III
M. LE COMTE Albert de Mun. En tout cas, ce qui est évident, c'est qu'après sa mort on n'a su échapper à l'iiumiliation de le désavouer qu'en excusant sa conduite sur sa maladie ! Voilà la récompense d'un homme qui avait porté si fièrement et si haut la susceptibilité de l'honneur national !
Je ne veux pas insister là-dessus, et je ne parlerai pas non plus de cette affaire Shaw, sur laquelle il vaut mieux se taire, et qui rappelle les souvenirs d'un temps où la France frémissait tout entière au bruit d'une indemnité arrachée à son orgueil national. (Applaudisseinents à droite.)
Je n'en parle pas. C'est assez que ces dépêches soient publiques, sans les apporter à cette tribune, et d'ailleurs M. Ghallemel-Lacour n'est plus sur le banc ministériel. C'est à M. Jules Ferry que je m'adresse, et je lui demande ce que nous faisons à Madagascar, dans quelle situation nous y sommes, quelles instructions il a données à l'amiral Gahber.
Le Livre jaune s'arrête au mois de décembre ; l'occupation de Tamatave est du mois de juin. Depuis on a encore une fois accepté de négocier; M. de Lanessan a dit que ces conférences dont le Livre jaune donne le procès-verbal étaient ridicules; je ne vois pas, en effet, d'autre mot qui leur convienne.
Les négociations ont été rompues , au mois de décembre, par le mauvais vouloir des Hovas. Depuis on est dans le statu quo. Et quel statu quo? à 8 à 10 kilomètres des Hovas, campés autour de Tamatave, où nos nationaux, expulsés de Tananarive, à travers les plus mauvais traitements, au prix de vives souffrances, sont entassés dans les plus mauvaises conditions, ré-
duits à se ravitailler uniquement par le moyen des vaisseaux embossés devant la côte; en réalité, on dirait que ce sont les Hovas qui bloquent Tamatave.
Eh bien, il n'y a rien de plus déplorable qu'une pareille situation, qui amoindrit notre prestige, qui enhardit l'ennemi et qui use nos forces dans l'immobilité sur une côte insalubre; et si c'était là tout le parti qu'on devait tirer du bombardement de Tamatave et de l'expédition de l'amiral Pierre, il aurait mieux valu ne rien entreprendre ; car jusqu'ici on n'a réussi qu'à amasser les ruines, à amener des violences et à créer un état de guerre sans en tirer aucun profit sérieux.
Gela n'est pas digne de la France : il faut en finir, et on n'y parviendra que par une campagne énergique. M. Bandais vous l'a dit, dans une des premières dépêches qui sont au Livre jaune : « Vous n'obtiendrez que si vous exigez. » Eh bien , exigez donc !
C'est l'histoire de toutes nos tentatives depuis soixante ans sur la côte de Madagascar; l'amiral de Mackau le rappelait à la Chambre de 1846 :
« Quatre fois, disait-il, depuis trente ans, nous nous sommes présentés sur la côte orientale, toujours avec les motifs les plus légitimes , toujours pour couvrir nos nationaux, et chaque fois les moyens insuffisants que nous avons employés ont paralysé notre action. »
La Chambre se tira d'affaire en votant un paragraphe de l'adresse où elle affirmait platoniquement les droits de la France, tout en manifestant pour les expéditions lointaines une répugnance qui n'était pas faite pour les encourager.
Messieurs, ne faites pas comme la Chambre de 1846;
ne vous bornez pas à des manifestations platoniques ; donnez à votre Gouvernement la force nécessaire pour qu'il agisse vigoureusement... {Interruptions diverses)^ pour qu'il renonce à négocier inutilement , comme s'il voulait la paix à tout prix, pour qu'il puisse aller de l'avant et faire valoir sur la Grande-Terre, sur la France orientale, le droit de souveraineté dont il a la garde et qu'il a trouvé dans l'héritage des siècles.
Voilà la seule politique que je comprenne.
Celle où nous piétinons depuis six mois ne peut qu'aggraver le mal et rendre chaque jour la solution plus difficile et plus coûteuse. (Très bien! très bien! et applaudissements sur plusieurs bancs de la droite. — L'orateur, en retournant à son banc, est félicité par un certain nombre de ses collègues.)
L'ordre du jour suivant fut voté par la presque unanimité de la Chambre, 437 voix contre 26.
« La Chambre, résolue de maintenir tous les droits de la France sur Madagascar, renvoie à une commission spéciale, qui sera nommée dans les bureaux, Texamen des crédits demandés et passe à Tordre du jour. »