LAÏCISATION
DE L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE (Discours prononcé à la Chamhre des députés le 26 octobre 1886.)
La loi sur la laïcisation du personnel enseignant des écoles primaires, votée par la Chambre des députés en 1884, après de longs et ardents débats, avait été renvoyée devant elle par le Sénat, qui ne l'avait adoptée qu'avec d'assez nombreuses modifications, tout en en conservant les dispositions principales. La commission chargée de Texaminer résolut, pour en finir et pour consacrer définilivement la laïcisation, d'adopter en bloc le projet tel que le Sénat l'avait voté, en repoussant systématiquement tous les amendements proposés. Dès l'ouverture de la session extraordinaire de 1886, le 14 octobre, M. Goblet, ministre de l'Instruction publique, demanda à la Chambre de l'inscrire immédiatement à son ordre du jour. La discussion s'ouvrit le 19 octobre. Elle occupa dix séances, pendant lesquelles les membres de la droite se succédèrent à la tribune, multipliant les amendements et les soutenant avec une courageuse persévérance, sans se laisser ébranler par le parti pris de leurs adversaires, résolus, pour hâter le vote de la loi, à ne pas même leur répondre. Révolté par cette attitude, M. de Mun demanda la parole dans
la séance du 26 octobre, pour répondre au rapporteur M. Jules Steeg, qui, à propos de Tun des articles les plus vivement attaqués par la droite, avait eu l'audace de soutenir que la loi qu'il défendait était une loi d'affranchissement, de garantie et de liberté.
M. LE COMTE Albert de MUx\. Messieurs, je n'ai pas l'intention, en prenant la parole, de retarder bien longtemps l'achèvement, je ne dirai pas de la délibération, mais de l'exécution à laquelle on procède dans cette enceinte. (Applaudissements à droite.)
M. LE PRÉSIDENT. Monslcur de Mun, je ne vous permettrai pas cette parole... (Protestations sur les mêmes bancs. — Très bien! très bien! à gauche.)
A droite. C'est l'exacte vérité!
M. LE PRÉSIDENT. Comment! Messieurs, vous ne voulez même pas écouter le président !
Ceux qui compromettent la liberté dans cette enceinte, ce sont ceux qui empêchent les orateurs de parler et qui ne permettent pas au président de maintenir la discipline, comme c'est son devoir. (Très bien! très bien! à gauche.)
Je ne vous permettrai pas, monsieur de Mun, d'employer une pareille expression , et je vous prie de la retirer.
Voix à droite. Non, non ! ce n'est pas possible!
M. LE PRÉSIDENT. Laisscz parler M. de Mun. C'est à lui de dire s'il maintient ou s'il retire l'expression. Je l'ai prévenu que je ne lui permettrais pas de maintenir une parole qui n'est pas parlementaire d'abord, et qui ensuite est absolument injuste. (Dénégations à droite. — Applaudissements répétés à gauche et au centre.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Monsieur le président, vous me demandez de retirer la parole que j'ai prononcée?
M. LE PRÉSIDENT. Oui , je VOUS demande de la retirer...
M. LE COMTE Albert de Mun. Ou, j'imagine, de l'expliquer.
M. le président. Bien entendu, si vous le pouvez.
M. le comte Albert de Mun. Eh bien , monsieur le président, si j'avais dit que vous nous avez privés, dans cette discussion, du droit de soutenir nos opinions, je serais certainement dans mon tort, car vous nous avez laissé, comme toujours, toute liberté de parole. (Oui! oui! et applaiidisseinents à droite.)
Mais ce n'est pas cela que j'ai dit. J'ai qualifié du mot d' (( exécution » le spectacle auquel nous assistons ici depuis quatre jours, et, ce spectacle ^ le voici :
Nous avons vu, d'un côté, des hommes défendant tout ce que , dans tous les pays du monde , on regarde comme les droits les plus sacrés... (Applaudissements à droite), la liberté des âmes, l'autorité paternelle, l'indépendance des convictions; nous les avons vus multipher leurs efforts courageusement , malgré le parti pris qu'on leur opposait dès le premier moment; et, de l'autre côté, nous avons vu une majorité exécutant dans le silence son œuvre de haine et de passion. {Vifs applaudissements à droite. — Protestations à gauche.)
Nous avons vu un rapporteur ne paraissant sur les degrés de la tribune que pour se faire commander d'en descendre. (Nouveaux applaudisse)nents à droite.) M. LE RAPPORTEUR. Vous n'avcz pas le droit de tenir
un pareil langage; je n'ai pas voulu m'imposer à la tribune, mais je n'ai pas obéi à des ordres.
M. LE COMTE Albert de Mun. Nous avons vu des hommes enfin n'élevant la voix que pour retirer tout ce qu'ils avaient proposé... (Interruptions à gauche. — Nouveaux applaudissements à droite.)
Un membre à gauche. Mais c'était leur droit!
M. LE COMTE Albert de Mun. Je n'ai pas dit que ce ne fût pas leur droit.
M. Jaurès. La colère qui vous inspire nous justifie suffisamment.
M. LE COMTE Albert de Mux. J'ai dit que nous avions vu des hommes ne paraître à la tribune que pour abandonner les principes qu'ils venaient de proclamer comme la règle de leur conscience. (Très bien! très bien! à droite.)
Un membre à gauche. Parce que nous n'avons pas voulu tomber dans le piège que vous nous tendiez.
M. LE COMTE Albert de Mun. Voilà le spectacle que nous avons eu sous les yeux, et s'il est lamentable, il peut aussi être instructif pour le pays. (Trës bien! très bien! à droite. — Exclamations ironiques à gauche.)
M. LE PRÉSIDENT. Je demande à M. de Mun si, oui ou non, il retire la parole qu'il a prononcée tout à l'heure.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je crois l'avoir suffisamment expliquée, monsieur le président.
M. LE PRÉSIDENT. Nou , VOUS ne l'avez pas expliquée suffisamment. Vous avez caractérisé, à votre point de vue, la manière de discuter de vos adversaires, mais vous n'aviez pas le droit d'employer l'expression dont vous vous êtes servi pour qualifier les délibérations de
l'assemblée. Vous vous exposeriez, d'ailleurs, à des représailles; vous vous exposeriez à ce que l'on comparât le spectacle que donne votre psivli... (Vives interruptions à droite. — Applaudissements à gauche et au centre.)
Et puisque vous parlez d'exécution, je répéterai ce que j'ai dit tout à l'heure : que pas un des orateurs qui sont montés à la tribune pour défendre la loi n'a pu le faire sans être l'objet des clameurs de cette partie de l'assemblée {la droite). (Vifs applaudissements à gauche et au centre.) Si vous appelez exécution la volonté ferme et persévérante de la majorité d'aboutir au vote définitif d'une loi en discussion, on pourrait, par représailles , appeler une obstruction antiparlementaire... (Applaudissements prolongés à gauche et au centre. — Vives protestations à droite.) Oui, appeler une obstruction antiparlementaire... (Nouvelles réclamations à droite.)
M. DuGUÉ DE LA FAucoNNEmE. Mousicur le président, les conditions ne sont pas égales entre nous : nous ne pouvons pas vous rappeler à l'ordre. (Bruit.)
M. LE PRÉSIDENT. Mcssicurs , j'ai le droit... (Non! non! à droite. — Nouveaux applaudissements à gauche et au centre.)
J'ai le droit de dire... (Nouvelles dénégations à droite.)
M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie. Vous n'avez pas le droit de faire un discours, car personne ne peut vous rappeler à l'ordre. (Bruit.)
M. le président. J'ai le droit, après avoir demandé à M. de Mun des explications ou la rétractation d'une parole qu'il a prononcée, de répondre à ses explications, comme je lui réponds, en disant que nous pour-
rions qualifier d'obstruction antiparlementaire... (Nouveaux applaudisse^nents à gauche et au centre. — Nouvelles protestations à droite.)
J'ai le droit de le dire. (Non! noyi! à droite.)
M. Camille Fouquet. Non, vous n'avez pas le droit de dire cela !
M. LE PRÉSIDENT. ... et je le répète, et le pays jugera. (Oui! oui! à droite. — Nouveaux airplaudissenients à gauche et au centre.)
Je dis que c'est une obstruction antiparlementaire... (Nouveaux applaudissements à gauche et au centre. — Vives dénégations à droite.)
M. DE MoNTÉTY. Ce sont des choses qu'on peut dire de la tribune, mais non pas du fauteuil de la présidence !
M. LE PRÉSIDENT. Mcssiours , si je voulais discuter, je descendrais à la tribune; mais j'exerce mon droit réglementaire... (Non! non! à droite.) J'ai le droit de répondre aux explications de M. de Mun et de décider si ces explications sont suffisantes ou si elles ne le sont pas. (Marques dJ assenthnent à gauche et au centre.)
Je dis à M. de Mun que ses explications ne sont pas suffisantes, et en conséquence je lui demande de retirer purement et simplement l'expression dont il s'est servi. (Applaudissements à gauche et au centre.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Il m'est impossible, monsieur le président, de rien retirer, et j'aime mieux m'en rapporter, comme vous nous y invitez, au jugement du pays. (Vifs applaudissements à droite.)
M. Papinaud. Ce n'est pas vous, le pays : c'est nous ! (Rires à droite.)
M. LE PRÉSIDENT. Eh bien, monsieur de Mun, puisque vous ne voulez pas retirer...
M. LE VICOMTE DE BÉLiZAL. Vous ne voulez pas que M. de Mun parle!
M. LE PRÉSIDENT. Comment! je ne veux pas que M. de Mun parle? (Non! non! à droite.)
Est-ce que M. de Mun n'a pas parlé? est-ce qu'il n'a pas prononcé ici d'éloquents discours dans lesquels je ne suis jamais intervenu que pour protéger sa parole ?
M. LE COMTE Albert de Mun. C'est vrai, et je vous en suis très reconnaissant.
M. LE président. Mais si vous croyez que le respect que je professe pour la liberté absolue de la parole ira jusqu'à la faiblesse, vous vous trompez! (Bravos et applaudissements à gauche.)
Puisque M. de Mun déclare qu'il maintient sa parole, qu'elle ira devant le pays, elle ira avec un rappel à l'ordre et avec cette réflexion... {Interruptions à droite.)
M. DE LA Rochefoucauld, duc de Bisaccia. Tous! tous! rappelez-nous tous à l'ordre! (Bruit.)
M. LE président. ... et avec cette réflexion, — que le président a le droit de faire, — que le pays jugera si c'est une expression parlementaire et juste d'appeler exécution les décisions librement prises par l'Assemblée qui représente la majorité du pays. (Fi/s applaudissements à gauche et au centre. — Protestations à droite.)
M. LE vicomte de BÉLIZAL. Et le mot « obstruction »?
M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie. Vous nous avez accusés de taire de l'obstruction systématique !
M. LE PRÉSIDENT. Mais, Mcssicurs , j'ai répondu au
mot « d'exécution » qu'avait employé M. de M un. (Bruit et réclamations à droite.)
M. JoLiBOis. Vous avez manqué à votre devoir de président.
M. LE PRÉSIDENT. Monsieur de Mun, je vous rappelle à l'ordre. {Très bien! très bien! à gauche.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, j'ai demandé la parole tout à l'heure quand j'ai entendu M. le rapporteur invoquer une fois de plus, pour justifier la loi que vous allez voter, le nom de la liberté. Je l'ai demandée parce qu'il y a ici une chose inacceptable entre toutes, et contre laquelle nous protesterons jusqu'au bout : c'est qu'on ajoute à la violence qui nous est faite une espèce de raillerie et que, décrétant une loi de tyrannie... (Protestations à gauche. — Approbation à droite)^ on veuille encore la présenter au public comme une loi de liberté.
Je comprends très bien ceux qui disent franchement qu'ils veulent en finir dans le pays avec l'éducation chrétienne...
Plusieurs membres à gauche. Allons donc!
M. MiCHOU. Et le curé est là. {On rit.)
M. le comte Albert de Mun. Je comprends très bien ceux qui demandent nettement, comme M. Madier de Montjau, une loi pour tuer le catholicisme; qui disent tout haut, comme M. Ducoudray, que les catholiques sont hors la loi. Ceux-là, je les comprends; ce sont des jacobins avoués... {Applaudissements à droite), ce sont les ennemis de tout ce que nous aimons, de tout ce que nous respectons, de tout ce qu'aime et respecte la majorité du pays: (Exclamations à gauche. — Applaudissements à droite.)
Mais au moins ce sont des ennemis démasqués ; c'est la guerre, mais au moins la guerre franchement déclarée. Je les comprends : ils sont logiques avec euxmêmes.
Mais ceux que je ne compreiids pas, ce sont les liommes qui, pour donner le change à l'opinion, prétendent couvrir avec des mots généreux, avec la liberté, le respect des croyances, le développement de l'instruction, ce qui n'est qu'une effroyable entreprise de tyrannie contre la conscience pubhque.
Ceux-là, ce sont des jacobins honteux; ce sont des ennemis acharnés , mais qui se couvrent le visage : c'est bien la guerre, la guerre à outrance; mais une guerre de surprises et d'embuscades. (Applaudissements à droite.)
Voilà la dissimulation contre laquelle je proteste devant le pays , pour qu'il ouvre bien les yeux et que la question soit posée comme elle doit l'être entre vous et lui. Elle ne l'est pas. (Applaudissements sur les mêmes bancs.) Et il en est de la question scolaire comme de la question des cultes, comme de la question religieuse; à l'exception de quelques-uns qui sont dans des conditions électorales particulières, jamais vous n'oseriez avouer dans vos départements ce que vous faites ici, y déclarer franchement, hautement, que vous voulez imposer coûte que coûte à toute la nation, non seulement, comme M. le ministre de l'instruction publique a fmi par l'avouer hier à M. Paul de Gassagnac, une éducation répubhcaine, ce qui est déjà un despotisme monstrueux... {Nouvelles exclamations à gauche. — Très bien! très bien! et applaudissements à droite )
Un membre à gauche. Comment! sous la République,
c'est da despotisme que de donner à la population une éducation républicaine !
M. LE COMTE Albert de Mun. ... mais ce qui est une tyrannie bien plus odieuse encore, lui imposer une éducation sans croyances et des écoles où l'on enseignera le mépris et la haine du christianisme. (Dénégations à gauche. — Oui! oui! à droite.)
Vous ne l'oseriez pas , parce que vous savez bien , quoi que vous en disiez, que vous n'avez pas l'opinion avec vous. (Applaudissements à droite.)
L'autre jour, M. le ministre de l'instruction publique s'est vanté, à la tribune, d'être soutenu par l'opinion dans son œuvre de laïcisation. (Oui! oui! à gauche.) C'était sans doute en souvenir de l'éclatant témoignage de confiance que lui ont décerné l'année dernière, au premier tour de scrutin, les électeurs de la Somme... (Rires à droite. — Murmures à gauche.)
M. René Goblet, ministre de Vinstruction publique, des heaux-arts et des cultes. Si vous n'avez pas d'autre argument, il est faible !
M. le comte de Douville-Maillefeu. Il y avait quatre listes.
M. LE MINISTRE DE l'instruction PUBLIQUE, s'adressant à la droite. Vous n'avez aucune idée des sentiments qui m'inspirent.
M. DuGUÉ DE LA Fauconnerie. Nous ne cherchons même pas à nous en faire une idée quelconque. (Nouveaux rires à droite.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Mais si vous avez l'opinion avec vous, pourquoi donc êtes-vous obligés, presque chaque fois que vous laïcisez une école, d'appeler à l'aide vos forces administratives et quelquefois
vos forces militaires pour briser la résistance des communes? Pourquoi ces manifestations, presque ces émeutes de femmes , de mères de famille , qui essayent de barrer la route à vos inspecteurs et à vos souspréfets ?
Un membre à gauche. Ce sont des insurgés!
M. LE COMTE Albert de Mun. Pourquoi, si vous avez l'opinion pour vous, votre liberté ne peut -elle se promener dans le pays qu'escortée par la force? Et pourquoi enfin, ici même, cette loi qui vous tient tant à cœur, et qui n'est qu'un arsenal savamment construit pour imposer votre enseignement malgré toutes les résistances , cette loi qui ne respecte rien , ni le vœu des familles, ni le vœu des communes, ni la bourse des contribuables? {Aiyplaudissements à droite.) Pourquoi, si ce n'est parce que vous sentez que vous n'avez rien à attendre du consentement, du mouvement spontané des populations, pas même dans le peuple de Paris, qui vote pour vous, mais qui donne, en dépit de vous, des exemples magnifiques de fidélité à ses anciens maîtres? (Très bien! très bien! et applaudissements à droite.)
Vous savez tout cela. Vous ne pouvez pas l'ignorer; les statistiques que vous établissez vous-mêmes sont écrasantes.
Dans toute la France, de 1882 à 1884, l'enseignement public congréganiste a perdu par la laïcisation 94,000 élèves ; l'enseignement libre en a retrouvé 87,000; ainsi les lois, les mesures violentes, les menaces de fonctionnaires, n'ont fait, en tout, gagner aux écoles publiques laïques que 7,000 élèves. {Applaudissements à droite.)
Voilà ce que vous appelez un mouvement d'opinion!
Mais c'est un désaveu éclatant. (Très bien! sw' les mêmes hancs.)
Vous le savez bien ; vous sentez bien en face de vous cette répugnance qui vous effraye, qui effrayait déjà vos devanciers, et que M. Jules Ferry avait bien devinée quand, voulant faire voter la laicïté des programmes, il se hâtait, pour ne pas effrayer le pays, de déclarer qu'il était opposé à la laïcité du personnel.
Vous avez hérité de ces craintes salutaires. '
A gauche. Allons donc!
M. LE COMTE Albert de Mux. Et, pour donner le change à l'opinion , quand on vous reproche de tuer la liberté, vous dites : « La liberté! mais nous n'y touchons pas, nous la respectons; bien mieux, nous l'organisons. » (Très bien! très bien! et rires à droite.)
M. Goblet l'a proclamé dans son discours au congrès des sociétés savantes : a Comment peut-on nous accuser? Nous n'obligeons personne, ni les maîtres, à qui notre loi assure, quels qu'ils soient, le droit d'enseigner librement, ni les familles : nous n'obligeons à fréquenter nos écoles que celles qui n'en ont pas d'autre. » (Très bien! très bien! à gauche.)
Un membre à gauche. Parfaitement!
M. LE COMTE Albert de Mun. Gomment! mais^ c'est une amère dérision ! Ainsi vous privez du droit d'enseigner dans vos écoles toute une catégorie de citoyens, plus de cent mille, que vous excluez arbitrairement des fonctions publiques... (Dénégations à gauche. — Applaudissements à droite.)
M. LE ministre de l'instruction publique. Du droit d'enseigner dans les écoles de l'État.
M. LE COMTE Albert de Mun. Mais laissez -moi donc aller jusqu'au bout, et soyez sûrs que je n'oublierai rien.
Gomment! tous ces maîtres que vous écrasez sous le service militaire auquel vous les obligez... {Bruyantes exclmnations à gauche)^ tandis que vous en dispensez les autres ; ces maîtres que vous écrasez sous la surveillance de vos inspecteurs, sous la juridiction de ces conseils dont tout à l'heure M. Piou dénonçait la composition, sous les menaces de vos fonctionnaires, sous la délation organisée de vos agents, tous ces maîtres sont libres! Mais de quel nom voulez -vous que j'appelle un pareil abus des mots! (Applaudissements à droite.)
Ainsi toutes ces familles qui peuplent les petites communes de France, qui n'ont à leur disposition que l'école publique, qui, d'ici à longtemps, quelques efforts que nous puissions faire, n'en auront pas d'autre, ces familles à qui vous infligez la tyrannie de l'obligation, que vous condamnez ainsi à envoyer leurs enfants dans cette école, où on leur enseignera le mépris du christianisme...
M. le ministre de l'instruction publique. Non! non! (Si! si! à droite.)
M. le comte Albert de Mun. Je répète : où on leur enseignera le mépris du christianisme... (Protestations sur divers bancs à gauche.)
Oh! ne me dites pas qu'on n'enseigne pas le mépris de nos croyances ; ne me parlez pas de la neutralité ! Je ne veux pas rentrer dans cette discussion de la neutralité... (Ah! ail! à gauche); non, je ne veux pas y rentrer! Tout a été dit par mes amis. Mais enfin cette neutralité, ce respect des croyances, cette espèce de
spiritualisme vague et mal défini , ces promenades du soir d^evant la beauté du firmament... (Rires à droite), toutes ces belles choses, permettez -moi de vous le dire, ne sont plus de mise au point où nous en sommes; ce sont des phrases, de grands mots, des arguments de tribune qui peuvent frapper les esprits, mais qui n'ont rien à faire avec la pratique. (Applaudissements à droite.)
Tout cela est chimérique, parce que personne, ni vous ni moi, n'a encore rencontré de m.aître- neutre dans ses croyances; parce que, s'il existait, ce maître, si vous le rencontriez, cet homme sans idées, sans convictions d'aucune sorte, vous seriez les premiers à le mépriser; et parce que quiconque est animé d'une conviction, d'une idée, d'une passion, est incapable par là même de la dissimuler dans un enseignement de tous les jours, de toutes les heures, qui le met à tous les instants en contact avec les enfants. (Très bien! très bien! à gauche.)
A gauche. Voilà pourquoi nous ne voulons pas de congréganistes !
M. LE COMTE Albert de Mun. Est-ce que j'ai demandé la neutralité , moi ?
M. HuBBARD. A'^oilà pourquoi les congréganistes nous imposent ou voudraient nous imposer leurs croyances! -
M. le comte Albert de Mun. Encore une fois, tout cela, c'est de la théorie, bonne pour la tribune; mais, en pratique, vous savez bien ce qui se passe dans les communes ; vous savez bien que la guerre y est presque partout entre l'instituteur et les familles ; que ces palais scolaires, bâtis à grands frais, sans souci
des dettes accumulées sur les générations de demain , vous savez bien qu'ils restent très souvent vides, ou peuplés seulement des enfants raccolés par la menace, pendant qu'en face l'école libre est florissante; vous savez bien cela et que, s'il en est ainsi, c'est justement parce qu'il n'y a pas de neutralité.
Est-ce que vous n'avez pas entendu parler comme moi, comme tout le monde, de ce qui se dit dans vos écoles publiques, de ces dictées, de ces devoirs, de ces chansons même, soi-disant patriotiques, qu'on apprend en pleine classe et qui jettent le mépris sur tout ce que nous respectons? {Ap2jlaudissements à droite. )
Est-ce que vous n'avez pas entendu parler des emblèmes religieux profanés... (Nouveaux applaudissements à droite), et, par exemple, de cette commune de la Gironde oii un crucifix a été brisé par l'instituteur et jeté... je ne puis pas dire oi^i?
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. AvCZ-
vous entendu parler de mon intervention ?
M. LE COMTE Albert de Mun. Il ne s'agit pas de votre intervention.
M. LE 3IINISTRE. C'est trop commode!
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, il ne s'agit pas de votre intervention : ce n'est pas vous qui êtes dans la commune; elle est venue après coup, le mal était fait. (Applaudissements à droite.)
Voilà ce qui se passe, et je vous demande alors ce que nous pouvons penser de vos déclarations et de votre neutralité; je dis qu'elle est un leurre, comme votre liberté est un mol inventé pour tromper le pays et détourner ses yeux de l'oppression que vous préparez.
M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE. Je demande la parole.
M. LE COMTE Albert de Mun... un mot inventé pour détourner l'attention du pays, parce que vous savez bien que, s'il y voyait clair, ce pauvre pays, qui est absorbé par ses affaires et son labeur quotidien, et qui n'a pas le temps de lire tout ce que nous disons ici, vous savez bien qu'il ne supporterait pas votre tyrannie, pas plus qu'il ne supporterait les charges dont vous l'accablez, la ruine que vous lui imposez, s'il se rendait compte de l'entreprise formée contre lui.
Sur ce terrain-là aussi c'est la même chose! quand vous êtes embarrassé, quand vous êtes mis au pied du mur, comme par le beau discours de M. Faire, vous vous en tirez en montant au Gapitole, et en vous décernant des triomphes pour avoir dépensé en l'honneur de l'instruction pubKque des millions que vous prenez dans la bourse des contribuables. {Très bien! très bien! à droite.)
Ah! je comprendrais que de ce côté (la droite) on se félicitât de l'œuvre accomplie, qu'on parlât de l'honneur qu'on s'est acquis; je comprendrais que des hommes qui, placés depuis quatre ans dans la dure nécessité de payer vos impôts pour soutenir un enseignement qu'ils détestent... (Exclamations à gauche. — Applaudissements à droite.)
M. Hubbard. Nous, nous haïssons le vôtre.
M. LE COMTE Albert de Mun. ... des hommes qui, malgré tout, ont cependant trouvé dans leur cœur assez d'énergie et de générosité pour couvrir Paris et la France d'écoles libres, au prix de sacrifices inouïs, je comprendrais que ces hommes pussent parler de
l'honneur d'un parti et de ce qu'a su faire l'étroite solidarité des croyances et du dévouement. {Interruptions à gauche. — Vifs applaudissements à droite.)
Voulez -vous essayer?
Voix à gauche. Oui, oui, parfaitement !
M. LE COMTE Albert de Mun. Voulez-vous, au lieu de frapper à la porte des contribuables , faire appel au zèle, à la générosité des libres penseurs, des partisans de l'enseignement laïque? Voulez -vous appeler à la rescousse la Ligue de l'enseignement, et même les spiritualistes de l'école de M. Goblet? {Rires à droite.) Voulez-vous? Quand vous nous aurez battus avec ces armes-là, vous pourrez monter à la tribune et parler de l'honneur de votre parti et de la solidarité de vos croyances! {Applaudissements répétés à droite.)
Jusque-là vous n'avez le droit de parler que de votre despotisme. {Applaudissements à droite.) Eh bien, vous abusez du pays... {Exclamations et rires ironiques à gauche et au centre. — Oui! oui! à droite.) Oui, vous abusez du pays et de cette trop longue habitude qui le courbe sous la légalité administrative. Vous pouvez bien ici étouffer la discussion... {Vives réclamations à gauche); vous pouvez bien ne pas nous répondre...
Un membre à gauche. Gela, c'est notre affaire, et non pas la vôtre.
M. LE COMTE Albert de Mun. ... Vous pouvez, étant les plus nombreux, nous vaincre sans peine à coups de bulletins; mais vous ne pouvez pas nous forcer à courber la tête et à nous résigner; au dehors, dans le pays, les questions ne se tranchent pas par assis et levé ; au lendemain de votre vote, la lutte commencera : vous ne pourrez pas nous empêcher d'en appeler de votre
tribunal à celui de la conscience publique, et nous n'y manquerons pas !
Et puisque vous avez voulu la guerre, vous l'aurez... (Exclamations et applaudissements ironiques à gauche. — Applaudissements répétés à droite)... vous l'aurez, ou du moins je vous déclare qu'il ne tiendra pas à moi que vous ne l'ayez, et ce sera, comme l'a dit M. Goblet, une grande guerre; car elle mettra aux prises, d'un côté la force et le despotisme de l'État, et de l'autre la conscience encore désarmée, mais forte de son droit, qui la rend toute-puissante et qui lui assure à la fm la victoire ; parce qu'il y a , vous le savez bien , 11 y a des lois qui ne sont pas écrites , qui sommeillent au fond des cœurs, où la tyrannie les réveille un jour... {Très hien lires bien! et applaudissements à droite)... et les dresse tout à coup, pour une suprême expiation, contre ceux qui ont osé les violer. {Applaudissements prolongés à droite. — L'orateur, en retournayit à sa place, est félicité par ses amis.)
Le ministre répondit à M. de Mun par un discours passionné qui rendit le débat plus vif encore. Enfin, dans la séance du 28 octobre, l'ensemble du projet de loi fut adopté définitivement par 363 voix contre 172.
PROJET DE LOI ORGAÎslQTJE MILITAIRE
(recrutement]
(Discours prononcé à la Chambre des députés le 11 juiu 1887.)
Le parti républicain avait inscrit depuis plus de dix ans dans son programme la réforme de la législation militaire, instituée en 1872. La réduction de la durée du service actif de cinq à trois ans, Fégalité du service pour tous, par la suppression des deux portions du contingent et du volontariat d'un an, l'abolition des dispenses de droit, principalement de l'immunité reconnue aux ecclésiastiques, formaient les principaux articles de la réforme proposée. C'était à la fois pour les républicains^ un moyen de se rendre populaires par l'apparente diminution et la fictive égalité des charges militaires, et surtout de satisfaire leurs passions antireligieuses, en contraignant les séminaristes et les prêtres à porter les armes. Dès 1876, la première Chambre républicaine avait été saisie de ces propositions, et depuis, chaque législature les avait vues reparaître sans que jamais les discussions ou les incidents politiques, et plus encore l'opposition des ministres successifs de la guerre, tantôt publiquement avouée, tantôt dissimulée sous des moyens dilatoires, leur eussent permis d'aboutir.
Elles trouvèrent place une fois de plus dans le grand projet de loi organique militaire proposé en 1886 par le général Boulanger, alors chargé du département de la guerre. La commission parlementaire, dite de l'armée, poussa ses travaux avec activité; dans les premiers mois de 1887, elle déposa un premier rapport sur la loi de recrutement, distraite de Tensemble du projet organique, et qui consacrait le principe du service actif de trois ans, personnel et égal pour tous, sans exception même en temps de paix. La chute du cabinet Goblet, survenue le 17 mai 1887, entraîna celle du général Boulanger: le portefeuille de la guerre passa, dans le ministère Rouvier, aux mains du général Ferron. Mais la loi militaire n'en resta pas moins inscrite à Tordre du jour, et la délibération s'ouvrit le 4 juin. La discussion générale occupa cinq séances. A la dernière, qui eut lieu le 11 juin, M. de Mun demanda la parole pour répondre au ministre de la guerre*.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je ne monte pas à la tribune sans embarras au terme de cette discussion où tout a été dit, et où déjà mes amis ont si bien soutenu la cause que je veux essayer de défendre à mon tour ; je sens que je suis nécessairement exposé à les répéter, et je crains d'abuser de la patience de la Chambre. (Parlez! iparlez!)
Je remercie la Chambre de sa bienveillance ; ma conviction est, en effet, trop forte pour que je puisse me taire : persuadé que l'adoption des propositions qui nous sont faites serait funeste pour le pays , plus funeste qu'une bataille perdue, je croirais manquer gravement à mon devoir si je n'essayais pas jusqu'au bout de la conjurer dans la mesure de mes forces. (Très bien ! ires bien! à droite.) ♦
Je demande pardon à M. le ministre de la guerre si je ne lui réponds pas directement en le suivant dans tous les détails de son discours. Je voudrais, sauf à revenir dans la discussion des articles sm^ les multiples questions que soulève la proposition, borner mes observations à la question capitale qui lui sert de fondement, à la réduction du service militaire à trois ans, dont je suis un adversaire déterminé.
Messieurs, le reproche principal qu'ont adressé au gouvernement et à la commission ceux qui ont combattu le projet de loi, — M. le ministre de la guerre l'a rappelé tout à l'heure pour s'en défendre, — c'est d'avoir fait une œuvre politique plutôt qu'une œuvre militaire.
On s'est étonné, et, à mon avis, on a eu raison, de retrouver partout, dans les discours des orateurs de la commission, comme dans les rapports et dans les exposés des motifs , cette idée qui paraît dominer toutes vos préoccupations : l'armée démocratique.
Mon camarade et ami M. de Martimprey vous a rappelé dans son très beau discours le mot du général Ghanzy : « On ne fait pas de démocratie quand il s'agit de l'organisation de l'armée. » Et pendant qu'il parlait je me rappelais moi-même le langage de M. Thiers dans la commission nommée, il y a dix ans , par la première assemblée républicaine, pour étudier cette question de la réduction du service militaire à trois ans, qui nous occupe encore aujourd'hui.
J'ai eu l'honneur d'en faire partie, et M. Laisant n'a peut-être pas oublié non plus ce temps-là.
M. Laisant, rapporteur. Pas du tout, mon cher collègue.
M. LE COMTE Albert de Mun. La commission tenait ses séances chez M. Thiers, à l'hôtel de la place Saint- Georges, et nous assistions pendant une heure et demie ou deux heures à des entretiens militaires qui devenaient bien vite de véritables monologues (Sourires), où M. Thiers déroulait toutes les ressources de son esprit et de son érudition, tous les souvenirs de ses longs travaux , de ses conversations avec les principaux hommes de guerre du siècle , et où il traitait bien sévèrement, je vous assure, ce n'est pas. assez dire , bien durement la chimère de l'armée démocratique; il disait de son ton pénétrant : « Il ne s'agit que de la France et de l'armée ; la démocratie n'a rien à y voir. » ( Très bien! très bien! à droite. ) Voilà ce qu'on vous répète depuis une semaine et ce qu'on vous répétera toujours.
Un membre à gauche. Il ne voulait pas de chemins de fer non plus.
M. LE COMTE Albert de Mun. La question est d'avoir une armée et de l'avoir bonne. Il n'y en a pas d'autre. C'est l'objectif, le but poursuivi, au moins le but qu'on devrait poursuivre ; et il semble qu'alors la première chose à faire serait d'examiner ce que c'est qu'une armée, à quoi elle est destinée et à quelles conditions elle peut être réellement bonne; puis d'étudier comment, étant donnés les aptitudes, le tempérament national et l'état social du pays, on peut assurer à l'armée ces qualités nécessaires, (Très bien! très bien! à droite.)
Ce n'est pas ainsi qu'on procède. On part d'une idée préconçue, qui se formule en un mot qu'on jette comme un appât à la passion publique : l'armée démo-
cratique; on subordonne tout à cette formule et au plan politique qu'elle recouvre; tout en découle : durée du service et droit à la dispense; tout y est sacrifié : l'intérêt des familles et l'intérêt même de l'État ; pour niveler, tout paraît bon : l'œuvre politique domine l'œuvre militaire. {A'pplaudïssements à droite.)
Voilà le grand reproche qu'on vous adresse. Je m'y associe pour ma part; mais je crois qu'il faut aller plus loin et que la question n'est pas tout à fait bien posée.
Les défenseurs du projet de loi ont repoussé l'accusation d'une manière moins absolue que ne l'a fait M. le ministre de la guerre ; ils n'ont protesté qu'à moitié; ils ont déclaré qu'une législation militaire était nécessairement une œuvre politique, et ils ont ajouté : a La constitution de l'armée varie avec celle de la société. La démocratie moderne ne peut plus s'accommoder des anciennes institutions; le service de longue durée est en désaccord avec l'ensemble d'une société démocratique, et, dans les conditions sociales où la France est aujourd'hui placée, la très courte durée du service s'impose comme une conséquence naturelle de l'état général de la nation. ))
Voilà bien l'argument tel que l'ont développé M. Hanotaux et M. le rapporteur de la commission.
M. LE RAPPORTEUR. Approximativement. (Sourires.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Approximativement, soit ! Je n'ai pas , en effet, la prétention de reproduire textuellement vos paroles; c'est déjà beaucoup que de pouvoir le faire approximativement.
Eh bien, nous sommes là -dessus en désaccord pro-
fond ; c'est là qu'est, à mes yeux, le point de départ absolument faux de vos propositions; c'est là aussi qu'est entre nous le fond du débat, et je vous demande la permission d'y aller tout droit, bien que mon opinion doive heurter, je le sais, les sentiments de la plupart d'entre vous.
Messieurs, je reconnais, et c'est pour cela que je crois nécessaire de bien préciser ma pensée, je reconnais que l'état militaire d'un pays est intimement lié à sa constitution politique; là-dessus je suis d'accord avec vous; je pense qu'il en est de l'armée comme des autres institutions sociales et que, pas plus, je dirais volontiers moins qu'aucune autre , elle ne peut être envisagée isolément du reste de la nation et abstraction faite des conditions générales de son existence.
Or il est bien certain que nous sommes une société qui tend de plus en plus à se démocratiser. Je ne discute pas si c'est un bien ou si c'est un mal; ce n'est pas le lieu : c'est un fait; je le prends comme tel, et j'en tire des conséquences diamétralement opposées aux vôtres.
Plus la nation est démocratique, plus, dans ma conviction, si elle veut cependant conserver une armée digne de ce nom, une armée capable de soutenir son honneur et de garantir sa sécurité, plus les institutions militaires doivent tendre à réagir contre les influences sociales. (Très bien! très bien! à droite. — Protestations à gauche.) Voilà ma conviction.
M. Roque DE Fillol. Il faut essayer de démontrer cela.
M. LE COMTE Albert de Mun. Mon Dieu î Messieurs,
je vous ai dit dès le premier mot que l'expression de mon sentiment heurterait certainement le votre ; je ne m'étonne pas de vos protestations.
A gauche. Nous ne comprenons pas.
M. LE COMTE Albert de Mun. Eh bien! veuillez alors écouter mes explications. Je donne sur-le-champ la raison de mon opinion : c'est qu'à mes yeux le principe démocratique est, par essence, hostile aux institutions militaires, en opposition directe avec elles. (Binât à Vextrême gauche.)
M. le rapporteur. Écoutez donc ! C'est instructif.
M. LE COMTE Albert de Mun. La démocratie fait reposer la souveraineté, et par suite l'autorité, dans l'universalité des citoyens ; elle n'admet l'exercice de cette autorité que par délégation ; elle n'admet l'autorité elle-même que comme une puissance toujours précaire et toujours révocable ; tous ses membres ont les mêmes droits , tous sont égaux.
Voilà le principe démocratique. Je ne crois pas que vous le contestiez.
L'armée , au contraire , sur quoi repose-telle ?
Sur l'autorité ; non pas l'autorité précaire et intermittente, mais constante et absolue; l'autorité, non pas déléguée par la masse , mais fondée sur la hiérarchie et la discipline. {Très bien! très bien! à droite.)
Otez cette triple base, il n'y a plus d'armée. Voilà l'antagonisme absolu des principes.
Il est ailleurs encore. L'égalité est le fondement théorique de la démocratie. Je dis « théorique », parce que plus j'avance dans la vie, plus je regarde ce qui se passe autour de moi, et plus je trouve qu'en pratique ce n'est qu'un mot et une chimère. {Nouvelles marques
d'approbation sur les mêmes bancs.) Pour satisfaire à cette théorie, vous proposez de proclamer le service égal pour tous, et vous vous payez d'un mot; car, on vous l'a montré , et je n'y reviendrai pas, cette égalité promise, vous ne la donnez pas, vous ne pouvez pas la donner.
Il y en a une raison décisive et qui met encore en opposition l'armée et le principe démocratique : c'est que l'armée repose précisément sur l'inégalité. Où est l'égalité entre le sort du soldat qui s'en va au Sénégal, à Madagascar, en. Chine et au Tonkin, et celui du soldat qui reste en France? {Interruption à gauche.)
M. Louis Guillot (Isère). Ils servent tous deux leur pays.
M. LE COMTE Albert de Mun. Oui, mais d'une manière très différente, et par conséquent très inégale, {Applaudissements à droite.) Oi^i est l'égalité entre la condition du combattant placé dans un corps de troupe et celle d'un secrétaire d'état-major ou d'intendance? Où est l'égahté, au point de vue des nécessités de l'instruction,— M. Keller le faisait remarquer tout à l'heure avec bien de la raison, — entre un soldat du train des équipages et un cavalier ou un fantassin? Et quand vient la guerre , quand arrive l'heure des grands sacrifice, où est encore l'égalité? Il ne s'agit pas alors de savoir si on est mieux ou plus mal partagé que les autres : il s'agit de recevoir un poste, d'y rester, et, s'il le faut, d'y mourir. {Très bien! très bien! à droite.) L'égalité n'est nulle part, pas plus que l'indépendance et la souveraineté du nombre. C'est l'opposé de la démocratie. {Très bien! et applaudissements sur les mêmes bancs.)
M. GuiLLOT. Ce sont des sophismes.
M. LE COMTE Albert de Mun. Le principe de l'armée, c'est l'obéissance, et l'obéissance sans discussion, le dévouement jusqu'à la mort...
Un grand, nombre de membres à gauche. L'obéissance à la loi.
M. LE COMTE Albert de Mun... L'obéissance au supérieur hiérarchique, voilà l'obéissance militaire. {Aid^laudissements à droite).
A gauche. A la loi! à la loi !
M. LE COMTE Albert DE Mun. Je répète: l'obéissance au supérieur hiérarchique! hors de là, il n'y a pas d'armée! Si l'obéissance au supérieur hiérarchique n'est pas la règle absolue , c'est la destruction de l'armée. (Nouvelle interruption à gauche. — Nouveaux applaudissements à droite.)
M. LE PRÉSIDENT. Je VOUS prie. Messieurs, de garder le silence. Ce n'est pas une manière de discuter que de couvrir la voix de l'orateur. La tribune vous est ouverte pour lai répondre. {Marques d'assentiment.)
Une voix à gauche. C'est pour lui répondre que nous l'interrompons.
M. LE PRÉSIDENT. Vous u'avcz pas le droit de lui répondre de votre banc. Vous répondrez à la tribune.
M. LE COMTE Albert DE Mun. J'ai dit. Messieurs, que le principe de l'armée est l'obéissance et le dévouement, le dévouement à tous les degrés, le dévouement de la sentinelle au poste qu'elle couvre, du poste à la compagnie qu'il garde, de la compagnie au régiment qu'elle peut sauver : voilà l'armée, voilà la vie militaire. Écoutez, Messieurs, le langage que les règlements tiennent au soldat prussien :
(( La condition d'existence de toute armée réside dans l'inégalité des positions et dans la subordination. Ce n'est point le sentiment du droit et de la protection garantis par la loi qui doit amener le soldat à l'obéissance, mais l'action de la discipline sous l'autorité incontestée du supérieur. Quand le corps est glacé jusqu'à la moelle par le froid et la pluie, quand il est épuisé par la faim et les privations, quand le fer et le feu répandent la mort et la destruction dans les rangs, il faut encore obtenir l'obéissance; la discipliné seule y parvient. C'est en vue des circonstances de cette gravité qu'elle doit être établie. »
Voix à gauche. Mais l'empire d'Allemagne n'est pas une démocratie!
M. LE COMTE Albert de Mun. C'est précisément la base de mon argument. La démocratie n'enseigne rien de semblable...
M. Millerand. Heureusement.
M. LE COMTE Albert de Mun... Elle ne parle que de droit, d'indépendance et de souveraineté, et c'est pourquoi il faut à toute force, si l'on veut une armée dans un État démocratique , réagir dans sa constitution contre les maximes et les principes de la société. (Très hienl très bien! à droite. — Protestations à gauche.)
Eh bien, cette réaction, comment peut-elle se faire? Par un seul moyen, par l'éducation militaire, par la formation des hommes ; et voilà, dans ma pensée, la vraie, la plus forte justification du service de longue durée.
Ah! je m'explique très bien que, dans une société 011 l'autorité est stable et permanente, où l'autorité est
universellement respectée, où il y a une hiérarchie sociale fortement organisée , où le respect et l'obéissance sont en quelque sorte des qualités naturelles à tous, je comprends que dans de telles conditions il faille peu de temps pour former un soldat, pour lui donner ce sentiment de la profession, cet esprit de métier, cette vertu militaire enfin qui doit le mettre à l'épreuve du péril et du sacrifice. Dès sa jeunesse, dans la famille, dans la commune, il en a pris l'habitude : l'esprit militaire est dans son sang, et, vienne le moment de l'incorporation , le soldat est tout prêt dans le citoyen; il n'y a plus qu'à lui donner le savoir professionnel.
Et, Messieurs, le savoir professionnel, le savoir technique, est-ce que c'est là le plus difficile, le plus essentiel dans la formation du soldat? Ce que j'entends ici, ce que je lis dans les rapports et dans les propositions me fait craindre qu'il n'y ait à cet égard, dans beaucoup d'esprits , une illusion que je regarderais comme une déplorable erreur. L'instruction technique, le maniement des armes, l'école de peloton, c'est le petit côté de l'éducation militaire; si c'est à cela qu'elle doit être limitée, il n'est même pas nécessaire de faire trois ans de service, il y faut bien moins longtemps : c'est une affaire d'attention, de travail et d'aptitude; mais ce n'est pas là que se fait le soldat. Le maréchal Bugeaud disait : k L'instruction mécanique et matérielle du soldat est infiniment moins importante que l'amour du drapeau , l'honneur militaire et la discipline. »
M. Antide Boyer. Il n'y a pas besoin d'aller au régiment pour apprendre cela.
M. LE COMTE Albert de Mun. Voilà la vérité et le sentiment de tous ceux qui ont connu profondément la vie militaire. Le soldat, le véritable soldat est l'homme dont le cœur s'est identifié avec sa profession , dont l'esprit est discipliné comme le corps, qui est prêt à tout supporter, la fatigue et la privation , sans se plaindre et, comme le dit le maréchal Bugeaud, pour l'amour du drapeau, prêt aussi à obéir en toute rencontre, avec la foi dans les ordres de son supérieur.
Je ne parle pas seulement de l'heure solennelle du combat ; et pourtant s'il est bien facile d'en parler de loin, si, comme le disait le général Tiochu, « le champ de bataille est si beau... quand on en est revenu », tous ceux qui y ont passé savent qu'il y a là dans la vie un moment décisif oili ce n'est pas trop pour un homme de toute la force d'âme que lui donne le sentiment de son devoir. {Applaudissements à droite.)
A cette heure -là il n'y a plus de phrases, de grands mots ni de faux principes ; il faut que l'officier qui se tourne vers ses hommes , en les regardant dans les yeux pour leur montrer, dans la mort probable, le devoir accompli et la gloire conquise, lise dans leurs regards l'abnégation prête à tous les sacrifices. {Applaudissements répétés à droite. — Applaudissements sur divers bancs à gauche.)
Un membre à gauche. On pourrait dire la même chose en défendant la loi.
M. le comte Albert de Mun. Mais enfin, je le crois, je le sais, il arrive que des hommes mal préparés sont prêts un jour à se faire tuer et, comme dit Lacordaire, à donner leur vie pour une heure de gloire
dans une heure d'enthousiasme. {Nouveaux applaudissements.)
Je le crois , mais ce n'est pas là seulement qu'est la vertu militaire. Le maréchal Marmont écrivait dans VEsprlt des inst'UiUlojis militaires :
(( L'homme né brave pourra du premier coup s'exposer au péril sans crainte et sans souffrance , quelquefois même avec plaisir; mais il n'acquerra que par le temps la faculté d'apprécier comment il peut faire ^ en la sacrifiant, l'emploi le plus utile de sa vie. »
Voilà le fond de la question. Il ne sulfit pas d'être prêt à mourir, il faut être prêt à donner sa vie au sacrifice de détail , à la fatigue , à la privation de chaque jour, à l'ennui, à la corvée. {Très Uenl très hieyi! et applaudissements à droite.)
Un membre à gauche. A la caserne.
M. LE COMTE Albert de Mun... Il faut le faire sans regret, sans arrière- pensée et sans que, dans l'exercice de son dévouement, l'âme soit troublée par la révolte de l'esprit. {Nouveaux applaudissements à droite.)
Voilà les qualités qui font le soldat, et comme ce ne sont pas toujours des vertus naturelles , on ne les acquiert que par le temps , à moins que l'éducation première et les conditions de la vie sociale n'aient pu en quelque sorte se substituer à l'éducation du régiment et à la vie miUtaire. {Très bien! très bien! à droite.)
Sans doute il peut arriver, je n'en disconviens pas qu'une démocratie fasse, sans préparation spéciale, un grand effort militaire et que, soulevée par le sentiment de l'indépendance...