LE 12 SEPTEMBRE
Le Journal des Débats du 12 septembre 1900 ayant, dans un article remarquable sur « l'armée et la démocratie », parlé du discours prononcé, en 1887, par M. de Mun, dans la discussion de la loi de recrutement, celui-ci lui adressa, pour rectifier une erreur d'interprétation, la lettre suivante :
Roscoff, le 12 septembre 1900.
Monsieur le directeur,
Dans un article très intéressant, intitulé : L'armée et la démocratie , le Journal des Débats du 12 septembre fait allusion au discours que j'ai prononcé lors de la discussion de la loi militaire de 1889.
Je ne puis qu'être très reconnaissant des termes bienveillants dans lesquels il apprécie mon langage et la thèse elle-même que j'ai soutenue; mais, en vous adressant mes remerciements, je vous demande la
permission de rectifier en quelques mots la conclusion que l'auteur de l'article donne comme celle de mon discours, et qui ne répond pas tout à fait à ma pensée : (( M. de Mun, dit-il, poussait à fond cette argumentation... pour en arriver à cette conclusion, sous la forme d'une alternative : (( Ou la République, oc ou l'armée. »
Je n'ai pas sous les yeux le texte de mon discours ; mais je suis bien certain de n'avoir pas exprimé une opinion aussi radicale. J'ai bien cherché à montrer qu'il y avait opposition entre les principes de la démocratie et ceux des institutions militaires. C'est une vérité dont je demeure convaincu, et l'écrivain du Journal des Débats semble bien croire que je n'ai pas tout à fait tort. Les républicains du temps de l'empire ne cessaient de l'affirmer, et MM. Jules Favre et Jules Simon ont fait entendre sur ce thème, au Corps législatif de 1869, d'éloquentes et déplorables paroles, dont la lecture est particulièrement douloureuse pour la génération des vaincus de 1870. Mais, en établissant cette thèse que je crois difficile à contester, je n'ai point voulu la pousser à fond, comme le dit votre collaborateur, ni proclamer l'antinomie absolue de la République et de l'armée.
Je me suis, au contraire, placé sur le terrain très pratique des faits, et j'ai dit : Étant donné cette opposition des principes démocratiques et militaires, plus une nation est avancée dans les voies de la démocratie, plus il importe que ses institutions militaires réagissent, par la force et la durée de l'éducation spéciale, contre la tendance des institutions politiques. J'essayais de montrer ainsi que tel régime, peut-être
possible sans de grands inconvénients dans un pays hiérarchisé comme la Prusse, ne l'est pas nécessairement chez nous. Et j'arrivais à cette conclusion que la réduction du service militaire universel à trois ans, alors en discussion, était, dans notre état démocratique, une grave imprudence. Je n'ai pas changé d'avis, et je renouvellerai mes objections, lorsque viendra la discussion des propositions qui tendent à établir le service de deux ans.
Mes arguments seront les mêmes, et les récents incidents de notre politique intérieure ne feront que les rendre plus pressants. L'écrivain du Journal des Débats rappelle, en effet, avec bien de la raison, que, depuis trois ans, l'antinomie de la démocratie et de l'armée est proclamée avec une extrême violence par la presse et les orateurs du parti socialiste. Je ne les suivrai pas cependant dans la rigueur de leurs conclusions, pas plus que je n'ai, il y a treize ans, poussé mon argumentation jusqu'à cette même extrémité. La République existe, et il faut qu'elle ait une armée, parce que, comme le dit excellemment votre collaborateur, (( c'est pour la France une question de vie ou de mort d'en avoir une. » Je suis trop bon patriote pour ne pas faire passer cette considération avant toutes les autres.
Mais, pour avoir une armée, il faut respecter les conditions qui, seules, peuvent assurer son existence et sa force. C'est pourquoi j'ai défendu ardemment le haut commandement contre les attaques qu'il a subies en ces derniers temps. C'est pourquoi aussi je protesterai avec énergie contre toute mesure capable d'affaiblir l'éducation militaire du soldat.
En 1887, je rappelais que la loi de 1872 donnait satisfaction à toutes les nécessités de la défense nationale par la durée suffisante et la forte constitution des réserves; je déplorais qu'on ne l'eût jamais véritablement appliquée et qu'on voulût l'abroger.
Je le déplore encore aujourd'hui, et si notre organisation militaire doit être mise en question contre mon gré, je demanderai que ce soit, non pas en aggravant la faute capitale de 1889, mais en la réparant autant que possible par un retour aux principes de 1872.
Veuillez agréer, je vous prie, Monsieur le directeur, avec mes excuses pour mon importunité , l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
A. DE MUN
LE