DU PATRONAGE DE LA JEUNESSE OUVRIÈRE
TENU A l'occasion DE L'eXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900
Pendant la durée de l'Exposition universelle de 1900, un très grand nombre de congrès spéciaux furent tenus au « palais des Congrès ». Celui du patronage de la jeunesse ouvrière fut l'un des plus importants. Ouvert sans distinction de croyances à toutes les œuvres ayant pour but ce grand objet, il tira son éclat principal de la participation des ti'ès nombreuses œuvres catholiques. Celles-ci occupaient, en effet, une place considérable à l'Exposition. Répondant largement à l'appel de Son Éminence le cardinal Richard, archevêque de Paris, elles avaient, sous la haute impulsion d'un comité dont Mai' Péchenard , recteur de l'Institut catholique de Paris, était le président, et M. de Mun l'un des vice-présidents, fait de nombreux et remarquables envois aux galeries de l'Exposition d'économie sociale , à la section du parc de Vincennes où elles avaient un kiosque particulier réservé aux œuvres ouvrières , à la section coloniale du Trocadéro où le
pavillon des Missions était l'objet de l'admiration générale. Le jury de la classe 108 (Economie sociale), présidé \)nr M. Anatole Leroy-Bcaulieu , membre de l'Institut, et dont M. de Mun faisait partie , reëôîinut les mérites de cette exposition des œuvres catholiques par un très grand nombre de récompenses, parmi lesquelles il fnut noter le grand prix décerné à TŒ^uvre des cercles catholiques d'ouvriers. Le congrès des œuvres de patronage de la Jeunesse ouvrière fut comme la consécration solennelle de ce grand succès. Présidé par M. Mézières, membre de l'Académie française et député, il fut clôturé par M. de Mun, qui prononça le discours suivant :
Mesdames, Messieurs,
Le beau rapport où M. Jean Brimhes vient, avec sa jeune et savante éloquence, de résumer si brillamment vos travaux, serait la meilleure conclusion des travaux de ce Congrès qui, pendant trois jours, a tenu vos âmes et vos intelligences plongées dans un air fortifiant de paix sociale et de concorde patriotique.
Cependant, puisque la bienveillance du bureau d'organisation m'a invité à prendre la parole pour clôturer vos séances, je voudrais, devant ce grand auditoire où se cachent tant de modestes dévouements, trouver les mots qui touchent et unissent les cœurs, et, sans trahir ma foi, comme aussi sans dire une parole capable d'offenser ceux qui lui sont étrangers, retenir un moment encore, en une communion de généreuses pensées, vos esprits et vos volontés. (App laudissements . )
Pour cette tâche délicate rien ne saurait m'aider davantage que l'exemple de notre vénéré président.
dont le nom, symbole du vibrant patriotisme des frontières sacrées, est depuis si longtemps lié par le vigilant exercice d'un infatigable dévouement aux destins de l'armée nationale. {Applaudissements.)
Vous avez tous présent à la mémoire le discours, si émouvant dans sa ferme sincérité, par lequel il ouvrait dimanche dernier les travaux du Congrès, rassemblant en un faisceau toutes les œuvres dont nous allions étudier la complexe organisation, et montrant au-dessus d'elles, comme le trait commun de leurs formes multiples, le précepte divin où s'enferme la grande loi de la fraternité sociale : Aimezvous les uns les autres. Ce soir encore, à l'heure de votre séparation, ces augustes pensées dominent et fortifient vos âmes. Elles flottent autour de vous, et ces fragiles murailles, dans leur muette et passagère éloquence, les redisent plus haut que tous les discoui^.
C'est vraiment l'âme de ce siècle qui vit ici, dans ce palais d'un jour, tandis que son génie éclate, au dehors, avec sa fiévreuse activité.
Certes, le prestige est grand des spectacles magnifiques que l'art, l'industrie et le commerce de toutes les nations ont entassés sur les rives transformées de notre fleuve, au milieu des féeries d'une mise en scène qui révèle une si féconde puissance de travail et d'intelligence! {Applaudissements.)
Ceux-là cependant qui ne connaîtront l'Exposition de 1900 que sous cet aspect, n'en auront point aperçu toute la portée ni la durable influence : bien moins encore ceux qui, trop nombreux, n'en verront que le décor extérieur de plaisir et de lumière.
Derrière ce rideau léger, parmi ces merveilles enfantées par le rude labeur des humbles, et payées si souvent au prix de leurs souffrances, se cache, dans l'austérité de l'Exposition sociale, le tableau trop bref, mais admirablement instructif, de tout ce qu'ont fait pour eux, en ce siècle, la charité, l'amour du peuple, le noble souci de son âme, de son intelligence et de son corps. {Vifs apj^laudissements.)
C'est la grande leçon que, dans l'ordre moral, porte avec lui ce gigantesque effort.
Sans doute, la foule ne s'intéresse guère à ces représentations graphiques, à ces modestes photographies, à ces vitrines où rien de brillant ni de curieux n'attire les yeux. Elle passe, indifférente ou lassée, étourdie par le bruit des fêtes, grisée par le spectacle magique de l'ensemble.
Mais les hommes d'étude et de réflexion s'arrêtent, frappés d'abord et captivés, bientôt profondément émus, en songeant à tout ce que ces chiffres, ces cartes, ces statistiques, racontent, sous leur aridité, d'efforts consciencieux, d'initiatives hardies et généreuses.
Autour de nous, c'est comme le Camp du Drap d'or de l'industrie, où, dans une somptueuse rencontre, les rivaux étalent leurs armes et leurs trésors , prêts pour le lendemain à la lutte ardente de l'âpre concurrence ; c'est la rude conquête des terres lointaines où s'empresse la vieille Europe, qui découvre, sans désarmer, sa marche héroïque !
Ici, c'est bien encore un champ de bataille, mais où la générosité seule et la victorieuse émulation peuvent faire des vaincus; c'est bien une lutte, mais
qui ne met aux prises, au lieu de l'intérêt ou de l'ambition, que la prévoyance et la charité, la justice et la bonté, formant contre la misère imméritée, contre les menaces de la vieillesse ou de la maladie, contre les faiblesses de l'enfance et les périls de la jeunesse, une triomphante coalition. (Applaudissements répétés.)
Lorsque, dans quelques mois, sera envolé le rêve enchanté; quand les palais, comme ceux des contes merveilleux, se seront évanouis, l'histoire s'écrira de cette manifestation dernière du siècle tombé dans le passé; et, par-dessus l'éclat des victoires industrielles, obscurci par la souffrance, brillera, dans sa pure beauté, celui des victoires sociales, qui n'auront connu la douleur et les larmes que pour essayer de les tarir. (Applaudissements.)
C'est l'hommage qu'à mon tour je Veux rendre à ce siècle qui fut le nôtre, traversé par tantôt de si tragiques émotions, tourmenté dans s^ ti^ansformations par le douloureux labeur d'un si my^rienx eitfantement, mais qui demeurera grand parce que, de son sein troublé, comme du flanc épuisé de l'antiquité païenne, a jailli ce cri qui a traversé tout notre âge, qui nous a secoués tous, quelles que fussent nos croyances et nos opinions, écho, volontaire ou inconscient, de la grande voix du Christ : Misereor! J'ai pitié. (Yifs applaudissements.)
Sans doute, cette parole auguste que vous applaudissez n'exprime pas à elle seule, et si on n'en découvre pas la signification profonde, toute la pensée des œuvres spéciales qui nous rassemblent ce soir, et qui ne sont point des œuvres de simple
miséricorde : c'est l'idée qu'exprimait tout à l'heure M. Brunhes par la magnifique page de Ruskiu qu'il nous a lue.
Et cependant, laissez- moi le dire avec le sentiment des choses vécues, parce qu'elle porte en elle la promesse d'amour, elle demeure la source inépuisable et nécessaire d'où s'échappe, quel que soit le chemin qu'il se fraye, le torrent des œuvres socidilcs. {Applaudissements prolongés.)
Au fond de toutes ces entreprises généreuses, dont l'objet commun est l'éducation du peuple, et dont je voudrais chercher à m'expliquer avec vous le prodigieux développement, il y a, vous le savez mieux que moi, il y a quelqu'un, homme ou femme, prêtre ou laïque, chrétien ou incroyant, j'ose dire, disciple de Jésus ou philosophe épris de philanthropie , quelqu'un qui se donne, non pas qui donne sa bourse, mais qui se donne lui-même, qui donne son cœur, son intelligence et son temps, et qui les donne par le pur sentiment du devoir et l'invincible séduction du dévouement. Il se donne et il ne se donne que parce qu'il aime. Car le cœur seul est assez fort, ici, pour commander à la volonté. {Applaudissements prolongés.)
Sans cet homme, nulle œuvre ne peut vivre; il est son âme et son sang. Quiconque en a fait l'expérience le sait et en témoigne. Ni les discours, ni les décrets, ni l'argent, ni la protection du pouvoir, ni même l'attachement passionné pour une cause politique^ n'y peuvent rien ou n'y peuvent suffire.
Sans cet humble qui se donne par amour, rien ne se fait qui dure , rien ne se fait qui touche , qui
retienne les hommes, qui les prenne et les attache, parce que les hommes ne sont pris que par le cœur. {Vifs applaudissonents.)
Ils sont ici, perdus, cachés dans cette foule, comme dans l'obscurité de leur œuvre quotidienne, ces hommes qui entretiennent la vie morale de la nation ; rien ne trahira leur humilité , mais votre reconnaissance émue saura bien les saluer avec admiration. (Applmidissements.)
C'est ce prêtre dont les forces et les heures sont déjà dévorées, dans la grande ville industrielle, par les charges de son ministère, et qui trouve encore, le soir venu, le temps d'aller à son patronage pour y rejoindre les jeunes ouvriers, causer avec eux, s'informer de leurs soucis, noter les démarches à faire afin de les aider et les servir, présider la réunion du cercle d'études, mettre en train, l'ayant laborieusement préparé, le cours professionnel ou la conférence sur quelque sujet d'histoire, d'art ou de littérature.
C'est ce pauvre curé de campagne qui, frappé d'un mot de l'évéque de Châlons, a écrit sur la porte de son presbytère : ce Entrée du patronage, » et se tient là, dans la modeste salle, au seuil de l'humble jardin, pour recevoir les jeunes gens, et, dans quelque familier entretien, tourner leurs esprits vers les hautes pensées du devoir et du patriotisme. (Applaudissements.)
C'est cet instituteur qui se sait investi du soin de former des hommes, et tout entier à sa haute mission, dédaigneux des vaines tentations de l'action politique où s'amoindrit sa dignité (applaudissements), ne croit
pas avoir rempli sa tâche quand il a fini sa leçon quotidienne, mais attend, le soir, ses élèves d'hier pour les préparer, par un plus large enseignement, aux hasards et aux combats de la vie.
C'est encore ce jeune étudiant, tout le jour le front courbé sur les livres, dans la fiévreuse attente de l'examen décisif; ce professeur, ce médecin, cet avocat, en possession déjà d'un auditoire fidèle ou d'une clientèle assurée et qui , pressés par le besoin de se donner, vont porter aux ouvriers l'effort de leur intelligence, les aspirations de leur âme. {Vifs app laudissemcnts . )
C'est cette femme qui s'arrache aux commodités de la vie , qui se dérobe un moment aux joies de la famille, qui peut-être les a sacrifiées pour s'improviser maîtresse de couture, directrice ou surveillante d'atelier, visiteuse de logements ouvriers, et qui multiplie pour ses clients ses démarches et ses peines. (Applaudissements.)
Ce sont enfin ces jeunes hommes à qui, comme à tant d'autres , s'offriraient le soir ou le dimanche les distractions légères et les plaisirs faciles, et qui, séduits par l'irrésistible attrait du sacrifice, s'en vont au cercle ou au patronage pour jouer, faire du gymnase , causer avec les enfants des pauvres , serrer fraternellement leurs mains et s'en faire des amis. ( App laudissements . )
Voilà bien, n'est -il pas vrai? dans une rapide esquisse, ce patronage de la jeunesse ouvrière, dont vous avez étudié pendant trois jours les développements, les formes et les conditions.
Et qu'est-ce que cela, sinon l'exercice constant et
pratique du dévouement des forts envers les faibles, de ceux que la ricliesse , le savoir ou l'éducation ont dispensés de la lutte ou armés pour la soutenir, envers ceux qui, déshérités par le sort, sont jetés dans la vie nus et désarmés? {Applaudissements.)
Qu'est-ce que cela encore? car il faut aller plus avant et découvrir la portée sociale de ce mouvement universel.
Qu'est-ce que cela, sinon l'éclatante défaite de ce funeste individualisme qui a fait dans les idées, dans les mœurs et dans les lois, de si longs et de si profonds ravages, paralysant les âmes, fermant les cœurs, ne montrant aux yeux comme à la voionté qi^e la poursuite de l'intérêt au lieu (tJe^'T'acc^ii^^Dli^^èii^i^^ du devoir, brisant les liens 'sociaux et ruinant 1^? '^ famille elle-même , isolant les hommes'Bt JeCmettant ■aux prises en jetant entre eux le germe d'un inévi- ^ table antagonisme? {Applaudisèe^nèriits répétés.) v^-^
Susciter, encourager, organiser 'eeiie. réaction cm dévouement contre l'individualisme , c'est l'œuvre essentielle de notre temps. Elle s'impose à quiconque en découvre les mouvements profonds et les décisives transformations. Je voudrais insister un instant sur cette grave observation, parce qu'elle emporte à mes yeux l'explication du développement prodigieux des œuvres de patronage, et du même coup la nécessité de leur donner une impulsion plus décisive encore.
La charité, dans les siècles passés, inspirait de sublimes renoncements, d'abondantes générosités. Les monastères et les hospices ouvraient des asiles à toutes les souffrances. Le christianisme avait fait de l'aumône le devoir sacré et l'universelle coutume
des sociétés façonnées par ses lois. L'Église en imposait et en réglait rexercicc.
La fonction sociale, dans ces sociétés hiérarchisées par le lien féodal ou corporatif, établissait entre les grands et les petits, entre les riches et les pauvres, des relations mutuelles de protection et de dépendance, auxquelles les vertus individuelles ajoutaient souvent un confiant échange de bonté et de reconnaissance.
Vous savez comment cet ordre ancien, longtemps fécond et vénérable, peu à peu corrompu par l'oubli du principe chrétien, et devenu stérile en s'en éloignant, s'achemina lentement vers l'irrémédiable décadence.
La Révolution française, violente explosion de ce long travail, l'anéantit d'un seul coup, et sur ses ruines, elle-même préparée par un enfantement séculaire, apparut la démocratie.
Les liens sociaux étaient rompus, les cadres organiques étaient brisés, et les hommes, égaux en droits par une loi désormais intangible, inégaux en condition par l'éternelle loi de la nature, libres de tous devoirs, hors ceux que dicterait à chacun sa propre conscience, demeurèrent en présence, appelés tous à monter au sommet, la plupart cependant incapables d'y réussir par leurs propres forces. (Applaudissements.)
Ainsi naquit la société nouvelle, d'abord livrée aux convulsions de son berceau tragique, puis emprisonnée dans la main puissante qui lui donna ses institutions et ses codes, et bientôt jetée, par la fièvre ardente de l'industiie transformée, dans le conflit soudain, im-
pétueux dès qu'il s'alluma, parce qu'il mettait aux prises l'intérêt et la vie, du capital affranchi et du travail captif.
Telle fut notre histoire jusqu'au jour où, tout à coup, sans qu'une formation suffisante eût préparé, pour cette définitive révolution, sa volonté et sa raison, sans que l'organisation économique eût précédé, en lui donnant une constitution sociale, la royauté politique, le peuple fut, par le suffrage universel, investi de la souveraineté.
La démocratie se trouva, d'un seul coup, au milieu de sa lente et pénible ascension, portée sur le pavois. Son règne fut décrété, et l'heure parut terrible à tous ceux qui mesurèrent les responsabilités de l'avenir. Un homme dont je suis au point de vue des croyances et des doctrines séparé par un abîme, et qui fut, sur le terrain même de l'éducation populaire, le principal organisateur des œuvres rivales de celles qu'instituaient les catholiques, disait, en parlant de 1848 : (( J'ai eu froid dans le dos! » et c'est M. Léon Bourgeois qui rapportait cette parole frappante de M. Jean Macé dans un de ces discours par lesquels, en ces cinq dernières années, il a donné aux œuvres postscolaires laïques une si large impulsion.
Ce froid dans le dos, cette peur du lendemain, ce n'était pas, sans doute, l'effroi de l'émeute et des mouvements populaires, ni l'étroite inquiétude de la bourgeoisie dépossédée, c'était l'appréhension du fardeau souverain, jeté brusquement sur des épaules inconscientes de son poids. (Applaudissements répétés.)
A cette heure même, les œmTes sociales étaient
nées, parce qu'elles devenaient, pour tous ceux que n'aveuglait point l'inintelligence de leur temps, qui comprenaient la profondeur de l'évolution démocratique et prévoyaient ses irrésistibles développements, l'urgente nécessité et la garantie de l'avenir, pour les chrétiens la sauvegarde de la foi; parce qu'aussi elles révélaient aux esprits clairvoyants le moyen de donner satisfaction aux légitimes aspirations du peuple émancipé, en appelant les initiatives personnelles, les dévouements spontanés, à remplacer les institutions écroulées. (Applaudissements.)
Quand Lamartine, entrant au parlement de la monarchie de Juillet, répondait à ceux qui l'interrogeaient, en raillant, sur son parti : « Je serai du parti social, » il avait, en son âme élevée par la méditation au-dessus des choses de la terre, une vue divinatrice de l'avenir.
Le parti social ! Alors on souriait de cette fantaisie poétique. Soixante ans ont passé, une vie d'homme, presque un jour dans l'histoire d'une nation, et le parti social est devenu le grand parti populaire. (Applaiidissements.)
Je me trompe : ce n'est plus un parti, c'est presque la nation elle-même (applaudissements répétés); c'est le terrain commun où, de tous les points de l'horizon politique, de tous les milieux qu'anime et fait palpiter une croyance, un enthousiasme généreux, une passion d'idéal, accourent, désenchantés des formules, avides de paix, de concorde et d'union, tous ceux que lassent les disputes stériles et que tentent les œuvres désintéressées; c'est le terrain sacré, qu'il n'est point permis de fouler avec des arrière -pensées, ni de
ravager avec des paroles de violence ! (Applaudissements prolongés,)
Sur ce terrain, qu'il me soit permis de le dire, c'est la gloire des catholiques d'avoir, en France, marché les premiers : ce doit être leur honneur d'y demeurer au premier rang.
Déjà, à l'aurore du xviije siècle, le grand homme en qui l'Église vient de couronner le fondateur de l'instruction populaire, Jean -Baptiste de la Salle (vifs applaudissements) , apercevait, par delà l'école, la nécessité, pour les jeunes artisans, d'une formation intellectuelle et de cette éducation spéciale qui s'appelle aujourd'hui l'école prolongée. C'est l'hommage que lui rendait M. Duruy, quand il commençait l'organisation des cours d'adultes, et que confirmait, il n'y a pas bien longtemps, le haut et impartial témoignage de M. Gréard, l'éminent vice-recteur de l'Académie de Paris, qui associait à son nom celui de M. de la Chétardie, curé de Saint- Sulpice.
Mais ce n'étaient que de lointaines intuitions qui devaient, pendant cent ans encore, demeurer presque endormies.
Quand parut, il y a plus d'un demi-siècle, cet autre grand chrétien, cet illustre Ozanam, qui eut si profondément le sentiment du devoir social, et dont l'âme ardente, passionnée d'amour pour le peuple, demandait au christianisme ce de réaliser l'idéal de la fraternité sans immoler la liberté », quand vint l'heure de son apostolat, les œuvres de patronage n'existaient encore que comme de rares jalons plantés dans une plaine déserte pour y marquer la route de l'avenir. {Applaudissements.)
Lorsque, après le grand ébranlement de 1848, tous les yeux s'ouvrirent enfin, ce furent encore les disciples de Jean -Baptiste de la Salle qui donnèrent l'impulsion décisive et, avec eux, avec leur supérieur d'alors, le Frère Philippe, à qui Paris fit, un jour, les funérailles d'un roi, un homme dont il n'est permis ni d'ignorer, ni de taire le nom, quand on parle du patronage de la jeunesse ouvrière, le vicomte de Melun, de qui Montalembert disait qu' a. il avait le secret de rendre la religion plus aimable, la vertu plus populaire, la charité plus contagieuse ». {Vifs app Imidissements . )
M. de Melun fut, chez nous, le grand initiateur des œuvres de patronage, et, dans le milieu où l'avait placé sa naissance, le doux mais pressant apôtre de la grande idée sociale dont elles sont la forme extérieure.
On l'accusa d'être socialiste, et, dans ce temps-là, cela voulait dire d'être un partageux. Les temps n'ont pas beaucoup changé, je ne pense pas qu'ils changent jamais : ceux qui ne font rien accuseront toujours ceux qui troublent leur repos d'être des révolutionnaires. {Applaudissements répétés.)
D'autres ont connu ces colères. M. de Melun en sourit, laissa dire, et il continua de répéter aux hommes de son temps la parole de l'Évangile : (c Pourquoi vous tenir ainsi tout le jour sur la place sans rien faire? Allez donc à ma vigne! »
Allez à ma vigne, c'est-à-dire allez à ce vaste champ qui s'ouvre devant vous, tout labouré par l'orage d'hier; allez à ce champ où marche, d'un pas rapide, la multitude à qui vient d'être conféré le pouvoir de
commander aux destins de la patrie ; allez, et à pleines mains, sans regarder en arrière, de ce grand geste du semeur que presse la courte durée du jour, répandez la semence de vie que Dieu vous a donnée par avance, puisez dans votre cœur, puisez dans votre intelligence, toutes les ressources qu'y enferment la foi, la science et le travail : et sans souci des critiques, sans vous rebuter des insuccès, acceptant tous les concours, ne refusant jamais vos bonnes volontés, faites au peuple sa part de ces trésors qui sont en vous , en élevant son âme , en fortifiant son cœur, en développant ses facultés, en lui tendant les bras pour l'aider à monter vers l'intelligence de son devoir et de sa responsabilité. (Triple salve d' applaudisse^ Tiients.)
Depuis un demi -siècle, ce rêve auguste a ravi les cœurs de tous ceux qu'a touchés l'aiguillon du devoir social.
Avec les fils de Jean-Baptiste de la Salle, les disciples d'Ozanam s'empressèrent à l'œuvre nouvelle, et les patronages de Saint -Vincent de Paul s'ajoutèrent en foule à ceux des Frères. {Applaudissements.)
Mais rien de grand ne se fait sans que la souffrance n'y mêle l'aliment de ses larmes, et l'homme, qui naît dans la douleur, ne se forme que dans l'épreuve. Pour que ce nouveau mouvement emportât décidément toutes les volontés, il fallait que la rude leçon du malheur achevât de les vaincre , et ce fut l'œuvre salutaire qu'opéra dans les âmes le grand déchirement de l'année terrible.
Quand les cœurs brisés se reprirent à battre, dans Je deuil des armes l'espoir des rénovations sociales
apparut comme la consolation suprême : et ce fut alors, de toutes parts, un élan magnifique, dont les hommes de mon âge ont gardé sur toute leur vie la trace inefTaçable. {Vifs ajyplaudissemenis.)
Cependant une heure plus décisive encore devait venir, qui, en jetant dans la carrière des œuvres sociales des hommes nouveaux, allait, par la concurrence et l'émulation, doubler l'ardeur universelle. Comme j'ai marqué, dans la rupture de l'ordre ancien accomplie par la Révolution, la raison d'être première des œuvres ouvrières, et leur véritable origine dans i'avènement de la démocratie et la brusque proclamation du suffrage universel, ainsi c'est à une autre et profonde transformation de la plus essentielle des institutions sociales que je dois rattacher leur plein épanouissement, je veux dire les lois scolaires établies il y a vingt ans par la troisième République.
L'obligation de l'école et sa gratuité, l'essor immense donné à l'instruction primaire par l'effort gigantesque de l'enseignement public et la généreuse émulation de l'enseignement privé, devaient nécessairement découvrir aux esprits réfléchis des horizons nouveaux. L'insuffisance de l'école pour l'éducation du peuple allait frapper tous les yeux : entre l'âge où s'achève sa vie d'écolier et celui où commence sa vie d'homme et de citoyen, s'écoulent pour le jeune homme les années les plus redoutables, où l'assaillent en foule les exemples pervers et les tentations perfides, où se décide la formation définitive de son caractère et de son intelligence. Pour les catholiques, le souci des âmes s'ajoutait à tous les autres. Ils n'avaient, d'ailleurs, qu'à poursuivre leur chemin
en l'élargissant, à multiplier leurs œuvres anciennes, à les agrandir, à perfectionner, à rajeunir leurs vieilles méthodes, afin de les mettre à hauteur des besoins nouveaux. Ils n'y ont pas manqué. Les statistiques en font foi, et leur exemple n'a pas été vain. Quand, il y a cinq ou six ans, un ministre dont le nom n'est pas oublié dans l'Université , M. Poincaré , donna le signal définitif du grand mouvement d' ce après l'école », si vivement poussé, si largement développé depuis par ses successeurs, les hommes les plus éloignés de nos croyances ont rendu à notre initiative et à notre action un hommage qui, pour nous, est un honneur et un stimulant. A notre tour, il ne nous en coûte point de reconnaître et d'admirer la prodigieuse activité déployée par nos concurrents et les résultats qu'en si peu d'années elle a déjà pu obtenir. {Applaudissements.)
Mais ici, chacun le comprendra, je ne puis tout dire, et ma parole n'est pas libre. Je suis sur le terrain brûlant des luttes contemporaines, et le caractère de ce Congrès, l'honneur que je ressens d'en prononcer les dernières paroles, me commandent de n'y marcher qu'à pas très mesurés. J'ai pu marquer, d'un cœur sincère et largement ouvert, l'accord qu'établissent entre tous l'amour du peuple, le souci de son élévation, et le commun sentiment du dévouement social. Mais la question de l'école prolongée, comme celle de l'école elle-même, soulève la plus grave, la plus essentielle des discussions, celle de l'éducation morale, et là le désaccord est profond. Sur ce point fondamental mes convictions, tout le monde le sait, sont ardentes et irréductibles : tous les chrétiens sont
unanimes à les partager, et beaucoup d'autres avec eux, qu'inspire seulement le respect de la religion naturelle. Sans la croyance en Dieu, sans l'affirmation d'une religion positive, l'éducation morale est, à nos yeux, une œuvre caduque {applaudissements répétés) ; elle l'est pour le jeune homme comme pour la jeune fille, pour l'adulte comme pour l'enfant : nous ne concevons pas, hors de la loi divine, de frein assez puissant pour contenir et régler les passions; nous ne connaissons pas de considération sociale, fût- elle la plus élevée, d'idée générale, fût-elle la plus haute, de philosophie humaine, fût- elle la plus noble et la plus généreuse, qui puisse, dans le cœur de l'homme, tenir la place de l'idée religieuse, de la notion des devoirs envers Dieu, et, pour tout dire enfin, de la foi chrétienne. (Triple salve d'applaudissements.)
Et nous conservons la ferme confiance que peu à peu, par l'effet même de l'expérience, dans les œuvres de patronage comme dans l'école elle-même, la nécessité paraîtra, de plus en plus, d'un retour aux vieilles leçons de la morale de nos pères, et de l'évocation dans les âmes juvéniles, non point d'un idéal vague et imprécis, mais de celui qui trouve en Dieu sa source et son objet. ( Vifs applaudissements.) Nous gardons au moins l'espérance que, dans notre pays divisé, où l'unité de croyances n'existe plus, la libre émulation fera, par le respect mutuel des convictions et des idées, son œuvre bienfaisante de paix et de concorde , sans que puissent l'entraver la dissolvante politique ou le redoutable ferment des haines et des passions antireligieuses. (Applaudissements prolongés.)
Je n'irai pas plus loin. Ces paroles suffisent, et chacun ici comprendra que j'aie voulu, que j'aie dû les prononcer.
Ce devoir accompli, je veux, au terme de ce discours, me tourner vers mes coreligionnaires pour les conjurer de redoubler d'efforts. J'ai dit leurs titres à la reconnaissance du peuple, et j'ai marqué, dans l'histoire, la priorité de leur initiative. Mais qu'ils regardent autour d'eux, qu'ils contemplent le magnifique essor des œuvres laïques, les cours du soir, les conférences populaires, les lectures à une et à deux voix, les patronages eux-mêmes, et cette multitude d'associations mutuelles, les « amitiés », les caisses de retraite scolaires, dont les rapports officiels ont fait connaître, depuis quatre ans, les prodigieux développements. On vous en a dit les chiffres avec une loyauté parfaite. Un des nôtres, M. Max Turmann, les a publiés dans un travail magnifique que doivent lire tous ceux qui s'intéressent à ces questions et à la sincérité duquel, comme à son puissant intérêt, le rapporteur officiel, M. Petit, a voulu rendre hommage. En face de cette situation, les plaintes, les récriminations sont stériles : ce qui importe, c'est à force de zèle, de courage et de dévouement, de soutenir cette impétueuse concurrence {applaudissements répétés)', c'est aussi d'étudier les méthodes, de comparer les procédés, et d'apprendre ce qui nous manque.
M. Léon Bourgeois disait un jour qu'il faut savoir emprunter à l'Église ses moyens humains. Je dirai aux catholiques qu'il faut savoir aussi emprunter aux œuvres laïques tout ce qu'elles ont de bon, de pratique et d'utile. {Applaudissements.) Qui pourrait s'en
plaindre? Nul n'y perd, et le peuple y gagne. Son cœur ira au plus dévoué. Permettez encore à un vétéran un dernier mot. Les discussions violentes, les polémiques passionnées ne servent qu'à peu de chose, pas même, je le crains, à éclairer l'opinion. Mais si le bien qu'on en tire est au moins douteux, le mal qu'elles font est certain, et non pas seulement à ceux qu'elles blessent et qu'elles éloignent, mais aussi à ceux qui s'en servent. Car elles les dispensent de l'action, et l'action c'est la vie. {Applaudissements répétés.)
Tandis que nous disputons, le peuple nous regarde et nous attend : ce sont des œuvres et non des paroles que nous lui devons ; le temps que nous dérobons à son service est du temps perdu pour la patrie. (Vifs applaudi ssenients.)
Et pourquoi, puisque le nom sacré de la patrie est venu sur mes lèvres, et puisque aussi bien c'est d'elle seule qu'il s'agit, dans ces œuvres dont l'ol^jet est de former de bons citoyens, pourquoi borner à mes amis cette suprême adjuration? Pourquoi ne pourrais -je pas, me tournant vers tous, les appeler d'un même cœur, pour la patrie commune, à cette féconde émulation? (Applaudissements.) Le lieu, la circonstance où je parle, tout m'y convie et m'en presse. Car ici c'est la fête et la maison de la paix sociale.
Quoi que nous pensions, quelles que soient nos croyances et nos doctrines, un même amour nous lie, c'est celui de la France; un même objet nous rassemble, c'est le bien du peuple; un même sujet s'impose enfin à nos méditations, plus pressant que tous
les sujets politiques, c'est Torganisation sociale de la démocratie.
Pour cette grande œuvre, ce n'est pas trop de toutes les bonnes volontés que peut susciter le patriotisme : si le Congrès qui finit aujourd'hui a pu faire quelque chose pour les unir dans un effort commun, il aura rempli la plus auguste des tâches, et ceux qui en ont préparé et mené à bonne fm la difficile organisation auront justement mérité la reconnaissance publique dont je suis heureux de leur offrir, ce soir, le premier et chaleureux hommage. (Triple salve d' applaudissements.)
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