‹ Discours du comte Albert de Mun (volume 5)Chapitre 35 sur 43 · AU SUJET · texte numérisé non relu

AU SUJET

DES INCIDENTS QUE V « AFFAIRE DREYFUS i>

avait fait NAITRE PENDANT LES VACANCES PARLEMENTAIRES LE 25 OCTOBRE 1898

Aux élections générales législatives du 8 mai 1898, M. de ]\Iun fut réélu, sans concurrent, député du Finistère pour la deuxième circonscription de l'arrondissement de Morlaix ( Saint- Pol de Léon), par 12,090 voix, sur 14,619 votants.

Le cabinet Méline, qui était aux affaires depuis plus de deux ans, se présenta le 13 juin devant la nouvelle Chambre. Bien qu'affaibli par le résultat des élections générales qui avaient accru le nombre des socialistes et des radicaux, il eut encore une faible majorité dont il aurait pu se contenter. M. Méline ne crut pas pouvoir le faire, il donna sa démission avec tous ses collègues. M. Félix Faure, président de la République , croyant sans doute user le parti radical en l'appelant au pouvoir dans les circonstances difficiles que traversait le pays, confia le soin de former le ministère à son chef, M. Henri Brisson. Celui-ci choisit comme ministre de la

g-uorrc M. Godcfroy Gavaignac, dont l'attitude nettement hostile à la revision du procès Dreyfus valut au nouveau cabinet l'accueil favorable d'un très g^i'and nombre de déj)utés, de ceux môme qui étaient le i)lus hostiles à la polititiue radicale.

Pendant l'été de 1898, le pays fut plus i)rofondément agité que jamais par 1' a Affaire Dreyfus », La découverte de faux commis, en vue d'établir d'une manière évidente la culpabilité du condamné, par le colonel Henry, de l'état-major général, l'arrestation de celui-ci, son suicide à la pi'ison du Mont- Valérien, la démission du général de Boisdeffre, chef d'étatmajor général de l'armée, celle de M. Cavaignac, ministre de la guerre , premières et immédiates conséquences de ce douloureux événement, tels furent les incidents qui troublèrent au plus haut degré l'opinion. Ce trouble s'accrut encore lorsque, le président du conseil ayant ordonné la revision du procès j)ar la Cour de cassation, le général Zurlinden, devenu ministre de la guerre après la retraite de M. Cavaignac, donna sa démission à son tour, en déclarant que Fexamen du dossier ne lui permettait pas de douter de la culpabilité de Dreyfus. Le général Chanoine lui succéda. L'émotion devenait chaque jour dans l'armée de plus en plus vive. Les socialistes et les radicaux redoublaient leurs attaques et dénonçaient chaque jour un prétendu complot militaire. Les manifestations populaires se multipliaient à Paris sous Tinspiration de M. Déroulède et de la ligue des Patriotes.

La session d'automne s'ouvrit dans ces conditions, le mardi 25 octobre. Des interpellations nombreuses étaient déposées. Elles furent discutées dès la première séance. Soudain, le général Chanoine , ministre de la guerre , prenant la parole pour répondre à un véhément discours de M. Déroulède, déclara, à la tribune, donner sa démission de ses fonctions ministérielles et quitta la salle des séances.

La stupeur des autres membres du gouvernement fut extrême : une violente agitation s'empara de l'Assemblée;

M. Brisson demaiula rujournenicnt de la discussion au surleudeinain.

M. de Mun s'y opposa.

M. LK COMTE Albert de Mun. Mei?sieurs, je viens combattre la demande d'ajournemeut de la discussion qui a été apportée à la tribune par M. le président du conseil.

M. Carnaud. Vous venez la combattre au nom de l'Église?

M. LE COMTE Albert de Mun. Non, Monsieur, ce n'est pas au nom de l'Église que je la combats : je suis convaincu que c'est au nom du pays tout entier. (Apjtlaudissements à droite. — Interruptions sur divers bancs à gauche.)

Messieurs, il me paraît impossible qu'en l'état où sont les esprits, dans cette Chambre et au dehors, nous nous séparions en renvoyant à jeudi la suite d'une semblable discussion {Très bien! très bien! à droite); je n'en veux pas de meilleure preuve que les paroles qui viennent d'être prononcées par l'honorable orateur qui descend de la tribune.

On a demandé à M. le président du conseil de s'inspirer, pendant les deux jours qui vont lui être donnés, des grands souvenirs de la Convention, pour réprimer je ne sais quelles tentatives factieuses. (Interruptions et bruit i' gauche.)

M. de la Porte. Je demande la parole.

M. LE comte Albert de Mun. Après de telles paroles, quand de telles accusations sont formulées à la tribune, il est impossible qu'elles ne soient pas immédiatement suivies d'une explication claire et précise. {Très bien ! très bien! à droite.)

De Mun. — Discours. VI. — 12

Il faut que M. 1(3 président du coii.s(m1 , sans attendi'c d'avoir confié par intérim le portefeuille de la guerre à quelque autre de ses collègues ou de l'avoir pris lui-même, il faut que M. le président du conseil vienne nous dire ce qu'il fera de ces deux jours pour lesquels il demande un blang- seing à la Chambre.

M. AuGÉ. Qu'en ferez -vous vous-même?

M. LE COMTE Aluert DE MuN. Je n'ai pas entendu votre question. Je répète la mienne : Qu'entendezvous faire de ce délai? Et qu'est-ce que ces dénonciations ? Que sont ces projets factieux qu'on vous demande de réprimer? Quoi? Que voulez-vous dire? Est-ce la résurrection ou l'évocation à la tribune du grand complot militaire? (Rires à droite. — Interruptions à V extrême gauche.) Si ce n'est pas cela, que voulez -vous dire?

Mais oui, c'est bien cela. C'est l'évocation du grand complot militaire qui a, la semaine dernière, défrayé les colonnes des journaux et excité, aux dépens de ceux qui l'ont inventé, le rire, puis l'indignation de la France entière. {Applaudissements à droite.)

Il faut que vous veniez dire ici ce qu'est ce complot contre lequel vous voulez armer M. le président du conseil, pendant quarante -huit heures, de pouvoirs extraordinaires. Il faut que vous apportiez vos preuves, que vous disiez les noms...

A Vextrême gauche. Le général Chanoine.

M. Antide Boyer. Demandez-les au Saint-Esprit!

M. le comte Albert de Mun. Non, Monsieur, il] n'y a pas besoin de faire appel au Saint-Esprit. M. I(

président du conseil i)eut me répondre sans son secours.

Je lui demande d'api)orter des preuves! Car, de deux choses Tune, Monsieur le ministre : ou bien vous avez été victime d'une mystification, et alors il fallait })Oursuivre les auteurs de celte lausse nouvelle, qui a troublé le pays et qui pouvait avoir pour effet, comme elle avait eu peut-être pour objet, de jeter entre le peuple et l'armée une déplorable division. {Mouvements divers.) Oui! et si des pouvoirs exceptionnels vous sont pour cela nécessaires, demandezles! Ou bien, si vous n'avez pas de preuves et si vous n'avez pas été dupe, c'est que vous étiez complice, et alors il faut que la Chambre juge aujourd'hui même une pareille manœuvre!

Je ne prendrai pas, quant à moi, vis-à-vis du pays qui nous écoute, qui depuis deux mois attend l'heure où nous vous demanderons des comptes, je ne prendrai pas la responsabilité de vous accorder de nouveaux délais en consentant à l'ajournement. Il ne s'agit pas ici d'une question juridique; il s'agit d'une question nationale. {Applaudissements à droite.)

Le pays ne s'y est pas trompé quand il a vu pendant des mois l'outrage jeté à pleines mains sur les chefs de l'armée, les accusations les plus odieuses dirigées contre eux, l'armée elle-même attaquée dans son principe et dans son organisation, quand il a vu ce scandale quotidien sans jamais entendre parler d'une mesure de répression, si ce n'est d'un vague projet annoncé par une circulaire restée sans effet ; quand il a vu ces choses et qu'il s'est demandé comment une telle campagne pouvait durer si longtemps

et par qucîls moyens, avec quelles ressources elle était entretenue, non pas seulement dans toute la France, mais d'un bout de l'Europe à l'autre.

M. FouRNif':RE. Qui donc a insulté l'armée autant que le ministre qui vient de parler tout à l'heure?

Un membre. Il a ridiculisé l'armée de la France.

M. Dujardin-Beaumetz. Non, rien ne peut ridiculiser l'armée de la France !

M. LE COMTE Albert de Mun. Je n'ai pas à juger dans sa forme l'acte de M. le général Chanoine, mais je dois constater que, depuis que M. Brisson a pris le ministère, c'est le troisième ministre de la guerre qui, pour le même motif, parce que sa conviction s'est faite contre la re vision, lui refuse sa collaboration. (Applaudissements à droite.)

Eh bien ! je le répète, devant tous ces spectacles, il est impossible que nous sortions d'ici sur une simple motion d'ajournement, sans avoir rendu à l'armée l'hommage éclatant qu'elle attend de ses représentants (Applaudissements) , sans qu'elle ait été vengée des atteintes et des outrages qu'on déverse contre elle, à l'heure même où on fait appel à son respect de la légalité pour maintenir l'ordre public.

Je demande nettement à la Chambre de repousser l'ajournement demandé par M. le président du conseil. (Applaudissements à droite.)

L'ajournement de la discussion fut repoussé.

La discussion continua au milieu du tumulte. Les membres du centre, en présence de l'émotion soulevée par la démission du général Chanoine, crurent devoir proposer un ordre du jour affirmant la suprématie du pouvoir civil. M. Ribot expliqua cet ordre du jour en s'associant aux sentiments

exprimés par M. de Mun envers l'armée. Après son discours, la clôture de la discussion fut demandée. M. de Mun s'y opposa en ces termes :

M. LE COMTE Albert de Mun. Je ne crois pas que la Chambre puisse clore maintenant la discussion (Très bien! très bien! à droite), car, — j'en demande bien pardon à l'honorable M. Ribot, — les explications qu'il a apportées à la tribune me paraissent avoir besoin d'être complétées pour être bien comprises.

M. Savary de Beauregard. Personne n'a compris! (Bruit.)

M. le comte Albert de Mun. Je crois nécessaire que la Chambre sache bien exactement en face de quelle situation elle se trouve avant de clore le débat.

M. Ribot a exprimé l'opinion que la Chambre devait affirmer la suprématie du pouvoir civil sur le pouvoir militaire...

Un membre à gauche. Il n'y a pas de pouvoir militaire ! Il y a l'armée ! {Applaudissements à gauche.)

M. le comte Albert de Mun. Voulez-vous me donner votre formule exacte? Je ne cherche en aucune façon à la remplacer par une autre.

A gauche. Lisez l'ordre du jour!

M. LE comte Albert de Mun. Vous voulez affirmer la suprématie du pouvoir civil. Je ne pense pas que personne ait l'intention d'apporter ici une thèse contraire à la vôtre.

A gauche. Alors, vous voterez notre ordre du jour?

M. LE COMTE Albert de Mun. Personne ne demande une revision de la loi constitutionnelle ; mais M. Ribot a fait suivre cette déclaration d'une autre qui est

beaucoup plus importante, et c'est sur ce point que je lui demande une courte explication. {Interruptions à Vcxtrême gauche.)

M. Ribot m'a fait l'honneur de me dire qu'il étail d'accord avec moi dans les sentiments que j'avais exprimés envers l'armée et dans le blâme que j'ai infligé aux outrages qu'elle a subis dans ces derniers temps. {Très bien! très bien!) Je ne doute pas que cel accord avec moi n'aille jusqu'à introduire dans son ordre du jour un blâme énergique contre le gouvernement qui a toléré ces outrages. {Airplcmdissements à droite.)

M. Camille Pelletan. Eh bien, proposez-le!

M. LE COMTE Albert de Mun. Vous pouvez compter sur moi, Monsieur Pelletan. Si ce membre de phrase ne se trouve pas dans l'ordre du jour de M. Ribot, je demanderai à la Chambre de l'y ajouter ; s'il y est contenu, je voterai l'ordre du jour de M. Ribot. (Nouveaux applaudissements à droite.)

Après CCS paroles, on alla aux voix ; l'ordre du jour de confiance fut repoussé par 286 voix contre 254. Le cabinet Brisson fut renversé.

Un ordre du jour « invitant le gouvernement à mettre fin à la campagne d'injures organisée contre l'armée » fut voté par 296 voix contre 243, et, dans le vote sur l'ensemble, par 460 voix contre 28.

LMERPELLATION

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