III
M. Louis Guillot (Isère). Par l'amour de la patrie. (Rumeurs diverses.)
M. LE PRÉSIDENT. Comment pouvez -vous interrompre la belle expression de pensées qui nous sont communes avec l'orateur? {Vifs applaudissements à droite et sur 1171 grand nombre de hancs à gauche.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Je répète, et je ne crois rien dire en cela qui puisse vous blesser... (Non! non!)., que sans doute une démocratie peut, à certains jours , être prête pour un effort militaire considérable ; il arrive que , soulevée par le sentiment de l'indépendance ou par l'ardeur des passions intérieures, elle tire de son sein une nation armée : l'Amérique en a offert l'exemple deux fois en un siècle, par la guerre de l'indépendance et celle delà sécession.
Quelques membres à V extrême gauche. Et la France? — Et les armées de la Révolution?
M. LE comte Albert de Mux. Je répondrai tout à l'heure à votre interruption.
Mais quand l'effort est passé, les institutions militaires succombent ; et si c'est là une situation acceptable pour le nouveau monde , elle ne se comprendrait pas dans la vieille Europe, où la paix n'est qu'une préparation de la guerre, et moins chez nous que partout ailleurs, dans l'état que nous a fait le malheur^ avec les souvenirs d'hier et les préoccupations de demain. {Très bien! très bien! à droite.)
En Allemagne, Messieurs, la vie sociale n'est pas en contradiction avec la vie militaire; tout, au contraire, dans l'une , concourt à préparer l'autre ; et cependant ce n'est pas par préférence, mais par nécessité , que la Prusse a adopté et conservé le service de trois ans.
Quelle est l'histoire de la Prusse? En 1807, le traité de Tilsitt lui avait imposé la dure condition de n'avoir que 42,000 hommes sous les armes. C'était l'écrasement de la nation. Heureusement pour elle, elle trouva alors, pour réorganiser son armée, des hommes qui n'étaient pas des théoriciens inexpérimentés, mais des hommes pratiques, comme Stein et Sharnhorst, qui, en prévision de l'avenir, cherchèrent les moyens d'éluder le traité en conservant peu de temps les mêmes hommes sous les drapeaux, afin d'y faire passer successivement toute la jeunesse.
Ce n'était pas un principe , c'était un expédient. Et alors, à côté de l'armée permanente de 42,000 hommes il y eut une seconde armée organisée par districts, par communes, qui semblaitêtre une garde nationale et qui, en réahté, avait ses cadres, son matériel, et était prête à entrer en campagne.
Les hommes étaient instruits six mois dans l'armée permanente; puis ils passaient dans la landwehr, pour être remplacés par 40,000 autres, et ce fut ainsi qu'en 1813 la Prusse eut 300,000 hommes prêts à tomber sur Napoléon.
Mais, pendant ce temps, l'organisation militaire, où était-elle? elle était dans le pays lui-même, où chaque localité correspondait à une compagnie, à un escadron, à une batterie ; où chaque magistrat, chaque fonctionnaire, chaque grand propriétaire était officier dans la troupe locale; en sorte que l'organisation de l'armée se confondait absolument avec les institutions sociales.
Quand, après 1813, la Prusse voulut perfectionner ses institutions, elle ne toucha pas au principe; au-
jourd'hui encore, l'autorité militaire est représentée dans chaque district par un officier supérieur, égal hiérarchique du landrath, et qui a sous ses ordres tous les officiers de la landwehr du district ; et dans chaque commune il y a un sous-officier qui a autorité sur tous les sous-officiers et les soldats de la landwehr compris dans la commune.
Voilà une hiérarchie militaire qui suit l'officier et le soldat jusque dans leurs foyers, si bien que l'organisation militaire prussienne correspond à ce que nous appellerions chez nous l'organisation départementale, cantonale, communale de l'armée. L'autorité, la discipline, la hiérarchie sont inhérentes à la vie municipale.
Eh bien , où y a-t-il rien de semblable en France ? Est-ce que nos mœurs, nos habitudes, nos institutions se prêtent à une pareille organisation ? En aucune manière.
Est-ce que les fonctionnaires, les magistrats, les propriétaires occupent, est-ce qu'ils peuvent occuper un rang dans les troupes locales? Non, rien de semblable n'existe et ne peut exister dans les conditions sociales de la nation. (Très bien! très bien! à droite.)
La différence est radicale, et, permettez-moi de vous le dire, elle va plus loin encore. Ce n'est pas seulement une question d'organisation, c'est une question d'éducation. Chez nous, pendant qu'au régiment on ne parle que de devoirs, de respect, d'obéissance, au village on ne parle que de droits, de liberté, de souveraineté. (Très bien! très bien! à droite.)
Le conscrit ne s'y forme pas ; le réserviste s'y déforme. L'esprit de corps, le goût du métier, le respect
des chefs, la confiance en eux, tout est battu en brèche par des idées, par des pubhcations, qui pénètrent jusqu'au dernier des hameaux. (Très bien!' C'est la vérité! à droite.)
Le sentiment militaire est miné dans les âmes ; au régiment, le soldat vit dans la fièvre, dans la maladie du départ; au pays il ne trouve que l'oubli, quand ce n'est pas le dédain de son métier !
J'irai jusqu'au bout de ma pensée. Cet esprit de sacrifice et de dévouement que j'exalte comme le fondement des vertus militaires, il a dans les âmes un point d'appui certain que le vieux règlement autrichien, qui date de Marie-Thérèse et qui est toujours en vigueur, remet encore aujourd'hui tous les jours sous les yeux du soldat : c'est la foi, la croyance rehgieuse, le respect de Dieu , qui est le principe de tous les autres I (Applcaidissements à droite. — Bruit et interruptions à gauche.)
M. Louis Guillot (Isère). Nous avons la religion de la patrie, et celle-là nous suffit!
M. LE PRÉSIDENT. Mais M. de Mun ne dit pas que l'opinion qu'il exprime soit la vôtre !
M. LE COMTE Albert de Mun. Votre démocratie travaille à le détruire par tous les moyens, et cet homme dont elle veut faire un soldat, non seulement quand il est sous les drapeaux, elle lui marchande, elle lui dispute le secours , le réconfort de son âme ; mais quand il rentre à son foyer il n'y rencontre, dans les actes officiels, dans l'éducation qu'il reçoit, dans les conseils qu'on lui donne, dans les lectures qu'on lui propose, que l'ignorance, quand ce n'est pas la
— mi —
négation et la haine de Dieu! {Mouvements divers. — Yifs applaudissements à droite.)
Messieurs, je ne ferai pas de comparaison, elle serait trop pénible à mon cœur de chrétien et de Français... (Approbation à droite); mais, je le répète, quand les conditions de la vie sociale sont à ce point en opposition avec les principes, avec les conditions de la vie militaire, il faut à toute force que l'armée réagisse contre elles.
C'est tout mon argument contre l'armée démocratique.
Quand le sentiment de l'autorité et de la discipline existe dans la société, la nation peut être prête pour l'armée. Quand c'est le contraire, il faut que l'armée conserve et propage dans la nation les vertus militaires. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
Eh bien, le sentiment de l'autorité et de la discipline n'existe pas dans la société démocratique : tout tend à l'y détruire. Il faut donc absolument, sous peine de n'avoir pas d'armée, que l'éducation militaire réagisse contre les conditions sociales. {Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
Maintenant, Messieurs, il me faut aller plus loin et compléter ma pensée.
Est-ce que, par une conséquence rigoureuse des principes que j'ai essayé d'établir en faveur du service de longue durée, je viens vous demander de revenir radicalement à l'ancienne organisation militaire, à la loi de 1832? Je dirai là-dessus très franchement mon opinion.
La loi de 1832, — et j'entends par là la législation militaire qui, malgré des transformations successives,
reposait sur le service de longue durée , — la loi de 1832 a donné à la France une armée magnifique qui a porté haut l'honneur de son nom sur les terrains les plus divers, en face des ennemis les plus ditïérents, aussi bien dans les rudes campagnes de l'Algérie et dans les aventureuses expéditions du Mexique, que dans les longues et glorieuses épreuves de la Crimée et dans les rapides triomphes de l'Italie. Et quand elle a succombé, Messieurs, quand l'armée du Rhin a péri, elle a jeté, pour son dernier jour, sur le drapeau de la France un rayon de gloire que le temps et l'injustice n'ont point obscurci. {Vifs applatidissemcnts à droite.)
Il y a. Messieurs, — nous avons bien le droit d'évoquer ces souvenirs, — il y a, sur le plateau d'Amanvillers, une route qui monte à Saint- Privat-la-Montagne : elle s'appelle encore le chemin funèbre de la garde royale. C'est là que l'élite de l'armée allemande est tombée dans un combat de géants ; et si je me laissais aller, combien d'autres souvenirs héroïques se presseraient devant mes yeux, depuis Wissembourg et Pveischoffen jusqu'à cette charge de Sedan dont je ne puis parler, moi, qu'avec des larmes dans les yeux, parce que la moitié du régiment de chasseurs d'Afrique où j'ai fait mes premières armes y a trouvé la mort, cette charge de Sedan qui arrachait au roi de Prusse un cri pareil à celui de Guillaume d'Orange à Nerwinde : (( Oh ! les braves gens ! » comme l'autre avait dit : (( L'insolente nation ! » {Double salve d'applaudissements sur tous les bancs de la Chambre.)
Cependant, Messieurs, l'armée de 1870 a succombé, et avec elle l'armée de 1832. Pourquoi? Ne me le demandez pas. Il suffit que ce ne soit pas faute d'une
suffisante valeur. Mais, dans cette catastrophe, il y a cependant deux choses qui ont éclaté et que je reconnais immédiatement : la première, c'est que le principe du service obligatoire, qui n'est ni d'hier ni d'aujourd'hui, mais qui date de l'an VI, qui est écrit dans toute notre législation militaire depuis Jourdan jusqu'à Gouvion- Saint- Gyr et au maréchal Soult, c'est que ce principe n'avait pas reçu dans la loi de 1832 l'apphcation que réclament à la fois les besoins de la guerre moderne et le juste sentiment du devoir social. Làdessus je suis d'accord avec vous.
La loi de 1832 ne consacrait pas l'obhgation du service en temps de guerre; elle créait pour la richesse un privilège qui ne lui appartient pas. {Applaudissements à droite.)
Au lendemain de la guerre de 1870, il n'y eut pas une hésitation dans le pays, encore tout secoué par le grand élan qui avait jeté dans les rangs, pour la défense nationale, les hommes de toutes les classes, de toutes les conditions, sans préoccupation d'opinion, sans arrière-pensée politique, tous groupés derrière le drapeau. (Applaudissements .)
L'obligation du service personnel en temps de guerre apparut à tout le monde comme la réforme nécessaire; il n'y avait qu'à écrire dans la loi et à organiser ce que le sentiment patriotique venait de faire éclater dans les faits.
Il n'y eut qu'un cri, et, en ce qui me regarde, dans la petite sphère oîi me plaçait alors la vie militaire, je n'ai pas été le dernier à le pousser ; permettez-moi de le dire, c'était un cri, une revendication naturelle pour les fils de ceux qui, pendant de longs siècles, avaient
trouvé, dans l'honneur de combattre et de verser leur sang pour la France, le fondement de leurs privilèges. (Très bien! très bien! à droite.)
Voilà la première réforme qu'appelait la loi de 1832. Mais l'obligation du service en temps de guerre, ce n'est pas la caserne obligatoire en temps de paix : l'une est la juste application d'un principe conforme aux nécessités de la guerre moderne ; l'autre en est l'abus poussé jusqu'au despotisme, jusqu'au mépris des droits les plus respectables et des conditions les plus évidentes de la grandeur nationale. (Approbation à droite.)
La seconde. cause de faiblesse que la défaite de 1870 avait fait apparaître, c'est l'insuffisance et le défaut d'organisation des réserves. Il y avait longtemps qu'on l'apercevait. L'empire avait fait en 1868 un effort salutaire pour y porter remède. Je ne veux pas envenimer par des récriminations un débat déjà si passionné : il me serait trop facile de citer les paroles des plus grands orateurs républicains contre cette loi du maréchal Niel. Dans ma conviction, l'empire eut le tort de ne pas passer outre. {C/estvrail très bien! à droite.)
Nous avons cruellement expié ces erreurs et ces faiblesses. Mais aujourd'hui, comme en 1871, personne n'en doute, il faut organiser les réserves. La loi de 1872 y avait pourvu, aussi bien qu'à l'obligation du service en temps de guerre. Elle avait accompli ces deux grandes réformes, dont le malheur avait montré la nécessité. Je demande qu'on s'en tienne là et qu'on l'applique, ce qu'on n'a jamais fait à aucun moment.
M. LE COMTE DE Lan.tutnais. C'est vrai! la loi n'a jamais été appliquée.
M. LE COMTE Albert de Mun. Voilà mon opinion tout entière. La loi que vous nous proposez, au contraire, détruit la loi de 1872, ou plutôt elle achève de la détruire, car l'œuvre n'est déjà que trop avancée dans la pratique. Eh bien! j'ai dit qu'elle s'appuyait sur un faux point de départ ; j'ajoute qu'elle se place à un faux point de vue, et c'est le second reproche que je lui adresse.
Gréer et organiser des réserves, c'est bien, c'est nécessaire, mais à la condition de ne pas sacrifier la valeur de l'armée active à celle des réserves : l'armée active, c'est l'école de l'esprit militaire; c'est le foyer de l'expérience acquise; c'est aussi le cadre où les réserves viendront se placer au moment du danger : voilà ce qu'il faut, avant tout, sauvegarder et organiser fortement.
Eh bien! avec le service de trois ans, on fait tout le contraire. Si la guerre éclatait au mois de mai, le dernier contingent n'aurait que six mois de service, l'avantdernier n'aurait qu'un an et demi; deux contingents sur trois auraient besoin d'être encadrés. Voilà la situation où le service de trois ans placera l'armée active au moment de la guerre.
On aura sur le papier une armée nombreuse, mais dont la force ne sera qu'apparente.
Notre collègue M. Edouard Thiers a écrit, dans son rapport sur l'instruction militaire préparatoire, une phrase dont je pourrais m'emparer pour l'appliquer à la loi tout entière. Il parle de la formation des cadres de sous-officiers , au moment de la mobilisation , avec des hommes n'en ayant jamais rempli les fonctions, et il dit: (( C'est la désorganisation de l'armée du combat,
qui est le but, au profit de l'armée du temps de paix, qui n'est que le moyen. » Gela est vrai du service de trois ans. (Ti^ès bien! très bien! à droite.)
Je sais bien qu'on dit que la fortune de la France ne peut pas dépendre d'une seule armée! Sans doute. Messieurs, nous sommes tous d'accord là-dessus. Mais ce n'est pas le véritable point de vue. Ce qu'il faut voii* et dire avant tout, c'est que la fortune de la France dépend de la valeur de l'armée active. Voilà la vérité. {Approbation à droite.) Dans la guerre moderne, et ce qui est vrai d'une manière générale l'est plus encore quand il s'agit de nous, dans la situation géographique que le malheur nous a faite , le temps est ce dont on dispose le moins.
Une semaine après la déclaration de guerre, ce seront les premiers chocs, les batailles probablement décisives. Que se passera-t-il ? Les réservistes arriveront en masse; ils arriveront un peu hésitants, un peu troublés, avec le regret du foyer abandonné... {Interruptions à gauche.)
A droite. C'est évident !
M. LE COMTE Albert ïde Mun. Oh ! Messieurs , je sais bien que l'expérience des grandes manœuvres est satisfaisante; les ordres du jour le constatent dans des termes qui ne peuvent rien laisser à désirer à l'amourpropre : ce sont de vrais bulletins de victoire. {Sourires à droite.) Mais il ne faut pas d'illusion : autre chose est la manœuvre avec son terme limité, certain, et autre chose est la guerre avec son grand inconnu. {Approbation à droite.)
Si ces hommes ne trouvent pas, pour les recevoir, des cadres solides et éprouvés, comment soutiendront-
ils ce premier choc d'où il faut qu'ils sortent victorieux? Il le faut, Messieurs, vous le savez bien, avec notre caractère et notre tempérament. (Nouvelle approhatioi à droite.)
Et combien mon raisonnement serait plus fort si je parlais des corps de la frontière, qui seront engagés les premiers, presque nnmédiatement, avec leur composition spéciale, peut-être avant l'arrivée des réserves !
De toutes manières, à cette heure décisive il faut que l'armée active soit, non pas une armée de jeunes soldats, mais une armée d'encadrement, capable d'entraîner les réserves , sinon celles-ci tromperont votre espérance et celle du ]}SiY s .(Marques cV adhésion à droite .)
Tout à l'heure on me disait de ce côté (V orateur montre l' extrême-gauche) , à propos de la démocratie : « Et les armées de la Révolution ! »
Oh! sans doute, on oppose les soldats delà première répubhque, les volontaires de 92, et Valmy et Jemmapes, et les guerres de la Convention.
Mais la lumière est faite là -dessus... (Rumeurs sur plusieurs hancs à gauche.) Ouij elle est faite : les volontaires n'ont tenu bon que lorsqu'ils étaient encadrés dans les troupes de ligne, dans les cadres de cette vieille armée royale dont M. Hanotaux parlait hier avec dédain... (Nouvelles rumeurs sur les mêmes hancs) y et à laquelle en ce moment même les savantes études publiées par M. Albert Duruy rendent, au contraire, un si intéressant hommage. (Très bien ! très bien ! à droite.) Les témoignages sont décisifs : celui de Kellermann à la veille de Valmy, comme ceux de Gustine, de Biron, de Montesquieu, de Beurnonville, comme celui de
Dubois-Grancé demandant à la Convention, en 1793, la suppression des volontaires et la réquisition de 300,000 hommes, comme enfin le rapport si décisif de Jourdan, en l'an VI , qui s'exprimait ainsi :
« On ordonna l'incorporation des bataillons de réquisition dans les anciens corps. Ces bataillons, sans instruction, manquant de chefs exercés, auraient amené le désordre et la confusion dans l'armée. Incorporés dans les anciens cadres, ils ont, quelques mois après, repoussé au delà du Rhin les troupes les plus aguerries de l'Europe. » (Mouvements divers.)
Un membre à V extrême gauche. Ce n'étaient plus les armées royales !
M. LE COMTE Albert de Mun. Non! mais elles avaient fourni aux armées nouvelles leurs premiers cadres. Les cadres , toute la question est donc là. Sans les cadres, le nombre n'est qu'un encombrement; et les cadres, ce sont précisément ces soldats, formés par l'éducation militaire, dont j'ai essayé de vous faire le portrait, ce sont les anciens, les vieux soldats. {Très bien! très bien! à droite.)
Ah ! les vieux soldats ! Messieurs , on en rit aujourd'hui : on n'y croit plus, on les traite de légende usée, et le patriotisme éclairé de nos jours ne veut plus du chauvinisme des sergents d'autrefois. Et pourtant, ces vieux soldats , c'étaient eux qui gardaient la tradition , l'esprit de corps, le vieil honneur du régiment.
Et je me rappelle, — mes camarades que je vois ici se le rappellent comme moi, — comment ils formaient les jeunes en leur apprenant l'histoire de la famille... (Ihoneurs à V extrême gauche.) Oui, l'histoire de la famille... (Applaudissements à droite.)
... C'était notre honneur de regarder le régiment comme une famille. {Nouveaux cq^jjlaudissements sur les mêmes bancs.)
Je me rappelle cette fierté qui saisissait alors les âmes au récit des grandes choses du passé et l'air de tous ces visages quand l'escadron , en marche sur un sentier d'Algérie, s'arrêtait tout à coup devant unepierre, un buisson, marqués par le souvenir d'un combat où le régiment avait donné, pour faire front et présenter le sabre. (Nouveaux et vifs applaudisse meyits à droite.)
La tradition prenait l'homme tout entier : on aurait été au bout du monde pour suivre les anciens !
Je ne sais pas, Messieurs, si ces choses peuvent revivre. M. le ministre de la guerre disait tout à l'heure que non. Je le crains : le régiment n'est plus qu'une formation administrative ; mais ce qui reste ma conviction, c'est qu'il n'y aura d'armée vraiment soUde qu'avec des cadres éprouvés, et qu'il n'y aura de cadres qu'avec un temps de service suffisant pour les former. {Très bien! très bien! à droite.)
La loi de 1872 en donnait le moyen. Sans doute elle avait ses imperfections : elle était une transaction , un compromis entre le système des armées anciennes et celui des armées nouvelles; telle qu'elle était, avec les cinq ans de la première portion, les six mois de la seconde, elle donnait satisfaction au besoin du nombre et à la nécessité des cadres. Il fallait l'apphquer. On ne l'a pas fait; dès 1876, on a commencé à la dénaturer. Pourquoi? Ah! par la raison qu'on invoque aujourd'hui pour la détruire, et qu'on donnait déjà en 1876. On dit : C'est le vœu des populations, le pays demande le service de trois ans.
Messieurs, en êtes- vous bien sûrs? Moi, j'en doute. Je me rappelle très bien comment la question est née en 1876 : elle n'est pas sortie du cœur des populations, mais des milieux politiques d'où on l'a portée devant le peuple comme une arme de combat. (C'est vrai! à droite.) Et je me demande si, à l'heure qu'il est, le pays y voit bien clair; par exemple, s'il se rend bien compte de la charge que le service universel fera peser sur lui, en particuUer sur les populations rurales, plus robustes, plus vigoureuses que les populations industrielles , et qui par là même supporteront presque tout le poids de la loi nouvelle. {Interruptions à gauche. — Approbation à droite.) Je crains qu'on ne s'en doute pas, qu'on ne sache pas non plus le préjudice qu'elle apportera à la grandeur, à la prospérité de la nation, et que le pays ne soit trompé sur son intérêt véritable. (Très bien! très bien! à droite. )
Car enfin. Messieurs, l'intérêt des populations, quel est-il? Est-ce qu'il est seulement dans l'allégement des charges militaires? Est-ce que c'est là seulement dans cet intérêt immédiat, égoïste, fondé sur la négation du sacrifice, est-ce que c'est là que doit résider le souci national? Mais non. Messieurs.
L'intérêt de la population, son intérêt véritable, l'intérêt de la nation, il est plus haut : il est dans sa dignité, dans son honneur, dans sa grandeur au dedans, dans sa puissance au dehors. (Très bien! très bien! à droite.)
Voilà ce qu'il faudrait dire au pays , voilà le langage que devraient lui tenir le gouvernement et les législateurs, et j'ai assez confiance en lui pour croire qu'il les comprendrait et qu'il les suivrait. (Applaudissements.)
Je me plains, Messieurs, qu'on ne le fasse pas, et je me demande si l'opinion publique n'est pas égarée par le mirage des mots, si le vœu des populations n'est pas celui que l'esprit de parti forme pour elles, et si, comme cela s'est vu si souvent depuis un siècle, le voile de l'égalité n'est pas ici habilement tendu pour cacher des passions sociales qui cherchent leur satisfaction.
Oh ! une fois la question ainsi posée, la réponse ne peut évidemment être douteuse. On dit aux paysans, aux électeurs, car c'est surtout à ce titre -là qu'on leur parle (Sourires à droite); on leur dit : «Voulezvous servir trois ou cinq ans? le temps ne fait rien à l'afTaire ; l'armée n'aura pas à en souffrir, un soldat est bientôt fait ; quelques préceptes gravés dans la mémoire, quelques mouvements mécaniquement appris, il n'en faut pas davantage. »
La population croit volontiers et sur parole ceux qui lui tiennent ce langage : elle ne voit, elle n'entend que ces deux chiffres, 3 ou 5; son opinion se fait là-dessus, et ses faveurs vont à ceux qui lui promettent le plus. M. LE RAPPORTEUR. Vous arrangez cela à votre fantaisie.
M. LE COMTE Albert de Mun. Gomment! mais c'est exactement ce qui se passe. Et, je le demande, dans cette voie, oi^i s'arrêtera-t-on ? Jusqu'où sera-t-on conduit par le vœu des populations?
On prétend aujourd'hui fixer une limite, indiquer un chiffre minimum ; mais la loi elle-même qui le propose le bat en brèche. M. Keller vient de vous le montrer jusqu'à l'évidence, le service de trois ans n'est déjà plus qu'un mot; dans la pratique ce sera le service de
deux ans. Encore une fois, où s'arrètera-t-on? Pourquoi le vœu des populations serait-il iDorné par cette barrière imaginaire? S'il est admis que la formation d'un soldat n'est qu'une affaire de mécanique, d'instruction technique, pourquoi trois ans? pourquoi pas deux ans? pourquoi pas un an?
Oh! n'en doutez pas, la logique fera ce raisonnement dans l'esprit populaire, et les théoriciens de demain ne manqueront pas plus qu'aujourd'hui pour le lui dicter. On bâtira de superbes arguments pour montrer qu'en un an on peut faire un soldat, que ce qui suffit aux uns doit aussi suffire aux autres. On s'avisera que dans l'année il y a une période de travail et une période de repos , et qu'il est bien inutile de rester au régiment quand on n'y travaille plus.
Du service d'un an on viendra au service de six mois. Le fardeau de trois ans, de deux ans, d'un an même , paraîtra intolérable comme celui de sept ans ou de cinq ans. On se demandera pourquoi ce sacrifice inutile. La passion , l'intérêt politique s'en mêleront ; la durée du service deviendra un marchandage électoral.
A droite. C'est très vrai!
M. LE COMTE Albert de Mun. Et quand l'opinion trompée se sera manifestée au gré de ceux qui l'exciteront, pourquoi alors plus qu'aujourd'hui résisteraiton au vœu des populations? Savez-vous où cela mène, Messieurs? 11 faut le voir nettement et le dire franchement : cela mène à la suppression de l'armée permanente et au système des milices. (C/est cela! à droite.)
Voix à l'extrême gauche. Parfaitement.
M. LE COMTE Albert de Mun. J'entends dire : Parfaitement ! Je ne sais pas si c'est une idée qui a beaucoup de partisans dans la Chambre : je n'aurai pas la cruauté de relire les programmes électoraux d'autrefois, j'aime mieux croire qu'on les désavoue dans le fond de son cœur. Mais au dehors c'est un mot qu'on agite, qu'on montre au peuple pour le flatter. Qui peut ici prétendre que demain ce ne sera pas, pour quelques-uns , le mot d'ordre obhgé de la campagne électorale ?
C'est la logique, et c'est aussi la tradition révolutionnaire. {Exclamations sur divers hancs à gauche.) Oui! en doutez -vous? En 1792, il y avait à l'Assemblée législative un membre assez obscur nommé Charrier, qui disait, pendant qu'on discutait le rapport sur l'armée, du ministre de la guerre, M. de Narbonne :
(( On aurait évité ces divagations si , au lieu de vous proposer un mode de recrutement, on avait décidé la question de saA^oir si on doit recruter... Qu'est-ce que l'armée? C'est la France entière... Tous les citoyens français sont l'armée... Pourquoi recruter l'armée? Le tocsin sonnant, tous les patriotes seront sous les armes... »
Voix à gauche. C'est très bien! (Exclamations et rires à droite.)
M. Eugène Delattre. Comme en Suisse!
A droite. M. de Mortillet applaudit! (Rires à droite.)
M. le président. Veuillez laisser à chacun. Messieurs, la liberté de ses applaudissements.
M. le comte Albert de Mun. Messieurs, voilà le dernier mot du système.
Et moi, je ne ris pas des applaudissements, heureu-
sèment bien rares, que je viens d'entendre. Je n'en ris pas, car le jour où on en sera là, nous aurons peutêtre une nation armée , mais nous n'aurons plus d'armée, et quant à moi, je crois qu'il faudrait prendre le deuil de la patrie. {Applaudissements prolongés à droite. — L'orateur, en regagnant sa place, est entouré et vivement félicité par ses amis.)
La discussion générale fut close aussitôt après le discours de M. de Mun; l'urgence, puis le passage à la discussion des articles, furent votés par 335 et 384 voix contre 191 et 118. La discussion dura pendant 17 séances : le projet fut adopté dans toutes ses dispositions essentielles; sur Tarticle même fixant à trois ans la durée du service actif, les préoccupations politiques remportèrent sur les considérations militaires, si bien que 41 députés seulement votèrent contre l'article; enfin l'ensemble du titre du recrutement, détaché de la loi organique pour former une loi spéciale, fut adopté par 352 voix contre 181.
TABLE DES 3IÂTIÈRES
Propositions d'expulsion du territoire des pricces appartenant aux familles ayant régné sur la France. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 29 janvier 1883. ... 1
Interpellation sur une manifestation des ouvriers sans travail, le 9 mars 1883, à 1 esplanade des Invalides.— Discours prononcé à la Chambre des députés le 10 mars 1883. . . 29
Mort de Louis Veuillot. — Lettre à M. Eugène Veuillot , 8 avril 1883 37
Loi sur les syndicats professionnels. Amendement relatif aux syndicats mixtes de patrons et d'ouvriers, présenté par M. le comte Albert de Mun. (Discours prononcés à la Chambre des députés les 12 et 19 juin 1883.^ 39
Mort de M. le comte de Chambord.— Lettres adressées à un ami le 13 septembre 18S3, et au Journal de Paris, le 14 février 1884 99
Loi sur l'institution des prud'hommes mineurs. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 14 janvier 1884. . 105
Interpellation sur la politique économique du Gouvernement." — Discours prononcé à la Chambre des députés le 25 janvier 188A 111
Laïcisation de l'enseignement primaire. — Discours prononcés à la Chambre des députés les 3, 17 et 18 mars 1S8A. 139
Affaires de Madagascar. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 24 mars 1884 189
Revision des lois constitutionnelles. — Discours prononcé au Congrès le 13 août 1884 209
Responsabilité des accidents dont les ouvriers sont victimes dans leur travail. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 20 octobre 1884 219
Interpellation sur la crise ouvrière de Paris. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 20 novembre 1884. . . 223
Discussion du budget de 1880 (budget des cultes). — Discours prononcé à la Chambre des députés le 10 décembre 1884 235
Discussion du budget de 1885 (budget des cultes). — Discours prononcé à la Chambre des députés le 10 mars 1885. 243
Expédition du Tonkin. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 7 avril 1885 ". 259
Loi sur la relégation des récidivistes. — Discours prononcés à la Chambre des députés les 9 et 11 mai 18S5 265
Organisation de l'armée coloniale. — Discours prononcés à la Chambre des députés les 19 et 21 mai 1885 287
Funérailles de Victor Hugo. — Discours prononcés à la Chambre des députés les 23 et 28 mai 1883 303
Élections de 1885. — Projet d'organisation du parti catholique. — Lettres à M. le vice-amiral Gicquel des Touches et à M. le vicomte de Bélizal, député 321
Affaires de Madagascar. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 27 février 1886 341
Interpellation sur les événements de Chàteauvillain. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 13 avril 1886. 339
Propositions d'expulsion du territoire de^ membres des familles ayant régné sur la France. — Discours prononcé à la Chambre des députés le 10 juin 1836 395
Laïcisation de l'enseignement primaire. — Discours prononcé à la Chambre des députes le 26 octobre 1886 ^427
Projet de loi organique militaire (recrutement). — Discours prononcé à la Chambre des députés le 11 juin 1887. . . . ''i45
18J17. — Tours, impr. Manie.
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For failnre to relurn a book on or before ihe last date stamped below ihere will be a fine of five cents, and an extra charge of cne cent for each addilional day.
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