‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 33 sur 43 · LE 18 FÉVRIER · texte numérisé non relu

LE 18 FÉVRIER

M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je désire, comme l'a dit mon honorable ami M. Villiers, appeler l'attention de M. le ministre de l'agriculture sur une situation tout à fait spéciale, mais qui a une très grande importance au point de vue du développement d'une race de chevaux que connaissent bien tous ceux qui s'occupent des questions chevalines : je veux parler de la race du Léon, qui est l'honneur de l'élevage breton et qui, par ses qualités de toute nature, est destinée à rendre les plus grands services au pays.

M. Villiers vous a indiqué tout à l'heure, en un mot, que les éleveurs du pays de Léon étaient mécontents de la situation qui leur est faite.

En effet, de l'avis des hommes les plus compétents, la race du pays est menacée, si on ne porte jias remède au mal, d'un abâtardissement progressif qui la ramènerait aux types les plus vulgaires et lui ferait perdre le bénéfice des efforts entrepris depuis de longues années pour l'améliorer.

La raison de cet abâtardissement progressif, c'est le recrutement insuffisant de la station d'étalons principale de la région , celle de Saint-Pol de Léon.

Le type de reproducteurs qui convient à la race est parfaitement défini par tous les éleveurs; ils sont d'accord pour demander des animaux ayant du volume, de l'ossature, des membres, et en même temps de l'élégance et de belles allures. Tout le monde est d'accord là -dessus et l'administration n'y contredit pas.

Il est évident que si les éleveurs ne trouvent pas ces qualités réunies chez les étalons que l'administration des haras met à leur disposition, comme les exigences commerciales les pressent , comme le volume est une condition nécessaire à l'écoulement de leurs produits, ils négligeront la distinction et iront chercher le volume qu'ils trouveront à leur portée dans l'étalonnage privé.

Je me hâte de dire que je n'entends nullement attaquer l'étalonnage privé ni demander qu'on apporte des obstacles à son développement, je reconnais très bien son utilité; mais je crois que l'administration des haras doit précisément se proposer pour but de

mettre à la disposition des éleveurs un certain nombre de reproducteurs d'un type choisi, qui viennent servir de complément, de correctif en quelque sorte, à l'étalonnage privé, en permettant aux éleveurs de créer des élites qui assurent l'amélioration de la race.

Le type que j'ai essayé de décrire et qui convient aux éleveurs du Léon porte un nom bien connu : c'est le type norfolk.

Eh bien, nos éleveurs se plaignent, — et je crois qu'ils ont raison, — que l'administration des haras ne leur donne pas en nombre et en qualité les reproducteurs de cette catégorie dont ils ont tant besoin. C'est le mal que je signale à M. le ministre de l'agriculture et dont les conséquences peuvent être funestes à l'avenir de notre race de chevaux. L'administration, permettez -moi de le dire, connaît bien cette situation qui, au point de vue même des intérêts de l'État, n'est pas sans importance, parce qu'elle entraîne comme conséquence la désertion progressive de la station de Saint- Pol de Léon.

M. le directeur des haras, dans son rapport de 1896, assure que l'étalonnage privé est en baisse. Gela est sans doute exact au point de vue général, puisqu'il l'affirme, mais ce n'est pas exact dans le Léon.

L'étalonnage privé, là, n'est pas en baisse , c'est la station de Saint-Pol qui est désertée. Les chiffres sont à cet égard très significatifs ; je vous demande la permission de vous les citer. Il y a quatre ans, en 1894, on amenait plus de 1000 juments à la station de Saint-Pol, — 1006 exactement, — et les refus de cartes étaient si nombreux que l'administration invi-

tail la ville do Sainl-Pol, on prévision d'une augnienlalion d'offocUr, à faire conslniiio quatre box nouveaux. On l'a fait, et non seulement l'augmentation d'effectif n'a pas eu lieu, mais c'est à partir de cette époque que la désertion de la station s'est prononcée. En 1895, on amenait 89G juments au lieu de 1006; en 1890, 789; eu 1897, 745; et je ne parle pas des fraudes de cartes que connaissent bien tous ceux qui s'occupent de ces questions, mais sur lesquelles je ne veux pas insister.

La station est désertée par la raison que je viens de vous dire, parce que vous ne donnez pas à Saint- Pol le nombre de bons reproducteurs norfolk, du type réclamé par les éleveurs, qui leur sont nécessaires pour maintenir la race au rang qu'elle doit occuper. (Très bien! très hie^i! à droite.)

Je sais que vous me répondrez peut-être, — M. le directeur me permettra de faire allusion à l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui dans son cabinet, — que le type que nous demandons est trop cher. (M. le directeur des haras fait un signe de dénégation.) Si vous ne me répondez pas cela, j'en serai bien aise : car vous ne m'opposerez plus, j'espère, d'objection, lorsque je demanderai de prélever sur les crédits affectés aux achats d'étalons une part plus importante pour l'achat des norfolk.

Vous m'avez dit aussi que l'Angleterre ne produisait'plus les types que nous demandons. Je suis, je l'avoue, un peu embarrassé pour vous répondre, parce que, comme M. Villiers, je suis très loin — ce serait d'ailleurs bien présomptueux de ma part, — de vouloir mettre en cause la haute compétence de l'admi-

iiislration et particulièrement de M. le directeur des haras. Mais, en présence de cette objection, j'ai voulu me renseigner par mes moyens personnels et, bien entendu, sans faire allusion au recrutement de nos stations d'étalons. Je me suis adressé comme simple particulier à des commerçants anglais; ils m'ont répondu immédiatement qu'il existait encore beaucoup d'animaux du type que je décrivais...

M. Edmond Blanc. Il s'agit d'y mettre le prix.

M. LE COMTE Albert de Mun.;... et qu'on m'en montrerait un bon nombre si je voulais venir, le l'^'" mars prochain, à l'exhibition d'Islington.

Je suis persuadé que l'administration des haras y aura des représentants, et je me permets de lui recommander le renseignement.

Ce n'est donc pas faute d'en pouvoir trouver qu'on ne nous donne pas les étalons que nous réclamons.

Or quelle est la situation de la station de Saint- Pol? Il y a seize étalons, et, pour le dire en passant, si l'effectif avait continué à progresser comme l'espérait l'administration des haras et comme le désiraient les éleveurs, ce n'est pas seize étalons qu'il devrait y avoir, c'est vingt.

Sur ces seize étalons, dont la plupart soulèvent de vives critiques, il y a six norfolk dont, au dire des juges les plus compétents, l'un est mauvais, un autre médiocre, un troisième usé; il en reste trois pour tous les besoins de l'élevage du Léon. C'est absolument insuffisant, personne ne peut le contester.

Je demande donc d'abord que, sur le crédit qui par le jeu naturel de la loi d'accroissement se trouve aujourd'hui porté, si je ne me trompe, à 1 250000 francs,

une part plus grande soit faite à l'achat d'étalons norfolk; je demande aussi qu'il soit envoyé à Saint-Pol un nombre d'animaux de cette catégorie en rapport avec les nécessités de l'élevage et choisis de manière à présenter par l'ossature, les membres, l'élégance et les allures, toutes les qualités indispensables à l'amélioration de la race.

L'abandon où on laisse la station de Saint-Pol se relie aux plaintes générales que faisait tout à l'heure entendre M. Villiers sur la défaveur où la région bretonne paraît être auprès de l'administration des haras. Je sais que celle-ci n'en est pas toujours responsable et je ne veux pas mettre en doute sa bonne volonté. Il y a eu certaines fatalités, des accidents imprévus, des animaux sur lesquels on avait fondé des espérances qui ont dû être réformés. Mais il faut bien reconnaître qu'il y a aussi autre chose.

Ces étalons spéciaux que nous réclamons, si nous ne les voyons pas chez nous, nous pourrions peutêtre les trouver ailleurs : il y a des régions plus favorisées que la nôtre, par exemple le Blésois. Le dépôt de Blois a dix norfolk, parmi lesquels une tête absolument belle et quatre ou cinq animaux très remarquables, exactement du type que nous demandons.

M. Edmond Blanc. C'est que les éleveurs blésois sont plus puissants que les éleveurs bretons.

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne dis pas non : mais je n'ai aucun mauvais sentiment contre les éleveurs blésois; je les félicite, au contraire, et je voudrais que les éleveurs du Léon fussent aussi bien partagés, voilà tout.

Il y a à Blois, en particulier, deux animaux qui

sont très beaux et qui ont été importés précisément en même temps que ceux qu'on a envoyés à Saint-Pol et dont les éleveurs se plaignent si vivement.

Encore une fois, j'en suis bien heureux pour les éleveurs blésois, mais je voudrais pour ceux du Léon un traitement également favorable.

L'inégale répartition des envois d'étalons n'est pas la seule cause de la situation dont je me plains. Je crains qu'il n'y en ait une plus grave et plus décisive. Je ne voudrais assurément pas réveiller les anciennes rivalités de la Bretagne et de la Normandie, ni me mettre à dos les représentants des intérêts normands, j'aurais trop à faire. Mais je crains que la très grande et légitime influence dont ils jouissent à la direction générale des haras ne s'exerce trop souvent au détriment des éleveurs bretons. Je crains que, par une conception à mon avis excessive et quelque peu injuste de la protection des intérêts nationaux, la Normandie ne proteste un peu trop haut contre l'achat des étalons étrangers et ne réclame trop vivement pour elle-même la majeure partie des crédits destinés à la remonte de nos stations ; j'ai peur que la direction des haras n'entende qu'elle et ne lui donne une trop complète satisfaction.

C'est très bien d'acheter des étalons nationaux , en Normandie comme ailleurs, et je voudrais bien même que sur ce point aussi l'équilibre fût rétabli entre les régions, et que le Finistère en particulier eût une plus large part dans les achats administratifs.

Mais l'intérêt même de la protection nationale demande autre chose : il réclame qu'on importe en nombre suffisant dans les régions qui les réclament

des étalons étrangers pour jiméliorei- la production indigène.

Eh bien , je me pernnets de demander à la direction des haras de résister davantage, pour le bien de la région bretonne, aux influences normandes.

Cette question du recrutement de la station de Saint -Pol, Messieurs, a frappé et préoccupé gravement le conseil général du Finistère, et, à la dernière session d'août, à la suite du rapport de M. le comte de Guébriant, maire de Saint -Pol de Léon, l'un des hommes de la région les plus autorisés en cette matière, il a adopté à l'unanimité, je crois, un vœu dont je vous demande la permission de vous donner lecture :

« Le conseil émet le vœu :

c( Que sur le montant des crédits ouverts à l'administration des haras :

(( 1° Une part annuelle importante soit affectée à l'acquisition et à l'importation de bons étalons norforlk fortement membres, de large charpente, pourvus de belles actions, en vue de la remonte des stations fmistériennes de la circonscription du dépôt de Lamballe, notamment de celle de Saint-Pol de Léon.

(( 2o Qu'à titre exceptionnel, cette année, un crédit supplémentaire et spécial soit affecté à la nécessité de remonter en étalons norfolk la station de Saint-Pol de Léon, dont l'effectif est à remanier dans son ensemble avant la prochaine saison de remonte. »

Je recommande à M. le ministre de l'agriculture le vœu de l'assemblée départementale et j'espère que M. le directeur des haras voudra bien, après avoir entendu mes observations, me donner une réponse

de nature à rassurer et à satisfaire les éleveurs du pays que j'ai l'honneur de représenter. (Ajjplaudisseinents à droite.)

M. LE PRÉSIDENT. La parole est à M. le commissaire du gouvernement.

M. Plazen, directeur des haras, commissaire du gouvernement , fit connaître dans sa réponse que le ministre venait de décider qu'une commission serait envoyée en Angleterre pour assister au concours d'Islington, avec un crédit de cent cinquante mille francs, et ajouta, au sujet de la station de Saint- Pol de Léon : « Nous donnerons des étalons norfolk dans la plus large, mesure possible. »

M. LE COMTE Albert de Mun. Que la Chambre me permette de remercier M. le directeur des espérances qu'il a données à la station de Saint -Pol de Léon et de prendre acte des promesses qu'il a bien voulu nous faire.

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