PAR M. EMILE ZOLA
CONTRE LES OFFICIERS DE L'ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL DE L'aRMÉE ET LES JUGES DU CONSEIL DE GUERRE
La campagne contre les chefs de l'armée , qui n'était d'ailleurs qu'à son début, et devait se prolonger pendant toute l'année 1898, se poursuivit après la séance du 4 décembre avec une violence croissante. Le 12 janvier 1898, M. Emile Zola fit paraître dans le journal V Aurore, fondé spécialement pour soutenir cette campagne, une lettre dépassant tous les articles précédents en outrages contre les généraux et les officiers mêlés au procès Dreyfus. Cette lettre , dont tous les paragraphes commençaient par le mot « J'accuse », était un réquisitoire passionné contre le ministre de la guerre, l'étatmajor général de l'armée, les juges du conseil de guerre, dénoncés comme coupables de forfaiture. Elle eut un immense retentissement. M. de Mun, à la séance du lendemain 13 jan-
vicT, interpella le gouvernement sur les mesures qu'il entendait prendre à la suite de cette j)ublication.
M. Méline, président du conseil, monta, avant lui, à la tribune, pour annoncer que le gouvernement avait déjà résolu de poursuivre M. Zola.
M. de Mun lui répondit en provoquant l'intervention nécessaire du ministre de la guerre.
M. LE COMTE Albert de Mun. Messieurs, je n'ai que peu de mots à dire. Les paroles de M. le président du conseil ont singulièrement simplifié ma tâche. Cependant, il me paraît impossible que le document qui a été publié dans un journal du matin et qui constitue un outrage sanglant adressé aux généraux et aux officiers membres des deux conseils de guerre, ne reçoive pas ici, à la tribune, devant les représentants du pays lui-même qui nous regarde et nous écoute, la réponse qu'il mérite de M. le ministre de la guerre, chef de l'armée et défenseur naturel de son honneur. ( Très bien ! très bien ! )
Je demande la permission à la Chambre de faire passer sous ses yeux...
Voix nombreuses. Non! non!
M. Henri Lavertujon. Ne lisez pas cela à la tribune !
M. Riotteau. Ne faites pas à M. Zola l'honneur de la tribune !
M. DE Mahy. Ne portez pas ces horreurs à la tribune! notre mépris suffit. L'ordre du jour qui sera voté et les poursuites judiciaires déjà ordonnées en feront justice. {Très bien! très bien!)
M. LE COMTE Albert de Mun. Je comprends très bien le sentiment et les scrupules de la Chambre, et
je les respecte ; mais je la prie de ne pas oublier ce que sont les accusations formulées dans cette lettre publitiue et qui s'adressent d'abord à M. le ministre de la guerre lui-même...
A Vexirèmc gauche. C'est cela!
M. LE COMTE Albert df-: Mun. ... après lui, au chef d'état- major général et à ses officiers, et, avec eux, aux membres des deux conseils de guerre; je lui demande de ne pas oublier qu'on accuse ces hommes d'honneur, ces officiers, d'avoir sciemment caché la preuve de l'innocence d'un condamné, et que ces accusations sont répandues de toutes parts, que hors de cette enceinte on les lit partout dans les rues, dans les places publiques...
M. Dupuytrem. Et à l'étranger.
M. le comte Albert de Mun. ... et que des affiches placardées sur les murs les recommandent à l'attention spéciale de tous les citoyens. ( Très bien ! très bien ! à droite.)
Si la Chambre ne veut pas que la tribune leur fasse écho, il faut au moins qu'elle sache qu'on accuse les juges militaires dans l'exercice du plus redoutable et du plus sacré de leurs devoirs, d'avoir livré leur conscience à des ordres venus de haut, à des exigences ministérielles, à je ne sais quel esprit de caste et de coterie.
Il faut aussi que la Chambre sache que ces accusations si graves, qu'on dénonce à M. le président de la République, en lui disant que cette affaire sera la souillure de sa magistrature, c'est une campagne qui commence î On le dit très haut et très nettement. Ainsi nous allons assister à la recrudescence de ces
attaques inouïes dans lesquelles nous nous traînons depuis quatre mois...
A V extrême gaucJie. C'est la faute du huis -clos! {Exclamations.)
M. LE COMTE Albert de Mun. ... et cela au lendemain même du jour où s'est elToiidrée toute la campagne qu'on avait annoncée à si grand bruit. On s'était dit sur de l'innocence du condamné, et, avec cette parole, qui supposait sans doute qu'on en avait une preuve, on a agité, troublé profondément le pays , jeté le doute et la suspicion sur l'honneur des officiers, ébranlé la confiance de la nation dans la direction de nos affaires militaires ; et, le moment venu de donner enfin cette preuve attendue, on a dit : Des preuves? Nous n'en avons pas! Des dossiers? Nous n'en avons pas; nous n'avons que des présomptions.
Eh bien, je dis qu'en face de cette situation il est impossible d'admettre que cette campagne recommence et que nous puissions assister de nouveau à ce débordement d'attaques et d'accusations. Il faut en finir. Je compte que le gouvernement en prendra les moyens, et, en attendant, je demande à M. le ministre de la guerre qui, déjà une fois, est venu ici, avec son autorité de chef de l'armée, faire en son âme et conscience une déclaration qui aurait dû couper court à toute tentative d'agitation, je lui demande de venir encore une fois repousser, au nom de l'armée , les attaques dirigées contre lui, contre les généraux et contre les officiers dont il est ici le représentant et le porte- parole. (Applaudissements à droite.)
Le ministre île la guerre remercia M. de Mun de l'avoir appelé à la tribune, et déclara que l'armée travaillait en dédaignant des outrages qui ne sauraient atteindre son honneur. Le débat continua par une discussion des plus vives entre MM. Jaurès, Gavaignac, le général Billot et Méline, président du conseil. Un ordre du jour « approuvant les déclarations du gouvernement » l'ut voté par 292 voix contre 115 et complété par une addition de M. de Mun ainsi conçue : « Et comptant que le gouvernement saura prendre les mesures nécessaires i)our mettre fin à la campagne entreprise contre l'honneur de l'armée, » qui fut adoptée par 239 voix contre 107.
Des poursuites furent immédiatement ordonnées par le gouvernement contre M. Emile Zola et le journal l'Aurore.
PRONONCÉ A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DANS LA DISCUSSION DU BUDGET DE l'aGRICULTURE
(personnel des haras)