‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 3)Chapitre 15 sur 25 · LE 21 JANVIER · texte numérisé non relu

LE 21 JANVIER

Le 15 janvier s'ouvrit uu Parlement le grand débat depuis longtemps attendu sur la loi sur les associations, dont le rapporteur était M. Trouillot,

M. de Mun prit la parole dans la discussion générale pour répondre au rapporteur :

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, la Chambre ne s'étonnera pas, j'en suis sûr, que, laissant de côté pour un moment la question générale du droit d'association, que la suite de ce débat rar^jàp^ra nécessairement à la tribune, je m'attache aujourd'htu exclusivement à la question spéciale des associations religieuses. Le discours prononcé dans la séance de jeudi dernier par l'honorable rapporteur m'en fait un devoir, et, d'ailleurs, c'est le terrain choisi de longue date par le gouvernement et par la commission pour

une rencontre à laquelle personne ici ne peut ni ïh\ veut se dérober. {Très bien! très bien! à droite.)

La nature même du sujet me condamnant à retenir un peu plus longtemps que je ne le voudrais l'attention de la Chambre, je lui demande la permission, pour éviter des longueurs inutiles, de lui épargner un exorde superflu entre nous, et d'aller droit au fait, c'est-à-dire aux deux accusations par lesquelles on cherche à justifier les mesures proposées contre les congrégations : le péril économique qui résulte, dit-on, de l'état et de la nature de leurs propriétés, et le péril politique qui naît de leur existence même et de l'enseignement que certaines d'entre elles donnent à la jeunesse.

Le péril économique, M. le président du conseil l'a dénoncé avec éclat à Toulouse , dans le discours qui a servi de prologue à cette discussion; il l'a dénoncé en agitant devant le pays, comme une menace, le nom et l'idée de la mainmorte congréganiste. Je prétends qu'il n'avait pas le droit de le faire. {Bruits sur divers bancs ci gauche.)

Il n'en avait pas le droit, parce qu'en le faisant, en essayant par là de réveiller dans le pays les terreurs d'un passé disparu et des susceptibilités toujours faciles à émouvoir, il risquait, — et c'est ce qui est arrivé, — d'égarer l'opinion publique.

Ici nous savons ce que nous entendons quand nous parlons de la mainmorte; nous savons qu'elle est constituée par l'immutabilité des propriétés immobilières entre les mains d'une personnalité civile qui ne meurt pas , dont les biens ne se transmettent pas •par succession; nous savons aussi très bien qu'il

existe dans le pays beaucoup de propriétés de ce genre et que, par exemple, les propriétés immobilières des déparlements, des communes, des hospices, sont des propriétés de mainmorte, par définition et aux termes mêmes de la loi qui les frappe d'une taxe spéciale, aussi bien que les propriétés des consistoires, des séminaires, des fabriques, des congrégations, mais des congrégations autorisées seulement, — j'y insiste; c'est un point très important sur lequel j'aurai l'occasion de revenir. — Nous savons cela, et quand on nous parle de la mainmorte congréganiste, l'idée d'une comparaison avec la mainmorte générale se présente immédiatement à nos esprits. Mais, dans la masse du pays, on ne le sait pas; et, par la persistance des passions ataviques, le mot de mainmorte évoque tous les spectres de l'ancien régime, les biens de moines, le serf incapable de tester, la propriété ecclésiastique s'étendant comme une main stérile sur la moitié du territoire.

M. Albert Gallot (Yonne). C'est très exact.

M. LE COMTE Albert de Mun. C'est un épouvantait, et c'est pour cela que M. le président du conseil s'en est servi ; c'est cet épouvantail qu'il a voulu agiter devant le pays. Ce n'est ni le droit ni le rôle d'un chef de gouvernement. {Applaudissements à droite.)

M. le président du conseil est allé plus loin. Il a résumé ce péril économique dans un chiffre désormais fameux qui, tombé de sa bouche, a fait le tour du pays, de l'opinion, de la presse, et qui est aujourd'hui passé dans la langue politique : le milliard des congrégations! Il a pris ainsi une très lourde respon-

sabilité dant je voudrais essayer de lui faire sentir le poids.

Pour justifier le milliard annoncé par M. le président du conseil, M. le ministre des finances a fait établir une enquête très étendue sur les propriétés immobilières des congrégations, et lorsqu'il a déposé cette enquête sur le bureau de la Chambre, il a déclaré qu il en avait varié les classifications autant que le lui avait permis son imagination.

M. le ministre des finances n'a rien exagéré. Nous n'avons encore entre les mains que le premier voluiiK» de cette enquête, et c'est une situation contre laquelle je tiens d'abord à protester, car il est inouï qu'un débat aussi grave, qui touche à des intérêts aussi considérables, qui repose sur des accusations tombées de si haut, puisse s'engager devant le Parlement sans que nous ayons tous entre les mains les moyens de former notre opinion. (Applaudissements à droite et sur divers Jjancs au centre.)

Mais enfin j'accepte, — il le faut bien, — le combat tel qu'il nous est présenté, et, m'emparant de ce premier volume, mettant bien entendu hors de cause les agents, les fonctionnaires qui en ont rassemblé les éléments, qui ont exécuté des ordres et qui ne sont point responsables, je me permets de dire que l'enquête est indigne d'un grand service public. {Applaudissements à droite et sur divers hancs au centre.)

M. Julien Dumas. C'est un roman!

M. LE COMTE Albert de Mun. Je dis qu'elle est indigne d'un grand service public, parce qu'elle est établie de manière à ne laisser aucune possibilité de contrôle et qu'une enquête qui ne peut pas être con-

trôlée est une enquête sans autorité. {Applaudisse^ ments sur les tnêmes bancs à droite et au centre.)

M. Paul de Gassagnac. Vous pouvez dire que c'est un faux! (Bruit.)

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne m'étendrai, d'ailleurs, pas beaucoup sur cette discussion : je voudrais seulement montrer par quelques exemples avec quelle légèreté l'enquête a été dressée.

Au point de vue de la nomenclature même des congrégations, on y trouve, par exemple, dans la ville de Paris, la congrégation des missionnaires diocésains. Or les missionnaires diocésains ne sont pas une congrégation : ils ne font aucun vœu, ils ne prennent aucun engagement, ils restent maîtres de leurs personnes et de leurs biens. Ce sont des prêtres séculiers qui dépendent directement de l'archevêque de Paris et qui ont pleine liberté de rentrer dans leur paroisse quand ils le désirent ou quand l'archevêque les y renvoie. Il est vrai que quelques-uns d'entre eux demeurent ensemble rue Nitot, et, naturellement, l'agent chargé d'établir l'enquête a dit : « Ils demeurent ensemble, c'est une congrégation! » (Rires à droite.)

M. Alexandre Zévaès. Cest une communauté!

M. le comte Albert de Mun. Mais non, Monsieur, ce n'est pas non plus une communauté ; ce sont des prêtres séculiers qui usent du droit que vous avez, et que nous avons tous, de vivre plusieurs dans la même maison. (Applaudissements à droite.)

Voulez -vous que j'examine un autre côté de l'enquête? Est -il une confusion plus fâcheuse, et d'apparence au moins plus volontaire, que celle qui consiste

à présenter l'état des propriétés immobilières des congrégations par département, en bloc, sans aucune désignation des biens? Comment, dans ces conditions, un contrôle peut-il s'exercer? Quand, par exemple, je vois que dans la ville de Paris les Frères des Écoles chrétiennes possèdent pour environ dix-huit millions d'immeubles, comment puis- je savoir si le grand immeuble de la rue Oudinot, où est leur maison mère, est compris dans ce chiffre? Or il appartient à la ville de Paris! (Applaudissements et rires à droite.)

Gomment puis-je savoir, lorsque je regarde le chiffre total de la propriété des Sœurs Augustines hospitalières, s'il y a, comme on le dit, une parcelle de l'Hôtel -Dieu comprise dans le chiffre global?

Je cite ces exemples qui sautent aux yeux, qui frappent tout le monde; mais vous entendez bien qu'ils se multiplient à l'infini dans le pays , par des faits sans importance en eux-mêmes peut-être, mais qui, mis ensemble, forment un chiffre considérable.

Voulez-vous me dire, par exemple, — je m'excuse du caractère personnel de mon observation , — comment je puis contrôler, quand j'examine l'état des propriétés immobilières des Sœurs de Saint -André, en Seine-et-Marne , si vous y avez compris la m.aison qu'elles occupent dans mon village natal et qui, depuis trois générations, se transmet, par des testaments recueillis par-devant notaire, à un membre de ma famille?

Il n'est presque pas un de vous. Messieurs, qui ne puisse citer de pareils exemples! (Applaiidisseynents à droite.)

Je dis qu'ils suffisent à révéler dans quel esprit, avec quelles préoccupations l'enquête a été établie.

M. LE COMTE DE LÉvis-MiREPOix. C'cst uuc confusiou voulue.

M. LE COMTE ALiiERT DE M UN. Mais il y a bien d'autres raisons de la récuser.

II y a la question bien autrement grave encore de l'évaluation des biens; je n'ai pas, pour la discuter, un fonds de compétence suffisante : il se trouvera certainement dans cette Assemblée des hommes plus autorisés qui voudront le faire et examiner dans quelle intention, sinon pour établir une présomption de fraude contre les congrégations, ont été juxtaposées, dans deux colonnes voisines, la valeur vénale donnée par l'administration des contributions directes et celle qui résulte des déclarations faites à l'enregistrement. Ils feront cet examen, et ils chercheront, sans doute, comment les agents des contributions directes ont calculé leurs évaluations, et pourquoi l'enregistrement n'a pas attaqué celles qu'on dénonce aujourd'hui comme trop faibles. (Applaudissements à droite et au centre.)

En attendant, nous avons un document qui peut déjà jeter quelque lumière sur la question : c'est une circulaire qui porte le numéro 968 et que M. le directeur général des contributions directes, M. Payelle, adressait aux agents de son administration au moment même où l'enquête commençait à s'organiser, pour leur indiquer comment elle devait être conduite.

Dans cette circulaire du 30 avril 1900, je lis :

« Toutes ces données seront déterminées aussi exactement que possible; mais il est à remarquer

qu'elles ne constituent que de simples renseignements statistiques, et qu'elles ne sont pas destinées à être utilisées comme bases d'un impôt. )>

Messieurs, la loyauté do M. le directeur général des contributions directes nous donne un avertissement très salutaire. Je m'explique très bien sa prudence et sa réserve. Quand il s'agit de faire une enquête administrative, tranchons le mot, une enquête politique, on peut, sans de graves inconvénients, majorer un peu les chiffres : il ne s'ensuit que des polémiques et des discussions. Mais quand il s'agit de la base d'un impôt, il en va autrement : les contribuables lésés ont des recours devant la justice, devant les tribunaux administratifs ou judiciaires; il faut être plus prudent et plus exact. M. le directeur général des contributions a été, en effet, très avisé. {Applaudissements à droite.)

Il est donc bien entendu , — la Chambre le sait et le voit d'après les documents officiels, — que cette enquête qui établit la valeur vénale de toutes les propriétés immobilières des congrégations, que cette enquête qui a servi de base au milliard des congrégations, n'est qu'un simple renseignement statistique. {C'est cela! — Très bien! à droite et au centre.) Eh bien ! nous allons voir en quelques mots, ■ — car je ne veux pas retenir trop longtemps l'attention de la Chambre sur ce côté de la discussion, — comment a été recueilli ce renseignement statistique.

L'administration avait fait distribuer à la commission du budget, et je crois à la commission des associations, une note que le volume de l'enquête n'a pas reproduite, et c'est grand dommage, car elle était

très instructive. Cette note indiquait que les propriétés des congrégations étaient réparties en trois catégories : les propriétés des congrégations autorisées, les propriétés des congrégations non autorisées et celles qui n'appartiennent à aucune congrégation. (Mouvonents divers.)

Qu'est-ce, dans une enquête sur les biens des congrégations, que les propriétés qui n'appartiennent à aucune congrégation? Il semble que ce soit un mystère ; mais les en-tête de colonnes du premier volume de l'enquête nous ont permis de le pénétrer.

J'y découvre premièrement une catégorie qui est ainsi intitulée : a Biens pour lesquels le fait générateur des taxes est encore indéterminé. » Dans la note distribuée à la commission, on avait dit : oc Biens dont la condition juridique reste à établir. » Et on ajoutai (, en manière de commentaire : a II s'agit là d'immeubles dont la condition juridique, tant au point de vue civil qu'au point de vue commercial , n'a pu être encore rigoureusement déterminée, mais qui, incontestablement, sont placés sous la main et employés à l'usage des congrégations. » Incontestablement? Comment cela, puisqu'il s'agit justement de biens dont la condition juridique est contestée? (Très bien! très bien! à droite.) Et qu'est-ce, je vous prie, que des biens qui sont employés à l'usage de quelqu'un et placés sous sa main?

Voulez-vous me permettre un exemple vulgaire, de pur sens commun? Si j'attelle à ma voiture un cheval qu'on m'a prêté ou loué, ce cheval est incontestablement placé sous ma main et employé à mon usage; est-ce qu'il est devenu ma propriété? (Applaudisse-

ments et rires à droite. - Exclamations à Vextrêmc gauche.)

En vérité, le procédé est par trop enfantin , et je ne m'étonne pas que M. le directeur général des contributions directes se soit refusé à faire de ces évaluations-là la base d'un impôt. Il y en a, sous cette rubrique, pour 295745301 francs. Est-ce que cela ne fait pas penser aux gens dont la comptabilité est un peu vague et qui, à la fin du mois, inscrivent sous la rubrique « divers » la différence entre la dépense retrouvée et l'état de leur bourse?

Ainsi, pour faire le milliard, on écrit tranquillement : (( Divers, dont la condition est à éclaircir, 295745301 francs. » Vous pensez bien que je n'accepte pas ces (( divers », et je ne suis probablement pas le seul ici. (Très bien! très bien! à droite.)

Poursuivons l'examen du tableau récapitulatif. Je vois une autre catégorie intitulée : ce Biens occupés par les congrégations. » M. le président du conseil, — et d'ailleurs, c'est la prétention de tous ceux qui attaquent les congrégations, — a affirmé à Toulouse que les biens occupés étaient presque toujours des biens possédés. M. le président du conseil veut -il me permettre de lui demander de quel droit il a fait cette déclaration et sur quelle autorité juridique il l'a appuyée?

Je cite immédiatement un exemple. Dans la seule agglomération lyonnaise, sur les dix -huit maisons occupées par les Filles de la Charité, deux seulement sont possédées par elles. Je mets au défi M. le ministre des finances d'établir le contraire avec preuves à l'appui. Eh bien! si cet exemple, — comme cela est

certain, — se multiplie, sur quoi allez -vous appuyer votre prétention?

Sur l'autorité de qui? D'un agent de l'administration, qui opère comment? sans même entendre et consulter les intéressés! Et quel recours aura contre lui le propriétaire qui se croira lésé? Vous ne l'avez pas dit. Mais M. Brisson l'a dit pour vous, dans une de ses propositions : ce sera le conseil de préfecture! {Bires à droite et au centre.)

Ainsi, l'administration financière et l'administration préfectorale juges du droit de propriété, dans un pays qui a fait la Révolution pour soustraire les citoyens à l'arbitraire du pouvoir administratif! {Vifs applaudissements à droite et au centre.) Voilà où vous nous conduisez! (Interruptions à gauche.)

Et cette remarque ne s'applique pas seulement aux 217 093 398 francs de biens occupés, mais à beaucoup d'autres. Car il y a, dans ce tableau récapitulatif, toute une autre catégorie de biens qui s'élève à 123 620 699 francs, et que la note remise à la commission du budget désignait sous ce titre de (( biens possédés indirectement )).

Qu'est-ce que cela? Ce sont des biens possédés par un ou plusieurs religieux, par une ou plusieurs personnes appartenant ou non à la congrégation, enfin par une société civile ou commerciale. (Interruptions à gauche.)

Gomment, Messieurs, voilà de simples citoyens, voilà des laïques qui possèdent une maison, qui la louent ou qui la prêtent à des religieux; voilà une société civile, voilà une société anonyme régulièrement organisée, fonctionnant conformément aux lois,

qui possède des immeubles où, par exemple, elle charge des religieux d'instruire les enfants, et vous vous arrogez le droit, sur l'affirmation d'un agent de l'administration, de déclarer que ces laïques, ces sociétés anonymes qui se regardent comme des propriétaires valables et réguliers, sont déchus d(^ leur propriété'?

En vérité, je me demande sur quelle notion de droit vous pourrez, vis-à-vis de juristes qui discuteront cette question, soutenir pareille prétention! Dans tous les cas, M. Renault- Molière vous a bien prévenus. Vous n'imaginez pas que nous allons accepter sans discussion, sans protestation et sans appel aux tribunaux, les attributions de propriété qu'il a plu à vos agents de prononcer pour grossir le volume et faire le milliard ! (Applaudissements à droite.)

M. Gustave Rouanet. On trouvera les contrelettres !

A V extrême gauche. Elles sont bien gardées!

M. Albert Gallot. Vous comptez sur les tribunaux !

M. LE COMTE Albert de Mun. Oh! les tribunaux! il vous est arrivé précisément de les consulter quelquefois, et ils ne vous ont pas toujours donné raison. {Très bien! très bien! à droite.) Peut-être trouverait-on l'explication de vos prétentions dans la manière dont quelques-uns d'entre eux vous ont répondu. {Applaudissements à droite. — Bruit à gauche.)

Vous avez, par exemple, inscrit dans l'enquête une propriété de 400000 francs comme appartenant à des religieux de la Compagnie de Jésus à Nancy. Or il y

a sept mois, — le 25 juin 1900, — le tribunal civil do Nancy, ayant à juger un litige entre l'enregistrcmenl et la Société immobilière Léopold, société civile formée par trois religieux, a décidé que cette société ne constituait pas une association religieuse, et qu'en conséquence les réclamations de l'enregistrement n'étaient pas fondées. {Exclamations ironiques à V extrême gauche.)

J'entends bien! Quand la justice prononce conti'e vous, vous trouvez qu'elle doit être dédaignée ; quand les tribunaux ne vous donnent pas raison , vous condamnez les tribunaux (applaudissements à droite), et vous dites qu'ils sont dans la main de la réaction. (Nouveaux applaudissements et rires sur les mêmes bancs.) Messieurs, vous réglerez cette question avec le gouvernement qui nomme les magistrats. Quant à moi, je ne puis vous répondre que d'après les décisions de la justice que j'ai sous les yeux. Je vous ai cité celle de Nancy; je pourrais vous en citer une autre, du tribunal de Mâcon, et une semblable du tribunal de Carpentras. Et il s'agit là d'immeubles que vous avez fait figurer dans l'enquête! {Exclamations à droite et au centre. — Mouvements divers.)

Au reste, les protestations que M. Renault-Molière vous a précisément annoncées ne se font pas attendre.

Nos collègues du département de l'Eure ont déjà reçu une lettre qui a été livrée à la publicité et qui est atnsi conçue :

Monsieur LE DÉPUTÉ,

Dans le volume contenant le tableau des immeubles possédés et occupés par les congrégations, communautés et

associations religieuses , qui vous a été remis par les soins du gouvernement, les Pères de la Compagnie de Jésus sont portés comme possédant une valeur immobilière de 900000 francs, pour laquelle le fait générateur des taxes serait encore indéterminé.

Si, comme cela ne me paraît i)as douteux, l'immeuble ainsi désigné est celui occupé par l'Ecole libre Saint-François de Sales à Evreux, je vous prie de vouloir bien noter que cet immeuble n'appartient })as aux Pères de la Compagnie de Jésus , mais qu'il est possédé et exploité directement par une société anonyme {rires ironiques à l'extrême gauche) dont les statuts, dressés par M<^ Petel, notaire à Évreux, datent du 14 février 1882, et qui depuis cette époque n'a jamais cessé d'exister légalement et publi({uement.

Je ne prétends point expliquer l'erreur dans laquelle sont tombés les agents du gouvernement qui, sans demander aux intéressés aucun renseignement, ont procédé aux évaluations et aux attributions que tous les journaux publient; mais j'estime qu'il est de mon devoir de vous la signaler.

Veuillez agréer, monsieui* le Député, l'assurance de ma considération très distinguée.

Joseph L'Hôpital,

Président du Conseil d'administration de la Société anonyme de Saint-François de Sales.

{Interruptions à V extrême gauche.)

Comment! vous nous refusez le droit de constituer des sociétés anonymes pour exploiter des établissements d'enseignement public?

M. Charles Gras. Pour exploiter notre crédulité ! {Bruit à droite,)

M. LE COMTE Albert de Mun. Il faut s'expliquer là -dessus et que la plus grande clarté préside à ce débat. {Nouvelles interruptions à l'extrême gauche.)

— ii»7 —

M. Camille Fouquet. Ce que vient de dire M. de Muii est l'exacte vérité. Il y a d'autres locaux que ceux qui ont été cités dans cette lettre, qui sont l'objet d'une désignation fausse et qui appartiennent à des sociétés anonymes dont on peut voir les statuts chez les notaires. (Applaudissements à droite.)

M. LE COMTE Albert de Mun. Que nos collègues viennent donc faire inscrire dans la loi un article qui nous défende de fonder des sociétés anonymes pour posséder certains immeubles, des hôpitaux ou des collèges! Mais, en attendant que cet article soit passé dans la loi, vous ne vous étonnerez pas que nous n'acceptions, sur la foi de vos déclarations, comme constituant le milliard des congrégations, ni les 295 millions pour lesquels le fait générateur des taxes est encore indéterminé, ni les 217 millions de biens occupés, ni les 123 millions de biens possédés indirectement. (Applaudissements à droite.)

Il n'y a, pour trancher les questions de propriété, qu'une seule autorité compétente : c'est l'autorité judiciaire; quant aux décisions prises sur la foi des agents de l'administration opérant sans contrôle et sans même entendre les intéressés, nous nous refusons absolument à les accepter. (Très bien! très bien! à droite.)

Et alors que reste -t- il? Il reste les biens possédés directement par les congrégations, c'est-à-dire, aux termes mêmes de l'enquête, 435 millions et demi environ : voilà le miWmYdl (Applaudissements à droite et au centre.)

Eh bien! nous devons remercier, après tout, le gouvernement de nous avoir donné cette enquête;

c'est une arme très précieuse. Lorsque celte campagne a commencé; lorsqu'on a préludé, par la confiscation partielle du droit d'accroissement, à la confiscation générale des biens qu'on prépare aujourd'hui, on ne parlait pas d'un milliard, mais de plusieurs milliards. Plus tard, M. Brisson s'est rabattu au chiftre de 700 millions; puis, après une première enquête de l'administration de l'enregistrement, au chiffre de 500 millions; enfin dans le rapport général sur le budget de 1895, procédant sur des documents authentiques, l'honorable M. Cochery a dit 493 millions 216 000 francs. C'est ce chiffre qui depuis a servi de base à toutes les discussions fiscales. Aujourd'hui, après l'enquête, c'est 435 millions. Décidément le fantôme ne grandit pas en vieillissant. (Très bien! très bien! et rires à droite.)

Voilà ce qui reste du fameux milliard des congrégations. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Et alors j'ai une question à adresser à M. le président du conseil.

Dans ces 435 millions de biens possédés directement figurent les biens des congrégations autorisées, et même ce sont eux qui en constituent la presque totalité. Or les congrégations autorisées, ce sont des personnes morales qui possèdent, qui administrent leurs biens sous la tutelle du gouvernement, en vertu de son autorisation, et je vous demande comment vous pouvez, vous, chef du gouvernement, sous le contrôle, sous la tutelle duquel existe et s'accroît cette propriété, vous tourner vers le pays et la lui dénoncer comme un péril, comme un danger qu'il faut écarter à tout prix? {Applaudissements à droite.)

II faudra, s'il vous plaît, nous expliquer cette contradiction.

Et puis, permettez- moi de vous faire observer que vous n'avez pas tout dit à vos auditeurs de Toulouse. Vous leur avez bien parlé du milliard, mais vous ne leur avez pas dit ce qu'il représente : eh bien! c'est l'enquête elle-même qui va suppléer à votre silence.

Elle nous apprend, en effet, que les 435 millions de biens possédés directement représentent 21 000 hectares environ. Et dès lors il y a un fait qui, immédiatement', saute aux yeux, je le disais aux premiers mots de ce discours : c'est qu'il existe dans le pays d'autres propriétés de mainmorte ; pour ne choisir qu'un exemple, il y a les biens immobiliers des communes.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. Et ccux de l'État.

M. LE COMTE Albert de Mun. L'Annuaire statistique de la France, d'après les documents officiels, établit que les biens communaux représentent 4 millions 510000 hectares : voilà le chiffre qu'il fallait placer en regard des 21000 hectares des congrégations! {Interruptions à V extrême gauche.)

Voulez -vous que je vous fasse la part tout à fait large, que je renonce à la discussion de l'enquête, que j'accepte tous vos chiffres?

L'ensemble des propriétés des congrégations représente, d'après vous, une superficie de 48 000 hectares. Ainsi, d'un côté, pour les biens communaux seulement, 4510000 hectares; de l'autre, pour les biens des congrégations, avec toutes les catégories comprises, 48000 hectares. Voilà les chiffres qu'il fallait comparer! {Mouvements divers.)

M. Walter. Les biens communaux ne sont pas

dangereux, tandis que les autres le sont. (Très bien! très bien! à V extrême gauche.)

M. LE COMTE Alijert DE MuN. Mou cher collègue, vous me dites que la dilTérence, c'est que les uns ne sont pas dangereux et que les autres le sont. C'est la question politique, et j'y reviendrai tout à l'heure. Pour le moment, je ne m'occupe que du point de vue économique; mais soyez persuadé que je ne fuirai pas davantage le terrain politique.

Du reste, maintenant que l'effet est produit, que le milliard des congrégations est passé dans la langue, qu'on l'a lancé dans l'opinion, qu'il a fait le tour du pays, on l'abandonne, on le jette par- dessus bord. L'autre jour, à la tribune, l'honorable M. Trouillot disait : (( Prenez le chiffre que vous voudrez, peu m'importe! car la thèse des biens de mainmorte est aujourd'hui en désaccord avec l'état économique du pays. )) Je le crois bien.

Quoi! les sociétés, les entreprises collectives vont chaque jour se développant davantage : c'est la grande évolution économique de ce siècle, et il est probable que nous n'en voyons que les premiers mouvements ! Toute l'activité industrielle et commerciale tend à prendre cette forme : toutes les œuvres sociales, humanitaires, philanthropiques, s'abritent de plus en plus dans des sociétés perpétuelles, et l'association n'est un danger que s'il s'agit d'œuvres charitables , d'écoles, d'hôpitaux! {Applaudissements à droite et au centre. ■ — Interruptions à gauche.)

M. Léon Say écrivait, il y a dix ans, dans le Journal des Économistes : a La mainmorte cléricale deviendra peu de chose peut-être en comparaison de la main-

morte laïque et sociale. » Il citait les Prévoyants de Vaven'ir, qu'il appelait une grande mainmorte ouvrière, et dont aujourd'hui je ne sais quelles jalousies, quelles intrigues, veulent empêcher le développement. Il montrait la nécessité de la mainmorte pour perfectionner, développer l'outillage social, et il ajoutait : (( N'entrevoyez-vous pas le nombre d'établissements d'utilité publique que l'initiative individuelle pourrait faire sortir d'une législation pratique et libéralement conçue? »

Voilà ce que disait avec son habituelle clairvoyance M. Léon Say, et de fait n'est-ce pas la grande, la décisive évolution économique de ce siècle, plus forte que toutes les théories, que toutes les résistances d'école, et d'un caractère si spontané, par là même si profondément suggestif, à cause du désaveu qu'elle inflige à l'individualisme du siècle précédent, au parti pris de destruction de tous les corps organisés? Alors, il y a cent dix ans, une pensée dominante emportait les législateurs, pénétrés des doctrines philosophiques du xviii^^ siècle qui venaient de trouver leur formule politique dans le Contrat social : plus de corps, plus de société particulière, plus de corporation, plus de groupement, même de ceux que forment la géographie, le climat, l'histoire, la profession, le métier; plus rien que les individus et l'État, collectivité unique, immense, en qui s'absorbent les individus.

(( Les sociétés particulières, disait Mirabeau, placées dans la société générale, rompent l'unité de ses principes et l'équilibre de ses forces. » D'un bout à l'autre de l'histoire révolutionnaire cette parole est répétée, commentée, développée, poussée à ses extrêmes con-

séquences. Tout y [)asse : les provinces, Jes corps de métier, le clergé, les congrégations, les biens communaux, les sociétés littéraires, les Académies ellesmêmes, David ayant montré « dans toute sa turpitude l'esprit de l'aniinal qu'on nomme académicien ». (Rirei^.)

Voilà le grand fait de la Révolution! Maintenant, regardez autour de vous. L'association, le corps organisé, le groupe spontané envahissant tous les domaines de l'activité nationale: rien ne se fait de grand, de profitable, d'efficace, sans qu'on y ait recours. Et cela est bien heureux; car si cette puissance, si cette force d'initiative venait à manquer au pays, qui pourrait la remplacer? (Applaudissements à droite et au centre.) Ce n'est pas l'État, arrivé à la limite extrême de ses efforts, et qui ne pourrait imposer cette nouvelle charge aux contribuables déjà écrasés, incapables, nous disait naguère, dans le rapport général du budget, l'honorable M. Guillain, d'en supporter davantage.

Pour toutes ces raisons sociales, économiques, l'association devient de plus en plus le grand levier, le moteur indispensable de toute action féconde. Chaque jour, les pouvoirs publics apportent à cette inévitable nécessité la consécration des lois. Hier le Parlement votait la loi de 1898, qui autorise les Sociétés de secours mutuels approuvées à placer en immeubles les trois quarts de leur fortune. Demain, monsieur le président du conseil, vous allez faire voter par la Chambre , — et ce n'est pas moi qui m'y opposerai , moi qui suis un vieux défenseur de l'idée syndicale, aussi vieux que vous-même et bien plus vieux que

beaucoup de ceux qui en font aujourd'hui leur plateforme politique... {applaudissements à droite), moi qui l'ai défendue toujours, parfois contre mes propres amis, et qui la défendrai encore, — demain, vous allez demander à la Chambre de voter une loi étendant le privilège des syndicats professionnels, leur donnant le droit d'acquérir sans autorisation, à titre gratuit ou onéreux, des biens meubles et immeubles. C'est la mainmorte ouvrière dans toute sa puissance; vous l'organisez de vos propres mains. J'en suis le partisan convaincu, — oui! parce que j'ai confiance dans la force bienfaisante de l'association:— mais enfin il n'y a personne ici qui puisse nier que cette mainmorte exercera sur les destinées économiques et politiques de ce pays une influence incalculable. [Très bien! très bien! an centre et à droite.)

Et c'est en face d'une telle perspective que vous ^ enez dénoncer comme un péril la mainmorte congréganiste !

Quoi ! le parti qui vous soutient au pouvoir, qui est l'agent le plus actif de cette campagne contre les congrégations, c'est celui même qui, il y a quelques années, bien avant M. Drumont et les antisémites, dénonçait avec violence ce qu'il appelait la féodalité financière, non pas les fortunes particulières, dont à mon gré il ne doit jamais être question ici, mais cette^ grande mainmorte financière qui est une si grande puissance, sans laquelle rien ne se peut faire, avec laquelle tout le monde est obligé de compter, le gouvernement et les particuliers, les entreprises publiques et les entreprises privées; les socialistes la dénonçaient autrefois avec une âpreté sans égale :

aujourd'hui ils n'ont plus de voix que contre les congrégations. (Applaudissements à droite. — Interruptions à V extrême gauche.)

M. Alexandre Zévaès. Nous dénonçons la féodalité financière et les congrégations. Vous marchez avec les juifs millionnaires. (Bruit.)

M. LE COMTE Albert de Mun. Il ne s'agit pas de savoir avec qui je marche, il s'agit de savoir si votre attitude politique est en rapport avec vos doctrines du passé. {Applaudissements à droite.)

M. Alexandre Zévaès. Nos doctrines du passé restent nos doctrines du présent.

M. LE PRÉSIDENT. On a entendu ce que vous vouliez dire. Laissez maintenant la réponse se produire librement.

M. Gustave Rouanet. C'est la droite qui vote les monopoles ; c'est elle qui a renouvelé le privilège de la Banque de France et voté les conventions des chemins de fer. (Applaudissements à Vextrème gauche. ■ — Interruptions et bruits à droite.)

M. Alexandre Zévaès. Nous affirmons à M. de Mun que nous voterons l'article additionnel contre les financiers.

M. le comte Albert de Mun. Tout votre idéal politique tient dans une seule formule : l'attribution à la collectivité de toutes les propriétés. Demain, si vous êtes au pouvoir, et même si vous n'y êtes pas, vous demanderez, vous imposerez peut-être au gouvernement et aux Assemblées, en attendant le grand jour de la liquidation sociale, de mettre la main sur toutes les propriétés déjà organisées suivant la forme collective : vous instituerez, pour ainsi dire, une main-

morle universelle, et c'est vous qui osez crier contre la mainmorte congréganiste et la dénoncer comme un péril !

Ce n'est pas assez; quand vous l'aurez saisie, cette propriété congréganiste, quand vous vous en serez emparés, que nous proposez-vous d'en faire? La première dotation de la grande Caisse de retraites pour les travailleurs, qui deviendra, j'imagine, une mainmorte de quelque importance.

Vous faites de cette confiscation des propriétés congréganistes la première condition de la Caisse des retraites. C'est ce que vous avez dit à Toulouse, monsieur le président du conseil , et c'est le langage que , comme chef du gouvernement, vous n'aviez pas le droit de tenir!

Vous dites au peuple, à cette foule de déshérités qui n'ont ni les moyens ni les loisirs de contrôler et de vérifier vos chiffres : « Tu attends ta Caisse des retraites, la plus légitime et la plus profonde de tes ambitions. (Très bien! très bien! à V extrême gauche et à grawc/ie.) Jusqu'ici nous n'avions pas pu te la donner, nous n'avions pas d'argent; mais nous savons où il y ■en a : il y a un milliard, il est là, derrière ces murs de couvents, qui offensent ta vue... » {Applaudissements à Vextrême gauche.) Oui, soulignez mes paroles de vos applaudissements; ils iront dans le pays, escortant la phrase que je viens de prononcer. (Applaudissements vifs et répétés à droite et au centre.) ... a II est là dans ce trésor des moines caché derrière leurs portes, et non seulement là, mais encore chez ces laïques, derrière lesquels ces obstinés détenteurs d'une partie de la richesse nationale abritent leurs pro-

priétés; il est là, chez ces laïques qui donnent asile aux membres des congrégations, qui leur fournissent lin local, qui favorisent leur reconstitution. » Ce sont les termes mêmes de votre projet de loi.

Eh bien! je demande à la Chambre, je demande au pays si, de la part d'un chef de gouvernement, il y a une excitation plus coupable de la passion populaire. {Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.) Et, il faut l'ajouter sur-le-champ, en même temps que vous excitez le peuple, vous le trompez.

Avez-vous dit à vos auditeurs de Toulouse, en leur annonçant le milliard des congrégations, de quoi il se composait? Ce n'est pas, vous le savez bien, comme autrefois, de propriétés rurales. Est-ce que ce sont, du moins, des maisons de rapport sur l'avenue du Bois-de- Boulogne, aux Champs-Elysées, sur les boulevards? Pas davantage. M. Georges Trouillot nous a dit l'autre jour qu'un ancien membre du conseil municipal de Paris avait découvert dans un seul quartier de la ville quarante- sept maisons appartenant aux congréganistes.

M. Georges Trouillot, rapporteur. J'ai dit : des immeubles pour une valeur de quarante -sept millions.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je vous demande pardon! Mais que ce soit quarante -sept millions ou quarante -sept maisons...

M. Paul de Cassagnac. M. le rapporteur a oublié qu'il avait été élevé par ces hommes. Il mord la main qui l'a nourri! {Exclamations à gauche.)

M. LE président. Monsieur de Cassagnac, je vous pj'ie de ne pas vous livrer à des personnalités, surtout

au sujet d'un de vos collègues qui a parlé au nom d'une commission. (Très bien! très bien!)

M. LE RAPPORTEUR. Mousieui* de Gassagnac, occupezvous de votre propre conscience et ne scrutez pas celle des autF'es ! [Exclamations à droite.)

M. Paul de Gassagnac. La parole n'est pas aux renégats. {Bruit.)

M. LE COMTE Albert de Mun. Que ce soit quarantesept millions ou quarante-sept maisons, peu importe! Avant d'accepter de pareils chiffres on voudra bien, je pense, apporter des preuves un peu plus précises qu'une affirmation simple. Quant à moi, — et je pense que beaucoup de membres de l'Assemblée partagent mon avis, — je croyais que les immeubles possédés par les congrégations étaient presque tous des hôpitaux, des orphelinats, des collèges. Or voulez- vous me dire ce que cela rapporte, un hôpital, un orphelinat ou un collège? ( Très bien! très bien/ èi droite. — Rumeurs à. l'extrême gauche.)

Il y a, dans le pays, une congrégation religieuse qui s'appelle les Petites Sœurs des pauvres. Elle possède en France beaucoup d'immeubles, qui comptent dans le milliard de M. le président du conseil. Que rapportent- ils à la congrégation? Je sais, pour en avoir visité quelques-uns, — comme beaucoup d'entre vous probablement, — qu'il y a là des vieillai\ls recueillis dans la misère, qu'on loge, qu'on couche, qu'on soigne et qu'on nourrit. Je sais ce que cela coûte, mais je ne sais pas ce que cela rapporte. {Ajpplaudisseinents ci droite.)

M. Alexandre Zévaès. Et l'exploitation des ouvroirs?

M. LK COMTE Albert de Mun. Quant aux collèges, la commission du budget et la commission de l'enseignement sont instruites de ce que rapportent ceux de l'État : ils ne vivent que de ses subventions. Si c'est sur cette base que vous calculez le revenu des collèges libres, je me demande à quoi vous pouvez l'estimer. (Applaudissements à droite et au centre.)

Eh bien! quand vous parlez du milliard, quand vous jetez au peuple ce chiffre terrifiant et plein de promesses, dites-vous ce qu'il rapporte, ce que vaut ce magnifique placement en immeubles que les congrégations font de leur richesse? Vous vous en gardez bien. Il faudrait donner des détails; il faudrait dire que, derrière ces murailles, il y a en effet de beaux édifices, de larges salles, de vastes corridors, des dortoirs aérés, des jardins même quelquefois, mais que tout cela c'est pour les pauvres, pour les malades, pour les infirmes, et que les religieux, les religieuses qui les soignent se relèguent volontairement sous les toits, dans d'humbles mansardes. {Applaudissements à droite.)

Mais enfin , — je le suppose , — vous êtes venus à bout de saisir tous ces immeubles; ils sont à vous; vous avez poursuivi la propriété, non seulement entre les mains des religieux, mais entre les mains des particuliers, de tous ceux que vous soupçonnez, qu'il vous a plu de dénoncer comme des personnes interposées : vous avez trouvé des magistrats pour reconnaître votre droit et sanctionner votre justice administrative. Je suppose tout cela. Pour avoir votre milliard, il faudra vendre.

Avez-vous réfléchi que ces immeubles sont grevés

d'hypothèques? — l'enquête dit plus de deux cent six millions.— On m'objecte que ce sont des hypothèques fictives; mais j'en connais beaucoup qui garantissent des prêts du Crédit foncier. Est-ce que ce sont des hypothèques fictives, celles-là? {Applaudissements à droite.)

Et puis, croyez-vous que vous trouverez facilement, en province surtout, des acquéreurs pour les orphelinats, les hôpitaux, les collèges? Et si vous n'en trouvez pas, qu'aurez- vous fait? Vous n'aurez pas seulement adressé au peuple une excitation coupable, vous lui aurez préparé la plus cruelle et la plus amère des déceptions! (Applaudissements à droite et au centre.)

Que reste -t- il donc.de ce que vous avez annoncé à Toulouse? Ah! il reste beaucoup; il reste un mot, un de ces mots magiques dont on a tant usé depuis vingt ans, un de ces mots ailés qui parcourent le pays, qui font leur chemin, qui soulèvent toutes les colères, qui enflamment toutes les convoitises. M. Renault- Morlière, l'autre jour, nous rappelait la grande séance de 1879 où Madier de Montjau, de sa voix tonnante, sommait ici le gouvernement d'apporter sur l'heure les (( dépouilles opimes » des congrégations.

C'était déjà une belle métaphore; mais vous avez perfectionné la méthode , avec la précision habituelle de votre esprit : vous avez chiffré ces dépouilles opimes : un milliard! Cela est bien autrement suggestif et intelligible pour la foule. Un milliard! C'est ainsi qu'il y a cent ans on dénonçait d'un mot les accapareurs de blé, et la foule répondait en criant : (( A la lanterne! » (Très bien! très bien! à V extrême gauche et sur quelques bancs à gauche.)

M. Lerolle. Nous retenons celte approbation. M. LE COMTE Albert de Mun. J'entends mes collègues de l'extrême gauche qui disent : Très bien! Je les remercie de leur interruption. {Applaudissements à droite et au centre.)

Je le savais bien, et c'est le cas de dire ici comme M. Thiers : « Quand on a la main sur la vérité, il suffit d'appuyer un peu pour qu'elle jaillisse aussitôt. » {Applaudissements sur les mêmes bancs.) Eu 1790 aussi, on dénonçait les congrégations religieuses à la tribune de la Constituante. On disait qu'elles versaient le poison du fanatisme dans l'âme de la jeunesse {Très bien! très bi&n! à gauche et à V extrême gauche), ■■ — c'est l'argument des a deux jeunesses » ; — on disait qu'elles dérobaient une partie de la richesse nationale, — c'est l'argument de la mainmorte. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.) — Et M'"^ Roland écrivait à Lanthenas : ce Faites donc vendre les biens ecclésiastiques; jamais nous ne serons débarrassés des bêtes féroces tant qu'on ne détruira pas leurs repaires. »

C'est ce que, dans un style plus noble, M. le président du conseil exprime quand il dit que,, les lois étant inefficaces pour dissoudre les congrégations de la bonne manière, il faut prendre leurs biens. {Très bien! très bien! à V extrême gauche et sur divers bancs à gauche. — Bruit à droite.)

Alors aussi on essayait, comme aujourd'hui M. le président du conseil et M, le rapporteur de la commission, de faire des distinctions et des réserves : on essayait de mettre à l'abri les congrégations de femmes ; et puis, le lendemain, encouragés par la voix

des orateurs modérés, les partisans de la violence ameutaient le peuple; on courait aux couvents, on en foi*çail les grilles, on traînait les religieuses sur le pavé et on les accablait d'outrages. (Très bien! U^rs bien! à droite.) C'était en 1791, un an après le vote de la loi contre les congrégations!

Oh! je sais bien, monsieur le président du conseil, que vous n'avez pas de si tragiques desseins. Je me demande même si, malgré votre fermeté anticléricale, vous avez bien l'intention de pousser jusqu'au bout vos métaphores et si, lorsque vous parlez de l'épée dont vous nous faites sentir la pointe...

M. L'AMmAL RiEUNiER. C'est un stylet!

M. LE COMTE Albert de Mun. ... vous êtes bien décidé à l'enfoncer tout entière; je me demande même parfois, je l'avoue, si j'ai bien raison de vous combattre, et si la foudre qui se dégage de vos discours n'est pas un peu comme celle qui voltige autour du paratonnerre. (Rires à droite et au centre.) Je me demande s'il n'y a pas ici seulement la nécessaire concession qu'il faut bien faire aux amis dont la savante complicité vous soutient au pouvoir ( Très bien! très bien! à droite), et le gâteau qui! faut jeter aux gardiens vigilants de la majorité ministérielle, pour les apaiser et détourner un moment leur appétit du festin capitaliste. (Applaudissements à droite.)

Mais prenez garde, monsieur le président du conseil! si c'est là votre politique, c'est une politique imprudente et dangereuse. On ne se délivre pas à son heure des amis qu'on a choisis, et on ne dénoue pas à son gré les chaînes qu'on s'est données! (Applaudissements à droite et au centre.)

Prenez garde qu'à force de vous entendre dénoncer Jes congrégations comme une milice toujours plus envahissante, comme le grand péril du pays, prenez garde qu'un jour vos amis, vous trouvant trop lent à la besogne, ne vous mettent de côté d'un geste un peu brusque et ne se chargent eux-mêmes de la défense de la République. (Interruptions à l'extrême gauche.)

On sait comment ils l'entendent!

En vain vous abritez vos propositions sous des paroles mesurées , sous des textes législatifs et des formes juridiques : ce sont des raisonnements de légistes et des thèses de juristes qui ont déchaîné toutes les violences de la Terreur. Et quand je vous vois à votre banc, à côté de l'honorable ministre du commerce {exclamations à V extrême gauche), je songe à cette parole que Louis Blanc écrit de la Révolution, en son style plein d'images : ce On a vu passer la multitude irritée, conduite par des philosophes au visage impassible et par des tribuns studieux. » {Applaudissement» et rires à droite et au centre.)

Est-ce que, lorsque je parle de vos thèses juridiques, je puis dire quelque chose de trop fort? Avezvous oublié cet article de votre projet de loi qui règle la liquidation des biens des congrégations supprimées? cet article duquel on a dit qu'il fallait le lire à la mode hébraïque , en commençant par la fm : Tous les biens appartiennent à l'État, sauf quelques restitutions. Est-ce que M. Trouillot a oublié cette doctrine qui fait le fond de son projet de loi, qui lui donne, dit-il lui-même, son véritable caractère; cette doctrine des biens sans maître, qui a fait bondir les jurisconsultes les plus autorisés de ce pays, et que

M. Reiiaull-Morliùre a dénoncée l'autre jour avec une si grande autorité? Ces biens ne sont pas la propriété de l'association, car elle n'a pas d'existence légale; ils ne sont pas la propriété des religieux, car ils n'ont pas sur eux de droits personnels : ils ne sont pas la propriété des personnes interposées, car elles ne sont là que pour faciliter la fraude : donc ils ne sont à personne ; ils sont sans maître : donc ils appartiennent à l'Etat, en vertu du droit commun. (AjDplaudissements ironiques à droite et au centre.)

M. Paul de Gassagnac. C'est la théorie de Robeit- Macaire!

M. Georges Trouillot, rapporteur. Ce n'est pas moi qui ai inventé cette théorie : c'est celle du vieux droit français.

M. LE COMTE Albert de Mun. Oh! monsieur Trouillot, je ne vous accuse pas d'avoir rien inventé : je rappelle votre théorie, et je dis que vous avez été vous-même obligé d'écrire, dans votre rapport, comment l'avait qualifiée la minorité de la commission, dans laquelle figuraient quelques hommes au courant du vieux droit français. Vous avez écrit vous-même que nos collègues avaient appelé l'application de cette théorie une véritable déprédation.

Et ce mot restera attaché à votre proposition, il y restera attaché comme une flétrissure. (Applaudissements à droite.) Car vous, qui agitez devant le pays toutes les terreurs de l'ancien régime , vous proposez à la République de rétablir dans les lois la confiscation générale des biens que la première Charte de la monarchie en avait effacée. Le 15 octobre 1789, l'abbé Maury disait à la tribune de la Constituante :

« L'Assemblée nationale ne réservera pas au clergé régulier l'application de la maxime féodale : Qui confisque le corps confisque le bien; et si elle proscrit ces confiscations barbares dans le nouveau code criminel en faveur des scélérats condamnés au dernier supplice, elle rougirait sans doute d'en appliquer ta rigueur aux biens des Ordres religieux dont elle aurait prononcé ou plutôt injustement préjugé la suppression. » {hitenmptions à V extrême gauche,)

Ces paroles ne sont-elles pas d'hier? Du reste, puisque je parle de l'abbé Maury et de son grand discours de 1789, je vous engage à le relire et à méditer en particulier ces paroles :

(( Nos propriétés garantissent les vôtres : nous sommes attaqués aujourd'hui; mais ne vous y trompez pas, si nous sommes dépouillés, vous le serez à votre tour : on vous opposera votre propre immoralité... ))

Messieurs, si je rappelle ces souvenirs, si j'évoque les grandes scènes de l'Assemblée constituante, ce n'est pas que j'aie le mérite d'y avoir songé à moi tout seul. Il y a un mois, au lendemain du jour où l'interpel- Mion de l'honorable M. Pourquery de Boisserin avait amené une brève explication entre M. le président du conseil et moi, j'étais invité à le faire par un écrivain du parti socialiste. Il se demandait si j'allais, moi aussi, m'étonner qu'on exigeât des congrégations (( des comptes qu'on se garde bien de réclamer aux féodaux de l'industrie, aux agioteurs, aux accapareurs )), si j'allais ce faire sentir aux législateurs imprudents les conséquences sociales de l'atteinte portée par eux au droit de propriété », et il terminait par ces mots, que je recommande à votre attention :

tt 11 lie nous déplaît pas de voir M. Waldeck- Rousseau , adversaire cent fois déclaré du socialisme, préposé à la défense capitaliste, faire brèclie dans le droit propriétaire et parler de liquidation.

(( M. Waldeck -Rousseau pose les prémisses. Nous saurons dégager les conclusions. »

L'article est de M. Maxence Roldes; il l'a intitulé : Le 'premier pas.

M. Alexandre Zévaès. Il est excellent, cet article. (Ajjplaudissements à V extrême gauche.)

M. LE COMTE Albert de Mun. Je suis tout à fait d'accord avec vous; il est excellent, et il ne l'est pas seulement par ce qu'il dit, mais par le titre qu'il a choisi; il ne pouvait pas en choisir un plus suggestif, et je me demande, en effet, ce que répondront les défenseurs de la propriété industrielle et financière, dont vous fûtes, si j'ai bonne mémoire, monsieur le le président du conseil {mouvements divers), lorsque les collectivistes viendront ici vous demander de lui appliquer les raisonnements qu'on applique à la propriété des congrégations. (Très bien! très bien! à droite.)

On dira que ce sont des richesses détournées de l'intérêt général; on déclarera que les propriétaires sont déchus de leur droit, que leurs biens sont vacants, qu'ils sont sans maître, qu'ils appartiennent à l'État; on appliquera la théorie de la liquidation, et ce sera le second pas,... en attendant les autres. (Applaudissements à droite et au centre.)

Oh! je sais bien comment on essaye de se justifier. On dit : Mais la situation n'est pas la même; ces sociétés industrielles, financières, elles profitent

au pays, elles activent la circulation économique, elles augmentent sa richesse, tandis que les congrégations sont des corps improductifs dont les membres ne se proposent pas, en associant leurs forces particulières, de servir l'intérêt général.

M. Georges Trouillot, jeudi dernier, dans une harangue très véhémente, a prononcé ici un véritable réquisitoire contre les congrégations. Avec la prétention de défendre les intérêts de l'Église et de la religion, — c'est une prétention dont je lui dirai un mot tout à l'heure (sourires à droite)^ — avec cette autre prétention dont je lui parlerai aussi, de ne toucher qu'aux congrégations non autorisées, — il a fait entendre cmitre toutes les congrégations un langage dans lequel la violence le disputait à la fantaisie. Il a dit : Les congrégations sont nuisibles à l'Église et à l'État.

Pour l'Église, mon cher collègue, vous me permettrez de ne pas m'appesantir beaucoup sur la discussion. Sans doute votre sollicitude pour elle ne peut que nous impressionner très favorablement (rires et applaudissements à droite); mais il y a, dans l'Église, une autorité instituée pour décider de tout ce qui touche à sa discipline. Cette autorité s'est exprimée assez haut, je pense, pour que vous puissiez être pleinement rassuré; nous le sommes quant à nous, et je dois vous dire que la prétention nous paraît quelque peu plaisante, d'hommes qui ont rompu tout lien avec l'Église, avec sa foi, avec sa doctrine, avec son enseignement, et qui veulent nous apprendre ce qui convient à son bien, à sa dignité et au plein accomplissement de sa mission. (Applaudissements à droite.)

Vous trouverez bon, mon cher collègue, que je n'insiste pas davantage sur ce côté de la question.

Mais parlons de l'État : non pas d'un État quelconque, de l'Etat français; du présent, non pas du passé, de ce passé où vous n'avez vu que la vieille histoire, si souvent discutée, de l'inquisition d'Espagne, où vous n'avez pas aperçu les dix siècles pendant lesquels les monastères ont été les écoles , les hôpitaux, les bibliothèques du genre humain, pendant lesquels les moines ont défriché la moitié de notre sol...

A Vexirême gauche. Non , les serfs !

M. LE COMTE Albert de Mun... et conservé pour l'avenir les monuments de la littérature antique. A'^ou s n'avez pas vu cela.

Mais laissons là le passé; venons au présent et permettez-moi de chercher avec vous, non pas avec des citations latines...

M. Georges Trouillot, rapporteur. Le latin que j'ai cité ne m'appartient pas.

M. le comte Albert de Mun. Eh bien, moi, je vais tâcher, dans un français qui m'appartiendra et qui sera aussi clair que possible, de chercher avec vous comment et en quoi les congrégations sont nuisibles à l'État.

Aussi bien, l'occasion est bonne d'en finir une bonne fois avec le prodigieux paradoxe dont vivent ici, depuis si longtemps, les gouvernements et les majorités.

Il y a quelques semaines, à propos du budget des affaires étrangères, l'honorable M. Sembat dénonçait les missionnaires, et il demandait à l'État de ne plus

De Mun. — Discours. VIT. — 7

leur donner de subvention , de ne plus les couvrir de notre protection, ni eux ni les chrétiens indigènes. Un moment après, M. le ministre des affaires étrangères, — que je regrette de ne pas voir à son banc, car je n'ai que des choses agréables à lui dire, — ayant à répondre à l'honorable M. Dejeante, qui demandait la suppression du crédit pour les établissements d'Orient, et se souvenant, suivant sa forte, sa grande expression de l'année dernière , qu'il parle au nom de la grande puissance catholique, demandait à la Chambre non seulement de ne pas supprimer le crédit, mais de l'augmenter : il lui rappelait avec une pressante éloquence l'intérêt du pays dans ces contrées où, disait-il, la France n'a pas jusqu'ici connu de rivaux et où la concurrence la presse aujourd'hui de toutes parts; il s'étonnait que des préoccupations étrangères vinssent obscurcir la notion de cet intérêt national que tous les gouvernements, les moins sympathiques aux congrégations, disait-il, ont toujours reconnu, en acceptant ses charges avec ses avantages.

Je ne me suis pas étonné d'entendre M. Delcassé tenir ce langage : il est trop au courant, et depuis trop longtemps , des affaires de l'Europe et de l'état du monde, pour ignorer que ce n'est pas à l'heure où, à côté de nous, pour soutenir la politique mondiale, la Weltpolitik j on fait appel, non seulement aux forces commerciales et aux forces militaires, mais aux forces religieuses, où on guette avec avidité le moment où nous laisserons échapper ce privilège qui, à défaut de prépondérance territoriale, nous assure la première place dans tout l'Extrême-Orient (applaudissements à droite et sur divers bancs au centre. — Interruptions

(/ gauche), où l'on cherche à le précipiter en nationalisant les missions, M. le ministre des affaires étrangères est trop au lait de cette situation, pour ne pas sentir que ce n'est pas à cette heure que la France peut abandonner de gaieté de cœur son intérêt et ses traditions.

D'ailleurs, en parlant ainsi, M. D,elcassé n'a rien innové. Il y a vingt- cinq ans que j'ai l'honneur d'appartenir au Parlement, et depuis vingt-cinq ans j'entends tous les ministres des affaires étrangères, à quelque parti qu'ils appartiennent, tenir, dans la même circonstance, le même langage. {Nouveaux applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Je le demande à la Chambre : que signifie cette politique? Y a-t-il rien de plus triste, rien de plus humiliant qu'une pareille attitude?

Quoi! tous vos agents à l'étranger vous tiennent le même langage! M. Constans, votre ambassadeur à Constantinople, recevant, il y a quelques mois, les anciens élèves d'une institution chrétienne de Châlon, leur parle de la situation de la France en Orient, des difficultés qui lui viennent de l'Angleterre protestante et de la Russie orthodoxe. Il se plaint de ne pas avoir assez de ressources à sa disposition, et il parle, avec des éloges particuliers, — lui, M. Constans, l'exécuteur des décrets de 1880, — du grand établissement des jésuites de Beyrouth!

Tous! Le regretté M. Félix Faure, étant vice -président de la Chambre des députés... {Rumeurs et interruptions à V extrême gauche. — Vifs applaudissements à droite et au centre.)

Je croyais en vérité que je pouvais nommer avec

des termes de respect le président Félix Faure sans m'exposer à des interruptions. (Nouveaux ajjplaadissements sur les mêmes bancs.) Il va faire un voyage en Egypte et en Asie Mineure; il visite les établissements religieux, il y est reçu avec les honneurs qui lui sont dus; à son retour, il organise une souscription entre ses collègues, et il envoie aux écoles d'Orient, pour être donné à leurs élèves, un prix offert par la Chambre des députés de France.

M. de Douville-Maillefeu, dont ceux mêmes qui ne l'ont pas connu savent les ardeurs anticléricales, va aussi faire un voyage dans ces régions d'Orient; il revient ici et, avec une franchise et une loyauté parfaites, monte à la tribune pour rendre hommage aux religieux, au caractère patriotique de leurs œuvres.

Tous, tous! Paul Bert part pour le Tonkin en répétant la parole du maître : U anticléricalisme n'est pas un article d'exportation, et à moi-même ici, dans les couloirs, il me demande d'aller voir le supérieur du séminaire des Missions étrangères pour l'assurer de sa sympathie et lui dire qu'il compte sur le concours des missionnaires. J'ai fait cette démarche, et, je me hâte de l'ajouter, Paul Bert a largement tenu sa promesse. Je n'ai pas entendu dire qu'après lui ses successeurs, ni M. Constans, ni M. Doumer, ni même M. de Lanessan, aient suivi une autre politique.

Eh bien, je le répète, quel jeu jouons-nous donc ici, à la face du pays et à la face de l'Europe qui nous regarde, quel jeu jouons- nous quand, au même Parlement, le même cabinet demande un jour, par la bouche d'un de ses membres, d'augmenter le crédit destiné aux missionnaires, et, par la bouche d'un

autre, du chef du gouvernement, de les proscrire et de confisquer leurs biens? (Fi/s applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Hier encore, quand le grand drame de Pékin a été terminé, quand le rideau s'est levé sur cette horrible tragédie, une figure est apparue, celle d'un homme en union parfaite avec le ministre de France, uni avec lui dans le péril et dans le combat, comme la veille dans la négociation et dans la paix : c'est la figure de M»"" Favier. (Rumeurs à l'extrême gauche.)

Il n'y a personne dont le cœur n'ait battu à l'évocation de cette journée du 16août, quand, au drapeau tricolore déployé sur le sommet de la cathédrale, à la fanfare du père Bugeaud sonnée par le clairon des chrétiens, par l'évéque lui-même, répondit tout à coup la clameur des petits soldats habillés en bleu. C'étaient les marsouins, conduits par le commandant Marty : a Nous étions sauvés, sauvés par les soldats français. » C'est le dernier mot de l'évéque , où éclate à la fois la joie du salut inespéré et l'orgueil du patriotisme satisfait. (Vifs applaudissements à droite et au centre.)

Cet homme, il a débarqué, il y a quelques jours, à Marseille. En arrivant, il s'est informé des nouvelles : on lui a dit qu'on l'avait dénoncé ici , à la tribune française, sur la foi de quelques lettres, sans l'attendre, sans l'avoir entendu; qu'on lui avait reproché comme un crime d'avoir, avec l'autorisation du ministre de France, pris en avance sur l'indemnité de guerre les vivres et l'argent nécessaires pour nourrir les milliers de chrétiens ou de païens indigènes, accourus se mettre sous sa protection et qui mouraient de faim et de misère au milieu des maisons

incendiées; on Ta accusé, lui et les missionnaires, d'être des organisateurs de pillage : il y avait ici des membres du gouvernement, aucun ne s'est levé et n'a protesté.

Ce fut sa première récompense. Vous lui en réserviez une autre; il appienait en même temps que le gouvernement et la Chambre étaient occupés à préparer une loi qui allait supprimer sa congrégation et confisquer ses biens, et peut-être s'est-il alors demandé pourquoi les soldats français l'avaient sauvé, lui et ses frères! (Vifs applaudisseynents à droite et au centre.) Voilà comment vous remerciez ceux qui soutiennent vos intérêts au dehors. {Rumeurs à l'extrême gauche.)

Et je n'ai parlé que de l'Extrême-Orient, parce que les terribles événements de l'année dernière ont tourné de ce côté l'attention universelle ; mais c'est le tour du monde qu'il faudrait faire, de l'Asie à l'Afrique et à l'Amérique, de la Chine à Madagascar, où les missionnaires jésuites ont fourni au corps expéditionnaire quatorze aumôniers , dont trois sont morts à la peine, où ils lui ont donné ses interprètes les meilleurs, ses guides les plus sûrs, ses cartes les mieux dressées, où l'un d'eux, le Père Roblet, fut le collaborateur admiré de Grandidier, et reçut, il y a deux ans, du gouvernement français la croix de la Légion d'honneur, de la Société de géographie un prix de six mille francs, qu'il a tout entier consacré à reconstruire la coupole du nouvel Observatoire de Tananarive. {Applaudissements à droite et au centre.)

Il y a quelques jours, M. le président du conseil répondait à l'interpellation de l'honorable M. Sembat en parlant en termes mesurés et respectueux de la

lettre du Saint-Père, et il disait : a Sur une question qui ne laissera jamais indifférent aucun chef de gouvernement, — je parle de noire influence en Orient, — il nous a été impossible de voir dans la lettre du pape une autre proposition que celle qui s'y trouve inscrite, à savoir que si les missionnaires français venaient à disparaître, ils seraient évidemment remplacés par des missionnaires étrangers. »

Et, quelques moments après, il ajoutait, du même ton toujours mesuré et respectueux : ce La loi des associations sera votée, » c'est-à-dire la loi qui a précisément pour objet de faire disparaître les missionnaires français. (Applaiidissemenls sur les mêmes bancs.)

Je le demande encore, est- il possible de concevoir rien de plus offensant que cette froide ironie?

Moi-même, — si j'ose invoquer un souvenir personnel, - - il y a six mois, comme membre du comité formé pour la participation des oeuvres catholiques à l'Exposition, j'ai eu l'occasion, avec l'honorable M. Ghailley-Bert et l'honorable M. Le Myre de Vilers, de faire les honneurs du pavillon des missions catholiques à M. le président de la République. Il était accompagné de M. le ministre du commerce. Nous leur avons montré toutes les œuvres des missionnaires, les travaux de leurs élèves et les leurs, et en particulier, — je le cite parce qu'il a attiré l'attention de M. le président de la République, — le magnifique plan en relief du grand établissement météorologique et astronomique que les jésuites possèdent à Zi-Ka- Weï, à côté de Shanghaï.

M. le président de la République a tout admiré. Il

y avait là quelques-uns de ces improductifs, de ces inutiles qui lui furent présentés; il les accueillit très aimablement. Personne ne leur dit qu'ils fussent un danger pour l'État. Cependant, à la môme heure, M. Waldeck- Rousseau avait déjà signé l'arrêt de leur mort civile et la confiscation de leurs biens. {Applaudissements à droite et au centre.)

Je sais, Messieurs, et je vais tout de suite au-devant de cette objection parce que je la devine; je sais que votre prétention est de ne pas toucher aux missionnaires.

Voix diverses à V extrême gauche. Mais si. (Rires et applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.) M. LE COMTE Albert de Mun. J'en étais bien sûr. M. Lasies. C'est l'esprit de la réforme qui parle. M. LE COMTE Albert de Mun. Mes collègues de l'extrême gauche y mettent vraiment trop de bienveillance; ils me dispensent de tous mes arguments. (On rit.) Eh bien, je comprends l'attitude de M. Dejeante et de ses amis; plutôt que le principe anticlérical, périsse l'influence de la France au dehors! Mais la majorité, mais la commission, mais le gouvernement! Quand vous aurez dissous les congrégations, de la bonne manière qu'indique M. le président du conseil, en confisquant leurs biens; quand vous aurez ainsi tari la source d'où s'échappe tous les ans cette perpétuelle relève des soldats de la charité, avec qui, avec quoi les remplacerez -vous?

M. Dejeante. Les missionnaires étrangers même sont subventionnés par la République. (Très bien! très bien! à Vextrème gauche. — Bruit à droite.)

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne suppose pourtant pas que l'intention de l'honorable M. Dejeante soit de remplacer les missionnaires français par des missionnaires étrangers. Mais par qui alors les remplacerez-vous? Est-ce par des explorateurs? Personne plus que moi n'admire leur vaillance, mais ils ne font que passer. Est-ce par des commerçants? Nul plus que moi ne désire qu'ils soient encouragés, stimulés, soutenus de toutes les manières. Mais. — c'est la condition même de leur profession, — ils sont là pour exploiter des intérêts et non pour conquérir des cœurs. Par qui donc? Par des fonctionnaires? M. Aymonnier, directeur de l'École coloniale, administrateur de V Alliance française, vous Ta dit, et ce n'est pas un clérical : « La France ne fondera dans ce pays rien de stable et de définitif, — c'est de l'Indo- Chine qu'il parle, — sans l'aide de ces hommes trop souvent sacrifiés, de ces religieux qui, au lendemain des plus terribles désastres, recommencent leur travail de fourmi avec une patience et un esprit de suite que je souhaiterais aux gouvernants de notre patrie. » {Ajiplaudissements à droite et au centre.)

Tous, tous ceux qui ont vu, tiennent le même langage. Quand vous ne les aurez plus, ces hommes dont l'action est féconde, précisément parce qu'ils appartiennent à des corporations durables , comment ferez-vous? Comment vous tirerez -vous seulement de la question des écoles?

L'honorable M. Trouillot nous a dit, à la dernière séance, qu'il y avait dix mille missionnaires. Je ne sais si ce chifi're est exact, je le prends tel qu'il est; ces missionnaires élèvent de six cent mille à sept

cent mille enfants. Par qui les remplacerez -vous? Ce sont des hommes et des femmes qui ont renoncé à quelques-uns des droits qui ne sont pas dans le commerce (sourh^es), mais qui ont conservé celui de se dévouer, quelquefois jusqu'à la mort. Ils s'en vont là-bas pour l'amour de Dieu, ils y acceptent une existence extrêmement dure et pénible, et de cruelles privations pour leur logement, leur nourriture, leurs vêtements. Chacun d'eux coûte de six cents à mille francs, voyage compris. [Très hien! très bien! à droite.) Eh bien! je vous demande si vous croyez que vous trouverez, à ce prix-là, beaucoup d'instituteurs et d'institutrices prêts à partir pour les colonies et à se condamner à l'exil dans de telles conditions.

On nous a distribué tout récemment des documents du plus haut intérêt; ce sont ceux qui ont été rassemblés pour préparer la participation du ministère des colonies à l'Exposition de 1900. Il y a là, entre autres, un rapport intitulé : L'Œuvre scolaire de la France aux colonies, par M. Froidevaux, agrégé d'histoire et de philosophie, docteur es lettres. L'auteur constate qu'à Madagascar l'enseignement officiel n'a qu'un personnel de onze membres, mais qu'en revanche ce sont les Frères des Écoles chrétiennes qui, après de longues années d'un travail fécond, mais presque toujours insoupçonné, sont aujourd'hui payés par la colonie et chargés de la plupart des écoles municipales, pendant que dans les mêmes conditions les Sœurs de Saint- Joseph de Cluny dirigent les écoles de filles.

Au Tonkin, M. Froidevaux déclare que l'administration aurait été sagement inspirée de ne pas faire

inutilement double emploi avec les écoles congréganistes, qui gardent la plus grande partie des enfants.

En AlVique, au Congo français, on compte trentesept écoles fréquentées par deux mille deux cent vingt-trois élèves. Toutes appartiennent aux missions. Au Dahomey, à la Côte d'Ivoire, ce sont les missions africaines de Lyon. En Guinée, ce sont les Pères du Saint-Esprit, desquels le rapporteur dit que a personne n'aurait pu mieux faire pour développer la langue et l'influence françaises ».

Voulez-vous me dire par qui vous remplacerez tous ces Frères et toutes ces Sœurs? Notre collègue M. Carnaud, ici, dans la discussion du budget de l'instruction publique, déclarait, en répondant à M. l'abbé Gayraud, qu'il y a beaucoup d'instituteurs et d'institutrices qui ne demanderaient pas mieux que de partir pour les colonies.

A Vextrème gauche. C'est vrai !

M. LE COMTE Albert de Mun. M. Berteaux ajoutait: « Sans doute, et quand même cela devrait coûter beaucoup plus cher, il faudrait le faire, d

Eh bien! je mets au défi M. le ministre des affaires étrangères, M. le ministre des colonies et M. Trouillot lui-même, puisqu'il a été ministre des colonies, de dire à la tribune qu'ils prendraient la responsabilité de se passer aux colonies, pour les écoles, du concours des congrégations religieuses. (Très bien! très bien! et vifs applaudissements à droite.)

Voilà pour l'extérieur. A l'intérieur, comment ferezvous? Trouverez- vous beaucoup de laïques pour aller chez les Incurables, [à la place des Frères de Saint- Jean-de-Dieu, soigner les malheureux enfants que

torturent d'horribles rnaladios? Est-ce que vous croyez que vous trouverez beaucoup de femmes pour aller à Villepinte soigner les pauvres filles qui tombent frappées par la tuberculose sur le champ de bataille du travail parisien? (Bruit à V extrême gauche.) M. "Walter. Vous n'avez pas le monopole de la charité.

M. LE COMTE Albert de Mun. C'est vous qui protestez? Je ne m'attendais pas, quand je parle avec un sentiment de respect et de sympathie des pauvres ouvrières que le travail parisien conduit à la phtisie précoce et des admirables dévouements qu'elles suscitent, que ce serait de ce côté que j'entendrais s'élever des protestations. {Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

M. Alexandre Zévaès. Il y a des auxiliaires laïques !

M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, sans doute, il y en a; mais ce ne sont pas elles qui remplaceront dans de telles besognes les Frères et les Sœurs. Et d'ailleurs, comment y suffiraient- elles?

L'Office central des œuvres de bienfaisance, que connaissent bien tous ceux qui s'occupent de la charité parisienne et qui est un établissement reconnu d'utilité publique, a donné à la Commission des associations un document extrêmement instructif. Dans le département de la Seine, il y a vingt -trois mille deux cent quatre-vingt-seize personnes hospitalisées par les établissements religieux; en province, il y a quarante-huit mille orphelines, quatorze mille cinq cent cinquante orphelins; les seules maisons des Petites Soeurs des pauvres abritent plus de seize mille vieil-

lards ; il y a seize asiles d'aliénés contenant six mille sept cents lits d'indigents.

UOffice central évalue enfin à cent huit mille individus la population hospitalisée par les œuvres religieuses.

Eh bien ! je vous demande par qui vous ferez soigner toute cette population tombée dans la pauvreté , la maladie et la misère?

M. Charles Bos. Par des laïques.

M. LE COMTE Albert de Mun. Mais comment? avec quelles ressources? Je suis bien loin d'être un adversaire, de parti pris, de la Direction générale de l'Assistance publique. Je sais qu'à côté de beaucoup de lacunes et d'imperfections, elle rend beaucoup de services; je sais qu'elle fait peut-être tout ce qu'elle peut faire. Mais enfin nous avons entre les mains, depuis un mois environ, les dernières statistiques du mouvement de la population et des institutions d'assistance, publiées, pour l'année 1898, par la Direction du travail. Elles donnent, pour la France entière, un chiffre total de deux millions cinq cent neuf mille quatre-vingt-une personnes assistées, sans parler des Bureaux de bienfaisance qui comptent, à eux seuls, près de un million cinq cent mille indigents secourus. Quant à la dépense, elle est de deux cent trente -six millions cinq cent quatre-vingt-neuf mille huit cent quarante-sept francs. C'est précisément à cause de ces charges écrasantes que l'impossibilité éclate, pour l'Assistance publique, de pourvoir en outre à toutes les œuvres des établissements religieux. Déjà, il y a trois ans, M. Jules Legrand, alors sous-secrétaire d'État à l'intérieur, était obligé d'écrire au préfet de la Seine

pour lui faire remarquer que les fonds de réserve de l'AssisLance avaient été complètement épuisés par les déficits successifs, et qu'ainsi elle ne pourrait plus ouvrir aucun service nouveau, développer aucun service existant.

Voulez -vous me dire si c'est dans ces conditions financières que vous pouvez songer à vous passer du concours des œuvres religieuses pour l'assistance publique dans Paris et la France entière? Et alors si, ni à l'extérieur, ni à l'intérieur, vous ne pouvez vous passer du concours des congrégations...

A V extrême gauche. Mais si!

M. LE COMTE Albert de Mun... Vous le démontrerez en me répondant; mais jusque-là, après les chiffres, les faits que j'ai cités, j'ai le droit de vous dire que votre loi est une menace pour tous les intérêts du pays. Mais pourquoi tant prouver? Vous le savez aussi bien que moi, et ce sont les ministres qui devraient être à ma place! Toutes les fois qu'ils voyagent, on leur présente un religieux ou une religieuse.

Dernièrement, M. de Lanessan va à Brest; on lui présente la sœur Agnès, supérieure de l'hôpital maritime, une de ces humbles servantes du Dieu en l'honneur duquel on mettait les pavillons en berne le vendredi saint. {Mouvements divers.) M. de Lanessan l'accueille très bien, et lui demande : « Depuis quand êtes -vous à l'hôpital, ma sœur? — Depuis quarante ans. — Eh bien! je vous souhaite d'y rester encore très longtemps. » La sœur Agnès appartient à la congrégation des Filles de la Sagesse.

Pourquoi lui teniez- vous ce langage, puisque vous

voulez dissoudre sa congrégation et confisquer ses biens? {Applaudissements à droite.)

Il y a quelques jours, le gouvernement a décoré, à la suite des événements de Chine, cinq missionnaires : l'évêque, son coadjuleur, et trois autres religieux. Pour les quatre premiers, le Journal officiel a indiqué le nom de leur congrégation; pour le cinquième, 11 s'est borné à dire : ce Le Père Becker, missionnaire en Chine. » C'est un jésuite; le Journal officiel ne pouvait pas le dire, il en aurait rougi! (Applaudissements à droite.)

Pourquoi le décorez -vous, puisque vous allez dissoudre sa congrégation, confisquer ses biens, et par là tarir la source même de son apostolat?

Ah! je sais bien qu'on a la prétention de ne pas détruire toutes les congrégations. Jeudi dernier, à la tribune, l'honorable M. Georges Trouillot a donné complaisamment une liste très longue de congrégations autorisées, qu'il consent à ne condamner qu'avec application de la loi Bérenger. (Rires à droite.) Puis il a dit : Je vous conserve aussi les associations de femmes; elles sont aujourd'hui au nombre de neuf cent cinq, il y en a pour tous les goûts, de quoi vous plaignez -vous? (Rumeurs à gauche.)

Oh ! je comprends à merveille que cela serait plus commode, que vous seriez enchantés de vous tirer ainsi à peu de frais de la mauvaise situation dans laquelle vous vous êtes placés et bien aises de pouvoir dire au pays : « Rassurez -vous, cela n'est pas grave ; nous ne touchons qu'à très peu de congrégations. )) Car vous savez très bien que l'opinion publique, même la moins religieuse, ne vous pardonne-

rait pas certaines exécutions, par exemple celle des Sœurs de charité et des missionnaires, et que ce serait pour vous en 1902 une médiocre plate -forme électorale. (Très bien! très bien! à droite et sur divers bancs au centre.)

Mais, quelles que soient vos intentions, vous n'êtes, ni M. le président du conseil ni vous, libres de les suivre. Vous êtes les prisonniers des principes que vous avez posés et des amis que vous vous êtes donnés.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. Très bien!

M. LE COMTE Albert de Mun. D'abord, puisque vous avez justement parlé des œuvres des missions et d'assistance, je vous fais remarquer qu'une partie d'entre elles sont entre les mains des congrégations non autorisées, comme les jésuites à Madagascar et en Chine, comme les Assomptionnistes en Asie Mineure, comme ici les Frères de Saint-Jean-de-Dieu qui soignent les incurables, comme les Sœurs auxiliatrices qui soignent les poitrinaires à Yillepinte.

Ainsi, déjà sur ce point, votre argument ne tient pas, et votre projet de loi jette dans une partie des œuvres les plus essentielles une désorganisation absolue.

Mais ce n'est qu'un point ; j'ai à vous faire une observation générale bien plus importante , qui s'adresse aussi à M. le président du conseil, dont le projet de loi laissait, comme le vôtre, subsister les congrégations autorisées.

Qu'est-ce que deviennent, avec votre système, le spectre de la mainmorte et l'épouvantail du milliard?

Si le péril existe quelque part, je suppose que c'est

surtout dans les congrégations autorisées, qui, seules, possèdent des propriétés de mainmorte...

M. Alexandre Zévaès. C'est la justification de notre amendement!

M. LE COMTE Albert de Mun... Je suppose qu'il existe également dans les congrégations de femmes, car ce n'est pas ici une question de sexe ou d'habit. Le péril de la mainmorte, — on nous l'a dit avec un assez grand luxe de métaphores, — résulte de l'accumulation des biens qui ne circulent pas, qui ne se transmettent pas par succession. Cela est aussi vrai, je pense, pour les congrégations de femmes que pour les congrégations d'hommes. Alors, si vous voulez les conserver, pourquoi avez -vous agité le pays avec la mainmorte et le milliard? (Très bien! très bien! à droite.)

A l'extrême gauche. Nous demandons qu'on les supprime toutes.

M. le comte Albert de Mun. Ce n'était donc qu'un mot, ce n'était donc qu'un procédé oratoire pour troubler et émouvoir l'opinion? Mais je vous le répète, vous n'êtes pas libres : vous avez posé des principes , il faut les suivre.

S'il est vrai que la propriété de mainmorte est une menace terrible pour la société civile; si vous avez eu raison de la dénoncer, il faut aller jusqu'au bout, il faut la poursuivre partout où elle se cache, et non pas seulement dans les congrégations non autorisées , dans les sociétés anonymes, chez les personnes interposées, mais encore dans les congrégations autorisées où elle est plus que partout ailleurs, dans les congrégations de femmes où elle est également. (Applau-

dissements sur divers bancs à droite et à Vextrême gauche.)

M. LE RAPPORTEUR. Vous savcz bien qu'elle est limitée pour les coiigrégalions autorisées et qu'elle est illimitée pour les autres.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je vais vous répondre.

La vraie raison, c'est que vous n'osez pas ! c'est que vous craignez, en vous attaquant aux femmes, de heurter, de froisser trop directement et de soulever contre vous l'opinion publique ; c'est que vous savez bien que, malgré tout ce que vous pourrez faire et dire, les Sœurs sont populaires ; que voyant, par l'expérience de tous les jours, quelles merveilles de tendre dévouement envers tous ceux qui souffrent, quels prodiges d'abnégation, de pauvreté volontaire se cachent derrière ces murailles de couvent dont la hauteur vous offense, le peuple ne se laisse pas prendre à vos indignations et à votre grand souci de l'intérêt public. C'est aussi peut être qu'il y en a trop, parmi vous, parmi vos amis, ici même, qui comptent dans leur famille, dans leurs proches, tout près d'eux, quelqu'une de ces humbles servantes du peuple, pour qu'il vous soit possible, sans rougeur au front, de les flétrir et de les condamner. {Aiftplaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Voilà la première raison de vos condescendances ! Vous n'osez pas! Vous n'osez pas être conséquents avec vous-même et appliquer jusqu'au bout vos doctrines et vos théories.

Mais il faut aller plus loin. Toute cette discussion est dominée par un principe qui vient d'une autorité

contre laquelle vous ne pouvez pas vous élever, c'est celle de M. le président du conseil. Ce principe, désormais fameux, c'est celui des vœux illicites, des engagements en vertu desquels on renonce à des droits qui ne sont pas dans le commerce. Je ne discute pas votre formule au point de vue juridique, je n'ai pas qualité pour le faire; M. Renault-Morlière l'a fait, d'autres le feront après lui. Mais je vais droit aux conséquences et je vous dis : Ces vœux illicites, cette renonciation à des droits qui ne sont pas dans le commerce, n'y en a-t-il donc pas dans les congrégations autorisées, dans les congrégations de femmes, aussi bien que dans les congrégations non autorisées? Et s'il y en a, pourquoi reculez -vous devant elles?

Comment les vœux des uns sont-ils coupables, ceux des autres permis? Pourquoi le célibat légitime ici, et là illégitime? Vous nous expliquerez ces contradictions; pour le moment, ce qui apparaît dans cette obscurité, c'est que vous consentez, dans un intérêt de calcul politique, à laisser vivre les congrégations qui vous plairont sous l'arbitraire de vos décrets. {Applaudissements à droite et au centre.)

L'honorable M. Georges Trouillot n'a pas, il est vrai, accepté toute cette thèse, et je crois même qu'il a pris la liberté de donner là- dessus une petite leçon de droit à M. le président du conseil. {Mouvements divers.) Mais ce ne sont pas mes affaires; si vous n'êtes pas d'accord, vous vous expliquerez, je l'espère, à cette tribune , et nous vous entendrons avec le plus vif plaisir.

M. Trouillot nous a dit : ce Je consens à vous laisser ces congrégfations autorisées et ces congrégations de

femmes, bien qu'à la vérité je me demande pourquoi vous les croyez si nécessaires quand, à côté de vous, les protestants s'en passent si bien! »

Ainsi les catholiques qui pourraient être inquiets des mesures proposées contre les congrégations n'ont qu'à se rassurer; et s'il leur reste des inquiétudes, ils n'ont qu'à se faire protestants. Ce n'est pas la première fois que j'entends invoquer le protestantisme comme une étape possible entre la décatholicisation et la déchristianisation du pays. L'avis est très intéressant à retenir; mais je me permets de penser qu'il y a dans le pays et probablement même dans la Chambre un certain nombre de protestants qui ne sont pas du tout disposés à se faire, à votre requête, les chevaux de renfort de l'irréligion. (Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.) M. Trouillot l'a pensé aussi, et il a cherché d'autres alliés; fidèle au mot d'ordre donné à Toulouse et opposant la paroisse à la chapelle, il a fait entendre aux prêtres sécuUers que les congrégations religieuses leur font infiniment de tort, qu'elles sont pour eux une cause d'indigence matérielle, ce qui leur paraîtra sans doute une manière tout à fait noble de concevoir le ministère ecclésiastique, et, — ce qui peut-être ne les flattera pas énormément, — qu'elles sont aussi pour eux une cause d'indigence intellectuelle.

Il a même invoqué jeudi le témoignage de M. le curé de Saint-Philippe du Roule, dont, par un sentiment de louable réserve, il a d'ailleurs fait disparaître le nom du Journal officiel. (Très bien! très bien! et droite.)

Ce n'est pas une tactique nouvelle; et cela même

nous rajeunit, comme beaucoup d'autres choses en ce débat. Il y a vingt ans, déjà, M. Paul Bert projetait de réorganiser l'Église de France avec le concours des desservants et des vicaires et le retour au droit canon.

La même idée reparaît ici sous d'autres formes.

On compte, paraît- il, se servir contre nous du témoignage de quelques prêtres, et même de quelques évêques. Cela se dit dans les conversations, cela se murmure à l'oreille dans les couloirs. J'espère que, si c'est exact, on voudra bien nous lire, en effet, ces témoignages en nous faisant connaître les noms de ceux qui les ont produits. (Très bien! très bien! à droite.)

L'année derrière, l'honorable M. Léon Bourgeois, dans un punch au Palais-Royal, avait donné le signal de cette campagne par un discours éclatant, comme le sont tous ceux de notre éminent collègue. C'était à la veille des élections sénatoriales; il traçait, avec sa maîtrise habituelle, le programme du parti radical que le lendemain M. Ranc allait être chargé de faire triompher. {Applaudissements et rires à droite et sur divers bancs au centre.)

M. René Viviani. Il arrive qu'on soit battu, même à Pontivy.

M. LE COMTE Albert de Mun. Cela arrive, en effet, à tout le monde. Je ne dis rien de désagréable à per- -sonne en constatant un fait.

L'honorable M. Léon Bourgeois disait, en annonçant la guerre contre les congrégations : (( Nous aurons comme spectateurs bienveillants un bon nombre de membres et de chefs du clergé séculier. » Il doit être

aujourd'hui quelque peu revenu de ses illusions. Du reste, la désillusion lui est venue de tous les côtés à la fois. Il disait, dans ce même discours, afin de rassurer les auditeurs du dehors et peut-être ceux du dedans : ce Nous n'en voulons aux croyances et à la foi de personne, nous n'avons jamais songé à trouhlcr qui que ce soit dans l'exercice de son culte. »

M. LÉON Bourgeois. Et je le dis encore.

M. LE COMTE Albert de Mun. L'honorable M. Léon Bourgeois, malgré la très grande autorité dont il jouit, en particulier dans le département de la Marne , n'a pas eu cependant assez de crédit auprès de M. le maire socialiste et grand capitaliste de Reims, pour lui faire entendre qu'il n'entrait pas dans le programme d'offenser gravement un vénérable cardinal et tout son clergé paroissial, et de blesser le plus respectable et le moins contestable des sentiments religieux, en interdisant par de misérables procédés de police la procession du jour des Morts aux cimetières de la ville. (Interruptions à gauche et à Vextrême gauche. — Mouvements divers.)

M. Gustave Rouanet. L'archevêque a été condamné en police correctionnelle,

M. LE COMTE Albert de Mun. Si c'est là ce que vous appelez ne troubler personne dans l'exercice de son culte, les catholiques doivent être parfaitement fixés.

M. le maire de Reims est un ami impatient ; M. Trouillot en trouvera d'autres dans cette Chambre. C'est avec eux qu'il faudra s'expliquer : ils lui diront s'ils trouvent suffisant pour répondre à leur impatience ce procédé de l'autorisation législative dont l'hono-

rablc M. Renault-Moiiière a expliqué l'autre jour à la Chambre l'ingénieux mécanisme.

On dit aux congrégations : Vous voulez être autorisées, c'est très simple. Voici une Chambre devant laquelle nous vous avons dénoncées comme un péril public, devant laquelle nous vous avons accusées de corrompre l'esprit de la jeunesse : elle nous a crus, elle nous a applaudis, elle est de notre avis. Mais ne vous gênez pas, présentez -vous devant elle : c'est le tribunal le plus impartial du monde ! {Rires à droite.) Venez lui demander l'autorisation. Et si les congrégations hésitent, l'honorable M. Trouillot tient en réserve cette dernière dérision que vous savez, que M. Renault-Morlière a signalée l'autre jour et qui s'appelle le refus d'autorisation par le silence, la dissolulion, la confiscation forcée, automatique, pour les congrégations qui ne produiront pas l'autorisation au bout de six mois, alors même qu'on aura par hasard, — ou autrement, — retenu leur demande dans des cartons de préfecture, dans ceux du ministère ou même du Parlement : au bout de six mois, dit la loi; au bout d'un an, a hasardé M. Trouillot embarrassé par l'apostrophe de M. Renault-Morlière; au bout d'un mois , a dit aussitôt un membre de l'extrême gauche. Et ainsi, déjà, nous avons vu se produire ici les enchères de la proscription. {Très bien! très bien! à droite et au centre.)

Après cela vous venez le plus sérieusement, le plus gravement du monde nous dire : « Nous ne demandons pas la suppression de toutes les congrégations religieuses! )) (Applaudissements à droite et au centre.)

Je ne sais pas si vos amis de l'extrême gauche

accepteront cette politique, je ne sais pas s'ils voudront se faire les complices de ce nouveau genre d'opportunisme et de ces arrangements entre la haine et la justice (Très bien! très bien! à droite); mais ce que je sais, c'est que nous, nous ne le permettrons pas; c'est que nous vous sommerons d'aller jusqu'au bout des principes que vous avez posés, et que nous ne vous laisserons pas achever vos mauvais desseins derrière le masque de \3i.io\éra.nce.{Applaudisseme7its à droite et au centre.)

La commission est d'accord avec M. le président du conseil, elle s'en fait gloire. La thèse de M. le président du conseil, ce sont les vœux illicites. M. le président du conseil a dit : a C'est une abdication des droits de l'individu, une renonciation à l'exercice des facultés naturelles. » Vous, vous dites : ce C'est l'annihilation de l'individu, la destruction de sa volonté et de son initiative. » La thèse est la même. Ce que vous repoussez, ce que vous condamnez, c'est le principe même des congrégations religieuses (C'est cela! à droite), et si vous consentez â en tolérer quelquesunes, c'est par calcul politique, et en laissant suspendu sur leur tête ce qu'on a déjà appelé l'autorisation de Damoclès. (Très bien! très bien! à droite et au centre. — On rit.)

Messieurs, cette question profonde des vœux de religion, M. Viviani l'a touchée dans son beau discours dont moins que personne, — encore tout confus des paroles qu'il m'a adressées, — je pourrais méconnaître l'éloquence et la hauteur. {Très bien!) M. Piou lui a magnifiquement répondu, et je ne devrais pas peutêtre ranimer ici ce débat philosophique. Cependant,

que M. Viviani me permette de le lui dire, il ignore ce qui se cache dans ces asiles dont il a parlé en une langue à la fois si noble et si passionnée. Il l'ignore, et il en cherche vainement le secret dans les aspirations inassouvies ou dans les injustices d'une société imparfaitement organisée. Ce n'est pas là qu'il le trouvera. 11 n'en découvrira même qu'une bien faible part dans l'abdication volontaire des âmes découragées de la vie, qui demandent au cloître le silence et la paix.

M. Viviani a éveillé l'écho de la grande voix de Berryer. Mais j'ose le dire, Berryer, Berryer lui-même, dans ce superbe discours de 1845, n'a soulevé qu'un coin de voile, et sans doute, M. Piou le disait, il n'est pas permis de le soulever tout entier devant une assemblée politique. Cependant, laissez -moi le dire, non! ce n'est pas le découragement et la lassitude, ce n'est pas la déception du cœur ni l'effroi de la vie qui peuplent les couvents; c'est l'irrésistible et impérissable attrait du sacrifice et du dévouement (vifs applaudissements à droite et au centre); c'est le mystérieux besoin que la foi met aux âmes croyantes d'accomplir, par le don de soi-même, la loi fondamentale du christianisme. Ne cherchez pas ailleurs le secret de la vie religieuse : il est là, à des profondeurs où les lois et les gouvernements ne peuvent atteindre, où s'alimente sa source intarissable et d'où s'élancent sans trêve, vers le monde tourmenté d'ambitions, de révoltes et de passions, vers le monde refroidi par l'égoïsme, labouré par la misère et la souffrance, ces hommes et ces femmes qui ont renoncé à lui demander ses joies pour lui donner leurs exemples de pauvreté

volontaire (rumeurs à V extrême gauclie), de chasteté héroïque, d'ohéissance réfléchie, de dévouement sans récompense humaine, quelquefois payé par l'outrage et par le mépris, et qui font ainsi, dans le sacrifice de leur liberté, le dernier, le plus magnifique, le plus décisif usage de la liberté elle-même. {Applaudissements prolongés à droite et au centre. — Bruit à gauche.)

Un inenihre à Vextrème gauche. Qu'ils rendent l'argent! {Exclamations au centre et à droite.)

M. LE PRÉSIDENT. Respcctcz au moins le talent! {Vifs applaudissements. — Bruit à Vextrème gauche.) Messieurs, votre éloquent orateur a été attentivement écouté, et c'était justice; je vous demande les mêmes égards pour le talent et le caractère du collègue qui est en ce moment à la tribune. {Très bien! très bie7i!)

M. LE COMTE Albert de Mun. M. Viviani s'est étonné de l'inlassable fécondité des congrégations religieuses et de leur prodigieux développement, et il en a cherché la raison dans des considérations politiques ou sociales.

Non, mon cher collègue, c'est pour un esprit philosophique comme le vôtre une trop courte vue des choses. Les faveurs ou les défaveurs des gouvernements n'y font rien. Vous avez interrogé l'histoire, vous n'avez pas entendu toute sa réponse. {Nouvelles interruptio7is à Vextrème gauche.)

Vous n'avez pas vu, en pleine Terreur, les congrégations dissoutes, condamnées, renaître les pieds dans le sang, à deux pas de l'échafaud. Vous n'avez pas entendu la voix de cette humble femme qui, en 1793, rencontrant deux de ses compagnes sous le

porche de la cathédrale de Poitiers, à la veille de la fermeture des églises, leur disait : a On supprime les communautés : si nous en fondions une?» et, de cette parole héroïque, jetait les fondements de la congrégation de Picpus !

Des révoltés, des rebelles! Ahî si vous le voulez! oui, j'en conviens, c'est l'infatigable révolte des opprimés contre les oppresseurs, l'éternelle victoire de la conscience sur la tyrannie! (Applaudissements prolongés à droite et au centre.)

Vous avez interrogé l'histoire! celle de l'ancien régime, où Tordre politique était étroitement lié à l'ordre religieux, où le roi était le défenseur, l'exécuteur des lois de l'Église, où le religieux, lié par ses vœux au for extérieur comme au for intérieur, était frappé d'incapacité, presque de mort civile, et j'ai cru un moment qu'apercevant sur les ruines de l'antique édifice anéanti la puissante image de la Révolution, vous alliez la dresser devant nous, comme vous le disiez, dans sa lourdeur et dans sa gloire, et que, vous laissant emporter à sa vue par le grand souffle de liberté et d'égalité qu'elle a déchaîné sur le monde, vous alliez lui livrer à la fois, avec une ardente confiance, les doctrines et les idées, les hommes et les institutions. (Nouveaux applaudissements.)

Mais non, l'esprit jacobin a, d'un coup, brisé vos ailes, et je vous ai vu, avec tristesse, retourner à l'effort séculaire et stérile qui prétend concilier les doctrines de la monarchie avec celles de la Révolution, la tutelle civile des consciences et leur émancipation.

Quand le moment sera venu, lors de la discussion des articles, — car si je me laissais aller, j'abuserais étrangement de l'attention de la Chambre {Non! non! ■ — Parlez!) je ferai l'histoire de cette législation de 1790. Je vous dirai le rapport de Treilhard et les discours de l'abbé de Montcsquiou ; je vous montrerai que ce qu'ont alors voulu détruire les législateurs, ce fut la constitution civile des Ordres religieux, et que leur suppression ne vint que comme un article additionnel imposé, dans le désordre de l'Assemblée, par une motion imprévue; je ferai l'histoire de la loi de 1792, et je vous montrerai, dès le lendemain, les congrégations condamnées, déjà prêtes à revivre et, quatre ans plus tard, le vainqueur d'Italie, couronné de ses lauriers, s'en allant à Juilly, avec son frère et ses sœurs, pour y voir qui? son plus jeune frère confié à ces Oratoriens que la loi de 1792 avait frappés, proscrits, anéantis pour jamais! Je vous dirai, si vous le voulez bien, les négociations du Concordat, et la situation qu'elles ont faite aux congrégations, et l'histoire de ce décret de messidor an XII, votre ressource suprême, arraché par Fouché à Napoléon dans un jour de colère et qui demeura quatre ans sans application! Je ferai cette histoire, et vous verrez toutes ces lois que vous invoquez depuis un siècle, auxquelles cependant, les reconnaissant caduques, apercevant leur vanité et leur inefficacité, vous essayez aujourd'hui d'ajouter une loi nouvelle, frappée déjà du même vice originel , vous les verrez s'effondrer entre les mains de ceux mêmes qui les ont promulguées, et qui ne peuvent pas, qui n'osent pas s'en servir !

Et alors, en face de ce tableau des lois révolutionnaires, vous verrez les congrégations, tantôt proscrites et tantôt tolérées, mais toujours vivantes, renaissant au soul'fle de la liberté, renaissant partout, suivant la parole de Lacordaire, a comme la moisson reparaît sur un sol labouré par l'orage » {Très bien! très bien! à droite)... jusqu'à ce jour que M. Piou vous a rappelé, où, au nom du principe républicain, au lendemain de la Révolution qui l'avait fait triompher, un moine vint apporter sa robe, de la chaire de Notre-Dame, où il l'avait montrée comme une liberté, sur les bancs du Parlement, où elle apparut au milieu des applaudissements de la foule, (Vifs applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

Cette révolution est votre berceau; et depuis ce jour, vous n'avez plus devant vous de congrégations, vous n'avez plus que des citoyens comme les autres, pourvus de tous les droits des autres citoyens... {Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.) M. Alexandre Zévaès. Pourvus de privilèges! M. LE COMTE Albert de Mun. ... qui sont prêts à respecter la loi commune, mais qui ne veulent pas que vous leur imposiez une loi d'exception. {Très bien! très bien! à droite et sur divers bancs au centre.)

Je demande pardon à la Chambre d'entrer dans de si grands détails. {Parlez ! parlez !)

D'où vient donc, messieurs, que, ne pouvant plus appliquer à ces religieux ces lois caduques qui tombent en désuétude, n'ayant à invoquer contre eux aucun crime ni aucun délit, vous préparez cependant

cette énormité, annonçant au pays une loi de liberté, d'en faire pour quelques-uns une loi de proscription? Votre raison, — quand vous en avez fini avec la mainmorte, avec le péril économique, — vous n'en donnez qu'une; c'est celle qui est au fond de tout ce débat : c'est que, parmi ces congrégations religieuses, parmi ces citoyens, il en est quelques-uns qui, usant du droit qui appartient à tous, prétendent enseigner la jeunesse et trouvent en France beaucoup de familles prêtes à leur confier leurs enfants. (C'est cela! — Très bien! à droite.)

Voilà la véritable, la seule raison de vos entreprises. La mainmorte, le milliard, les vœux illicites, l'aliénation des droits naturels, c'est la mise en scène, j'allais dire la parade avec laquelle on attire, on étourdit et on retient les badauds. Derrière le bruit et les mots, ce qu'on aperçoit, c'est l'éternelle prétention des jacobins à gouverner les idées, à imposer des doctrines, à régenter les consciences.

C'est cette prétention que M. le président du conseil exprimait froidement, comme la plus simple des vérités politiques, quand, retrouvant après vingt ans, dans ses souvenirs, des théories qu'on croyait jugées et des paroles qu'on croyait usées, il dénonçait à Toulouse ces deux jeunesses, moins séparées par leur condition que par leur éducation, qui grandissent sans se connaître, et que peu de jours après M. Viviani, lui donnant ici la réplique, montrait élevées l'une à l'ombre du dogme, l'autre dans le rayonnement de la science.

Voilà le vrai débat, celui qui met aux prises la conscience et le pouvoir, l'indépendance et la tyrannie.

Sur ce terrain, monsieur le président du conseil, foulé jadis en des luttes mémorables par nos devanciers et par nous-mêmes, nous étions prêts à vous attendre. Pourquoi l'avez- vous fui?

Vous avez, il y a un an et demi, en déposant sur la tribune les projets de loi qui, disiez -vous, allaient désormais circonscrire votre politique, présenté l'un d'eux comme le plus urgent, le plus indispensable à la défense de la République, le plus facile aussi à discuter promptement : c'était le projet sur le stage scolaire, celui que l'honorable M. Levraud appelait avec tant d'à-propos le projet «sur le recrutement des fonctionnaires ». (On rit.)

La commission de l'enseignement n'a pas failli à sa mission.

L'honorable M. Aynard a déposé son rapport il y a déjà longtemps ; tout le monde l'a lu et admiré. (Bruit à l'extrême gauche. Applaudissements à droite et au centre.)

M. Alexandre Zévaès. C'est la droite qui l'a admiré et qui l'applaudit maintenant.

M. Gustave Rouanet. On en a admiré la forme.

M. LE comte Albert de Mun. ... Tout le monde l'a admiré, sauf quelques-uns de nos collègues de l'extrême gauche, et je suis bien sur que M. le président du conseil l'a admiré aussi; peut-être l'a- 1- il trouvé trop beau et n'a- 1- il pas voulu s'exposer au regret d'avoir à le combattre. (Très bien! très bien! et rires à droite.) Peut-être aussi a-t-il entendu s'élever des rangs de l'Université les voix inquiètes et sévères des hommes qui repoussaient le funeste présent qu'on voulait leur offrir^ peut-être aussi les plaintes de tant

de pères de famille alarmés pour l'indépendance de leur conscience. Toujours est-il que le })rojet de stage scolaire n'a pas paru à l'ordre du jour, et qu'il est allé rejoindre dans la poudre parlementaire quelquesunes des autres manifestations de votre génie réformateur, comme, par exemple, le projet sur la répression des mandements et des sermons. {Applaudissements à droite et au centre.)

Au moins, puisque vous ne voulez plus aborder cette question de l'enseignement par le petit côté du stage scolaire, pourquoi ne l'abordiez-vous pas largement et de front? Vos amis de l'extrême gauche, avec leur loyauté habituelle, vous en avaient offert l'occasion : l'honorable M. Levraud, l'honorable M. Poulain, d'autres encore.

Voix au centre. M. Rabier.

M. LE COMTE Albert de Mun. Oh! pardon, M. Rabier!... Tous trois avaient déposé des propositions de loi qui interdisaient l'enseignement à tous les membres des congrégations, et qui rétablissaient purement et simplement, — c'était la formule de l'honorable M. Rabier, — le monopole de l'Université.

La commission de l'enseignement n'a pas, sur ce point, plus que sur l'autre, failli à sa tâche. M. Aynard a encore une fois magistralement répondu.

Est-ce donc M. Aynard qui vous fait fuir? ou bien avez-vous rencontré dans le parti républicain, même parmi vos amis, quelque répugnance à accepter cette réforme et à approuver le rétablissement du monopole universitaire? Je l'ignore. Toujours est-il que la discussion n'a point vu le jour, pas plus que celle du stage scolaire.

Vous n'avez point osé aborder la question par ses grands côtés, vous avez préféré l'aborder par des détours; et ne vous sentant pas assez soutenu par l'opinion publique pour abolir la liberté de l'enseignement nettement, franchement, ouvertement, vous avez mieux aimé, sous prétexte de dénoncer le milliard des congrégations, atteindre et frapper par derrière les corps enseignants. {Applaudissements à droite et sur divers bancs au centre.)

C'est une politique à courte vue. Vous avez des amis que, tout en blâmant leurs desseins, nous ne pouvons que remercier et qui ne se contenteront pas de ces moyens détournés.

Et sur leurs amendements, toute la question de la liberté de l'enseignement va être soulevée avec celle des associations.

Il faudra que vous preniez parti , et vous porterez à la tribune un double fardeau : la proscription des citoyens et la proscription des idées, la confiscation des propriétés et la confiscation des consciences. (Fi/s applaudissements sur les mêmes bancs.) Car il ne suffira pas ici, j'imagine, comme à Toulouse, d'une phrase retentissante et générale sur les deux jeunesses et sur l'ombre du dogme pour former les convictions. Il faudra prouver et, d'abord, dire nettement qui vous accusez et de quoi !

Vous souvient-il, monsieur le président du conseil, d'une séance de la commission de l'enseignement, où M. Piou vous demanda, à propos du stage scolaire, si vous pouviez citer des faits établissant que des élèves de l'enseignement libre, devenus fonctionnaires de l'État, l'avaient mal servi?

Il y eut un silence; on attendait votre réponse, elle pouvait être décisive. Vous répond i les que vous n'aviez pas de faits à citer, mais que votre conviction était faite. C'est la parole, rapportée par Barbé -Marbois, de l'un des orateurs du 18 fructidor : a Des preuves, il n'en faut pas contre la faction des royalistes; j'ai ma conviction. » Des preuves! il n'en faut pas contre les élèves des religieux; j'ai ma conviction. (Vifs ap^jlaudissements à droite.)

M. Paul de Cassagnac. Mais il en est, de ces élèves- là I

M. LE COMTE Albert de Mun. Je vous demande pardon, monsieur le président du conseil : il faut des preuves. Quand on dénonce, devant le pays, toute une catégorie de jeunes gens; quand on propose de les expulser de toutes les fonctions publiques ; quand on accuse leurs maîtres de les corrompre, il faut prouver. Car depuis cinquante ans que ces maîtres enseignent, voilà bien des corrompus! Il y en a partout, dans toutes les carrières, dans les assemblées, jusque sur le banc des ministres... {On rit.) Que ceux-là se lèvent, et qu'ils disent ce qu'ils savent!

Jeudi dernier, l'un d'eux s'est levé, il a paru à la tribune. Je pensais qu'il allait dire ce qu'il sait de l'enseignement que les religieux donnent à la jeunesse. M. Trouillot a mieux aimé rééditer le discours de M. Paul Bert en 1879. (Bruit à Vextrême gauche.)

M. Gustave Rouanet. Le Manuel de théologie était de 1899. (Exclmnations à droite.)

M. LE comte Albert de Mun. Je parle du discours de M. Paul Bert. Monsieur Rouanet, vous confondez.

Vous avez préféré, monsieur le rapporteur, rééditer

le discours de Paul Bert, et vous avez fait comme lui, vous avez parlé du Père Vincent.

M. Georges Trouillot, rapporteur. Il n'en avait pas parlé.

M. LE COMTE Albert de Mux. Mais vous, vous en avez parlé, et vous vous êtes trompé. Ce n'est pas un religieux, c'est M. Vincent, un prêtre de Saint-Sulpice! Vous avez parlé aussi du Père Belluaud, grand approbateur de la morale des jésuites, et vous avez voulu dire, sans doute, le Père Billuart, un dominicain célèbre justement parce qu'il fut un adversaire déclaré de la doctrine des jésuites. {Rires à droite.)

Puis, vous êtes revenu au vieux divertissement des cas de conscience.

M. le rapporteur. L'ouvrage cité est de 1899.

M. le comte Albert de Mun. C'est entendu! Mais je pense que vous auriez mieux fait de lire à la tribune la neuvième lettre Provinciale. {Rires et applaudissements au ceritre et à droite.)

M. LE RAPPORTEUR. Vous avez le mépris des Provinciales.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne dis rien, mon cher collègue, qui puisse vous blesser. Je crois seulement que c'eût été plus simple et peut-être plus avantageux.

A Vextrême gauche. Lisez-la!

M. Alexandre Zévaès. Il y en a beaucoup qui ne la connaissent pas.

M. le comte Albert de Mlts\ Ils ont bien tort.

Du reste, je ne répondrai pas davantage là-dessus; je ne répondrai pas, pour parler comme M. Trouillot, oh causas partie ulares... (Rires.)

M. LE RAPPORTEUR. Ce n'cst pas moi qui parle ainsi, c'est le latin de vos amis.

M. LE COMTE Albert de Mun. ... dont la première est que si vous êtes théologien, moi, je ne le suis pas (rires et applaudissements à droite et au centre); mais il y en a dans cette Assemblée, et j'espère qu'ils voudront bien saisir une occasion prochaine pour vous répondre et, si par hasard il en était besoin, compléter votre instruction.

Je ne répondrai pas pour une autre raison : c'est que la Chambre n'a pas à trancher des cas de conscience, mais une question politique, et c'est, dans une telle discussion , un singulier procédé que de venir, avec des citations latines plus ou moins arrangées, attaquer, dénoncer ici toute la morale de l'Église catholique et nous réduire à ce débat qui n'est même pas, qui ne peut pas être un débat théologique, au lieu de la grande bataille d'idées que nous offrait M. Viviani. (Applaudissements à droite.)

En vérité, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce qu'il fallait faire, ce que j'attendais de vous, quand vous êtes monté à la tribune, monsieur Trouillot, c'était expliquer comment les religieux, dans leurs collèges, corrompent l'esprit de leurs élèves et en font de mauvais serviteurs du pays. Voilà ce que vous devez savoir, vous qui en êtes, et ce qu'il fallait dire. Vous ne l'avez pas fait! Mais il y en a d'autres, dans cette Assemblée, qui en sont comme vous. Eux aussi, ils se lèveront et ils vous demanderont compte de l'accusation que vous portez contre eux! Ils vous conduiront devant les tableaux d'honneur où sont inscrits, dans nos écoles, les noms de tous ceux qui tombèrent pour le drapeau

(applaudissements à droite et an centre. — Bruit à Vextrênie gauche), en quelque main qu'il fût porté, depuis le Mexique jusqu'au Tonkin, sur les champs de bataille de l'Est et sur ceux de la Loire, à Madagascar comme au Soudan.

Ils vous montreront la liste des ingénieurs, des savants, des explorateurs comme Brazza et Soleillet, des soldats comme Marchand et Baratier, qui , étrangers à toute pensée politique, ont épuisé leurs forces, exposé leur vie, dépensé toute leur intelligence en servant la patrie par tous les moyens que peut enfanter l'énergie humaine. Où et quand la France a-t-elle trouvé des serviteurs plus loyaux, plus fidèles, plus efficaces? (Vifs applaudissements à droite.)

Si vous n'avez rien à répondre à cela, — et vous n'y répondrez rien, — que voulez -vous dire?

Qu'est-ce que l'ombre du dogme et le rayonnement de la science dont parle M. Viviani? N'est-ce donc qu'une métaphore? Mais il faudra la justifier autrement que par des mots.

Il faudra dire qui, quels maîtres, quelles leçons, quelles doctrines ont formé, pendant dix siècles, les écrivains, les penseurs, les littérateurs et les savants ! Il faudra dire quelles ombres le dogme a jetées sur l'esprit de Pascal, sur l'esprit de Descartes, de quelles ombres il a obscurci le génie de Corneille et celui de Bossnet (applaudissem^ents à droite et au centre), de quelles ombres il a obscurci le génie de Pasteur! On s'y essayait déjà, il y a quarante ans; et M. Thiers, dans son mémorable, dans son illustre discours sur la question romaine, répondait : « Le catholicisme n'empêche de penser que ceux qui n'étaient pas faits

De Mun. — Discours. VII. — 8

pour penser. )) (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Et il faudra aussi vous mettre d'accord avec vousmêmes; car si nos fils grandissent si loin du rayonnement de la science, comment se fait-il que les rapporteurs du budget dénoncent avec tant d'amertume la concurrence des élèves de l'enseignement libre et qu'ayant gouverné ce pays pendant vingt ans, réglé le programme des examens, nommé les examinateurs, vous vous plaignez si fort de l'envahissement des grandes écoles de l'État où l'on n'entre qu'au concours, et que vous en soyez réduits à prendre contre eux des expédients pareils à ceux du stage scolaire?

Ah! c'est que derrière toutes ces métaphores il y a autre chose qui apparaît, aussitôt que sont tombées ces accusations puériles et blessantes qui ne devraient jamais trouver leur place dans une Assemblée française, entre les fils d'une même nation. (Applaudissem.ents à droite et au centre.)

Ce que vous voulez dire, c'est que l'enseignement et l'éducation catholiques façonnent l'esprit des jeunes gens à des doctrines, moins que cela, à des tendances qui sont contraires aux vôtres, et qu'étant les maîtres du pouvoir, vous ne voulez pas supporter cette contradiction qui vous offense. Ce que vous demandez, ce n'est pas la loyauté de la conduite, mais la servitude de l'esprit, l'unité des doctrines imposée par la loi, l'unité morale formulée par décret. C'est la thèse jacobine, celle que M. Viviani a apportée à la tribune. (Très bien! très bien! à droite.)

Eh bien! cette thèse, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas par des insinuations, par des accusations

qu'il faut la soutenir; ce n'est pas non plus par de vagues et sonores déclarations sur l'esprit moderne, la société civile et la République; c'est par le clair et complet exposé de la doctrine d'État que vous comptez imposer à la jeunesse, c'est en nous disant quelle est la base, quels sont les principes communs sur lesquels vous prétendez fonder l'unité morale de la nation; c'est enfin, selon l'expression de M. Etienne Lamy, en 1879, en nous montrant le Sinaï d'où vous descendez. (Applaudissements à droite et au centre.)

Essayez donc ! Ce sera un spectacle instructif. Alors nous verrons sans doute se succéder ici tous les systèmes philosophiques, depuis les restes du spiritualisme officiel jusqu'aux hypothèses les plus variées de l'évolution et du transformisme. Alors nous entendrons, je l'espère, M. Viviani, avec sa haute éloquence, refaire ici le grand, le redoutable discours de M. Jaurès, dans la discussion du budget de 1895, quand, s'adressant à la majorité républicaine, il lui reprochait de reculer devant son œuvre, de ne pas oser pousser jusqu'au bout la laïcisation des intelligences, de réfugier ses timidités et ses hésitations derrière le fragile abri d'une impossible neutralité ; et quand, après avoir, d'un superbe dédain, repoussé à la fois le spiritualisme rétrograde, le positivisme destitué d'idéal et le matérialisme brutal, après avoir adressé un éclatant défi à Dieu lui-même, il montrait enfin à cette majorité, dans la philosophie socialiste, le couronnement naturel et nécessaire de ses doctrines, de ses lois et de son enseignement. (Applaudissements à droite et au centre.)

M. Viviani fera ce discours, et nous aurons, je l'espère, le plaisir de voir alors à la tribune le grand

maître de l'Université. Il dira s'il est d'accord avec lui, si la doctrine de M. Jaurès qui n'est point, il le sait bien, un isolé dans les rangs universitaires, dont les leçons, dont la parole ont trouvé dans une partie de la jeunesse des auditeurs enthousiastes, il dira si cette doctrine est celle qui inspirera désormais l'enseignement officiel. Et d'autres, je pense, lui succéderont : ceux qui, fidèles à la tradition de Jules Ferry, cherchent encore à asseoir les bases de la morale indépendante et, comme ces hauts personnages réunis un jour en une conférence fameuse, se demandent par quel vocable, quelle formule, quel pseudonyme, — l'Idéal, l'Au delà ou le Père, — on pourrait, dans l'éducation, pour rendre une âme à l'école, remplacer le nom de Dieu désormais interdit; ceux aussi qui, comme M. Léon Bourgeois, rêvent de façonner le jeune Français de l'avenir par la conception scientifique et naturaliste de la solidarité, sans lui donner aucune notion précise de l'âme et de la divinité. {Applaudissements à droite et au centre.)

Puis, après la philosophie, il faudra passer à l'histoire, puisque, s'il faut en croire un des hommes qui ont avec le plus d'ardeur préconisé la réforme jacobine de l'enseignement, M. Aulard, c'est là surtout que s'étend, sur nos yeux et sur notre esprit, l'ombre du dogme.

Vous nous direz, s'il vous plaît, quelle est en histoire le dernier mot de la science officielle, si les principes de 1789 sont les fondements éternels de l'humanité, ou de faux dogmes, comme l'affirmait Le Play, qui était de l'École polytechnique, si les articles de la Déclaration des Droits de l'homme sont la charte éter-

nelle de la nation, ou comme le disait Taine, qui fut de l'Université, autant de poignards dirigés contre la société humaine.

Vous nous direz à quel supplice il convient d'applaudir, si c'est à celui de Vergniaud, de Danton, de Robespierre ou à celui de Louis XVI, ou peut-être à tous à la fois. Vous nous direz enfin s'il faut n'accepter de la Révolution que ses idées générales et les enthousiasmes de sa première année, comme un notoire républicain qui s'appelait Jules Simon, ou la prendre en bloc comme un autre qui s'appelle Clemenceau.

Je me souviens qu'un jour, ici même, comme je cherchais les origines historiques du collectivisme, et que je les montrais dans la doctrine de Babœuf et dans la conjuration des Égaux, M. Jules Guesde m'interrompit en me disant : a Nous acceptons ce patronage. »

M. Alexandre Zévaès. Parfaitement!

M. LE COMTE Albert de Mun. M. le grand maître de l'Université nous dira s'il l'accepte aussi.

M. Alexandre Zévaès. Nous ne le chargeons pas de défendre le collectivisme.

M. LE COMTE Albert de Mun. Vous n'avez pas oublié, vous non plus, monsieur le ministre de l'instruction publique, cette autre séance de la commission d'enseignement, où vous nous proposiez de créer une chaire d'économie politique, et où j'eus l'indiscrétion de vous demander quelle doctrine économique y serait enseignée? Votre réponse, si j'ai bonne mémoire, manqua quelque peu de précision.

Il faudra qu'elle en ait ici davantage ; car enfin l'on peut soutenir que des divergences dans les appré-

dations historiques n'ont pas nécossairement, sur la condition du pays, une action immédiate; on peut même le prétendre, — quoique bien à tort à mes yeux, — quand il s'agit des questions philosophiques où l'âme individuelle est la première intéressée.

Mais, en notre temps plus qu'en aucun autre, la question économique, la question sociale sont au fond de toute la politique; et il n'est pas indifférent, je pense, de savoir quelles doctrines, quels principes vont, en cette matière, inspirer demain les instituteurs publics, former les citoyens, préparer les législateurs, les fonctionnaires et les hommes d'État; comment par exemple, et entre autres choses, ils devront comprendre le droit de propriété, et si la suppression de la propriété privée et la socialisation des moyens de production feront ou non partie de la doctrine d'État.

Et si de ce débat, comme il n'est que trop certain, il apparaît que ni en philosophie, ni en histoire, ni en économie sociale, l'accord ne peut se faire entre vous, voulez- vous me dire au nom de quel dogme civil vous viendrez nous parler de la doctrine d'État? (Ajoplaiidissements à droite et an centre.)

L'Université de France est partagée entre une foule de systèmes, d'opinions et de croyances.

M. Jean Izoulet professe avec éclat au Collège de France la philosophie sociale, et c'est, j'imagine, la même que celle de sa fameuse thèse sur la Cité moderne, où la France est conviée à faire sa révolution religieuse pour naturaliser Dieu. M. Charles Andler est maître de conférences à l'École normale supérieure, et j'entends dire qu'il y jouit d'une très grande influence. Je pense bien qu'il l'exerce dans le sens de

ses idées et suivant les principes du socialisme scientifique dont il a donné l'exposé dans sa Préface au livre du docteur Anton Menger sur le produit intégral du travail. Je vois en face de moi l'honorable M. Paul Beauregard, qui enseignait à la Faculté de droit les doctrines les plus orthodoxes de l'économie politique.

Il y a dans l'Université des croyants et des athées, des matérialistes et des spiritualistes, des chrétiens et des juifs, des catholiques et des protestants. Les uns se croient tenus d'affirmer leurs convictions, les autres de les taire, et, sans doute, les uns et les autres agissent suivant leur conscience! Jamais, — c'est M. Darlu, inspecteur général de l'enseignement secondaire, qui le constate dans une étude récente et très intéressante, — jamais leurs préférences doctrinales n'ont été plus libres. Cette variété, me ditesvous, c'est l'honneur de l'Université, le gage de sa sincérité, la marque de son indépendance. Je le veux bien, encore que je me réserve le droit de penser qu'en matière d'éducation, de formation des idées, ce n'est pas la variété qu'il faut demander à l'enseignement, mais la précision. Mais, quoi qu'il en soit, comment , offrant en votre propre enseignement une telle confusion, comment pouvez-vous parler de deux jeunesses rivales?

Deux jeunesses! Mais Denys Cochin vous l'a dit un jour avec bien de la raison, ce n'est pas deux, mais vingt, mais trente jeunesses (applaudissements à droite et an centre), qui s'échappent de toutes ces sources si diverses, qui y apportent les doctrines de leurs familles, les leçons de leurs maîtres, leurs

propres tendances, et qui, différentes d'origine, de traditions, de formation intellectuelle, se coudoient et se mêlent cependant dans la vie commune! (Apjdaudissements à droite et au centre.)

Et qu'est-ce que cette diversité, sinon l'effet, le fruit naturel de notre société démocratique, de cet état où non seulement l'unité des croyances n'existe plus, mais où tout a été brisé, rompu, passé au crible des révolutions et du libre examen, où chaque jour la presse, le livre, la parole, mettent tout en discussion, la foi religieuse et la foi politique , les idées philosophiques et les cadres sociaux, les convictions anciennes et les idées modernes, les hommes et les institutions? Quoi! dans ce choc, dans ce chaos d'idées et de doctrines, une seule sera proscrite, une seule n'aura ni droit dans la cité ni voix dans l'école, et ce sera l'idée, la doctrine catholique! (Applaudissements à droite et au centre.)

M. Gustave Rouanet. Si vous étiez les maîtres, rien de tout cela, sans doute, n'existerait!

M. LE COMTE Albert de Mun. Quoi! c'est précisément dans les milieux intellectuels que cette division éclate le plus ouvertement, parmi ces maîtres de l'Université que presse la curiosité des idées, qu'entraîne leur variété, qu'encourage leur liberté, et c'est à eux que vous voulez donner au nom d'une doctrine d'État la charge exclusive de former la jeunesse! Il faudra les plaindre, en vérité, comme l'écrivait M. Tarde des instituteurs chargés de faire un cours de morale, il faudra les plaindre. Mais il faut plaindre aussi ceux qui leur veulent imposer le fardeau d'une tâche si lourde et si vaine. Il faut les plaindre et

admirer l'étendue de leur illusion! Car au-dessus des luttes qui nous divisent, de la rivalité qui oppose l'enseignement de l'Église et celui de l'Etat, il y a une autre lutte, bien autrement profonde, dont celle-ci n'est que l'extérieure manifestation, et que M. Vivian! a bien aperçue.

C'est la lutte éternelle entre les ambitions de la raison et la nécessité de la foi, entre la tentation du libre examen sans limite et sans frein et le besoin d'une autorité devant qui s'incline, comme parle Bossuet, « la superbe de notre raison. )) (Applaudissements à droite.)

Cette lutte est aussi vieille que le monde, elle durera autant que lui. Vous pourrez l'étouffer un moment, elle renaîtra aussitôt, car elle a son foyer dans l'âme humaine. Nul ne peut se flatter de l'éteindre. M. Viviani le sait bien, il nous l'a dit : ce ne sont pas deux politiques qui sont en présence, ce sont deux conceptions de l'homme et de la société. Pense -t- il qu'un tel conflit se dénoue par des lois et s'apaise avec des mesures de police?

Mais non! L'entreprise que vous méditez est audessus des forces de tous les partis, et du mien comme des autres, si jamais, parvenu au pouvoir et tenté par la logique de ses doctrines, il s'y essayait, oublieux des leçons de V expérience. (Applaudissements à droite et au centre.)

Mais laissez -moi vous le dire, elle n'est permise à aucun parti moins qu'au vôtre , à vous dont l'histoire se confond avec celle de la libre discussion (Très bien! très bien! au centre), à vous dont la filiation politique se rattache tout entière à la jeunesse libérale de la

Restauration, du gouvernement de Juillet et du deuxième Empire, à cette jeunesse qui entourait de ses ovations enthousiastes Michelet et Quinet chassés de leurs chaires, et qui battait des mains sur les pas de Jules Simon descendant de la sienne pour ne pas obéir au vainqueur (vifs applaudissements à droite et au centre); à cette jeunesse dont les souvenirs sont assis sur ces bancs, où quelques-uns de ceux qui furent mêlés à ces temps héroïques de votre parti demeurent comme des témoins étonnés du rôle que vous leur proposez. {Très bien! très bien! à droite et au centre.)

Mais les partis ne connaissent pas la pudeur, et peu vous importe peut-être que votre propre histoire vous mette le rouge au front! Pensez-vous au moins que votre entreprise, pour vos idées, soit de quelque efficacité? Regardez donc l'histoire.

Vous voulez nous proscrire parce que vous croyez que nous cachons dans notre enseignement des menaces de réaction? Mais ce ne sont ni les partis ni les prétendants qui renversent les gouvernements, ce sont les idées qui font explosion dans le choc des événements {applaudissements au centre et à droite); et les idées, ce sont presque toujours les générations que les gouvernements ont formées, qui s'en emparent et les tournent contre eux.

M. Fernand de Ramel. C'est la vérité historique.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne sais pas si l'avenir vous garde des événements implacables, mais je sais bien quelles sont les idées qui vous dévorent déjà. Vous avez dans votre famille un héritier plus dangereux que les prétendants.

M. de Salvandy disait à la Chambre de 1834 : « Faut-il

que notre jeune monarchie porte la République suspendue à sa ceinture, comme ce jeune homme que la loi de Lycurgue obligeait à y porter un renard qui lui dévorait le cœur? »

Vous portez aussi à votre ceinture un renard qui vous ronge le cœur, c'est le parti de la révolution sociale. Voilà le prétendant qui vous menace et le successeur que vous vous êtes préparé.

M. Barthou disait à Oloron : « On ne fait pas sa part au socialisme! » Il le disait dans le même temps qu'il s'apprêtait à faire la sienne à l'anticléricalisme! (Rires à droite.) Ah! votre illusion est étrange. Vous croyez que vous pourrez d'une main contenir ceux-ci (l'orateur désigne Vextrême gauche), et de l'autre combattre ceux-là Qa droite)"} C'est une bien grande erreur. Nous serons peut-être vaincus, mais c'est vous qui serez écrasés.

Et peut-être alors serez -vous heureux de trouver dans ce pays des hommes attardés dans les ténèbres du dogme qui croiront encore, pour les avoir appris de leurs maîtres, à quelques-uns des principes sur lesquels s'appuie l'ordre social et qui vous aideront à défendre, contre l'héritier, les restes de l'héritage. (Applaudissements au centre et à droite.)

Ce jour-là vous vous féliciterez sans doute de ce qui vous alarme tant aujourd'hui, de ce qu'en face de cette jeunesse socialiste qui grandit dans les lycées, il se lève une jeunesse chrétienne chaque jour plus nombreuse. Car c'est bien là, vous ne l'ignorez pas, le fait capital de notre époque, et qui suffit à montrer l'inanité de vos entreprises : depuis vingt- cinq ans vous êtes maîtres incontestés du pouvoir, vous gou-

vernez l'instruction publique, vous distribuez les fonctions, les emplois, les faveurs, vous disposez des subventions budgétaires! Et, après ce quart de siècle d'un pouvoir sans interruption, sans sérieuse opposition, vous découvrez tout à coup, — c'est la raison de vos projets, — que la bourgeoisie vous échappe, que vos fonctionnaires eux-mêmes, suprême espoir et suprême pensée, réclament pour leurs enfants la liberté de l'éducation chrétienne !

Vous entendez avec surprise, plusieurs avec colère, monter autour de vous, du sein des milieux intellectuels, le bruit grandissant des aspirations religieuses et des professions de foi imprévues. Et pendant que vous vous appliquez à arracher de l'âme populaire les restes du christianisme, pendant que vous rétrogradez par les chemins du naturalisme vers le paganisme ancien, vous vous apercevez que l'arbre impérissable jette dans les âmes de nouvelles et profondes racines! (Applaudissements à droite.) Vous voyez cela, et vous ne comprenez pas! Bien plus, voici que chassée des lois, des institutions, des cadres officiels de la nation , l'Église catholique retrouve dans le peuple même , par l'éducation morale et intellectuelle, par la protection de ses intérêts, une place inattendue, et que cette doctrine de la justice dont vous prétendez faire une religion opposée à la sienne, c'est elle qui la tire de ses préceptes et de ses enseignements.

Vous voyez cela, et vous ne comprenez pas! Vous croyez qu'avec des lois et des décrets, vous viendrez à bout d'arrêter cet incessant courant de renaissance religieuse! Mais non! tout ce que vous

tenterez tournera contre vous-mêmes! Et vraiment, moi qui rêve pour mon pays le retour complet à la foi chrétienne, et qui, dans ma carrière, ne me suis attaché fortement qu'à cette seule idée, je suis tenté de saluer comme une aurore vos promesses de persécution. Vous croyez semer des impies, la France récoltera des chrétiens. (Ajjplaudissemeyits à droite.)

Mais auparavant, il est vrai, vous aurez assouvi vos rancunes î Car votre politique à courte vue ne va pas au delà, et c'est bien vainement que je cherche à vos desseins de si grands mobiles. Oh! je sais vos réponses. A^ous répéterez ici toutes les vieilles formules de l'anticléricalisme classique! Vous direz, — M. Trouillot Ta déjà dit, — que vous respectez la religion, probablement même que vous la protégez contre de dangereux amis qui la compromettent et s'en font un instrument; vous répéterez que vous vous bornez à défendre TÉtat contre les entreprises des cléricaux! J'ai entendu tout cela il y a vingt ans, et quoi qu'en pense M. Trouillot, c'est bien de vous qu'on peut dire qu'enfermés dans votre étroite conception du gouvernenent, vous n'avez rien appris et rien oublié.

M. Viviani, avec son éloquence franche et loyale, a d'un mot, d'un geste, renversé tout cet échafaudage. Il a repoussé du pied les vaines distinctions entre le cléricalisme et le catholicisme ; il a rappelé la magnifique réponse de M. Buffet à M. Jules Ferry; il a dédaigné d'abriter derrière des formules ses idées et ses doctrines; il a reconnu que le clergé et les congrégations étaient unis comme la chair et le sang, et, rendant enfin à l'antique formule sa sincérité, il a

montré l'Église catholique et il a dit: Voilà l'ennemi! (Vifs applaudissements à droite.)

Ce discours restera : il dominera tout ce débat, et j'aime, quant à moi, j'honore cette franchise; je voudrais qu'elle fût, pendant toute cette discussion, la règle des partis !

Mais comment pourrais -je y compter? M. Viviani lui-même y compte -t- il?

M. Viviani. Je ferai tout ce que je pourrai de mon côté. (Applaudissements et rires à V extrême gauche.)

M. LE COMTE Albert de Mun. J'en suis certain; mais êtes -vous bien sûr d'être suivi?

Voici que l'anticléricalisme est redevenu le grand moyen de gouvernement. Les socialistes le dédaignaient il y a quelques années et le raillaient amèrement! C'était un tour de bourgeois qui servait à escamoter les réformes populaires, toujours promises, jamais réalisées. L'estomac se lassait à la fin de ces repas de curés et réclamait quelque festin plus solide. Aujourd'hui, — M. Viviani l'ignore-t-il? — ces dégoûts sont surmontés! M. le président du conseil a opéré cette cure merveilleuse. Les socialistes sont rentrés au bercail opportuniste dont, pour les mieux garder, un des leurs est devenu berger. (Applaudissements et rires au centre et à droite.)

Il est vrai que, pour sauvegarder les apparences, on couvre la manœuvre du pavillon des réformes, en écrivant sur la marchandise anticléricale : Retraites ouvrières ! Et, moyennant cette précaution d'étiquette, la marchandise passe sans encombre; et la loi d'association, devenue bonne à tout, sert tour à tour à faire voter le budget des cultes et à ajourner l'impôt sur le

revenu, surtout à tenir groupée cette précieuse phalange que troublent inconsidérément les gêneurs du dehors, avec leur doctrine révolutionnaire et leur intransigeance dogmatique. {Applaïuiissoncnts à droite.)

Pour nous, puisqu'on nous oITre de nouveau le combat, nous y retournons avec une très ferme résolution, mais aussi avec une très grande tristesse. Et cette tristesse n'a pas seulement pour objet des hommes et des choses qui nous sont chers et que vous menacez; elle a d'autres causes, et plus profondes encore : c'est une tristesse patriotique.

Au-dessus des disputes, des passions, si vous voulez, des excès de tous les partis, il y a un fait qui domine l'histoire de ces dernières années. C'est l'in-imense, l'universelle aspiration de ce pays vers l'apaisement et la réconciliation. [Api^laudissements à droite et au centre.) C'est le désir impérieux de voir enfin les cœurs se rapprocher et les volontés s'unir dans le service de la patrie, dans le commun dévouement à sa grandeur.

Au milieu de cette variété que j'ai dite, des idées, des opinions, des croyances, qui divisent nos générations, il semble qu'à la place de l'unité des intelligences et des âmes, désormais brisée, qu'aucune force humaine ne peut rétablir, grandisse et se fortifie toujours davantage le sentiment, le besoin, la nécessité de la concorde patriotique. Dans l'écroulement de toutes les institutions du passé, dans le déchirement de tous les liens qu'elles avaient formés, l'idée de la patrie devient chaque jour plus puissante, et, par un secret instinct, la foule embrasse plus étroitement son

image sacrée, comme la cité romaine le palladium antique, pour lui demander de rétablir entre les citoyens l'harmonie rompue : et c'est là, dans ce concours de tous au bien public, que peut se rencontrer seulement cette unité morale que vous cherchez vainement dans les lois et dans les décrets. {Vifs applaudissements à droite et au centre.)

Le pays le sait, le sent et le comprend : seules les assemblées politiques et les coteries électorales l'ignorent encore. Hors d'ici, ces deux, ces vingt jeunesses élevées avec des tendances contraires se fusionnent, sans s'interroger sur leurs origines, au service du peuple, des lettres, des sciences et des arts. C'est la vraie, la juste, la saine démocratie, celle qui n'éveille pas l'envie, mais l'émulation. Tout ce qui pense, tout ce qui réfléchit, tout ce qui travaille dans la nation demande aux Français de s'unir loyalement sur ce terrain commun où ils peuvent se rencontrer dans le respect mutuel des droits de la conscience. (Ajyplaudisse77ie7iis au centre et à droite.)

Vous n'avez pas voulu que cet apaisement pût se faire; vous avez durement, brutalement repoussé les mains qui s'avançaient {interruptions à gauche)^ off'rant ainsi pour la première fois le spectacle d'un gouvernement qui rejette avec horreur l'adhésion de ses anciens adversaires. Vous avez fait plus, vous avez excommunié, rejeté de vos rangs vos propres amis, parce qu'ils n'étaient point de la secte dominante. {Nouveaux apjjlaiidissements à droite et au centre.)

Puis, pour mieux assurer les divisions dont vous vivez, vous avez froidement, délibérément, rallumé

dans ce pays la guerre religieuse, cette guerre que vos prédécesseurs ont tentée, à laquelle ils voulurent renoncer quand ils en connurent les fruits, et qui inspirait, il y a douze ans, à M. Challemel-Lacour ce discours célèbre, si éloquent, si courageux, dont M. Renault-Molière vous a rappelé l'autre jour un magnifique passage. Vous dédaignez ces avertissements. Poussés par le parti socialiste, vous voulez de nouveau reformer contre vous la grande, l'immense armée des mécontents. Soit, ce sera votre responsabilité, monsieur le président du conseil, devant le pays et devant l'histoire.

Je crois qu'elle pèsera lourdement sur vos épaules et sur votre nom. La nôtre est dégagée. Il ne nous reste qu'à vous combattre avec toute notre énergie, sans rien abandonner des droits qui nous appartiennent et sans perdre l'espérance de trouver encore, dans le pays et dans le Parlement, des hommes assez indépendants, assez confiants dans la liberté, pour les défendre avec nous. (Applaudissements répétés sur un grand nombre de bancs. — L'orateur, en regagnant son banc, reçoit les félicitations de ses amis.)

M. Waldeck-Rousseau répondit à M. de Muii. Quelques jours avant l'ouverture de la discussion, M. de Mun avait reçu, du patriarche copte d'Alexandrie la lettre suivante :

Le Caire, 4 jamier 1901.

Monsieur le comte,

C'est par les journaux seulement que votre nom est arrivé jusqu'à nous.

Mais puisque, dans les circonstances présentes, il est prononcé avec insistance et que la même renommée nous apprend que vous êtes dévoué aux intérêts religieux et menj})re de la Chambre des représentants, c'est à vous, monsieur le comte, que nous nous adressons pour vous confier la douloureuse surprise que nous éprouvons au bruit des projets de loi qu'on préi)are en France contre les Ordres religieux.

Nous ne sommes point Français, c'est môme sous l'égide d'une autre puissance chrétienne que nous sommes placés. Mais nous avons eu pour maîtres, à tous les degrés de notre formation sacerdotale, des religieux français, et c'est un devoir pour nous, au moment où les immenses bienfaits qu'ils répandent par toute la terre sont méconnus, de venir, en ce qui nous concerne, nous et notre peuple, les proclamer.

Grâce aux Sœurs françaises de Saint -Vincent de Paul, de Notre-Dame de la Délivrande , du Bon-Pasteur, nos orphelins et nos malades sont élevés et secourus.

Nous rencontrons presque dans chaque maison des pauvres, des orphelins et des orphelines qui parlent le français et dont les conversations au foyer domestique ne portent guère le plus souvent que sur leur propre pays et sur le pays de leurs pères et de leurs mères en Dieu, comme ils disent.

Grâce aux Petites Sœurs des pauvres, également Françaises, une autre catégorie de malheureux, bien délaissée Jusqu'ici, celle des vieillards infirmes, est à l'abri du besoin.

Des écoles très nombreuses, dirigées par des religieux et des religieuses de la même nationalité, missionnaires africains, frères des Écoles chrétiennes, frères Maristes, jésuites, sœurs de la Délivrande, de la Mère de Dieu, du Bon-Pasteur, de Saint -Vincent de Paul, reçoivent nos enfants, riches et pauvres, et avec l'enseignement chrétien, leur donnent la connaissance de cette langue française, si populaire et si répandue en Egypte.

Que vous dire de nous et de notre clergé copte?

N'est-ce pas à des religieux français que nous devons, après

la g-ràce de Dieu, tout ce que nous sommes et le peu de bien qu'il plait à Dieu d'opérer par nolro ministère?

Pourrons-nous donc, à un pareil moment et en face d'une pareille situation, n'être pas surpris et profondément affligés d'apprendre qu'il se trouve, dans cette France que nous ne connaissons que par les bienfaits de ses religieux, des hommes que l'esprit de parti aveugle au point de leur fiiire regarder comme des ennemis de leur pays ces saints et vénérés religieux aux pieds desquels, nous catholiques égyptiens, nous n'aurons jamais à déposer assez d'hommages et assez de reconnaissance.

Dieu tient le cœur des hommes et les événements dans sa main.

Prions-le d'éclairer les esprits, de toucher les cœurs d'hommes injustement prévenus.

Prions-le d'avoir pitié de nous et de ne pas nous priver, en punition peut-être de nos péchés, de notre négligence à profiter de tant de bons conseils, de tant d'exemples admirables; prions-le, dis-je, de ne pas nous priver, dans un pays où l'élément religieux est encore si faible, du concours dévoué de tant et de si saints religieux.

Nous savons, monsieur le comte, que c'est là votre désir le plus ardent et celui de tous les bons catholiques de France, et c'est pour cela que nous avons tenu à vous faire parvenir ce témoignage de reconnaissante sympathie envers les religieux français.

Que Dieu vous bénisse et bénisse avec vous tous ceux qui prendront en main une si sainte cause !

Kyrillos II

Patriarche catholique d'Alexandrie et de toute la prédication de Saint- Marc.

PRONONCÉ A LA. CHAMBRE DES DÉPUTÉS LE îil MARS 1901 DANS LA DISCUSSION

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