‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 3)Chapitre 22 sur 25 · SUR M. CHARLES LE COUR GRANDMAISON · texte numérisé non relu

SUR M. CHARLES LE COUR GRANDMAISON

M. de Lamarzelle, sénateur du Morbihan, ayant été prié par la revue l'Association catholique d'écrire un article nécrologique sur M. Charles Le Cour Grandmaison, député, puis sénateur de la Loire -Inférieure, et l'un des champions les plus autorisés et les plus actifs des idées sociales préconisées par l'Œuvre des cercles, M. de Mun lui adressa, pour servir de Préface à sou étude, la lettre suivante :

Paris, le 4 janvier 1902.

Mon cher ami ,

Nul mieux que vous n'était qualifié pour rendre à Charles Le Cour Grandmaison l'hommage attendu par les lecteurs de la Revue qui le compta si longtemps parmi ses plus éminents rédacteurs, et, dans une large synthèse, faire connaître au grand public, trop ignorant de son mérite, aux catholiques insuffisam-

ment pénétrés do la reconnaissance qu'ils lui doivent, à tous ceux enfin que préoccupent les questions sociales, l'œuvre féconde accomplie par cet infatigable et consciencieux travailleur, à la fois homme d'étude et homme d'action, soldat de ses idées et pourvoyeur de ceux qui les servaient avec lui. Vous étiez, parmi ceux-là, au premier rang, à la Chambre des députés, où vous défendiez avec lui ses propositions sociales; au Sénat, où, héritiei" de ses pensées, vous êtes demeuré sur la brèche d'où la mort l'a fait tomber. L'étroite amitié qui vous liait, et que rajeunissait chaque jour la communauté parfaite de vos croyances et de vos opinions , vous avait permis de pénétrer, plus avant qu'aucun autre, dans le secret de cette âme forte et discrète, de ce cœur chaud et réservé, de cette intelligence ouverte et laborieuse. Aussi vous seul pouviez, avec la précision que donne l'habitude du commerce journalier et l'émotion qui en décèle l'intimité, découvrir la savante érudition et les fortes conceptions qui se cachaient sous les simples et modestes dehors de notre ami.

Mais vous avez fait plus et mieux. Votre article n'est pas seulement l'éloge d'un homme, c'est l'exposé fidèle et complet des idées sociales sur lesquelles il fondait toute sa politique. Vous en montrez, dans les principes généraux dont elle s'inspirait, la genèse morale et économique; vous en suivez, dans l'étude minutieuse des institutions anglaises, la formation successive, et, les rassemblant en un faisceau solidement construit, vous en développez l'application, telle qu'il la comprenait, à notre État démocratique.

Par là, vous rendez un service signalé à tous ceux

qui, frappés de leur justesse, voudront s'en pénétrer pour aider à leur propagation.

Ces idées d'ailleurs sont celles que, depuis trente ans, r Association catholique et son école travaillent à répandre ; elles se résument en cette conception qui, pour Le Cour comme pour nous, renfermait toutes les solutions sociales : Yorganisation covporative.

Si, sur de graves questions de conduite politique, certaines divergences d'appréciation ont pu, sans jamais altérer notre amitié, se produire entre Le Cour et moi, sur ce terrain du moins l'entente la plus parfaite, l'accord le plus entier, n'ont cessé de nous unir.

Vous en êtes le témoin, ayant vous-même participé à cette intime collaboration.

L'organisation corporative , combinée avec une législation sociale sage et mesurée, fut en effet, depuis que nous sommes entrés dans la vie publique, notre programme commun.

C'était lui que nous défendions, quand à la Chambre nous soutenions cette proposition sur les accidents du travail, dont le risque professionnel, l'obligation de l'assurance et son organisation par des caisses corporatives, formaient les lignes principales : lui aussi dont nous appliquions les principes quand nous proposions, avec les mêmes bases, une loi sur les retraites ouvrières qui eût, si la Chambre eût voulu la prendre en considération, épargné aux gouvernements et aux législatures les essais infructueux et les tristes avortements auxquels nous assistons encore.

C'était lui encore qui nous inspirait lorsque, prenant l'initiative des premiers projets sur la réglementation du travail , et reconnaissant la nécessité d'une

intervention légale pour protéger les travailleurs, nous montrions dans l'établissement des conseils corporatifs le seul moyen d'empêclier les abus de la loi, d'en limiter l'action, et d'arriver cependant à trancher, par l'accord des intéressés, les difficultés spéciales que font naître, dans chaque profession, la durée du travail, le taux des salaires, et les autres questions où se trouvent en présence le droit du patron et celui des ouvriers ; lui enfin que nous invoquions quand nous demandions avec insistance qu'au lieu de se borner, pour apporter un remède au fléau des grèves multipliées , à une loi insuffisante et platonique sur l'arbitrage, le Parlement instituât enfin des conseils permanents de conciliation analogues à ceux qui fonctionnent en Angleterre.

Le Cour fut le signataire, souvent le principal rédacteur, toujours l'un des inspirateurs de toutes ces propositions que je m'honore d'avoir présentées avec lui, et dont V Association catholique fut, en quelque sorte, le creuset où les travaux de René de La Tour du Pin, de Louis Milcent, de Louis Delalande, de Henri Lorin et de tant d'autres, les préparaient et les élaboraient.

Mais aucune d'elles ne fut plus proprement l'œuvre de Le Cour que la proposition sur les conseils de conciliation. Là, mieux que partout ailleurs, il rencontrait un terrain propice pour développer ses idées générales sur les rapports du capital et du travail, et sur la nécessité de créer des organes destinés à garantir par des accords pacifiques leurs droits réciproques : sa connaissance approfondie des institutions anglaises, l'expérience consommée qu'il avait acquise dans ses entretiens avec les personnages les plus auto-

risésdelaGrande-Bretagne,enparticulieravecM.Mundella, ajoutaient à ses arguments théoriques la puissance des faits et des exemples pratiques; et, comme cette question de la conciliation touche, par celle des grèves et des causes multiples qui les engendrent, atout l'ensemble de la question sociale, il était sur ce large terrain très à l'aise pour montrer, en s'élevant au-dessus du sujet spécial qu'il traitait, les vastes conséquences que pouvait entraîner dans l'état général du pays l'organisation corporative étendue jusqu'à la représentation politique des corps professionnels.

Quiconque voudra désormais traiter ces graves sujets et contribuer, par la parole, par la plume ou par l'action, à tirer le monde du travail de l'anarchie où il s'épuise, devra se reporter aux discours, aux conférences, aux écrits de Charles Le Cour Grandmaison; et laissez-moi exprimer, en passant, le vœu que son œuvre, si variée dans son unité, soit, par les soins de sa famille ou de ses amis, réunie aussitôt que possible en un recueil d'ensemble qui permette aux hommes d'étude de la connaître et de la consulter. Il faut regretter que lui-même n'en ait eu ni le temps ni peut-être le souci; mais si, dans son volontaire effacement, il a dédaigné de le faire, la tâche en reste à ceux qui ont apprécié son mérite et qui savent de quel prix seraient, pour la postérité, ses travaux et ses exemples.

Puisque la fatalité des discordes politiques a, comme tant d'autres, éloigné Le Cour de la direction des affaires publiques, et qu'ainsi il ne lui fut pas donné de fixer, par des actes formels, l'attention de ses contemporains sur les idées qu'il professait, il

faut au moins que son effort ne retombe pas dans l'oubli, si prompt à couvrir les œuvres humaines, et qu'à l'heure où se lèvera la moisson attendue, le sillon qu'il a tracé rappelle à ceux qui viendront la cueillir le nom du semeur et son rude labeur.

Aussi bien, cette heure s'avance d'un pas rapide.

J'ignore si, comme l'espérait avec une inébranlable fermeté Charles Le Cour, l'état démocratique où la France semble appelée désormais à vivre pourra, piiY une évolution que mon esprit conçoit malaisément , trouver dans un retour à la tradition monarchique sa forme définitive. Ce débat n'a point sa place dans r Association catholique, et l'intérêt n'en est d'ailleurs, quant à présent, que purement théorique.

Mais, dans l'ordre plus immédiat des faits contemporains, qui ne voit dès aujourd'hui, dans toutes les manifestations de la vie sociale, l'éclatante confirmation des idées que nous soutenons et qui doivent à Le Cour un élan si puissant?

Lorsqu'il y a plus d'un quart de siècle, nous commencions à parler du régime corporatif et de l'organisation professionnelle, nous avions presque tout le monde contre nous. Les maîtres du pouvoir nous dédaignaient ou nous combattaient avec violence ; les conservateurs nous accusaient d'être de dangereux utopistes : une partie des catholiques eux-mêmes, malgré l'éclatante affirmation de notre foi, nous reprochaient amèrement notre témérité. L'ancien régime pour les uns, le cléricalisme pour les autres, pour plusieurs les deux ensemble , tels étaient les arguments décisifs qu'on opposait alors à nos tentatives et à nos propositions.

C'est avec eux que M. Floquet me répondait , en 1884, quand je demandais, en même temps que la liberté des associations professionnelles, l'institution de conseils mixtes de patrons et d'ouvriers, afin d'empêcher les syndicats nouveaux d'organiser la guerre sociale! Et vous n'avez pas oublié de quelle hauteur M. Ricard, rapporteur de la loi sur les accidents, repoussait, au nom de la société moderne, l'idée de nos caisses corporatives.

Le temps a passé : le mouvement syndical a poursuivi sa marche irrésistible. Dans le monde agricole, où la méfiance était moins vive, parce que la lutte sociale n'y était pas ouverte, il a rencontré l'encouragement et le concours des propriétaires, et il est devenu rapidement une puissance pacifique et conservatrice avec laquelle les pouvoirs publics sont tenus de compter : elle a fait entendre sa voix avec éclat à la tribune nationale, on l'a écoutée avec respect : ce fut celle de Gailhard-Bancel, un des nôtres, un des compagnons de lutte de Le Cour, et dont le nom, comme ceux de Milcent et de Delalande, deux des nôtres encore, est lié pour toujours à l'histoire des syndicats agricoles. Par eux, le régime corporatif est entré dans la vie rurale.

Dans l'industrie, l'idée syndicale d'abord n'a été, sauf de rares exceptions, comprise que des socialistes et des révolutionnaires, elle n'a profité qu'à eux; les chefs d'industrie, les compagnies d'exploitation l'ont comdamnée, proscrite, combattue de toutes manières : elle n'a enfanté que la guerre.

Longtemps nous avons lutté seuls, suspects à la fois aux industriels parce que nous soutenions l'idée syn-

dicale, aux ouvriers parce que nous n'étions pas les ennemis des patrons. Nos syndicats mixtes, nos syndicats ouvriers s'organisaient lentement, péniblement, à travers ces difficultés.

Puis un jour, de l'excès même du mal, le remède est sorti. Les syndicats « jaunes » sont nés du besoin de résister aux syndicats révolutionnaires : les ouvriers, lassés de la tyrannie, en ont spontanément pris l'initiative, et ils ont hautement réclamé la constitution de (( syndicats de conciliation et d'entente loyale entre employeurs et employés ». C'est le régime corporatif qui entre dans la vie industrielle.

Déjà il a pris possession des esprits. Quand M. Millerand a décrété les conseils du travail, on s'est plaint du procédé législatif, on lui a reproché le mode d'électorat qu'il avait voulu imposer, personne n'a critiqué l'institution elle-même, tout le monde l'a acceptée : le ministre du commerce lui-même l'avait empruntée à notre programme. C'était la pensée fondamentale de Le Cour,

Ainsi, sur le terrain social, la moisson lève de toutes parts. Il était bon qu'en un temps où tout le monde se réclame de l'idée corporative, celui qui fut, alors que personne, hors de nous, n'en voulait, l'un de ses plus énergiques pionniers, reçût, des témoins de sa vie, un public témoignage de reconnaissance.

Vous l'avez fait admirablement, et c'est pour moi un devoir très doux à remplir que de m'associer à votre œuvre.

Votre bien affectueusement dévoué,

A. DE MUN

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