RESPONSABILITÉS DE M. WALDECK- ROUSSEAU
En vue des élections législatives de 1902, qui devaient avoir lieu dans les derniers jours d'avril, une vaste association fut constituée à Paris, sous l'inspiration de MM. Jacques Piou et Albert de Mun. Elle prit le,nom d'Action libérale populaire; son but était d'unir tous les libéraux sincères dans la défense des libertés menacées par la politique sectaire qu'avait inaugurée M. Waldeck-Rousseau et dont il était facile de prévoir l'aggravation, si le suffrage universel ne renvoyait au Palais- Bourbon une majorité fermement résolue à arrêter ses entreprises.
L'Action lihérale populaire rencontra dans tout le pays l'accueil le plus sympathique. Sous l'énergique impulsion du comité directeur dont M. de Mun était vice -président, elle compta bientôt des milliers d'adhérents, groupés en comités locaux et régionaux. Malgré le peu de temps dont elle put disposer.
elle gagna ;\ son programme trente nouveaux sièges et contribua à rék'ction de la plupart des députés de l'opposition.
Le 15 mars, sur la convocation de ses comités parisiens, dix-huit cents électeurs se pressaient dans la salle des Agriculteurs de France. Autour de M. Jacques Piou, qui présidait la réunion, et de M. le comte Albert de Mun, de nombreux sénateurs et députés avaient pris i)lace. M. de Mun prononça, au milieu des acclamations répétées de l'auditoire, le discours suivant, qui, en établissant « les responsabilités de M. Waldeck- Rousseau », traçait du même coup le programme de la lutte électorale prochaine.
Messieurs,
Je n'ai pas besoin de donner devant vous un long exorde à mon discours, car vous êtes des nôtres, — au moins pour la plupart, — ayant accepté dans les comités parisiens de l'Action libérale le programme et le nom du parti qui, longuement préparé par la lente évolution des idées comme par l'évidente nécessité des situations, est destiné, j'en ai l'espérance, à jouer désormais dans la politique de notre pays un rôle considérable, qu'il dépendra de nous, de notre énergie , de notre persévérance , de notre sagesse , de rendre décisif.
Cependant nous ne parlons pas seulement pour ceux qui nous font l'honneur de nous entendre, nous parlons aussi pour ceux qui au dehors, amis et adversaires, pourront recueillir nos paroles; et c'est pourquoi je veux saisir cette occasion de déclarer publiquement qui nous sommes, d'abord afin de dissiper par la netteté des attitudes les équivoques intéressées, puis et surtout (car à cela je n'espère guère
réussir, connaissant trop bien les partis) pour marquer, comme c'est notre droit, la place que nous entendons occuper dans la bataille électorale.
Nous sommes des hommes de bonne volonté , rassemblés par le souci du bien public, par le sentiment profond des nécessités et des besoins de l'heure présente, sur le terrain constitutionnel, et déterminés à nous y tenir, sans nous laisser chasser de la maison commune , librement ouverte à tous les citoyens , par les prétentions jalouses et les violents anathèmes de ceux qui, sans titre et sans mandat, s'arrogent, pour s'y installer en maîtres, le droit d'en défendre la porte. (Applaudissements.)
Fermement établis dans cette position, où nous résisterons à toutes les attaques, unis entre nous par de communes et inébranlables convictions sur les principes essentiels de toute société organisée, nous voulons défendre la religion persécutée par les sectaires (applaudissements) y la patrie menacée par les cosmopolites (applaudissements)^ la liberté foulée aux pieds par les jacobins, le peuple enfin, trompé par ceux qui exploitent sa confiance. (Applaudissements.)
Voilà notre programme et s'il faut, pour l'appliquer spécialement à l'heure actuelle, au combat qui va s'ouvrir, le résumer en deux mots , nous voulons travailler pour notre part à délivrer la France de la dictature que fait peser sur elle, depuis trois ans, un ministère jacobin soutenu par une majorité asservie. (Applaudissements.) Quiconque nous aidera dans cette œuvre d'affranchissement sera le bienvenu : il ne trouvera pas d'adversaire dans nos rangs.
Messieurs, c'est une sombre histoire que celle de ces trois années. Qui que nous soyons, chrétiens et patriotes, nous en avons compté, nous en avons souffert les heures douloureuses. Je ne veux pas ici, je n'en ai pas le temps, vous n'en avez pas le loisir, en dérouler longuement le lamentable tableau ; et pourtant, à l'heure décisive où nous sommes, quand il s'agit pour la nation de juger ceux qui pendant trois ans, ministres et députés, se sont institués ses maîtres souverains, il convient, il est nécessaire de rappeler à grands traits leur passé.
Aussi bien, qui, l'ayant enduré et portant en luimême autre chose qu'une âme frivole et desséchée, qui pourrait oublier le cauchemar où nous nous débattions il y a trois ans, alors qu'un procès criminel, agité comme un haillon de discorde, faisait éclater l'horrible complot formé contre les chefs de l'armée pour la frapper à la tète, et que, dans la confusion des idées et des consciences, le pays attendait, fiévreux, la parole qui, enfm, délivrerait sa poitrine oppressée, comme on assainit d'une large bouffée d'air pur une demeure empoisonnée?
Un homme parut dans ce désordre, précédé d'une haute renommée d'orateur et d'homme d'État, gardien, disait-on, des traditions de la république conservatrice, et qui, par son prestige et son habileté, allait apaiser les passions, restaurer l'ordre et rétablir la paix sociale. On le regarda, on l'attendit à l'œuvre.
Vous vous rappelez la surprise, presque la stupeur, quand il prit possession du pouvoir, environné d'une cohorte où se heurtaient dans un étrange assemblage
non seulement les hommes, mais les idées, et où luimême avait pris soin, comme pour se lier à l'avance, de river à son poignet la chaîne du collectivisme révolutionnaire. (Applaudissements.) Quelques-uns souriaient ; on nous disait tout bas : « Laissez faire , nous le connaissons bien. Son bras gauche est pris, cela est vrai , mais c'est pour traîner après lui ceux qui croient le tenir; son bras droit reste libre, et vous verrez ce qu'il en fera. »
Donc on attendit, et ce fut la première, l'irrémédiable faute. (Applaudissements.) A peine installé, hâtivement, ayant bien vite écarté les questions embarrassantes et recueilli dans la confusion du premier jour treize voix de majorité, le ministère congédia les Chambres, et toute la France se tourna vers Rennes.
Il n'y avait point alors d'autre politique. Ah ! Messieurs, vous ne l'oublierez jamais, il ne faut pas qu'on l'oublie, ni nous ni nos fils, ce tragique prétoire où s'entassait pêle-mêle avec les insulteurs quotidiens des chefs de notre armée l'auditoire cosmopolite avide de leur humiliation, et qui soudain (on n'avait pas prévu cela dans les conseils du gouvernement nouveau!) est devenu pour ces généraux, pour ces officiers voués d'avance à des outrages sans nom, le piédestal inattendu d'où leur droiture, leur intelligence, leur fermeté, éclataient à tous les yeux. (Applaudissements.)
Alors ce fut un coup de théâtre par où se révéla d'abord l'esprit exercé de M. le président du conseil. Je dis un coup de théâtre, et c'est bien le mot qui convient; car il y a au théâtre, pour enlever le
public, des procédés classiques qui ue manquent jamais leur effet, si connus qu'ils puissent être: c'est ce qu'on appelle, je crois, des trucs. Il y en a aussi en i)olitique, l'art est de savoir les ménager à propos; la défense républicaine en est un. Depuis vingt ans, il sert à rallier les majorités indécises, aussi sûrement que le geste rituel, suprême ressource des heures de détresse. {Applaudissements- et rires.)
Gomme on sentait s'écrouler l'échafaudage de l'acquittement espéré , comme le procès de Rennes s'acheminait vers la condamnation et qu'il fallait décidément autre chose à M. Waldeck- Rousseau pour soutenir la prodigieuse équivoque de son ministère , la République, en sûreté le 1<^'" juillet, — le président du conseil l'avait déclaré à la tribune en réponse aux questions d'un ami, — se trouva tout à coup en danger le !«'■ août, et le triple complot fut découvert. Arrestations en masse, détentions arbitraires ; soixantesept citoyens, députés, bourgeois, gentilshommes, hommes du peuples raflés en une matinée ; quarantecinq relâchés après six semaines de prison sans un mot d'explication, les autres mis au secret pendant soixante-douze jours; perquisitions illégales à Paris, en province, dans les villes, dans les châteaux ; enfin, pour finir, les inénarrables assises de la Haute- Cour, voilà ce que nous avons vu et sur quoi, sur quel mépris de la liberté individuelle s'est fondée la dictature de M. Waldeck-Rousseau! {Applaudissements.)
Depuis un demi -siècle, jamais l'arbitraire et le pouvoir personnel ne s'étaient plus audacieusement donné carrière. Ce fut un transport parmi les jaco-
bins; du coup la majorité était conquise: comment les socialistes auraient -ils pu refuser leur appui, mieux que cela, leur admiration, à un ministre qui s'inspirait si généreusement des plus purs souvenirs de l'époque révolutionnaire? On leur avait fait peur de ce bras droit demeuré libre ; mais c'était une calomnie, le bras gauche remuait seul, agitant sa chaîne socialiste. (Applaudissements.)
Et pourtant, c'était encore trop peu : les complots, la Haute-Cour, les exécutions de généraux, cela pouvait bien durer un temps, mais après? Les socialistes, le premier ravissement passé, montraient déjà quelque impatience : ils disaient en termes impérieux que les alliés appelés sur le champ de bataille y campaient en armes, et ne le quitteraient plus. Or chacun sait que ce sont des alliés exigeants. Allait -on voir là- dessus l'alliance déchirée par quelque geste un peu brusque de ce bras droit, demeuré pour certains l'ultime espérance? Oh! non pas, et c'est là que parut en son plein le génie de M. le président du conseil avec sa connaissance des cœurs. On attendait du nouveau, il fit voir qu'il n'en avait pas besoin et que le vieux jeu de la concentration anticléricale , si populaire au temps de ma jeunesse et de la sienne, était encore, — pourvu qu'on y mît du tour de main, — ce qu'il y avait de mieux pour détourner l'attention du peuple et faire vivre les ministères. [Applaudissements et rires.)
On pouvait bien craindre, il est vrai, que la tactique ne fût un peu discréditée et qu'on ne rencontrât dans l'esprit public, fâcheusement impressionné en des temps récents par la prépondérance des juifs et
la tyrannie des francs - maçons , quelque répugnance à croire que le grand danger pour la nation française lui vînt des curés, des religieux et des bonnes sœurs; mais l'esprit public, on avait trois ans avant de lui faire appel. Pour l'heure, il ne s'agissait pas de lui; il s'agissait de l'esprit des députés, ce qui n'est pas la même chose. (Rires.) M. le président du conseil n'ignorait pas, en effet, qu'un programme approuvé par les loges maçonniques est assuré de rencontrer à la Chambre une docile majorité. Il n'avait pas même besoin de consulter là-dessus M. Brisson; il n'avait qu'à ouvrir le recueil des actes du grand convent de la franc -maçonnerie pour y trouver le dernier mot de la bonne doctrine. {Applaudissements.)
Il annonça donc au pays que, la défense républicaine étant assurée par le jugement de la Haute -Cour, l'action républicaine allait s'affirmer; et tout de suite, avec son ordinaire précision, il la formula en deux projets de loi extraits des délibérations du Grand- Orient, dont l'un est devenu, jusqu'à ce que les électeurs y aient mis bon ordre, la loi du pays, dont l'autre est demeuré suspendu sur sa tête : la loi sur les associations et la loi sur le stage scolaire.
L'une est une loi de proscription, elle exclut de la liberté la plus légitime, sous peine de confiscation, toute une catégorie de citoyens, à cause de leurs croyances et des engagements de leur conscience ; l'autre est une loi d'ostracisme , elle exclut de toutes les fonctions publiques ceux à qui leurs parents, usant de leur droit le plus sacré, auront voulu donner une éducation chrétienne conforme à leur foi religieuse. {Applaudissements.)
Telle fut la grande pensée de M. le président du conseil ; il la promulgua à Toulouse , vous savez avec quel éclat, avec quel art aussi; car, passé maître dans la science du gouvernement et sachant combien est puissante la piperie des mots, il sut envelopper l'attentat qu'il préparait contre les principes les plus évidents du droit public dans le vulgaire appât d'une promesse retentissante, ofTerte à la misère du peuple pour tromper sa clairvoyance. Ayant dénoncé les religieux à la haine des partis révolutionnaires, lise tourna vers les ouvriers, et, prenant en pitié le juste souci qui les presse d'assurer leur vieillesse, il leur dit : (( C'est l'argent qui manque ; les congrégations possèdent un milliard, nous le prendrons et nous en doterons la Caisse de retraite des travailleurs. » (Applaudissements et rires.)
Je ne sache pas qu'aucune excitation plus coupable ait été plus délibérément adressée par un chef de gouvernement aux passions populaires. C'est là -dessus, c'est sur cette métaphore du milliard que le gouvernement a vécu pendant deux ans! Toute la politique, dans les Chambres et au dehors, fut suspendue à la loi des congrégations.
J'ai dit que c'était une excitation coupable, mais c'était autre chose encore ; c'était pour le peuple une odieuse mystification, et puisque l'heure est venue pour lui d'avoir la parole à son tour, après les ministres et les députés, qu'il demande donc à ses maîtres le compte qu'ils lui doivent des promesses qu'on lui a faites ! qu'il leur demande où est le milliard; qu'il leur demande où est la Caisse des retraites. Le milliard s'en est allé en fumée au premier souffle
(le vérité qui vint tourner les feuillets des gros volumes où la complaisante enquête du ministre des finances avait cru l'enfermer. La Caisse des retraites est rentrée dans les cartons du Parlement, au premier regard jeté sur le présent qu'on leur offrait, par les associations ouvrières. Le principal collaborateur de M. Waldeck-Rousseau, j'allais dire son bras droit, mais c'est son bras gauche qu'il faut dire (rires) y M. Millerand s'écriait à la Chambre, le 13 janvier 1901 : « En discutant la loi des retraites après avoir voté la loi sur les associations, le parti républicain touche aux deux pôles de sa politique et de son programme. »
Eh bien donc, voyons ce qu'est devenue cette double expédition polaire! (Rires.) La politique du gouvernement a fait comme le ballon du pauvre Andrée, elle s'est brisée en route ou perdue dans les brouillards.
Nous avons touché le pôle des associations ; la loi a été votée malgré tous nos efforts (vifs applaudissements), malgré les efforts de tous les libéraux; c'est la grande œuvre de la législature, le grand titre de la majorité ministérielle à la confiance des électeurs. Qu'est-ce que le peuple y a gagné?
Il n'y a pas gagné le droit de former des associations ouvrières; il l'avait déjà, il en usait largement. On aurait pu, sans doute, développer cette liberté des syndicats professionnels, leur donner, par le droit de propriété, une puissance, une action plus grandes; ce n'est pas moi qui m'y serais opposé. On a bien fait mine d'y songer, le gouvernement a déposé un projet de loi ; mais ce n'était pas un projet
polaire, il n'est même pas sorti de la commission du travail, je ne crois pas qu'il y ait été discuté.
Qu'est-ce que la loi des associations a donc apporté au peuple? Je laisse à dessein l'outrage fait aux consciences, la liberté foulée aux pieds, tout ce qui remplit nos âmes de douleur, d'indignation, de juste colère ; hors de l'injure qui nous est faite, de la satisfaction offerte à la haine des sectaires, je cherche pour les indifférents, pour les adversaires eux-mêmes où est le profit. Le peuple a vu des hommes contre lesquels aucun délit n'était invoqué, qui se dévouaient à l'enseignement, à la charité, à la prédication, à l'étude, des femmes dont tout le crime était de vivre, de prier en commun, de coucher sur la dure, contraints de quitter leurs demeures, de se disperser et de s'exiler volontairement.
Quel mal faisaient au peuple ces hommes et ces femmes? Quel bien a-t-il tiré de leur exil et de leur dispersion? Les commerçants dont, pour leur subsistance, pour l'entretien de leurs demeures, ils étaient les clients assurés, y ont beaucoup perdu; qu'y ont gagné les autres? Les fonctionnaires préposés à la confiscation étudient présentement le moyen de s'emparer des maisons où demeuraient ces hommes et ces femmes, de celles aussi où ils donnaient l'enseignement; mais ils se heurtent à de simples citoyens, légitimes propriétaires , qui ne se laisseront pas déposséder sans se défendre énergiquement. J'en sais quelque chose, étant l'un d'eux et parfaitement résolu à le faire. (Vifs applaudisseme7its.) Ce seront au moins d'interminables procès ; mais si la force vient à bout de ce que la justice n'aura pu accomplir, que fera-t-on
de ces maisons, invendables pour la plupart, impossibles à utiliser, hors pour l'objet auquel elles étaient destinées? La violence même sera improductive, et je le demande encore une fois, qu'est-ce que le peuple y aura gagné?
Les magistrats sont fort occupés pour le moment à savoir les noms des prédicateurs qui prêchent dans les églises de Paris et des grandes villes, et ils épuisent toute leur science canonique à discuter s'ils sont ou non dans leur diocèse d'origine! (Rires.) Gela paraît ridicule à tout le monde, et cela nous paraît odieux à nous autres catholiques, qui voulons être libres de pratiquer notre religion comme nous l'entendons ; mais où est, en cette affaire, le profit et l'intérêt du peuple ? Il a vu, à Saint-Étienne, d'humbles et pauvres filles, environnées du respect de tous, traînées cependant sur le banc des malfaiteurs. Pourquoi? Que faisaient-elles? Elles soignaient les malades à domicile, c'étaient les Petites Sœurs, gardes -malades des ouvriers. Elles ne pourront plus les soigner, voilà ce que les ouvriers auront gagné de plus clair à la loi des associations.
Et ce n'est qu'un commencement ; aujourd'hui on y va doucement, à cause de la grande affaire qui menace , du grand jour où il faudra rendre ses comptes : la consigne est pour l'heure d'endormir les électeurs. Oh ! j'en sais plus d'un qui, pour obéir à la loge maçonnique, a voté la loi des associations et qui dans son pays, à son conseil municipal, vote pour le maintien des bonnes soeurs, en disant aux braves gens : « Laissez -nous donc faire! Ce n'est rien,... quelques Jésuites que nous avons dû sacrifier
pour amadouer les socialistes, mais on n'ira pas plus loin; vous garderez les Frères et les Sœurs. M. Waldeck- Rousseau Fa dit, et il obtient tout de la majorité. D (Rires.) Oui! mais si pour ceux-là la consigne est d'endormir, la nôtre est de réveiller; et il n'y a pour le faire qu'à dire la vérité (applaudissements): la vérité, c'est que la loi est là, qu'elle est faite, qu'elle est formelle, et que si le peuple n'y met le holà en se délivrant des députés ce mangeurs de curés », elle sera appliquée jusqu'au bout. Ce procureur de Saint- Étienne a été trop vite ; c'est un gêneur, il a fait du zèle avec ses gardes -malades : mais à quelque chose malheur est bon ! Les pauvres filles auront servi de victimes, et, de leur banc correctionnel, elles crient au peuple, comme le chevalier d'Assas à ses soldats : (( A moi ! ce sont les ennemis ! » L'éveil est donné. (Applaudissements prolongés.)
La loi des associations, c'est cela. Ce ne sont pas seulement quelques religieux violentés et dispersés, ce ne sont pas seulement les congrégations enseignantes dissoutes, ce sont aussi, malgré tout ce qu'on a dit, les congrégations charitables. Ce n'est pas seulement la liberté d'enseignement que M. Poincaré, hier à Rouen, appelait si justement le corollaire obligé, la condition nécessaire de la liberté de conscience, ce n'est pas seulement la liberté d'enseignement interdite aux riches, aux enfants de bourgeois; c'est la liberté d'enseignement arrachée au peuple et, avec elle, le droit pour les ouvriers, pour les paysans, d'élever leurs enfants comme ils le veulent, et d'en faire des chrétiens s'il leur plaît.
M* le ministre de l'instruction publique, que nous
avons entendu, M. Piou et nrioi, à la conrimission de l'enseignement, déclarer qu'il soutiendrait la liberté, et que nous avons vu, un an plus tard, devant nous, à la tribune, la mettre en pièces de ses propres mains, en demandant à la Chambre de voter l'article de la loi des associations qui la détruit, M. Leygues a pris soin, pour que rien n'en restât debout, de se faire donner par le Conseil d'État un avis en vertu duquel aucune école primaire congréganiste ne pourra désormais s'ouvrir sans une autorisation spéciale ; et on ne se gêne pas pour déclarer tout crûment qu'on n'en donnera jamais. M. Waldeck- Rousseau avait dit le contraire à la tribune, en répondant à une question précise de M. Cochin : il s'était indigné,... — oh! bien froidement, comme il s'indigne!... — à la pensée qu'on pût l'accuser de chercher dans la loi des associations un moyen détourné de transformer les conditions légales mises par les lois antérieures à l'ouverture des écoles primaires.
Mais quoi? M. Leygues a eu des scrupules de conscience (rires); il a demandé au Conseil d'État son avis; le Conseil d'État l'a donné, et il s'est trouvé que M. Waldeck- Rousseau s'était trompé. Qu'on dise, après cela, que le Conseil d'État n'est pas un corps indépendant! (Rires.)
M. Waldeck-Rousseau s'est incliné devant sa haute autorité, et voilà comment on fait les lois !
Eh bien! de ce voyage au pôle congréganiste, que reste -t- il donc? Il reste, pour les catholiques, un inexpiable attentat contre leur foi religieuse, une profonde, une ineffaçable meurtrissure ; pour les libéraux, une atteinte cruelle aux principes mêmes
de leur foi politique; pour le pays, un trouble universel, une menace adressée à toutes les consciences; pour les ouvriers, la plus amère désillusion, la plus outrageante duperie. (Applaudissements.)
Prenez -y garde cependant, c'est pour demain le même piège qui se prépare. Un grand journal de Toulouse, organe du parti radical, la Dépêche, a publié ces jours derniers le programme qui doit servir à ses amis de plateforme électorale. Il y a toujours deux pôles, l'un qui marque le but, l'autre qui sert d'appât pour entraîner les passagers; mais ils ont changé de noms: ce sera, pour cette année, l'abrogation de la loi Falloux et l'impôt sur le revenu. Vous entendez ce que vient faire ici l'impôt sur le revenu : c'est le milliard des congrégations si malheureusement évanoui, c'est la Caisse des retraites si prématurément ensevelie. (Applaudissements et rires.)
L'impôt sur le revenu , on sait ce que nous en pensons, ce qu'en pensent avec nous tous les libéraux, et que nous le repousserons de toutes nos forces, le tenant pour une arme d'inquisition arbitraire, mise dans chaque village aux mains du parti dominant; pour un procédé de nivellement révolutionnaire fatal à la prospérité publique s'il est sincère , pour une duperie si, prétendant alléger les petits, il écrase les moyens en ménageant les grands (applaudissements). Mais enfin, puisque cet impôt constitue la grande réforme des partis radicaux et socialistes, on avait une belle occasion de le décréter cette année. Les socialistes et les radicaux avaient la majorité, ils étaient maîtres de la Commission du budget, ils
étaient en force dans le ministère; qu'attendaient -ils de mieux? Cependant, jamais on n'en a moins parlé. C'est que M. le président du conseil était là et qu'il veillait sur la majorité; il voulait bien lui livrer les catholiques, il ne voulait pas qu'elle le brouillât avec les grands financiers, et comme l'impôt global et progressif sur le revenu n'est qu'une fantasmagorie s'il ne parvient pas à poursuivre, en même temps que la richesse foncière, la richesse mobilière, s'il ne réussit pas à saisir avec la fortune située en France celle qui fuit à l'étranger, les grands financiers n'en veulent pas : c'est l'alpha et l'oméga de leur politique. {App laudisseynents . )
M. le président du conseil n'a pas permis qu'elle fût troublée, et la majorité s'est alors montrée si docile, qu'ayant obtenu de lui (il fallait bien qu'il lui donnât quelque chose) le tarif progressif sur les successions, pour ne pas chagriner les grands clients de M. le président du conseil, elle l'a arrêtée... à un million. (Applaudissements.) Donc, l'impôt sur le revenu c'est, comme dit le barbier, pour l'année prochaine.
Mais l'autre pôle, l'abrogation de la loi Falloux, oh ! c'est autre chose ! sur celui - là on peut mettre le cap tout de suite : on l'a bien vu quand, il y a quinze jours, M. Brisson a demandé à la Chambre de tirer en son honneur, avant de se séparer, une suprême batterie. (Rires.) Ah ! ce ne fut pas comme pour l'impôt sur le revenu ! Toute affaire cessante, sans discussion, sans examen préalable, à propos du budget qui est capable de tout, excepté de se tenir en équilibre {applaudissements et rires), il fallait voter! M. le président du conseil donna son avis. Quel était- il?
On ne le sait pas encore. Il était pour la motion sans l'approuver, il était contre sans la blâmer (rires); et vous entendez bien que, lorsqu'un orateur comme M. Waldeck-Rousseau, si sûr de sa parole, si précis, si net, si tranchant d'ordinaire, se donne la peine d'être confus, c'est qu'il le veut. (Applaudissements). Et de fait, de quoi s'agissait -il? De la liberté des catholiques! M. le président du conseil ne s'émeut pas pour si peu : la motion fut votée, et ce sera demain, nous en sommes avertis, le pôle principal de la politique.
Or je vous demande ce que l'abrogation de la loi Falloux représente à la masse des électeurs ; M. Aynard a victorieusement démontré à la Chambre que , de cette loi Falloux, il ne restait debout qu'une chose, une seule : le principe de la liberté d'enseignement, sans privilège pour aucune Église, pour aucune confession religieuse. Je crois bien que, parmi les législateurs eux-mêmes, il y en eut quelques-uns qui furent surpris; mais si on disait aux électeurs : (( Notre programme, c'est la destruction de la liberté, » on sait bien que ceux-ci répondraient : « Nous n'en voulons pas. » Alors on prend une formule vague, un symbole obscur et mal compris de la foule, qu'on agite comme un épouvantail : c'est ce l'homme noir » de Béranger, c'est la congrégation, c'est le parti prêtre du temps de la Restauration ; c'est le cléricalisme d'hier, c'est la loi Falloux d'aujourd'hui, et, au fond, c'est toujours la même chose : l'incarnation, sous des noms divers, de l'éternel ennemi; c'est la guerre à l'idée religieuse et à la liberté des consciences. (Applaudissements.)
C'est anjoiird'hui la mainmise sur l'école, et c'est demain la dénonciation du Concordat; c'est aujourd'hui le jacobinisme, et c'est demain la persécution; c'est encore et toujours le plan maçonnique (applaudissements) qui vient, une fois de plus, de s'affirmer au grand couvent de l'année dernière. Voilà ce que M. le président du conseil a accepté le jour où il a laissé voter sans protester, sans lui opposer autre chose qu'une réponse ambiguë, la motion de M. Brisson. Ce jour-là il a ouvert la porte toute grande à la persécution, et comme il avait lui-même, par la loi des associations, par la proscription des religieux et de leurs collèges, par la condamnation des écoles de Frères ou de Sœurs, démantelé la place où s'enferme la liberté des consciences, il en a, par son silence devant la motion Brisson , laissé tombeiles dernières défenses et livré les clefs à ses pires ennemis.
Après cela, je l'avoue, je ne suis pas touché, parce qu'un jour, reculant sans doute devant l'énormité de l'entreprise, il a refusé de sacrifier les restes du budget des cultes. Il savait trop bien que le pays n'est pas encore suffisamment courbé sous la tyrannie socialiste pour accepter une pareille transformation de ses habitudes séculaires, et que ses plus fidèles amis eux-mêmes et les plus dociles l'auraient sans doute conjuré de leur épargner, à la veille des élections, une biouille si irrémédiable avec leur curé ! (Rires.) L'Église prisonnière et réduite au rang de service administratif fait bien mieux leur affaire que l'Église persécutée, mais affranchie.
Et même, je l'avoue encore, je ne me sens pas
— un —
ému parce que, dans un éloquent discours, M. Waldeck-Rousseau, mesurant la gravité d'une abdication de la France dans les régions orientales, a défendu les missions catholiques contre l'aveugle impatience de ses alliés. Je ne m'en suis pas ému, parce que, tandis qu'il parlait, j'avais dans la mémoire le réquisitoire qu'il prononçait la veille avec une égale éloquence contre les religieux mêmes dont les missions sont, aux yeux des patriotes, l'honneur et la gloire, et qu'il m'apparaissait ainsi semblable à un homme qui bouleverserait de fond en comble les fondements de sa maison et qui prétendrait ensuite qu'elle se tînt encore debout. (Applaudissements.)
Si, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — les missions catholiques devaient un jour succomber, c'est à la loi des associations et à son auteur qu'en remonterait la responsabilité première.
Aussi bien. Messieurs, c'est en toutes choses la caractéristique de l'œuvre accomplie par M. le président du conseil. S'il voit aujourd'hui, dans le pays tout entier, se dresser contre lui une si formidable révolte, ce n'est pas seulement par ce qu'il a fait, c'est encore, c'est surtout par ce qu'il a laissé faire, par ce qu'il a couvert de son nom , de son influence et de son autorité. (Applaudissements.)
J'ai suivi avec toute l'attention d'un homme dont la vie a été donnée à l'étude sincère et désintéressée des questions ouvrières l'œuvre de celui qui fut son principal collaborateur, de M. Millerand. Son chef de cabinet vient de publier, dans un très intéressant volume intitulé l'Œuvre de Millerand : un m,inistre socialiste, l'exposé documenté de tous les actes du
ministre du commerce pendant les trois années où il a exercé le pouvoir. Il dit dans VAvant-propos :
(( Les élections sont proches. A l'heure où ils choisiront de nouveaux mandataires ou maintiendront leur confiance à leurs représentants, les électeurs doivent savoir, non par de vaines et vagues paroles, mais par des documents précis, par des faits, comment a été servie notre démocratie au cours de ces deux ans et demi. )>
Je souscris à ces paroles, et j'accepte l'examen. J'ai lu le livre de M. Lavy : il a confirmé ce que m'avait appris l'observation quotidienne des actes de son chef. Tout ce qui a abouti dans l'œuvre de M. Millerand, tout ce qui est utile, tout ce qui est profitable à l'ouvrier, comme l'application ou la réforme de la loi des accidents, comme celle de la loi sur la durée du travail, tout a été préparé ou conçu par ses devanciers, je ne dis pas seulement par les ministres qui l'ont précédé au pouvoir, mais par les hommes de tous les partis qui, depuis vingt ans, ont travaillé aux réformes sociales et parmi lesquels je m'honore de compter. (Applaudissements.)
Il est même certaines de ces créations, à peine, il est vrai, passées en pratique, comme l'établissement des conseils du travail destinés à prévenir les conflits entre les patrons et les ouvriers, qui sont une très vieille, très ancienne idée, appliquée depuis longtemps en d'autres pays, et que n'ont cessé de propager avec moi tous les partisans de l'organisation professionnelle. Que reste -t -il donc qui soit en propre l'œuvre de M. Millerand? Le projet de loi sur l'arbitrage et la grève obligatoire. Ni les ouvriers ni les
patrons n'en ont voulu, il n'est jamais venu en discussion.
Il y a aussi, il est vrai, le projet de loi sur les retraites ouvrières : il n'est pas la conception propre de M. Millerand, mais il l'a adopté, il l'a fait sien, il Va défendu; et quand, sur la proposition de mon ami, M. de Gailhard-Bancel, la Chambre a consulté les associations ouvrières, il est rentré dans les cartons, on ne l'a plus discuté.
Voilà en vérité peu de chose !
Est-ce donc que le passage de M. Millerand aux affaires n'a rien apporté de nouveau dans le monde du travail? Oh ! bien loin de là. Ce n'est pas sur son œuvre législative qu'il faut le juger, c'est sur son œuvre politique ; comme le président du conseil luimême , c'est moins par ce qu'il a fait que par ce qu'il a laissé faire. {Applaudissements.)
Si à la Chambre il fut à peine un ministre réformateur, dans le pays il n'a cessé d'être le protecteur déclaré du collectivisme; lui-même, s'il était là, ne me contredirait pas, et après tout c'est son honneur ! il n'a jamais, que je sache, renié ses doctrines, celles du fameux programme de Saint- Mandé, où le socialisme d'État s'affirmait dans toute sa force, comme le prélude de la socialisation progressive de tous les instruments de production. Il ne les a désavouées ni à Lens, ni à Firminy, où il dut laisser sur le seuil M. le président du conseil, son compagnon de voyage, gêné par les souvenirs que, dans ce département de la Loire, lui criaient tous les témoins de sa politique passée. (Applaudissements.)
M. Millerand a été le serviteur d'une cause, d'une
idée , d'un parti , et par sa seule présence aux affaires comme par ses encouragements constants et exclusifs, il leur a donné un élan décisif, une redoutable puissance : c'est là qu'est véritayjlement son oeuvre, et non pas dans les projets de loi qu'il a soutenus ou déposés. (Applaudissements.)
En voulez-vous un exemple frappant? M. Millerand est grand partisan de l'organisation syndicale; moi aussi, et d'autres avec moi. Seulement je veux que cette organisation soit une organisation pacifique , reposant sur l'entente du capital et du travail, et destinée à les concilier entre eux.
Un grand mouvement, longtemps préparé par les idées que nous avons répandues, s'est fait dans le monde du travail, las de la tyrannie socialiste : eii face des syndicats armés pour la guerre sociale, il s'est levé tout à coup une légion de syndicats nouveaux revendiquant leur indépendance, résolus à chercher, dans l'entente avec les patrons, la solution de tous les conflits. Vous les connaissez. Tous les hommes qui veulent arracher la France aux menaces du collectivisme les ont acclamés; M. le président de la République les a reçus avec honneur. Ce sont les syndicats jaunes. (Applaudissements.) M. Millerand les ignore, il ne veut ni les recevoir ni les entendre, ce sont des ennemis : il ne connaît, il n'entend, il ne protège que les syndicats rouges , les syndicats révolutionnaires. Voilà, d'un trait, la politique sociale du gouvernement. (Applaudissements.)
Ah ! M. Millerand a des amis bien ingrats , et M. Jaurès a bien raison, lui, quand il célèbre l'entrée de son ami au ministère comme une éclatante vie-
toire, comme un triomphe pour son parti, quand il montre les pas de géant que, par cet événement capital, le collectivisme a faits dans le pays. Si demain les socialistes sont en nombre imposant à la Chambre, si le programme que ses représentants les plus autorisés viennent d'arrêter à Tours devient une réalité, si l'État met la main sur les chemins de fer, sur les banques, sur les mines, sur les raffineries, sur tous les grands foyers de l'activité industrielle, si l'impôt progressif sur le revenu est voté, M. Millerand pourra revendiquer dans ces victoires une large part. Il pourra sourire alors de son œuvre législative, et convenir avec moi qu'elle est anodine et légère ; car il montrera avec orgueil comment, dans le lent et habile travail de son ministère, la sagesse même de ses actes législatifs a permis au gros de son parti, comme fait dans la guerre au gros de l'armée une inoflfensive démonstration, d'envahir enfin la forteresse dont une main imprudente ou complice lui avait livré la porte.
Cette main, c'est celle de M. Waldeck -Rousseau. J'ai montré sa responsabilité daiTs la préparation de la guerre religieuse, voilà sa responsabilité dans la préparation de la guerre sociale. {Applaudissements.) On avait dit qu'il se jouerait des socialistes, que ce n'étaient pas eux qui le tenaient captif, mais lui qui les traînait prisonniers , et qu'il ne les enrôlait sous sa bannière que pour les mieux réduire à l'impuissance. S'il l'a cru, il est cruellement puni ! Mais si, avec son ordinaire clairvoyance, il a prévu cet immanquable résultat de sa politique, il est bien coupable. Et, dans lès deux cas, c'est nous qui payons. {Ajyplaiidissements.)
Mais M. le président du conseil a une troisième responsabilité^ la plus lourde peut-être et la plus douloureuse. Pendant trente ans les partis avaient, d'un commun accord, tenu l'armée à l'écart de leurs discordes : nul n'aurait osé élever la voix contre ses chefs, ébranler, je ne dis pas d'une accusation, mais d'une parole, la confiance que leur témoignait la nation; les souvenirs de l'année terrible, remplissant les cœurs, imposaient à tous le respect et le silence. Courbés sur leur tâche quotidienne, dominés par une seule pensée, l'esprit tendu vers la frontière ouverte, les officiers et les généraux travaillaient à l'œuvre sainte, et nul ne les troublait.
La politique expirait à leurs pieds; nous pouvions nous entredéchirer dans nos luttes intestines, l'armée demeurait sacrée. Là, tous oubliaient les origines, les opinions, les espérances individuelles: il n'y avait qu'une origine, le dévouement à la patrie; qu'une opinion, le service de la France; qu'une espérance, celle du jour mystérieux où elle effacerait la trace de ses deuils. Le pays, incertain de ses destinées, gardait avec piété cette grande réserve de l'avenir. {Applaudissements prolongés.)
Si quelqu'un alors avait dit qu'un jour viendrait où les meilleurs, les plus respectés de nos généraux succomberaient sous les outrages , où l'organisation de notre état-major péniblement, lentement préparée par leurs mains, serait bouleversée, où l'avancement livré par l'arbitraire ministériel aux caprices du Parlement ne serait plus qu'une prime offerte aux complaisances politiques; où les opinions, les croyances de chacun, et jus-
qu'à celles de leurs familles seraient épiées et dénoncées ;
Si quelqu'un avait dit qu'un jour viendrait où des paroles impies iraient ouvertement semer entre les officiers et les soldats la méfiance ou la haine, où l'on pourrait à la tribune nationale charger d'injures les chefs d'une expédition lointaine, sans que le ministre de la guerre bondît de son banc pour les venger, où il ne serait même pas permis de protester à la Chambre contre la délation introduite dans l'armée ;
Si quelqu'un avait dit encore qu'un jour allait venir où, en face des nations en armes et poursuivant sous des formes diverses leurs ambitions impérialistes, on demanderait à la France d'abdiquer sa puissance militaire et d'accepter, par une sorte de désarmement moral, le commencement de sa déchéance; si quelqu'un avait annoncé que l'esprit révolutionnaire, agité par ses passions séculaires, trouverait dans une tourmente nationale le secours de l'esprit cosmopolite hanté de ses rêves humanitaires, et que ce ne serait plus seulement l'armée, école d'autorité, de discipline et de sacrifices, qui serait attaquée comme une institution surannée, mais la patrie, la patrie elle-même, l'âme qui l'anime, le sol qui la soutient, les frontières qui l'enferment, qu'on oserait discuter comme une abstraction philosophique ;
Si quelqu'un avait osé tenir un pareil langage, on l'aurait traité de criminel ou d'insensé. (Applaudissements prolongés.)
Messieurs, où en sommes -nous? Ne me forcez pas à le dire; les colères contenues sont les plus puissantes !
Cependaiil, malgré tant d'épi'cuves, l'armée est debout, fièrc et fi'émissante. L'année dernière, quand nous avons vu dans les plaines de Bétheny défiler dans leurs vêtements de campagne les divisions de ter compactes, impénétrables; et les canons minces et gris, au long corps effilé, passer en bondissant; et les chasseurs à pied, alertes derrière les clairons joyeux; et la cavalerie, dans un tourbillon, agitant ses étendards, quand, à cette vue, les larmes ont mouillé les yeux, serré les gorges, étreint les cœurs, ah ! nous avons tous senti que l'armée ne peut pas périr! (Applaudissements prolongés.)
Non, elle ne peut pas périr; mais il faut qu'elle soit défendue, rassurée, sauvée de la politique dissolvante qui l'inquiète, qui la trouble et qui l'épuisé. C'était le premier devoir du gouvernement après tous les déchirements de ces dernières années : il eût suffi pour cela que son chef imposât résolument sa volonté, en rompant ouvertement avec ceux qui inspiraient, qui encourageaient l'œuvre antimilitaire. M. Waldeck- Rousseau ne l'a pas fait; il est demeuré l'allié des révolutionnaires, il a installé la révolution au ministère de la guerre comme il l'a installée au ministère de la marine, comme il l'a installée au ministère du commerce. Voilà sa troisième responsabilité. {Applaudissements.)
Et ce n'est pas la dernière; il y en a encore une, de laquelle je n'ai qu'un mot à dire. Ce gouvernement, qui a préparé la guerre religieuse, qui a préparé la guerre sociale, qui a préparé la désorganisation militaire, a-t-il au moins donné au pays un peu de prospérité et de confiance? A-t-il en quelque
manière allégé les charges publiques, comme c'était, pour un gouvernement qui se disait avant tout le serviteur de la démocratie, la première des obligations? La réponse tient en un mot qui déjà a fait le tour du pays, et particulièrement, j'imagine, du département de la Sarthe, où chacun doit ressentir particulièrement la gloire d'avoir donné à la défense républicaine son ministre des finances. (Rires.) Ce mot, c'est le déficit.
Personne ne le conteste. On discute, il est vrai, sur le chiffre. Aux dernières nouvelles, c'étaient 175 millions; qui sait exactement où on en est aujourd'hui? Vous avez lu ces récentes séances de la Chambre des députés où la discussion du budget s'achevait dans un délire de surenchère électorale, où la majorité, encore hier si docile, si soumise quand il s'agissait de proscrire les religieux, aujourd'hui débridée, sans guide, sans boussole et sans chef, s'en allait livrée à toutes les fantaisies, décrétait entre six et sept heures du soir le rachat des chemins de fer, votait le service de deux ans, la suppression de toutes les dispenses, abolissait les vingt -huit jours des réservistes, les treize jours des territoriaux, demandait des crédits, chacun pour ses clients, pendant que le ministre des finances, éperdu entre le Nord l'accusant de sa ruine, le Midi lui criant sa misère, levait les bras au ciel et répétait avec désespoir : (( Mais je n'ai pas d'argent ; je n'avais déjà pas de quoi passer l'hiver, comment irai-je au bout du printemps? » (Applaudissements.) Voilà où le gouvernement a laissé tomber les finances et la prospérité publiques ; c'est la dernière responsabilité de
De Mun. — Discours. MI- — l'i
M. Waldcck - Rousseau , il a préparé la désorganisation financière.
Messieurs, la France ne peut pas supporter cela, elle ne le supportera pas. Déjà, vous voyez bien qu'elle est debout et que, sentant sur son épaule peser la main qui l'opprime, elle se redresse courageusement, s'enveloppe dans son honneur et s'écrie, comme cet orateur de Rome au tyran qui le menaçait : (( Quand tu m'arracherais la langue, mon âme, restée libre de son souffle, repousserait ta violence! » (Applaudissements.)
Écoutez donc ces voix qui s'élèvent de tous les coins de l'horizon politique : ce n'est pas nous seulement qui dénonçons la tyrannie jacobine, ce n'est pas seulement cet admirable et généreux Jules Lemaître ! Ce sont des hommes séparés de nous par de longs dissentiments, demeurés divisés d'opinion avec nous sur beaucoup de points, mais qui, dans leur indépendance, comme nous dans la nôtre, ont avec nous défendu la liberté.
On cherche des alliances : on dénonce des compromis, des ententes secrètes, et M. Waldeck- Rousseau s'indigne des coalitions, lui qui traîne derrière lui la plus étrange, la plus prodigieuse des coalitions politiques. (Applaudissements.) On sait bien qu'il n'y en a pas, pas plus que l'autre jour, à la rue d'Uzès, il. n'y avait de compromis et de coalition entre les braves gens qui sauvaient les incendiés. La maison brûle, nous courons au feu ! Voilà toute la coalition. {Applaudissements.)
Et même, car il faut tout dire, les femmes, elles aussi, y courent avec nous; et je veux ici, tout haut,
saluer et remercier les généreuses Françaises qui, d'un bout à l'autre du pays, se lèvent et s'organisent pour nous aider à vaincre. (Ajjphmdissemeiits.)
M. le président du conseil, l'autre jour, au banquet de la presse suburbaine, s'est grandement et très vertueusement scandalisé de cette innovation, a 11 paraît qu'on quête beaucoup..., a-t-il dit, et qu'on a découvert que si l'on n'a pas encore conquis la France, c'est qu'on n'y a pas encore mis le prix. »
Oui, monsieur le président du conseil, on quête, non pour acheter la France qui, comme vous le dites, n'est pas à vendre, pas plus pour des faveurs gouvernementales que pour de l'argent, mais afin de payer contre vous les frais de la guerre ; et c'est une singulière pruderie, en vérité, quand on dispose pour les élections de tous les moyens d'action que l'on sait et qu'un gouvernement tient dans sa main, c'est une singulière pruderie de paraître si choqué, que pour lutter contre lui, pour entretenir des journaux contre les siens, des agents contre les siens, pour organiser des réunions contre celles de ses amis, il nous faille, à nous aussi, une caisse électorale.
Nous en avons une, et nous ne rougissons pas que nos femmes, nos sœurs et nos filles quêtent autour d'elles pour nous aider à la remplir, pas plus qu'autrefois ne rougissait Duguesclin captif, quand il n'y avait en Bretagne ni femme ni fille qui ne filât pour sa rançon. C'est la rançon de. la France que nous demandons ! (Applaudissements.)
M. le président du conseil a mêlé la raillerie à son indignation ; et comme il aime à rappeler l'ancien régime, ainsi qu'il le fit en invoquant, pour défendre
la loi des congrégations, Louis XV, Henri IV, et jusqu'à Giiarlenriagne ; il s'est complu, pour cette fois, dans les souvenirs de Louis XIV enfant (rires et applaudissements), et il a comparé nos dames quêteuses à la grande Mademoiselle.
Seulement, par inadvertance, l'esprit sans doute hanté par toutes les ligues qui l'environnent et qui l'inquiètent, il a parlé de celle dont la duchesse de Montpensier était l'orgueil; mais M. le président du conseil s'est trompé: ce n'était pas une ligue, c'était la Fronde. Il sait trop bien l'histoire de France pour l'ignorer, et comme, sans doute, il sait aussi quelque peu l'histoire d'Israël (ajrplaudissements et rires), il me permettra, pour finir, de lui rappeler le souvenir d'une autre fronde dont il est question au livre des Rois : c'est celle dont usa David contre Goliath. (Rires.)
Ce Goliath était un homme grand, fort et puissant; David était petit, et Goliath le méprisait. Cependant David, ayant mis sa confiance en Dieu, prit sa fronde et, l'ayant fait tourner, atteignit au front le Philistin, qui tomba de toute sa hauteur.
Nous sommes assurément de petites gens en présense d'un ministre tout- puissant; mais nous avons mis notre confiance en Dieu, et, avec son aide, nous espérons que notre fronde , chargée de bulletins de vote et fortement maniée par des électeurs courageux, saura frapper au front M. Waldeck- Rousseau, son ministère et sa majorité. (Triple salve d'applaudissements.)