline se relâche pour les élèves, pour les surveillants, pour tout le monde, et non seulement cette discipline extérieure du silence, de l'ordre, de la tenue, mais cette autre discipline bien autrement grave, bien autrement nécessaire, des esprits, des caractères, des âmes; il a bien fallu se demander si, dans un système ainsi établi, il y avait, pour la formation des hommes, des garanties suffisantes et si la véritable raison de la crise n'était pas justement là, dans cette méfiance grandissante qui porte les pères de famille à chercher ailleurs ces garanties qu'on ne leur offre pas. Il a fallu se demander cela, et, la question ainsi posée, il faut reconnaître qu'elle a été courageusement abordée. Je pourrais apporter ici des monceaux de citations des universitaires les plus en renom ; tous ont dit: Il faut faire des réformes! Mais lesquelles? Sans doute, il y a la question du baccalauréat, de l'enseignement moderne, des études classiques, et cela est très grave, très intéressant, très sérieux; je ne le méconnais pas, et nul dans notre congrès ne l'a méconnu. Sans doute aussi il y a la question de l'éducation physique, et cela aussi a sa valeur, qu'il ne faut pas exagérer cependant, surtout dont il ne faut pas faire avec un enthousiasme de néophyte la condi-

(ion même de la prospérité des races et des nations, en oubliant, avant de passer la mer pour voir jouer au foot-ball ou à quelque autre jeu anglo-saxon, d'aller visiter les cours de nos collèges catholiques où l'on ne se promène pas comme des péripatéticiens, mais où M. Legouvé a si fort admiré, un jour, les maîtres relevant leur soutane pour jouer avec les enfants. Tout cela a son prix ; mais enfin les muscles, les biceps, l'examen lui-même, et le grec et le latin, ce n'est pas la formation de l'âme, et l'éducation est là. Quand pour la première fois, père ou mère de famille, vous vous enfermez dans le silence de votre demeure, inquiet, perplexe, entouré de conseils, à cette heure décisive où vous allez donner votre enfant à d'autres, déléguer sur lui une part, une large part de votre autorité, ce n'est pas aux jeux, ce n'est même pas à l'examen que vous pensez d'abord, vous pensez à l'âme de cet enfant, à son caractère, aux moyens d'en faire un homme ferme en ses principes, maître de ses passions, généreux dans ses desseins, élevé dans ses pensées, capable enfin de traverser la vie en portant haut le nom que vous lui transmettrez. Encore un coup, l'éducation, c'est cela.

Tous les chefs de l'Université l'ont compris. M. Poincaré, quand il parlait en nobles paroles de l'aspiration vers le mieux, du souci du lendemain, de la mystérieuse espérance qui est l'œuvre de l'éducateur, et M. Léon Bourgeois qui, mieux qu'aucun autre peut-être, a exprimé ce tourment de la formation des âmes, quand il disait dans ses instructions ministérielles de 1890 que les maîtres devaient ouvrir large-

mont a les sources profondes où l'enfant puise la force morale ». Eh oui! j'entends bien, et nous sommes d'accord ; mais de quels principes découle cette aspiration vers le mieux, vers quelles idées s'oriente ce souci du lendemain, quel est l'élément de cette mystérieuse espérance, et où se cachent enfin les sources profondes que M. Bourgeois montre à ses maîtres?

Inéluctable question à laquelle cet homme qui passe dans vos rues, avec son rabat blanc et son manteau fermé d'une agrafe de fer, répond plus vite et mieux que tous les philosophes, en ouvrant son catéchisme. Question redoutable et toujours plus pressante qui se résume en celle-ci :

Puisque l'éducation est une œuvre morale, sur quelle morale repose celle que vous offrez à nos fils? C'est dans cette question que se débat l'Université ; et je le dis à son honneur, car elle sent que c'est bien la question de vie ou de mort.

J'ai assisté aux séances de la commission parlementaire, j'ai lu les dépositions : elles forment deux gros volumes ; c'est un monument qui durera, témoignage irrécusable du flottement, du trouble profond des esprits, après vingt -cinq années d'un régime incontesté. J'ai vu paraître devant cette Assemblée tout ce qui, en France, s'occupe d'éducation, d'enseignement, s'intéresse à l'enfance et à la jeunesse, non seulement au point de vue pédagogique, mais au point de vue du développement commercial, industriel, colonial... Et, dans le nombre, combien de proviseurs, de professeurs , de répétiteurs même ! Aucune enquête n'aura été plus vaste. Je laisse de côté tout ce qui touche aux études, à l'enseignement proprement dit,

bien que ce soit inséparable de la question de liberté. Mais, dans cette vaste enquête, où a été le principal intérêt? Oh î toujours dans la même question : « Gomment former les hommes? On nous reproche de ne pas les former, et c'est pourquoi on nous abandonne ! Comment intéresser les maîtres, les professeurs, à la formation morale, à l'éducation des élèves? Comment faire d'eux, comment faire des maîtres répétiteurs, de véritables éducateurs? » Et je croyais entendre Jules Ferry, déjà pressé par cette même pensée et disant : ft Nous nous sommes demandé si on ne pouvait pas instituer dans ce pays un examen d'éducateur ! »

Au nom de quels principes? au nom de quelle doctrine ? On le demandait il y a vingt ans : on le demande encore aujourd'hui. J'ai bien entendu un déposant, et non des moindres, ayant constaté l'insuffisance de la formation morale, réclamer qu'on enseignât obligatoirement aux enfants la Déclaration des droits de l'homme!

J'ai entendu cela, et je n'ai pas ri; j'ai au contraire trouvé la parole très suggestive, et j'ai admiré, dans ce regret inconscient du catéchisme oublié , le sentiment profond, ineffaçable, de la nécessité d'une croyance définie, d'une affirmation précise, d'une doctrine enseignée.

Voilà donc le fond, la raison de cette crise de l'Université d'où vient tout le mal. Et, Messieurs, j'insiste ici sur une observation très importante. Pvien ne m'a paru, ne me parait encore plus intéressant, plus digne d'être aidé, encouragé, que cette loyale, sincère et clairvoyante étude du mal et les efforts consciencieux pour y trouver un remède. C'est très sincèrement que

nos rcprésenLants ont étudié le questionnaire de la commission et qu'ils y ont répondu. Ils ont eu raison; ils se sont montrés non pas des ennemis, mais des collaborateurs, dans la grande œuvre de l'éducation publique; ils ont apporté leurs lumières, ils pouvaient apporter leurs exemples.

Eh bien! je suis convaincu que l'Université livrée à elle-même, au moins dans sa très grande majorité, n'entendait, ne cherchait, ne cherche encore à tirer de cet examen qu'une étude de ses faiblesses ; je suis convaincu que dans les esprits sincères l'idée n'est pas entrée, au lieu de se réformer soi-même, d'abattre ses rivaux. Ce n'est pas de là qu'elle est venue.

Elle est venue de l'esprit politique, avec ses passions, ses rancunes, ses haines chez quelques-uns. Et l'esprit politique a soufflé aux oreilles des législateurs : (( On vous montre le mal , vous êtes battus par l'enseignement libre, vos élèves diminuent, les siens augmentent. Il y a un moyen simple , débarrassezvous de vos adversaires, étouffez la concurrence, fermez les maisons rivales. »

Voilà la perfide, l'odieuse suggestion! Elle n'est pas venue de l'Université, je le répète, et même, oui, j'ai la confiance qu'il se trouve dans ses rangs des hommes, beaucoup d'hommes pour la repousser, pour refuser ce dangereux présent, cette offre humiliante et pour préférer la lutte ouverte , loyale et sincère, à ce triomphe acheté par la force et la tyrannie.

Elle n'est pas venue non plus des hommes qui s'honorent par la courageuse indépendance de leur esprit libéral, comme votre représentant M. Aynard,

à qui je suis heureux de rendre ici, devant vous, ce très sincère hommage.

D'où elle est venue, mon ami M. Lerolie vous l'a dit hier, avec une force, une précision, que je ne pourrais pas égaler : il a apporté les preuves, les faits, les citations; il a lu les motions proposées, délibérées dans les loges maçonniques ; ce sont les textes mêmes des lois qu'on nous présente. L'ennemi est là ; il n'est pas ailleurs : c'est là qu'il faut l'attaquer. Nous ne réclamons pour nous aucun privilège, mais nous ne voulons pas qu'une société secrète dont le but, l'organisation politiques étaient, hier encore, publiquement dénoncés par la Revue des Deux- Mondes ellemême, qu'on n'accusera pas d'être un organe clérical; nous ne voulons pas que la franc -maçonnerie trouble le pays, y sème la discorde, fasse la loi aux pouvoirs publics, et prétende nous imposer la tyrannie de ses doctrines d'athéisme.

Et maintenant, Messieurs, que j'ai examiné les prétextes, que j'ai découvert les assaillants, il faut que j'aborde l'argument principal ; car enfin on n'ose pas dire crûment : (( Nous voulons nous débarrasser de nos rivaux. » Non, on dit : a Nous voulons vous empêcher d'élever, d'instruire la jeunesse, parce que vos leçons, vos enseignements, troublent, empêchent l'unité morale de la nation. » Voilà l'argument qu'il faut serrer 'et prendre corps à corps : tous les écrivains, tous les orateurs, qui réclament le monopole universitaire, qui demandent contre l'enseignement libre des mesures restrictives, tous en reviennent là : nous voulons assurer l'unité morale des citoyens; et l'un d'eux, dans la Revue

Bleue, précise sa pensée : « Il faudrait, si c'était possible, un diplônne de civisme ! »

Unité nnorale, diplôme de civisme, qu'est-ce que cela, et que veut-on dire, Messieurs? On n'entend pas assurément l'unité nationale, l'amour ardent de la patrie, le dévouement passionné envers elle ! On sait bien, et de reste, que ce n'est pas dans nos rangs qu'on trouve des détracteurs de la patrie ! Nous avons fait là- dessus nos preuves, et de telle manière que nul, j'imagine, n'oserait élever la voix pour nous accuser! Si j'apportais ici, non pas seulement notre martyrologe patriotique, les noms de ceux qui sont morts pour la France depuis les champs de 1870 jusqu'à ceux du Tonkin, de Madagascar, du Dahomey, mais d'autres listes encore, celle des grands serviteurs du pays sortis depuis trente ans de nos écoles, j'abuserais de votre temps et de votre patience.

Non ! ce n'est pas de cela qu'il s'agit : l'unité nationale, du nord au midi, de l'est à l'ouest, elle est faite dans les âmes, dans les cœurs et dans les volontés. Rien ne peut la rompre. Ce qu'on poursuit, c'est le rêve d'une unité d'idées, d'aspirations et de tendances entre des hommes que ne réunit plus l'unité des croyances et des doctrines. C'est ce que M. Bourgeois sans doute voulait dire, quand, au centenaire de Michelet, il décrivait la cité idéale de l'avenir, cette France de demain où, dans une unité organique et vivante, s'accorderont les volontés et les cœurs. Messieurs, cela, dans l'état présent des esprits et des âmes en notre pays, c'est une chimère qui ne se peut atteindre et qui ne saurait être poursuivie que par le plus odieux despotisme.

Une telle uniformité suppose l'unité des croyances, et celle-ci est rompue chez nous : ébranlée, brisée au xvi« siècle par la Réforme, renversée, détruite il y a cent ans par la Révolution, impossible à rétablir dans un État qui fait profession de neutralité philosophique et religieuse.

J'insiste là- dessus : c'est le fondement même de la question. La situation est en France toute spéciale, telle qu'elle n'est nulle part ailleurs, et c'est pourquoi les exemples des pays voisins, s'ils ont leur valeur au point de vue des méthodes, des procédés pédagogiques, sont sans force au regard du sujet luimême. La situation est spéciale en France, parce que nous vivons sous l'empire d'un fait capital qui domine notre histoire, nos mœurs, notre état social et notre politique. Ce fait, c'est la Révolution; et la Révolution, c'est avant tout, dans l'ordre métaphysique qu'il faut envisager d'abord pour juger les événements et les leçons du passé, c'est avant tout la rupture violente de l'unité de croyances, de l'unité de doctrines, et la substitution d'une société rationaliste et sécularisée à l'ancien ordre de choses, qui reposait sur une religion d'État et sur une morale définie par le christianisme.

Et n'est- il pas curieux, en vérité, de voir aujourd'hui ceux qui dressent des statues aux hommes que l'ancien régime poursuivait du bras séculier et excluait des fonctions publiques, parce qu'ils représentaient les doctrines du libre examen ; n'est -il pas curieux de les voir aujourd'hui, au nom de l'unité morale, revendiquer le même privilège pour leurs doctrines ou plutôt pour leur négation doctrinale !

De Mun. — Discours. VIL — 2

Messieurs, cela n'est pas soutenable. La liberté d'enseignement est née comme une conséquence nécessaire et naturelle du fait révolutionnaire; je défie qu'on sorte de là. On pourra proscrire, persécuter, frapper de mesures arbitraires ceux qui auront le tort de penser en philosophie, en morale ou en histoire, autrement que le ministre, que la majorité des Chambres ou que le conseil supérieur de l'instruction publique : on n'arrivera jamais à bâtir sur une pareille prétention un système durable. C'est l'histoire de ce siècle : Napoléon a essayé, de sa main puissante, de jeter ainsi dans un moule de fer, non seulement la société civile, politique et administrative sortie de la Révolution, mais la société morale; et, dès que cette main fut brisée, la réaction des âmes, des consciences et des intelligences a commencé. Elle a duré un demi-siècle. La transaction de 1850 a terminé ce long débat du despotisme et de la liberté. Nous demandons qu'on s'y tienne, ou du moins qu'on n'achève pas de déchirer ce qui demeure encore debout du traité de paix conclu par nos pères.

J'ai fini, Messieurs, j'ai montré la situation qui nous est faite dans ce pays, l'agression sans excuse dirigée contre nous; j'ai exposé nos revendications avec une mesure, une modération que nul ne pourra contester.

Et maintenant mon œuvre est fmie : la vôtre commence. Lerolle le disait hier avec beaucoup d'à propos : les réunions, les congrès, ne valent que par les résolutions qui en sortent. Les applaudissements ne sont rien qu'une satisfaction d'un moment, les actes sont tout.

Demain un comité d'action sera formé pour la défense de la liberté d'enseignement : c'est le vœu du congrès, et les jeunes gens qui l'ont recueilli ne manqueront pas de le réaliser; une pétition sera répandue dans le pays ; un appel constant à l'opinion sera organisé par la presse, par les brochures, par les conférences.

Pour ce grand mouvement, nous avons le droit de compter sur tous les hommes de bonne volonté , sur tous les catholiques, sur tous les libéraux; nous avons le droit de compter sur les mères, car elles ont à sauver les âmes de leurs fils ; nous avons le droit de compter sur la jeunesse, car c'est elle-même et son avenir qui est en cause ; nous avons le droit de compter sur le peuple, car notre liberté est sœur de la sienne, et la tyrannie qui nous atteindrait aurait bientôt fait de retomber sur son front. Nous avons enfin, laissezmoi le dire, Éminence et Messeigneurs, malgré toutes les difficultés qui entravent, qui compliquent le ministère épiscopal, nous avons le droit, dans une telle question , qui touche à ce que l'Église a de plus cher au monde, sa propre liberté, de compter sur l'approbation , les encouragements et l'appui de tous les évêques de France, et mon dernier mot sera pour les leur demander avec une respectueuse confiance.

A la suite de ce congrès, il fut créé à Paris , par l'initiative de V Association catholique de la Jeunesse française et sous la présidence de M. de Mun, un comité pour la défense de la « Liberté de l'enseignement ». Il reçut aussitôt, avec l'adhésion d'une grande partie de l'épiscopat, l'approbation du Saint- Siège. Son premier acte fut de rédiger la pétition suivante

adrcHsrc aux (k-ux Glianil)rt's ot répandue dans toute la France, où clic se couvrit de iiiilliors do .signatures :

MKt?8iKUKs Li;s Sénateurs, Messieurs les Députés,

Vous êtes saisis d(! trois projets de loi que vous ne pourriez adopter sans trahir un grand nombre d'électeurs qui vous ont donné leur confiance.

Ces lois porteraient une grave atteinte à la liberté de l'enseignement à tous les degrés, et nous dépouilleraient de l'éducation de notre choix, pour imposer à nos enfants celle de l'État.

Payant l'impôt du sang et l'impôt s-ur nos biens, soumis à toutes les charges publiques, nous, citoyens français, persuadés que la liberté ne doit pas être une vainc parole inscrite sur les murs, nous venons vous demander de nous garantir la plus chère et la plus sacrée de toutes, celle que possède le père de famille d'élever ses enfants, suivant sa conscience, dans la pleine jouissance du droit commun.

PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DEPUTES A l'occasion DES MANIFESTATIONS DU TERRMN DE COURSES D'AUTEUIL

Le 4 juin, au terrain de courses d'Auteuil où se courait le grand steeple -chase annuel, M. Loubet, président de la République, — depuis la mort de M. Félix Faure, survenue inopinément au mois de février précédent, — fut accueilli à son arrivée par des cris répétés et presque unanimes de : « Vive l'armée ! » par lesquels le nombreux public entendait protester contre la campagne d'outrages dont, depuis deux ans, l'armée était victime. La police intervint rudement et arrêta un grand nombre de manifestants, parmi lesquels M. Bertrand de Mun , fils aîné du député du Finistère , officier de cavalerie démissionnaire et passé dans la réserve , qui fut, le soir même , remis en liberté. Ces manifestations légitimes furent malheureusement dénaturées par les outrages que dirigèrent contre M. Loubet lui-même un petit nombre de personnes mal inspirées, dont l'une frappa même d'un coup de canne le chapeau du président.

Ces incidents tumultueux émurent vivement Paris ; ils pro-

voquèrent le lendemain un déhat orag-cux à la Chambre, au cours duquel M. de Mun fut amené à intervenir :

M. LK PRÉSIDENT. La parolc est à M. de Mun pour expliquer son vote.

A l'extrême gauche. Il vient excuser son fils.

M. LE COMTE Albert de Mun. Non, Monsieur : je n'apporte ici les excuses de personne.

Je n'ai pas la prétention de rentrer par un subterfuge dans le débat qui vient d'être clos; mais, en expliquant mon vote, je désire insister sur une question qui a été adressée à M. le président du conseil et à laquelle il me paraît nécessaire qu'il soit répondu.

Tout à l'heure, au moment où je suis monté à la tribune, un de mes collègues de l'extrême gauche a dit : (( Il vient excuser son fils. » C'est donc une question presque personnelle qui m'amène ici. Je tiens à répéter bien haut que je n'apporte ici les excuses de personne. Ce que je viens faire, c'est déclarer nettement qu'il est inadmissible qu'on arrête nos fils... ( Vives exclamations à l'extrême gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. Laisscz achevcT la phrase, Messieurs.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne comprends pas vos exclamations, puisque vous-même vous avez mis mon fils en cause.

Je dis qu'il est inadmissible qu'on puisse arrêter sur la voie publique d'anciens officiers, encore aujourd'hui officiers de réserve, parce qu'ils crient : Vive l'armée ! (Applaudissements à droite.)

La question est ainsi très nettement posée et délimitée.

Je ne rentre en aucune façon dans l'examen des faits qui se sont passés hier. Je n'assistais pas à la réunion d'Autouil, mais je sais ce qui s'est passé pour certains de ceux qui ont été arrêtés.

M. Balsan. On a accusé les officiers de lâcheté. M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, quelques-uns de ceux qu'on vient tout à l'heure, ici, d'outrager à la tribune, et qui sont de loyaux officiers et de bons Français, ont été arrêtés pour le seul fait d'avoir crié : Vive l'armée!... {Très bien! très bien! à droite, — Bruit à gauche.) M. Lasies. C'est exact.

M. LE COITE Albeh^t DE MuN... saus s'être livrés à aucune manifestation politique. Gela est inadmissible et mérite une énergique protestation.

Je demande, et nous avons besoin de savoir si le cri de : Vive l'armée ! même lorsqu'il est poussé devant le chef de l'État, est oui ou non un cri séditieux. ( Très bien ! très bien ! à droite. — Interruptions à Vext renie gauche.) M. d'Estourbeillon. Voilà la question.

M. LE COMTE Albert de Mun. La question est très nette : si ce n'est pas un cri séditieux, — et vous n'oseriez pas le soutenir, — vous n'avez pas le droit de faire arrêter les citoyens qui veulent ainsi manifester leurs sentiments patriotiques.

Vous dites qu'ils s'expliqueront devant les tribunaux. D'abord ce n'est pas une réponse acceptable à cette tribune, où nous avons à juger non pas les accusés, mais le gouvernement qui les a fait arrêter. En second lieu, il y a des arrestations qui ont été opérées hier et qui n'ont pas été maintenues.

M. Michel. C'est un tort.

M. LE COMTE Albert de Mun. Et ceux qui en ont été les victimes n'auront pas à comparaître : ils n'en ont pas moins été appréhendés, bousculés et conduits au poste pour avoir crié : Vive l'armée ! (Interruptions à V extrême gauche.^

M. MiLLERAND. G'cst uuc Singulière manière de faire respecter l'armée !

M. LE COMTE Albert de Mun. J'entends dire que c'est une singulière manière de faire respecter l'armée. Eh bien ! moi je vous dis à mon tour que c'est une singulière manière de faire respecter l'armée et d'apprendre au pays à l'aimer, que, dans le même moment où on la laisse impunément couvrir d'outrages, de saisir et dénoncer comme des coupables coux qui veulent la venger en l'acclamant. {Applaudissements à droite.)

M. Fernand de Ramel. Ce sont les arrestations arbitraires qui ont été la cause de tous les troubles.

M. Dauzon. Expliquez votre vote.

M. LE comte Albert de Mun. C'est précisément ce que je vais faire, mon cher collègue.

C'est à cause de cette situation qu'ont fait éclater les incidents d'hier et sur laquelle M. le président du conseil ne s'est pas expliqué, qu'il m'est impossible de m'associer à un vote qui comprendrait dans une injuste flétrissure des hommes dont tout le crime est d'avoir manifesté leur amour de VdiVm.éQ. {Applaudissements à droite.)

Après de violentes discussions, M. Charles Dupuy, président du conseil, obtint de la majorité de la Chambre le vote

d'un ordre du jour « flétrissant les scandales d'Autcuil » et « approuvant les déclarations du gouvernement ». Mais, peu de jours après, à l'occasion do nouveaux désordres, cette l'ois provoqués par les révolutionnaires, au retour des courses de Long-champ, le ministère, également discrédité près de tous les partis, fut renversé, et remplacé })ar le cabinet de M. Waldeck-Rousseau , qui devait conserver le pouvoir pendant trois ans.

LETTRE

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