Discours du comte Albert de Mun
La fin de l'aiiuée 1893 et les débuts de l'année 1894 furent marqués, sous le ministèrt» de M. Casimir Perier, par de nombreux attentats anarchistes. Le premier fut celui de Vaillant , qui jeta une bombe dans la salle des séances de la Chambre des députés, et la lugubre série devait s'en terminer au mois de juin par l'assassinat, à Lyon, du président C-irnot.
Le parti socialiste voulut non seulement , comme c'était son droit , se dégager de toute solidarité avec les auteurs de ces crimes qui frappaient de terreur l'opinion publique , mais , pour donner le change, insinuer que les odieuses entreprises, désignées parles anarchistes sous le nom de propagande par le fait, étaient subventionnées par des membres du clergé.
Le 30 avril 1894, M. Jean Jaurès développa une interpellation sur « les mesures que le gouvernement comptait prendre contre les capitalistes et les prêtres qui ont subventionné la propagande par le fait ».
De Mun. — Discours. ^L — 1
Le garde des sceaux, M. Antonin Dubost , lui ayant répondu, M. do Mnn prit la parole afMvs le ministre :
M. LE l'HKsiDENT. La i)arole est à M. de Muii.
M. LE COMTE Alhert DE MuN. Mcssieurs, j'aurais désiré tout à rheuro prendre la parole aussitôt après Ihonorable M. Jaurès, car c'est à lui beaucoup plus qu'à M. le garde des sceaux que j'ai à répondre.
M. MiLLERAND. Vous n'avcz qu'à remercier M. le garde des sceaux. {Très bien! très bien! à l'extrême gaucJie.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Je n'ai aucun remerciement à adresser à M. le garde des sceaux, comme je n'ai aucune faveur à lui demander.
Si j'ai quelqu'un à remercier ici, c'est M. Jaurès lui-même. 11 avait annoncé depuis un mois une interpellation dans laquelle il devait apporter les preuves de la participation d'un certain nombre de membres du clergé aux attentats anarchistes. Il n'en a apporté aucune; il n'a pas pu articuler un seul fait précis. Je n'ensuis pas surpris, j'en étais certain d'avance; mais il m'est permis de le constater et d'en prendre acte.
J'ai un autre remerciement à adresser à M. Jaurès. Son discours m'a offert l'occasion, en m'appelant à la tribune, par une interpellation qu'il a paru m'adresser à moi-même bien plutôt qu'au gouvernement, de m'expliquer très franchement avec lui et avec son parti sur les doctrines que je défends depuis vingt ans.
Cette explication, je demande à la Chambre de vouloir bien me permettre de la donner. Je la regarde comme nécessaire, parce qu'elle servira, je l'espère
(lu moins, à dissiper toutes les équivoques et à établir nettement les positions pour nos débats ultérieurs.
Sans doute, il ne peut entrer dans la pensée de personne ici ridée d'attribuer ni à moi ni à aucun de mes amis une part quelconque de responsabilité dans la manifestation des doctrines anarchistes: ce sont des accusations qu'on peut insinuer dans une demande d'interpellation, mais qu'on n'ose pas soutenir à la tribune, et que l'indignation suffît à repousser.
Mais M. Jaurès s'est placé sur un autre terrain. Il a dit au gouvernement : a Vous nous accusez d'encourager l'anarchie par la propagande de nos idées; si cela est vrai pour nous, cela est également vrai pour M. de Mun et pour ses amis; vous devez réprimer leurs doctrines au même titre que les nôtres. »
C'est sur ce point que je veux m'expliquer. Je tiens à le taire avec la plus entière netteté dès la première occasion qui s'offre à moi ; car il arrivera souvent, au cours de cette législature, que, dans les discussions sociales qui vont s'élever entre nous, j'aurai des idées à défendre, une position à soutenir, qui paraîtront me rapprocher des socialistes, et je tiens à pouvoir le faire sans qu'aucune équivoque puisse subsister devant la Chambre ni devant le pays.
Il y a ici, messieurs, deux questions : une question de faitetune question d'idées. Sur l'une et sur l'autre, je tâcherai d'être très net,
La question de fait, c'est que le parti socialiste, pai* la force de son organisation, par le nombre de ses représentants, par l'agitation à laquelle il se livre dans le pays, et dont il a, pour ainsi dire, fait son programme, par la violence avec laquelle il soulève
les passions sociales, est devenu pour la sécurité, pour la tranquillité [)ublique, un péril permanent. (Applaiidisseiyienls ironiques à V extrême gauche. — Interruptions.)
M. MiLLERAND. Trcs bien! Nous voilà revenus à vingt- quatre ans en arrière.
M. Goûtant. Monsieur de Mun, vous avez bien mérité du gouvernement.
M. LE COMTE Albert de Mun. Mon cher collègue, que je n'ai pas encore le plaisir de connaître, permettez-moi de vous dire que lorsque je suis à la tribune je ne cherche à mériter ni la faveur ni les encouragements de personne. Je dis loyalement ma pensée, sans m'inquiéter de savoir qui la blâme et qui l'appi'ouve. {Très bien! très bien!)
M. Goûtant. L'esprit nouveau! {Mouvements divers.)
M. LE comte Albert de Mun. Je dis, messieurs, que, devant cette question de fait, il n'y a pas d'hésitation, pas d'équivoque possibles. Tous les hommes d'ordre, et les catholiques sont au premier rang de ceux-là, n'ont qu'à prêter main-forte au gouvernement, qui représente l'ordre et la sécurité, et à l'aider dans sa tâche. (Très bien! très bien!) G'est pour eux un devoir de conscience.
M. Jaurès a cru découvrir derrière le concours que j'apporte au gouvernement dans sa lutte contre le parti socialiste... (Applaudissements ironiques à Vextrêm^e gauche. — Interruptions.)
M. MiLLERAND. Vous êtcs plus frauc que M. le président du conseil.
M. LE COMTE Albert de Mun. Oh ! monsieur Mille-
rand, je n'ai de leçon de franchise à donner à personne : j'ai des positions nettes à étaldir.
Je dis à M. Jaurès que lorsqu'il cherche, derrière ce concours, dicté par un sentiment de devoir social, l'efTet d'un pacte conclu en vue d'une alliance politique, il se trompe.
Voilà pour la question de fait. Je tâcherai d'être aussi net sur la question d'idées.
Vous dites que la situation est égale entre nous, et que si on accuse vos doctrines de favoriser l'anarchie, on doit aussi en accuser les nôtres.
Eh bien! après avoir tout à l'heure repoussé par l'indignation une pareille accusation , je vais essayer de la discuter de sang-froid avec vous.
La situation est radicalement différente, parce qu'il y a entre le socialisme et l'anarchie des liens directs qu'il vous est impossible de nier. (Protestations à V extrême gauche.)
Ohî assurément, tous ceux qui étudient, qui connaissent un peu l'histoire du socialisme, savent bien que le socialisme collectiviste auquel vous appartenez tous, ou presque tous, se distingue de l'anarchisme par ses conclusions. L'anarchisme est une doctrine spéciale; le collectivisme en est une autre.
Pour vous, l'État, ou bien, — car je crois que le mot vous déplaît, — la société socialisée doit être seule propriétaire. Pour les anarchistes, l'État est le mal qui doit être supprimé. Voilà la distinction.
Il y en a une autre, qui est dans les procédés. Vous consentez à vous servir des moyens que l'État ou la société, dans son organisation actuelle, met à votre disposition, comme le suffrage universel et la législa-
lion. L'anarchisme, au contraire, repousse la société telle qu'elle est, et ne lui d(3mande que la liberté de la détruire.
Voilà vos diflférences.
M. Leydet. Il y a d'autres socialistes que vous oubliez.
M. Lavy. Il y a d'autres diirérences.
M. LE COMTE Albert de Mun. Vous me dites qu'il y a d'autres socialistes. Je serais enchanté d'entendre l'exposition de leurs doctrines. Jusqu'à présent je ne connais chez vous qu'un seul socialisme bien défini, c'est celui qui se formule par le collectivisme révolutionnaire. Je n'en connais pas d'autre.
M. MiRMAN. Il n'y a pas besoin de se définir pour exister.
M. le co:site Albert de Mun. Monsieur Leydet, vous ferez comme moi, vous viendrez à la tribune exposer vos idées, et vous vous séparerez nettement comme moi, je l'espère, du parti socialiste.
M. Leydet. Je l'ai fait déjà.
M. MiLLERAND. Nous scrons avec lui contre vous.
M. LE comte Albert de Mun. Mais s'il y a entre l'anarchisme et vous des différences d'objet et de procédé, il y a des ressemblances fondamentales.
La première est d'ordre moral : c'est l'athéisme, qui est la base même de votre doctrine. (Interruptions.)
M. Groussier. Pour les républicains, c'est la même chose.
M. Lavy. Il y a des opportunistes qui sont athées.
M. LE COMTE Albert de Mun. Un de nos collègues m'interrompt pour me dire que les socialistes n'ont
pas le monopole de rathéisme et que d'autres ont fait, eux aussi, de l'athéisme leur dogme politique. Gela est malheuicusemont vrai, et c'est pourquoi je ne suis ni avec vous ni avec ceux qui vous combattent sans vouloir reconnaître la loi divine comme la règle suprême des sociétés.
J'ai entendu, peu de jours après uia rentrée à la Chambre, M. Jules Guesde, se tournant vers M. l'abîmé Lemire et s'adressant, comme pour leur faire appel, à ceux qui se réclament des doctrines de l'Évangile, s'écrier : a Je suis athée. » Si ce n'était qu'une opinion personnelle, ce serait assez pour que nous ne puissions ni nous entendre ni même nous comprendre. Mais ce n'est pas une opinion personnelle. C'est la doctrine philosophique sur laquelle le socialisme s'appuie officiellement, aussi bien que l'anarchisme, depuis Karl Marx, votre maître, qui a fondé sa doctrine sur la négation de la religion, qu'il appelle une folle conception du monde {interruptions à Vextrême gauche), depuis Karl Marx jusqu'à Bakounine, qui est le docteur de l'anarchisme, en passant par vos coreligionnaires d'Allemagne, Bebel, qui déclarait en plein Pteichstag que le triomphe de l'athéisme est un des buts que poursuit le socialisme; Liebknecht, qui l'a répété après lui au Parlement et dans les congrès, comme l'ont fait les socialistes de Belgique, comme vous le faites vous-mêmes, car aucun de vous, je le crains, ne se lèvera pour s'inscrire en faux contre mes paroles. {Interruptions à l'extrême gauche.)
Voilà le premier lien qui vous unit aux anarchistes : c'est la négation de la loi divine et, par suite, de toute autorité.
Et ce n'est pas le seul trait commun que vous ayez avoc eux, vous en avez un autre qui est d'ordre économique : c'est la négation du droit de propriété individuelle.
Tout votre système repose là-dessus. Vous ne le dites pas toujours en termes aussi nets, parce qu'il vous faut bien ménager vos auditoires; mais, quand on creuse un peu votre doctrine, il n'y a pas un seul de vous qui puisse dire dans quelle mesure la société socialisée laissera aux individus la propriété des objets de consommation.
Et c'est surtout quand il s'agit des campagnes que votre embarras éclate; car vous sentez bien que si vous parlez au paysan de la suppression de sa propriété, vous allez l'épouvanter; et comme vous en êtes encore à la période de recrutement, vous n'avez garde de découvrir devant lui de telles perspectives. Vous dites : « La forme nouvelle de l'industrie moderne a détruit la propriété individuelle des instruments du travail ; voilà la propriété collective qu'il s'agit de socialiser, c'est la propriété actionnaire! Mais le champ du paysan, nous n'y songeons pas... encore! ))
M. Jules Guesde. Et nous n'y songerons jamais; jamais nous ne socialiserons malgré lui le paysan! (Exclamations sur un grand nombre de bancs.)
M. LE COMTE Albert de Mun. Vous n'y songerez jamais!... Je vous en défie!
Sans la socialisation du sol, il n'y a rien de fait; M. Jules Guesde, qui m'interrompt, le sait bien, et Stuart Mill vous l'a bien dit, quand il fut devenu votre maître.
M. MiLLERAND. Lcs socialistes l'éreintent pourtant assez.
M. LE COMTE Albert de Mun. Pardon! M. Jules Guesde, qui cite ses paroles dans un de ses écrits, ajoute qu'il les dit avec raison; et ces paroles, les voici : c'est qu'il ne faudra même pas donner aux ouvriers agricoles un lopin de terre à cultiver, parce qu'il viendrait aussitôt d'autres hommes pour acheter à meilleur marché les travailleurs ainsi assurés d'un supplément de nourriture.
Oh ! vous ne mettez pas cela dans vos programmes, je le sais bien, et vous dites que vous amènerez les paysans au collectivisme par l'exemple, après l'expropriation capitaliste. Mais si l'exemple ne suffît pas, vous y mettrez la force!
Voilà le second point par lequel la doctrine socialiste se lie étroitement à la doctrine anarchiste.
Nous autres, au contraire, nous donnons comme base à nos idées sociales le respect de la loi divine, parce que nous la regardons comme le fondement nécessaire de toutes les lois humaines, et en particulier de l'économie sociale et politique. Nous proclamons que la propriété privée est de droit naturel, et nous demandons seulement qu'à côté d'elle une certaine propriété collective puisse se constituer librement entre les mains des associations, des communes et des corporations.
Ainsi, sur deux points fondamentaux qui vous rapprochent des anarchistes, nous sommes en opposition absolue, et voilà pourquoi il n'y a pas, il ne peut y avoir de socialisme chrétien. {Très hien! très bien! à droite.)
Mais il y a entre vous une dernière ressemblance qui n'est pas la moindre assurément, si on envisage votre situation au point de vue politique. S'il est vrai que vous condamnez les violences individuelles et inutiles, vous faites directement appel à la violence commune, c'est-à-dire à la révolution sociale; c'est la condition nécessaire de votre triomphe.
M. MiRMAN. Notre espoir est de l'empêcher.
M. Jules Guesde. L'Église, n'est-ce pas, n'a jamais employé la force?
M. LE COMTE Albert de Mun. Monsieur Jules Guesde, nous parlerons de l'Église tout à l'heure : soyez certain que je ne laisserai dans l'ombre aucun point du débat; pour le moment, je parle de vous et de vos doctrines.
J'entends un de mes collègues me dire : Nous espérons empêcher la violence. Vous esi^érez l'empêcher, soit! Mais lisez les écrits de M. Jules Guesde, et il vous montrera très bien que la révolution est une nécessité, que l'appropriation collective de tous les instruments du travail, qui est l'objet du collectivisme, ne peut se faire ni par le rachat des propriétés privées, qui serait impraticable faute de ressources, ni par l'expropriation contre indemnité, qui constituerait les propriétaires créanciers de l'État; et qu'ainsi la révolution s'impose. Et il faut voir de quel ton et avec quel mépris il exécute, — je crois que c'est son mot, — la secte des possibilistes, qui s'est permis de croire qu'on arriverait au but progressivement et légalement. Il appelle cela une solution tintamarresque, et il n'admet qu'un moyen : la révolution.
Oh! sans doute, M. Jules Guesde dit bien en note
qu'il n'entend i)as par là les coups de fusil en permanence et l'insurrection pour l'insurrection; mais il ajoute que rien ne permet d'espérer que les bulletins de vote y suffiront.
Et cette révolution sociale, il n'y a personne ici qui ne sache ce qu'elle doit être!
Je me rappelle que dans un des articles que M. Jules Guesde donne au Matin et que je lis avec le plus grand intérêt...
M. Jules Guesde. Je demande la parole.
M. LE COMTE Albert de Mun... il bénissait le gouvernement d'avoir enfin fermé la Bourse du travail , parce que, disait-il, voilà par cette heureuse faute les travailleurs arrachés à l'illusion syndicale et à l'ornière professionnelle, et ramenés dans la grande voie tracée au prolétariat universel par les journées de Juin et par la Commune.
Voilà la révolution sociale! Voilà votre objectif et votre grand moyen! Et, en attendant, vous organisez ce que vous appelez la lutte des classes.
M. Groussier. Nous la subissons.
M. Faberot. C'est votre égoïsme qui fait les classes.
M. le comte Albert de Mun. Je dis qu'en attendant vous organisez la guerre des classes, et c'est par là précisément que vous devenez pour le pays et pour la société un péril public. Je ne suis pas de l'avis de ceux qui vous demandent ce que vous entendez « par les classes » et qui vous disent qu'il n'y en a pas.
M. Groussier. Nous sommes d'accord, alors!
M. LE comte Albert de Mun. Je ne partage pas l'opinion de l'honorable M. Barthou quand il disait, dans sa réponse à M. Jaurès, au mois de novembre
dernier : a Des classes, il n'y en a pas dans ce pays; la Révolution les a abolies. » Rien n'est, à mon avis, plus contraire à l'exactitude des faits. Ce que la Révolution française a détruit, ce sont les ordres et les privilèges qui leur appartenaient; ce sont les corps organisés qui avaient dans l'État une i)lace et des droits reconnus. Mais cela détruit, sans qu'aucune autre organisation nouvelle eût été substituée à l'ancienne, il est resté deux classes : les riches et les pauvres, ceux qui possèdent du superflu et ceux qui ne possèdent rien ou qui ne possèdent que le nécessaire. (Mouvements divers.)
Un historien, dont personne, parmi les admirateurs de la Révolution, ne conteste l'autorité, Edgar Quinet, le constate très nettement et marque à l'insurrection du l*^*" prairial la date précise à laquelle fut consommé le divorce entre les deux classes, « nées, dit-il, de la Révolution. »
C'est le fond même de la question sociale, et, à mes yeux, c'est le grand vice du régime révolutionnaire. On a proclamé qu'il n'y aurait plus de classes dans la nation, parce qu'on est parti du faux principe de l'égalité des conditions. C'est l'erreur fondamentale. Et, en fait, toutes les autres inégalités sociales ayant disparu, il n'en est resté qu'une, celle de la fortune; mais le mal, c'est qu'on a laissé, sans organisation aucune, ces deux classes, mises, sans intermédiaires, l'une en face de l'autre; on les a livrées à l'individualisme et à la liberté absolue, sans leur donner le moyen légal de faire valoir leurs droits ou de défendre leurs intérêts.
Yoilà, dans mon opinion, la source de la question
sociale. L'antagonismo, né tin conlïit des intérêts, est devenu forcément l'antagonisme des classes.
Un membre à Vextrèm^e gauche. Nous n'avons pas créé ces classes; elles existaient bien avant nous.
M. LK COMTE Albkrt DE MuN. G'cst pourqiioi la grande affaire des lois, des institutions, des initiatives privées, du gouvoj'nement et des particuliers, doit êlre d'a|)aisor, d'éteindre, s'il se peut, les causes d'antagonisme par une législation sociale qui supprime les abus, qui diminue les souffrances, et par une organisation professionnelle qui, donnant à chacune des deux classes le moyen de défendre ses droits et d'assurer la représentation de ses intérêts, leur permette de se rapprocher, de s'entendre, de se concilier et d'arbitrer leurs conflits. (Applaudissem.ents à droite.)
Voilà les idées que je défends depuis vingt ans, et auxquelles je reste invariablement attaché.
Vous, vous ne l'entendez pas ainsi! Vous constatez l'antagonisme des classes, qui est le fait le plus douloureux de notre temps, dont les causes sont profondes, causes morales et causes économiques, et au lieu de chercher à les faire disparaître en unissant tous les cœurs, toutes les bonnes volontés, dans un immense effort de générosité et de justice, vous ne cherchez qu'à les accroître pour en tirer la guerre. {Jrès bien! très bien! au centre et à droite.)
M. Alphonse Humbert. Et le journal la Croix? Il me semble qu'il a excité aussi les passions. Expliquezvous sur ce point.
M. LE COMTE Albert de Mun. La guerre d'escarmouches d'abord, qui meurtrit, qui blesse, qui accroît
la haine et les désaccords, dont la grève est la manœuvre (l'instruction où vous déployez une énergie et une activité que je voudrais voir à tous ceux qui vous coml)attent, et puis, un jour, la guerre décisive dans laquelle une des classes sera écrasée par l'autre. Eh bien! avec de pareilles doctrines, avec de pareilles perspectives, savez- vous ce que vous faites? Je le dis avec l'accent d'une douloureuse conviction, vous reculez, vous retardez, vous rendez peut-être impossibles les réformes sociales les plus justes, les plus nécessaires, les plus urgentes. (Très bien! très bien! à droite et sur divers bancs au centre et à gauclic. — Bruit à V extrême gauche.)
M. MiLLERAND. Il cst bien commode de se décharger d'une responsabilité.
M. LE COMTE Albert de Mun. Monsieur Millerand, je ne me décharge d'aucune responsabilité. Je crois pouvoir dire que j'ai toujours pris assez hautement, assez librement, avec assez d'indépendance, la responsabilité de mes idées et de mes actes pour que personne ne puisse m'accuser de chercher à l'esquiver.
J'ai pendant quinze ans demandé ici, à cette tribune, les réformes sociales les plus précises; ce n'est pas ma faute s'il n'y en a presque pas une seule qui ait abouti. Ma responsabilité à moi est entièrement dégagée. C'est la vôtre qui est en jeu. Vous apprenez au peuple à ne rien attendre, à ne rien espérer du mouvement des idées, des institutions et des lois, à chercher dans l'association syndicale, non plus le moyen légitime de défendre ses droits, mais l'arme de combat qui prépare la guerre civile par la violence quotidienne. Vous agitez devant ses yeux la perspec-
tive idéale de la société collectiviste dont aucun de vous n'est capable d'expliquer le fonctionnement. {Rianeurs à Vexlrême gauche. — Très hienî très bien! sur divers bancs.)
Non, je dis « aucun de vous », pas plus M. Jaurès que M. Jules Guesde, aucun! J'ai entendu des périodes superbes, des paroles ardentes, de larges formules; mais je n'ai jamais vu qu'on se fût expliqué sur ces deux points fondamentaux : la répartition et la rémunération du travail, et tant qu'on ne l'aura pas fait, on n'aura rien montré de pratique que l'idée d'un monstrueux despotisme. (Très bien! très bien!)
Eh bien! vous agitez devant le peuple cette vague perspective comme, dans le désert, les guides perfides trompent avec le mirage les soldats épuisés par la marche; et vous le conduirez ainsi une fois de plus à des combats sans espérance, d'où il sortira plus meurtri, plus sanglant, ayant peut-être frayé le chemin d'une révolution politique nouvelle , sans profit pour lui, comme les autres, et qui laissera la société plus méfiante, plus inquiète, plus éloignée de lui qu'elle ne l'est aujourd'hui. (Applaudisse^nents au centre et à droite. — Interruptions à Vexlrême gauche.)
A V extrême gaucJœ. Quel est donc votre système? Dites -le!
M. LE COMTE Albert de Mun. Mon système, ce n'est pas la guerre, c'est la paix sociale.
En vérité, il semble que j'apporte ici des idées sur lesquelles je ne me sois jamais expliqué; il semble que je n'aie jamais rien dit, que je n'aie jamais rien fait pour la solution des questions sociales! Il y a
vingt ans que j'y travaille publiquement et sous les yeux (le tous!
Il se faisait pou à peu dans ce pays un inrin^iense mouvement de pitié généreuse, qui portait de plus en plus les forces vives et intellectuelles de la nation vers les souffrants, les faibles et les déshérités de la vie. J'ose dire, puisque vous me demandez ce que j'ai fait, que j'ai eu ma part dans ce grand mouvement d'œuvres et d'idées. (Très bien! très bien! sur divers bancs.)
Le besoin de la justice emportait tous les cœurs : vos doctrines qui effrayent, vos violences qui épouvantent, vont peut-être le tarir, et ce sera votre responsabilité. (5>'u?ï et interruptions à l'extrême gauche.)
Je le dis avec une profonde conviction : vous aurez cruellement desservi la cause populaire. Ah ! c'est ime heure décisive pour ceux qui ont foi dans l'avenir du mouvement social de notre temps ! Pour moi cependant, quelles que soient les contradictions, je demeurerai ferme au poste que ma conscience a choisi, résolu à soutenir les idées et la cause que j'ai défendues si longtemps et tâchant, dans la mesure de mes forces, de tenir levé, au-dessus de la mêlée où s'agitent les passions coupables et les intérêts menacés, le drapeau des réformes chrétiennes, aujourd'hui battu par le vent d'une si rude tempête. {Applaudissements à droite. — Rumeurs à Vextrêm^e gauche.)
A V extrême gauche. Dites -nous ce que c'est! Nous vous écoutons.
M. LE COMTE Albert de Mun. Si vous m'écoutez.
vous allez le savoir. J'ai dit assez nettement, je pense, mon opinion sur le socialisme pour qu'il ne subsiste pas d'équivoque. J'ai le droit maintenant d'ajouter qu'on ne le combattra efficacement qu'en modifiant, pour les conformer à la justice, les lois et les institutions.
A Vexti'ème gauche. Expliquez-nous les détails de votre système.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je l'ai fait cent fois. Il se résume en deux mots : la législation sociale et l'organisation professionnelle.
Mais ce qu'il m'importe surtout de redire aujourd'hui plus hautement que jamais, c'est que le socialisme est né des abus engendrés par le régime de l'économie matérialiste et les doctrines posées il y a un siècle par ses fondateurs. (Ahl ah! à V extrême gauche.)
Oui, quel que soit votre étonnement, il faut que vous entendiez !
Le socialisme est le fils de l'économie libérale ! {Bruit à Vextrême gauche.)
M. MiLLERAND. Il est fils de la République!
M. LE COMTE Albert de Mun. Non, c'est le fruit du régime qui a prévalu pendant tout ce siècle...
Un membre à Vextrême gauche. De l'un et de l'autre.
M. LE COMTE Albert de Mun. ... aussi bien sous les autres gouvernements que sous la République. Co n'est pas un régime politique : c'est un régime social, qui s'appuie tout entier sur les maximes de l'Encyclopédie...
M. Gustave Rouanet. C'est la faute à Voltaire!
M. Georges Trouillot. Vous faites le procès de la Révolution.
M. LE COMTE Albert de Mun. ... sur la doctrine de Rousseau et de Diderot, dont vous avez fait vos grands hommes, à qui vous avez dressé des statues sur vos places publiques et dont les livres, comme le traité de Rousseau sur V Inégalité des conditions , sont aujourd'hui le bréviaire des anarchistes.
Le régime moderne s'est fondé sur cette base, et c'est pourquoi il est réprouvé par la conscience chrétienne. C'est un régime condamné parce que, lui aussi, comme le socialisme, il repose sur le mépris de la loi divine, et qu'il donne pour but unique à l'activité humaine la poursuite de la richesse et la satisfaction des intérêts matériels. C'est un régime funeste au point de vue moral, parce que, dans cette poursuite de la richesse, dans cette lutte des intérêts, il a ouvert la porte à toutes les suggestions de l'égoïsme et de la violence, en haut comme en bas, sans autre frein contre elles que la force. C'est un régime funeste au point de vue social , parce qu'il n'a laissé subsister que l'intérêt général, c'est-à-dire les individus et l'État, préparant ainsi la concentration administrative de toutes les forces de la nation, la mainmise, toujours plus lourdement, par l'État, sur toute la vie publique, qui est une des formes du socialisme, et comme le premier acte de son règne.
M. Gustave Rouanet. Est-ce que cette mainmise de l'État n'existait pas sous Louis XIV?
M. LE comte Albert de Mun. C'est un système funeste au point de vue économique, parce qu'il a entraîné, par les nécessités de la concurrence entre
les intérêts, tous les abus, toutes les souffrances que le régime industriel a vu se développer dans son sein, tous les excès d'une spéculation qui n'est plus seulement le stimulant nécessaire du commerce, mais qui devient le but unique des transactions et le moyen d'arriver rapidement à la richesse.
Voilà le terrain de culture du socialisme, le vice originel d'où il sort comme une inévitable conséquence.
Et voilà pourquoi les défenseurs de l'économie sociale issue de la Révolution ne peuvent pas lutter efficacement contre le socialisme. (Mouvements divers.)
M. Gustave Rouanet. Nous n'avons, nous, rien de commun avec les panamistes! (Bruit.)
M. DE COMTE Albert de Mun. Ah! on a voulu chercher des responsabilités! M. Jaurès a prétendu dénoncer la mienne et celle de mes amis. Eh bien! les vrais responsables sont ceux qui ont accumulé dans ce pays les ruines morales du sein desquelles le socialisme et l'anarchie se lèvent, comme leur châtiment. (Très bien! très bien! à droite. — Interruptions et bruit à gauche.)
Quoi! vous avez chassé Dieu de toutes les institutions; vous avez travaillé, de toutes vos forces, à détruire toute idée, toute influence religieuse; vous avez voulu que la jeunesse de la nation grandit sans connaître le fondement nécessaire de la morale! Vous avez fait une obligation à vos instituteurs d'ignorer jusqu'à l'idée même de Dieu! Vous avez, par le divorce, désorganisé la famille. Et vous cherchez où sont les responsabilités?
Quoi! vous avez décrété le mépris de la loi divine...
M. Gustave Rivet. Qu'est-ce que c'est que la loi divine?
M. JouRDE. Oui, formulez- la!
M. Camille Pelletan. Vous êtes moins clair que M. Jules Guesde. Dites- nous donc un peu ce qu'est votre socialisme chrétien.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne m'arrêterai plus à vos interruptions!
Vous avez décrété le mépris de la loi divine, et vous me demandez compte des lois humaines ébranlées et caduques! Vous avez laissé s'étaler dans ce pays tous les scandales financiers, toutes les hontes de la corruption, et vous vous étonnez du désordre moral qui trouble et égare les âmes?
Eh bien ! laissez-moi vous le dire : c'est un étrange aveuglement! Si vous voulez vaincre le socialisme, il faut rompre avec ses principes.
Vous vous rappelez ce beau passage du premier discours de M. Jaurès, que je n'ai pu entendre, mais qui a eu ici et au dehors tant de retentissement, quand, vous plaçant en face de votre œuvre et de vos traditions, il vous disait : Vous avez fait taire la vieille chanson qui berçait la misère, et la misère crie aujourd'hui vers vous,
M. Jaurès se trompait. Ce n'est pas une chanson, bonne pour bercer la misère, que vous avez fait taire; c'est la vieille doctrine chrétienne qui, pendant des siècles, a pénétré le monde, formé et soutenu sa civilisation. (Applaudissements à droite.)
M. Camille Pelletan. Mais expliquez -la!
M. LE COMTE Albert de Mun. C'est la vieille doc-
trine qui, pendant des siècles, a enseigné les peuples et les rois, contenu la force et protégé la faiblesse.
M. Ferdinand de Ramel. Et qui a aboli l'esclavage !
M. MiRMAN. Citez un seul crime politique que la doctrine chrétienne ait empêché!
M. LE COMTE Albert de Mun. Ce que vous avez fait taire, c'est la voix de l'Évangile, de ce vieil Évangile de qui Taine disait « qu'il n'y a plus que lui pour nous retenir sur notre pente fatale , pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids, notre race rétrograde vers les basfonds ».
Voilà ce que vous avez fait taire, et c'est cette voix qui, malgré vous, retentit encore aujourd'hui et qui, si profondément, a retenti dans le monde des travailleurs, par cette encyclique que M. Jaurès a citée avec mes discours, — c'est mon honneur et la garantie de ma conscience, — comme un encouragement aux passions antisociales. Il a cru, hanté, comme un si grand nombre d'entre vous, par la terreur des pièges tendus à la République , que ce n'était là qu'une manœuvre politique. Qu'il me permette de le lui dire, c'est avoir une courte vue des choses!
L'Église ne conspire pas, elle poursuit son éternelle mission dans le monde! {Interruptions à Vextrème gauche.)
M. Camille Pelletan. Elle n'a pas d'esprit nouveau, elle!
M. le comte Albert de Mun. Elle, le seul gouvernement qui ne passe ni ne change, elle accomplit sa destinée, qui est d'exercer son action bienfaisante sur
tous les temps et sur toutes les sociétés; elle l'accomplit envers la démocratie , envers le peuple , comme hier envers les monarchies et envers les rois. Voilà le secret de ce que vous appelez son évolution! Ah! je comprends à merveille que M. Jaurès et ses amis s'en émeuvent. Je comprends qu'ils s'effrayent de voir les catholiques... {Dénégations à V extrême gauche.) Si vous n'en êtes pas inquiets, pourquoi vous en plaignez-vous? (Très bien! très bien! adroite.) M. Jaurès. Nous ne nous en plaignons pas. M. LE COMTE Albert de Mun. Qu'avez- vous donc fait tout à l'heure ?
Je comprends que vous soyez émus de voir des catholiques et des prêtres se mêler au peuple, lui parler, prendre sa défense, lui montrer dans l'Évangile la garantie de la justice, l'aider à s'organiser pour le soustraire à la tyrannie socialiste! Je le comprends, car vous savez bien que l'avenir social se jouera dans cette rencontre suprême entre le christianisme et le socialisme. Je comprends encore que les radicaux qui ont fait pendant si longtemps de l'anticléricalisme, de la guerre aux curés, le fond de leur politique, qui en font encore aujourd'hui le lien de leur coalition avec les socialistes...
M. Camille Pelletan. Ce n'est pas exact! Il y a d'autres idées communes entre les radicaux et les socialistes.
M. le comte Albert de Mun. ... je comprends que ceux-là s'étonnent et s'émeuvent de voir le peuple et le clergé se rencontrer de nouveau. Mais les autres, ceux qui veulent la paix et la conservation sociale, qu'ont-ils donc, pour la sauvegarder, de si lx)rt et de
<i efficace, qu'ils puissent dédaigner ou redouter l'aclion de l'Église? Quoi'? Les règles d'une économie politique dont les faits démontrent cliaqne jour l'impuissance? Les lois humaines, faites par la majorité d'un jour, défaites par la majorité du lendemain? Quoi encore? La science, qui est la grande triomphatrice de notre âge?
M. Jules Roche, un jour, a magnifiquement dit ici ses gloires et ses réserves d'avenir. Il a été couvert d'applaudissements enthousiastes. Je le comprends : son discours était une apologie du rationalisme et de la Révolution.
Eh bien! moi aussi je veux bien saluer la science comme une reine ; mais je me refuse à l'adorer comme une divinité. ( Vifs applaudissements à droite. — /nterruptions à gauche.)
M. Jaurès vous l'a dit en vous répliquant : Pourquoi la science s'arrêterait- elle, dans son explication des lois économiques et des phénomènes sociaux, à vous et à vos doctrines? Croyez -vous que la jeunesse qui grandit autour de vous s'attache à toutes vos conceptions et accepte la loi de vos dogmes philosophiques ou économiques? Ne savez- vous pas que, dans son éloignement des choses de la politique, dans l'émotion généreuse qu'éveille en elle la plainte des déshérités, elle se sent invinciblement attirée vers d'autres pensées?
M. LE COMTE DE Douville-Maillefeu. Tant mieux !
M. LE COMTE Albert de Mun. Êtes -vous allés voir au quartier latin les cours de socialisme où quelquesuns de nos collègues, — et non des moindres par le talent, — vont porter leur enseignement? Avez -vous
compté le nombre toujours croissant des étudiants qui se pressent autour de ces chaires improvisées?
Il n'y a pas bien longtemps que M. Lavisse, parlant de cet enseignement nouveau et se plaignant de voir celui de l'Etat si mal i)réparé à le combattre, écrivait dans les Débals: oc J'ai peur que, malgré tous nos efîorts, nous ne continuions, faute de prévoyance et d'une conception générale des devoirs présents, à façonner des épaves pour la dérive ! »
Moi aussi, j'en ai peur, et je ne veux pas prendre ma part de cette responsabilité.
Ce mouvement est partout : dans les chaires des Universités, sur les bancs des Facultés; c'est un flot qui monte et qui porte avec lui la génération de vos successeurs. Elle s'avance vers l'avenir comme vers l'espérance, étrangère à nos vieilles querelles, ignorante de nos longues compétitions, n'y trouvant ni goût pour elle-même, ni profit pour le pays, et cherchant ailleurs, dans le dévouement à la patrie commune, dans la recherche du problème social, l'orientation de ses destinées. C'est à elle qu'il faut penser, c'est pour elle qu'il faut parler et agir. Que lui donnerezvous pour la conduire dans le chemin que nous allons lui céder?
M. Jaurès m'a fait l'honneur de lire à la tribune la dernière page d'un écrit où j'ai essayé de dire les inquiétudes qui troublent mon esprit devant les menaces dont est rempli le déclin de notre siècle.
Je n'ai rien à en retirer. C'est la même idée qu'avec d'autres pensées exprimait M. Spuller. (Ah! ah! à gauche.)
M. MiLLERAND. Nc l'accablez pas !
M. Camille Pelletan. Vous continuez la concentration.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je dis que j'ai rencontré la même idée, avec d'autres pensées, dans la l)réface très suggestive du livre de M. Spuller sur Lamennais, quand il parle du vieux monde qui s'abîme sans que le monde nouveau, avec ses conditions d'existence et de durée, nous apparaisse encore et que, demandant à la démocratie, parvenue à la puissance politique et sociale, si elle est prête pour le grand rôle qui l'attend, si elle est armée pour donner aux nations l'idéal de beauté, de justice et de vérité sans lequel elles ne peuvent vivre, il montre FÉglise, vigilante et attentive, prête à prendre en mains cette tâche redoutable. Il le disait avec inquiétude, moi je le dis avec espérance.
MM. Millerand et Camille Pelletax. Non, il n'a pas d'inquiétude, puisque vous êtes son allié.
M. Spuller, Diinistre de V instruction publique, des beaux-arts et des cultes. Avec une inquiétude que vous devriez partager.
M. LE COMTE Albert de Mun. Monsieur Pelletan, je crois que M. Spuller en parle avec plus de clairvoyance que vous !
M. Camille Pelletan. Il n'y aurait pas d'esprit nouveau, alors?
M. LE ministre de l'instruction publique. C'est vous qui dites cela.
M. le comte Albert de Mun. M. Spuller a raison de s'inquiéter. La science peut donner satisfaction aux intérêts matériels; elle peut élever, éclairer les intelligences : elle ne va pas au delà; elle n'atteint
pas les âmes, et toute œuvre sociale est caduque, qui n'atteint pas les àmesl (Très bien! iras bien! sur divers bancs.)
Eh bien! je répète la parole de M. Spuller; je la lépète avec confiance, car la démocratie ne sera digne de son rôle que si l'Église lui met au cœur les vertus qui font les grandes nations et qui soutiennent la destinée des grands peuples.
Pour moi, dans mon humble place, j'ai voué ma vie à cette espérance. Je puis être presque un isolé dans cette Chambre.
M. Fernand de Ramel. N'en croyez rien, mon cher collègue.
M. DE Gazenove de Pradine. Pas sur ce terrain-là, mon cher ami! Nous nous associons de tout cœur à cette chrétienne et patriotique déclaration.
M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne crois pas, en tout cas, que je le sois autant dans le pays, ni dans le clergé, ni dans la jeunesse, ni dans le peuple luimême!
J'en recueille tous les jours les frappants témoignages. Je lis les programmes des catholiques des autres pays, de la Suisse, de la Belgique, de l'Italie, de l'Allemagne.
Un membre à Vextrème gauche. Mais vous êtes internationaliste, alors?
M. LE COMTE Albert de Mun. Partout, c'est l'affirmation de la même et universelle confiance dans l'immortalité de notre doctrine. Le sentiment de cette force croissante des idées qui me sont chères suffit à me consoler d'autres contradictions.
Messieurs, j'ai fini.
Je me suis expliqué aussi netlemenL que je l'ai pu sur le socialisme. J'espère avoir dissipé toute équivoque et débarrassé la route où j'essaye d'avancer d'une accusation que j'y ai trop souvent rencontrée. J'ai dit aussi ce que je pensais du régime économique moderne, et j'espère que, dans les discussions ultérieures, je pourrai soutenir mes idées, défendre les réformes que je crois justes, m'associer à des critiques que je trouve trop souvent bien fondées, sans risquer, pour cela, d'être confondu avec le parti socialiste.
M. Goûtant. Il n'y a pas de danger!
M. LE COMTE Albert de Mun. Je vous remercie de le constater.
Je n'ai plus qu'un mot à dire : je demande à M. le président du conseil la permission de le lui adresser. Je le ferai avec une liberté d'autant plus grande, qu'il ne peut y avoir ici de question ministérielle.
La discussion m'a entraîné vers les horizons lointains de l'avenir. Il faut revenir au présent. Si nous sommes en désaccord sur les idées, nous nous rencontrons, je l'ai dit, sur la question de fait.
L'œuvre d'aujourd'hui, la vôtre, monsieur le président du conseil, celle pour laquelle tant de sympathies diverses vous soutiennent au pouvoir, c'est la lutte contre le socialisme. C'est votre honneur, comme c'est votre charge, et c'est, pour vous, une tradition de famille. {Applaudissements ironiques à l'extrême gauche.)
Nous nous rencontrons sur ce terrain, quoique en désaccord, sans doute, sur la lourde part de responsabilité que j'ai faite à la majorité de cette Chambre,
ou plutôt, puisqu'il s'agit de lois déjà vieilles, à celle dos anciennes Asseml)lées.
M. MiLLERAND. Vous méuagcz celle-ci! Nous enregistrons la distinction.
M. LE COMTE Aluert de Mun. Quelque peu de prix (|ue vous paraissiez attacher à mon concours, il ne vous fera pas défaut dans l'accomplissement de cette tâche, car c'est l'éternelle destinée des catholiques de soutenir, par devoir, pour la défense de l'ordre social, ceux mêmes qui ne représentent pas leurs idées.
Je ne prétends pas vous donner des conseils dont vous ne voulez pas, ni vous poser des conditions que je ne suis pas de force à vous dicter. Permettez- moi cependant de vous le dire, parce que c'est, en conscience, mon devoir de le faire ; permettez-moi de vous le dire avec l'accent du patriotisme le plus convaincu : Vous ne donnerez au pays la paix sociale que si vous lui donnez d'abord la paix religieuse. (Applaudissements à droite.)
L'une et l'autre sont liées. Si vous ne vous attachez pas au seul point d'appui qui résiste encore, à la croyance religieuse, je crains que, le dernier reste du ciment chrétien qui unit encore notre vieille société venant à tomber, la demeure n'en soit ellemême profondément ébranlée. (Vifs applaudissements à droite.)
Quelques jours plus tard, le cardinal Rampolla, secrétaire d'État de Sa Sainteté, adressa à M. de Mun la lettre suivante, dont la portée était particulièrement significative dans les circonstances où elle était écrite :
Rome, 9 mai 1894.
Monsieur le Comte,
A Taudience de ce matin, le Saint-Père m'a donné une commission fort agréable dont je ne veux pas tarder à m'acquitter. Sa Sainteté a lu le dernier discours que vous avez prononcé à la Chambre des députés, touchant la question sociale : Elle en a éprouvé une grande satisfaction et désire que vous en soyez informé.
La certitude que la voie que vous suivez est approuvée par le Saint- Père doit naturellement accroître votre courage et vous exciter à persévérer, de jour en jour, dans la même ligne de conduite.
Je suis assuré que cette communication vous sera agréable, et, en vous la faisant, je me réjouis de vous renouveler l'expression des sentiments d'estime la plus distinguée de votre affectueux serviteur,
M. Cardinal Rampolla.
ALLOCUTION