LE 16 NOVEMBRE
Pendant les vacances parlementaires de 1900, M. Waldeck- Rousseau, président du conseil, avait, dans un discours retentissant , prononcé à Toulouse , annoncé la très prochaine ouverture de la campagne décisive engagée contre les congrégations. La discussion de la loi sur les associations, déposée à la fm de 1899, était fixée à un jour prochain. Sans l'attendre, dès les premiers jours de la session d'automne, M. Pourquery de Boisserin, député d'Avignon, interpella le gouvernement sur ses intentions, lui rappelant que les décrets du 29 mars 1880 étaient toujours en vigueur et en demandant l'application.
M. Waldeck- Rousseau répondit que le gouvernement ne serait véritablement bien armé contre les ordres religieux qu'après le vote de la loi sur les associations qu'il proposait. M. de Mun lui répliqua en ces termes :
M. LE COMTE Albert de Mux. Je n'ai pas l'inten-
lion de faire un discours, mais d'apporter seulement à la Chambre une très simple et très courte déclaration.
Il serait impossible, en effet, tout le monde le comprend, de laisser passer sans la combattre, dans une discussion approfondie, la théorie de gouvernement que M. le président du conseil a apportée à la tribune pour justifier la confiscation des biens appartenant aux congrégations religieuses. M. le président du conseil, se défendant de n'avoir pas appliqué les décrets de 1880, en raison de leur inefficacité, a dit qu'il ne connaissait qu'une manière efficace de combattre les congrégations, c'était de mettre la main sur leurs propriétés, et il a ajouté que la loi qu'il a proposée et qu'il espère bientôt faire voter ayant cet objet, il lui paraissait superflu de recourir à d'autres.
A Vextrême gauche. C'est là ce qui vous gêne.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je le crois bien! on serait gêné à moins! C'est, en effet, un moyen très efficace de mettre les gens hors d'état de subsister que de leur prendre leurs biens {rires à droite)', mais la question est de savoir si on a le droit de le faire, et s'il se trouvera une Assemblée française pour inscrire dans nos codes une loi de confiscation. {Applaudissements à droite. — Interruptions à gauche.)
C'est ce qu'il faudra examiner et discuter à fond quand le moment sera venu; il ne me paraît pas que ce soit aujourd'hui.
Je n'ai pas cru pouvoir, sans un mot de réplique, laisser se produire la théorie de M. le président du
conseil. Si j(3 m'étendais davantage, il me faudrait ouvrir immédiatement dans toute son ampleur la discussion de la loi sur les associations.
Je ne le ferai pas, mais j'accepte le rendez-vous que M. le président du conseil nous a donné pour un jour prochain. Alors nous discuterons et nous prendrons corps à corps ce spectre de la mainmorte que M. le président du conseil agite pour justifier la loi qu'il demande à la Chambre. Alors nous verrons ce qu'est en réalité la mainmorte religieuse : nous ne nous contenterons pas d'une phrase oratoire, si éloquente qu'elle puisse être, comme celles qu'on peut, devant un auditoire gagné d'avance, jeter aux quatre coins du pays; mais nous apporterons des chiffres et nous en demanderons! Nous comparerons la mainmorte congi'éganiste à la mainmorte générale du pays; nous nous expliquerons à fond (Très bien! très bien! à V extrême fjaucJie), et il faudra qu'on nous réponde non pas avec des mots, non pas en agitant, comme un appât pour les passions populaires, le milliard dts congvégBXion?» {applaudissements à droite), mais en nous fournissant, avec des documents précis, la preuve, la preuve écrite, que ce milliard existe et n'est pas une fantasmagorie. Et si même cette preuve est faite , il faudra qu'on nous dise de quel droit, au nom de quel principe juridique on entend le saisir. (Nouveaux applaudissements à droite. — Interruptions à gauche.)
Mais je m'excuse devant la Chambre : elle le voit, dès qu'on entre dans un pareil sujet, les orateurs se laissent entraîner malgré eux à des développements qu'ils n'avaient pas voulu d'abord donner à leuj'
pensée. Je m'arrête, me bornant à cette courte déclaration et me réservant pour la discussion prochaine de la loi.
Avant de quitter la tribune, et après avoir adressé cette brève réplique à M. le président du conseil, je me permettrai aussi de dire à M. Pourquery de Boisserin que, lorsque viendra la discussion, j'examinerai avec lui s'il a le droit de dénoncer les jésuites comme une peste pour le pays.
A gauche. C'est Dupin qui l'a dit!
M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, je le sais; je sais très bien tout ce que M. Dupin a dit des jésuites, et nous verrons ce que vaut son autorité dans la question. Mais, en attendant, au lieu d'invoquer M. Dupin, moi je demanderai qu'on fasse comparaître ici, à la barre de l'Assemblée, tous ceux qui depuis vingt ans, depuis que la France travaille à reconstruire son empire colonial, ont rencontré sur leur route, à Madagascar, au Tonkin et en Chine, les religieux missionnaires, jésuites ou autres, et ont salué en eux les pionniers de la grandeur nationale. (Vifs applaudissemejits à droite.) Et alors , monsieur Pourquery de Boisserin, nous nous expliquerons, si vousle voulez bien, sur les accusations que vous avez tout à l'heure apportées ici contre leur rôle à Madagascar.
Je borne ici ces très courtes observations; elles n'ont eu, je le répète, pour objet que de protester contre des théories et des paroles inacceptables pour nous, et d'annoncer mon intention d'y répondre largement dans le débat que vous avez une si grande hâte d'instituer ici, et devant lequel nous ne nous
déroberons certainement pas. (Applaudissements sur les tnêmes bancs. — Bruits à gauche.)
L'ordre du jour déposé par M. Pourquery do I^oisserin fut repoussé; la Cliambre adopta un ordre du jour qui invitait le gouvernement à mener à bonne lin la loi sur 1<'S associations.
De Mun. — Discours.
PRONONCÉ A Lk CHAMBRE DES DÉPUTÉS