‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 4)Chapitre 3 sur 37 · LE 9 MARS · texte numérisé non relu

LE 9 MARS

A l'esplanade DES INVALIDES

(Discom-s prononcé à la Chambre des députés le 10 mars 1883.)

Dans rhiver de 1883, la crise économique dont souffrait la France tout entière se fit douloureusement sentir à Paris, où la surproduction avait engendre par contre-coup un chômage presque général dans l'industrie du bâtiment.

Le 9 mars 1883, une nombreuse manifestation d'ouvriers sans travail, annoncée depuis quelques jours par la presse radicale, eut lieu sur l'esplanade des Invalides. La police la dispersa sans beaucoup de peine. Une partie des manifestants se porta vers le palais de TÉlysée, résidence du Président de la République, où elle fut arrêtée et refoulée par les agents accourus à la hâte. D'autres, conduits par Louise Michel, célèbre agitatrice, autrefois déportée à la Nouvelle-Calédonie et connue par ses discours exaltés, se répandirent sur le boulevard Saint-Germain. Quelques boutiques de boulangers furent pillées, puis la manifestation prit fin d'elle-même sans autre incident.

Le lendemain, la presse républicaine accusa les partis

monarchiques d'avoir organisé la manifestation de la veille pour nuire au Gouvernement. Certains journaux, profitant de ce que quelques députés de la droite avaient traversé l'esplanade des Invalides au moment de la manifestation, en tirèrent argument pour dire que ces messieurs étaient là afin de diriger le mouvement. M. de Mun était du nombre; il avait, en effet, traversé Tesplanade, pour se rendre à la Chambre, à la fin de la journée. Son nom fut prononcé dans les journaux.

A la séance de ce jour, 10 mars, le Gouvernement, désireux de tirer parti de Tincident contre ses adversaires, pria un de ses amis de lui adresser une question, qui fut changée en interpellation sur la demande de M. Paul de Cassagnac.

Le ministre de Tintérieur, M. Waldeck-Rousseau , répondant à celui-ci, fit entendre que son langage était la preuve d'une solidarité effective entre les événements de la veille et les partis monarchiques.

Une vive agitation suivit ces paroles. Le Journal Officiel rend compte de Tincident en ces termes :

M. LE COMTE DE Maillé. C'cst uu procès de tendance!

M. LE COMTE Albert de Mun, se levant. Je prie M. le ministre de préciser ce qu'il veut dire. [Exclamations et bruit à gauche. — Applaudissements à droite.)

Un membre à gauche. Silence aux cercles catholiques.

M. Bergerot. Nommez les conspirateurs.

A gauche. A Tordre! à l'ordre!

M. le ministre. Je n'ai pas le droit d'entrer dans des détails...

A droite. Si ! si !

M. Ernest Dréolle. Alors n'accusez pas!

M. le comte Albert de Mun. Ne faites pas d'insinuations indignes de la Chambre, du Gouvernement et de ses adversaires. ( Très bien! très bien! à droite.)

M. le président. Monsieur le comte de Mun , vous n'avez pas la parole. Vous êtes inscrit, vous parlerez à votre tour.

Si vous prenez la parole auparavant, je vous rappellerai à l'ordre. [Très bien! à gauche et au centre.)

Dès que le ministre eut quitté la tribune, M. de Mun l'y remplaça.

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, j'ai demandé la parole tout à l'heure quand j'ai entendu M. le ministre de l'intérieur apporter à la tribune ce que j'ai appelé une insinuation, c'est-à-dire indiquer que la présence sur la voie publique d'un certain nombre de personnages politiques qui siègent de ce côté delà Chambre (To/'ateif/* désigne la droite) pouvait l'autoriser à leur attribuer une part de solidarité dans la manifestation qui avait lieu au même moment. {Oui! oui! au centre et à gauche. — Dénégation à droite.)

M. Ballue. C'est vrai!

M. le comte Albert de Mun. J'ai demandé la parole pour prier M. le ministre de préciser son insinuation, parce qu'en pareille matière je n'admets pas qu'on apporte à cette tribune contre des adversaires politiques des accusations de ce genre sans pouvoir les justifier.

J'ai invité M. le ministre de l'intérieur à le faire; il s'y est refusé. Je suppose qu'il a fondé son accusation sur les récits de quelques journaux qui ont désigné par leurs noms un certain nombre d'entre nous, rencontrés hier, parait -il, sur le parcours de la manifestation. Je suis de ceux-là : on m'a montré tout à l'heure, en effet, un journal qui me nomme avec quelques-uns de mes collègues et qui en profite pour formuler les insinuations que M. le ministre vient de répéter ici.

Ces insinuations, je ne pense pas que personne les prenne au sérieux, et, puisqu'on se sert d'un pareil argument, puisqu'on se donne le droit d'accuser de complicité dans la manifestation d'hier tous ceux qui ont été rencontrés sur le chemin de la Chambre des députés, je pourrais bien aussi, peut-être avec plus de vraisemblance, demander à M. le ministre de l'intérieur, que j'ai rencontré à trois heures sur le pont des Invahdes, s'il avait lui-même quelque solidarité avec les manifestants. (Rires approhatifs à droite. — Rumeurs à gauche.)

Eh bien, Messieurs, je ne trouve pas qu'un pareil procédé de discussion soit sérieux et acceptable. Je ne crois pas que dans une affaire aussi grave on doive apporter à la tribune de semblables arguments.

On nous reproche d'avoir regardé la manifestation avec bienveillance: est-ce que vous croyez qu'à propos d'un incident pour le moins gênant et déplaisant pour le Gouvernement , nous allons nous attendrir et nous apitoyer... {Longs applaudissements ironiques à gauche.)

M. Saint-Romme. Nous retenons l'aveu!

M. Rang. Voilà la bienveillance démontrée!

M. Madier de Montjau. Que devient l'intérêt du commerce et de l'agriculture?

M. LE comte Albert de Mun. Messieurs, il y a ici deux choses en question : il y a l'intérêt des classes laborieuses, l'intérêt du commerce dont vous parlez. Celui-là, oui, il nous attendrit, il nous émeut, il nous intéresse profondément! et puis il y a l'intérêt de la République; celui-là ne nous attendrit pas. {Applaudissements à droite.)

Vous nous avez dit tout à l'heure que nous essayions de faire retomber le poids de ces manifestations sur toute la classe laborieuse. {Dénégations à gauche.)

Ce sont les propres paroles de M. le ministre de rintérieur ! . . .

Eh bien, pour ce qui me concerne, pour moi et pour mes amis, je repousse avec indignation de pareilles accusations. {Applaudissements à droite. — Interruptions à gauche.)

M. Granet. Vos amis ont l'habitude des manifestalions factieuses ; ils vont à la salle Lévis.

M. LE COMTE Albert de Mun. Mais puisqu'on est venu ici nous accuser, puisqu'on est venu faire des insinuations contre nous, eh bien, j'ai le droit, à mon tour, de vous demander compte, non pas seulement des troubles de la voie pubUque, des passants molestés, des vitres brisées, des boutiques pillées, mais encore et surtout de ce que vous faites , de ce que vous avez fait pour prévenir de pareilles explosions.

Puisque la classe laborieuse souffre, et cela est bien vrai; puisque vous en êtes émus, comme nous, certainement pas davantage ; puisque vous vous en préoccupez tant, je vous demande de nous dire ce que vous avez tenté , ce que vous avez essayé, je ne dis pas pour résoudre les difficultés où elle se débat, — je sais bien que cela ne se fait pas en un jour, — mais seulement pour conjurer, pour atténuer la crise économique qui est le fond de toutes ces souffrances !

Dites-le-moi ! Dites - moi ce que vous avez apporté ici, ce que vous avez essayé depuis des années que vous êtes au pouvoir? {Vives réclamations à gauche. — Applaudissements à droite.)

Un membre. Et vous, qu'avez-vous fait?

M. LE COMTE Albert de Mun. Moi ! Monsieur, j'ai toujours été dans la minorité ! je n'ai jamais été maître des lois et des budgets. (Nouveaux applaudissements à droite.)

M. ViETTE. Vos amis du Sénat ont empêché toutes les réformes économiques que nous voulions faire.

M. Edouard Lockroy. Nous n'avons pas créé l'Union générale.

M. LE COMTE Albert de Mun. Vous n'avez pas le droit de m'adresser cette interruption , Monsieur, je ne m'en suis jamais mêlé. {Interruptions à gauche.)

M. Floquet. C'est à vos amis qu'elle s'adresse.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je vous demande ce que vous avez tenté depuis que vous êtes les maîtres. (Interruptions et bruit à gauche.)

M. Victor Plessier. Nous avons le droit de nous adresser à vous... {A l'ordre! à l'ordre! à droite), car vous avez voté la revision.

A droite. A l'ordre! à l'ordre!

M. LE COMTE Albert de Mun. Jusqu'à présent, on a accusé les autres, on a parlé de répression; mais on n'a pas dit un mot pour expliquer la raison d'être de ces crises économiques.

M. Thirion-Montauban. On ne le peut pas !

M. LE COMTE Albert DE Mun. On n'a pas dit un mot du mal profond qui étreint le monde du travail et de ce qu'on veut faire pour y porter remède. {Interruptions à gauche.)

Voix à gauche. Vous oubliez le krach!

M. LE COMTE Albert de Mun. Jusqu'à présent je n'ai entendu parler que de projets de loi., de procès de

cour d'assises et de charges d'agents de police. Eh bien, ce n'est pas assez : il faut que vous apportiez enfin autre chose aux ouvriers qui souffrent.

Ce n'est pas comme cela que vous viendrez à bout de la question sociale... (£'a;da?7ia(ions ironiques à gauche. — Applaudissements à droite.)

Un membre à gauche. C'est par les cercles catholiques !

M. LE COMTE Albert de Mun. ... de la question sociale, qui éclate partout, qui vous presse, qui vous menace d'un bout à l'autre du pays, et qui est plus forte que vous !

M. Viette. Le Sénat a rejeté toutes les lois économiques qui intéressent les travailleurs. Ce sont vos amis du Sénat qui ont repoussé la loi sur les heures de travail. (Rumeurs à droite.)

M. LE comte Albert de Mun. Voilà la vérité ! La cause du mal, elle est sans doute dans le trouble des affaires, mais elle est aussi, elle est surtout dans votre impuissance et dans la stérilité dont vous donnez tous les jours la preuve, en face des terribles problèmes qui agitent le monde du travail !

Voilà ce que tout le monde comprendra, ce que tout le monde verra dans la journée d'hier : et c'est pour cela qu'on dira qu'elle est votre œuvre et que nous ne pouvons, nous, à aucun degré, en être responsables. {Vifs applaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à sa place, est félicité par ses amis.)

La discussion se termina par le vote de l'ordre du jour pur et simple.

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