‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 3)Chapitre 20 sur 25 · LE 15 JUILLET · texte numérisé non relu

LE 15 JUILLET

A l'occasion du banquet annuel de la société « la Bretagne » , dont M. de Mun est le vice -président, le journal le Matin publia, sous la signature de M. F.-L. Mouthon, un article qui transformait cette société , toute de bienfaisance , en une association politique de « Blancs » et de Chouans, et l'opposait à la société bien connue des « Bleus » de Bretagne. M. de Mun ne voulut pas laisser ces imputations sans réponse et adressa au directeur du Matin la lettre qui suit :

Roscoff (Finistère), 15 juillet 1901.

Monsieur le directeur,

Je viens de lire dans le Matin du 13 juillet un article de M. F.-L. Mouthon, intitulé « la Bretagne », au sujet duquel je vous demande la permission de

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présenter à vos lecteurs quelques observations. Viceprésident de la société a. la Bretagne » depuis la mort de M. de Kerdrel, le vénéré sénateur du Morbihan, qui fut l'un de ses fondateurs, je crois avoir quelque qualité pour rectifier, en ce qui regarde cette société, les erreurs commises par votre collaborateur.

Jamais ses membres ne se sont appelés les (( Blancs » de Bretagne, et il n'y a dans leur œuvre, toute de bienfaisance, aucure arrière -pensée politique. Il est bien vrai que quelques-uns d'entre eux ont l'honneur de se rattacher par leur naissance à ceux dont les noms furent mêlés, non sans gloire, à l'histoire de la Bretagne et à celle de la France; et l'un même, il en faut convenir, a cru que, sans paraître trop « gothique », il avait, s'appelant Chateaubriand, quelque droit de s'occuper des Bretons.

Encore M. Mouthon n'a- 1- il pas tout dit! N'avonsnous pas aussi un Guébriant qui, pour être descendant d'un maréchal de France , n'est est pas moins la providence de tout le pays de Saint-Pol de Léon d'où je vous écris? Et encore un Kertanguy que ses œuvres et sa générosité, plus encore que ses origines, font aimer de tous les « Bretons de Paris » comme de ceux du Finistère?

Voilà les (( piliers » de notre chapelle ! Et moi qui ne suis qu'un Breton d'adoption, je m'honore grandement d'être admis à y prendre entre eux une modeste place.

Il est bien vrai aussi qu'elle est quelquefois « parfumée d'encens », par exemple quand le cardinal Richard daigne paraître au milieu de nous, salué en notre nom par le digne curé de Saint -Germain des

Prés, M. de la Guibourgère, qu'on appelle à Paris « le curé des Bretons », et qui, dans son discours très admiré, au mariage de M. Paul Deschanel, ne parut point, tout (( gothique » qu'il puisse être, si mal habile dans l'art délicat de concilier l'autorité de l'Église avec le respect des pouvoirs publics.

Mais si nous avons la faiblesse de croire que les pauvres Bretons dont nous essayons de soulager l'infortune n'ont rien à perdre aux bénédictions d'un cardinal et aux prières d'un curé, nous banquetons aussi, tout comme les « Bleus », le jour de notre fête patronale, qui est celle de saint Yves, et cela va peutêtre nous réhabiliter quelque peu! Sans doute, nous n'essayons pas de rivaliser avec les festins dont le Matin révèle à ses lecteurs le menu symbolique, ni d'opposer une « salade de francs -maçons » à la « salade de calotins ».

Nos appétits sont plus modestes, et nous nous bornons à choquer nos verres en l'honneur de la vieille Armorique, celle de Duguesclin, de la Tour d'Auvergne et de Le Flô, qui est aussi celle de sainte Anne et du Folgoat, de saint Gorentin et de saint Pol-Aurélien, persuadés, dans notre (( abrutissement clérical », qu'en restant fidèles à Dieu, à la Vierge et à ses saints, elle demeurera, comme jadis, féconde en héros, persuadés aussi que nous ne pouvons mieux la servir qu'en empêchant la République, — celle dont les armoiries des « Bleus », nous dit-on, montrent l'image, — de l'arracher violemment à ses pieuses coutumes, et en conservant précieusement le culte des vieilles traditions dont la croix et l'hermine sont l'emblème séculaire.

Voilà pour nos blasons et pour notre encens.

Quant à nos œuvres , j'ignore qui a renseigné M.Mouthon. Ce n'est certainement pas M. l'abbé Cadic et ses amis de la a Paroisse bretonne », dont j'estime l'initiative autant que je respecte le caractère, et qui seront sans doute médiocrement flattés d'apprendre qu'ils suppriment volontiers la moitié du Pater et ne se soucient des âmes de leurs compatriotes que le dimanche. M. l'abbé Cadic ne mérite pas cette injure, que ne sauraient effacer les louanges de votre rédacteur. Son œuvre est excellente et d'ailleurs parfaitement chrétienne comme la nôtre : je ne doute pas qu'elle ne soit, comme la nôtre aussi, suspecte aux « Bleus »; mais elle ne nous l'est point à nous, ayant un objet différent du nôtre, en face des misères, hélas! assez nombreuses pour occuper tous les dévouements.

Pour nous, ce que nous faisons, je vais vous le dire, et d'autant plus à mon aise que nous ne sommes, mjss amis trop ce esthétiques » et moi-même, que les patrons de notre œuvre et que toute sa vie, tout le bien qu'elle répand, repose sur un saint religieux, — un jésuite, je le confesse, nous en sommes à ce point î — et sur quatre admirables filles de Saint-Vincent de Paul, que je ne nommerai pas, de peur d'offenser leur modestie. Si c'est là ce que M. Mouthon a voulu dire, en nous reprochant de n'être qu'une ce façade », il a eu raison; mais il a eu tort de ne pas franchir la porte. Il aurait découvert, derrière les blasons qui l'offusquent si fort, la cornette des bonnes Sœurs, et il se serait sans doute incliné devant elles.

Ce sont des Bretonnes, comme le Jésuite, et, comme

lui, elles parlent la vieille langue du pays, demeurée, pour atteindre les âmes de ses enfants, le meilleur des passeports, quoi qu'en pensent M. Duniay et sa docte administration, qui, dit-on, méditent d'en interdire l'usage à nos prédicateurs.

Armées de ce sauf- conduit et de l'autre talisman qui pend sur leur poitrine, la croix de Jésus -Christ, les saintes filles s'en vont dans les quartiers populaires où s'amassent par milliers, particulièrement à Grenelle, à Plaisance, à la Maison -Blanche, les pauvres enfants de la Bretagne que le dégoût des champs, l'espoir d'une vie plus facile et d'un salaire plus élevé, les nécessités du commerce en quête de débouchés, enfin l'irrésistible torrent de l'émigration, jettent chaque année dans les hasards, les déceptions et les souffrances de la vie parisienne.

Ah! Monsieur, si M. Mouthon les avait vus, ces pauvres transplantés , il ne se demanderait pas : a Qu'importe, après tout, que le Breton désapprenne trop vite dans Paris l'âpre douceur de la vieille Armor ! » Paris lui arrache son âme et , la plupart du temps, livre son corps à la misère : voilà la vérité, et cela importe beaucoup ! Nos bonnes Sœurs descendent dans cette foule, elles pénètrent dans ces tristes familles; elles y portent un peu de joie, un souvenir du pays , l'image du bon Dieu , des remèdes pour les malades, du pain pour ceux qui ont faim, des vêtements pour ceux qui ont froid.

Éloigné de Paris, je n'ai point sous la main les documents qu'il faudrait pour vous donner des chiffres et dresser la statistique de cette infatigable charité. Nos Sœurs en font sans phrases le tableau élo-

qaeiil et modeste sur leurs cahiers de visite, et si je pouvais les mettre sous vos yeux, vous verriez bien (jue ces humbles servantes de Dieu, quoi qu'en dise M. Mouthon, savent (( changer quelque chose aux misères » qui passent devant nous. Tous les logis sans doute ne sont pas visités, ni toutes les familles secourues; mais c'est que les bras, plus encore que les ressources, nous font défaut et que les quatre Sœurs ne suffisent point à la tâche. Si le souci de la défense républicaine et le bon plaisir des socialistes permettent à M. Waldeck-Rousseau de laisser subsister, l'année prochaine, leur congrégation, peut-être obtiendrons-nous une Sœur de plus, et ce seront alors aussi quelques pauvres Bretons de plus consolés, soulagés, évangélisés.

Oui, évangélisés! Quelque plaisant que puisse paraître ce mode de charité, nous croyons que c'en est une très grande et très essentielle de ne pas borner l'amour du peuple à la vie matérielle et, quoi qu'en dise M. Mouthon, M. l'abbé Gadic, j'en suis sûr, pense là-dessus comme nous.

Aussi le dimanche, quand vous le voudrez, je m'offre à vous conduire dans quelqu'une des salles obscures et lointaines où le bon Jésuite que je vous ai dit réunit autour de lui les hommes, les femmes et les enfants, et, après qu'on a prié tous ensemble puis chanté, comme au pays, un vieux cantique breton, leur parle, dans leur langue, de Dieu et de leur âme.

Vous verrez ! C'est très simple, très beau, très touchant, très réconfortant aussi, et quand, le sermon terminé, les braves gens s'en viennent serrer la main

du (( blasonné » qui est venu les voir, quelquefois^ — c'est mon lionneur, — de leur député, lui raconter leurs petites affaires et lui demander conseil, appui et protection, je vous assure que personne n'a l'air trop abruti par le cléricalisme et que la paix des bonnes actions resplendit dans tous les yeux.

Telle est notre œuvre. Il arrive aussi, quoique ce ne soit pas notre objet principal, que nous rapatrions les émigrés qui n'en peuvent plus de misère et <!}ue dévore l'invincible nostalgie de la lande bretonne. Si ce n'était abuser, je vous raconterais là-dessus des histoires déchirantes et presque tragiques.

M. Mouthon leur dit bien, en manière d'encouragement, que ce n'est pas Paris qui prend les Bretons, mais que ce sont les Bretons qui prennent Paris, puisqu'ils en ont « les deux moitiés, l'Église par son archevêque, la république par son • premier ministre ».

La gloire, assurément, n'est pas mince; mais elle est diverse en ses effets.

Le cardinal Richard est le protecteur dévoué de nos œuvres : tous nos Bretons le savent et vénèrent son nom. C'est une gloire qui leur vaut des bienfaits.

M. Waldeck- Rousseau connaît -il ses compatriotes parisiens? Je l'ignore. Pour eux, ils ont sans doute entendu dire qu'il est quelque part, dans la grande ville, un chef de gouvernement issu de leur sang. Mais, du même coup, ils ont appris qu'il va demain chasser de leurs demeures le saint prêtre et les filles héroïques dont le dévouement leur offrait le pain de l'âme et celui du corps. C'est une gloire qui leur coûte des larmes.

Tenez pour certain qu'ils font la difïérence. a

Veuillez agréer, monsieur le Directeur, avec mes remerciements pour l'hospitalité que vous voudrez bien, j'espère, donner à ma lettre, l'assurance de mes sentime-nts les plus distingués.

A. DE MuN.

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