SUR L'ÉVACUATION DE FACHODA
(novembre 1898)
Le capitaine Marchand et le lieutenant Baratier, à la tête d'une petite troupe de tirailleurs sénégalais, ayant remonté le Congo et FOubanglii, avaient, au prix d'efforts héroïques, et après une marche longue et périlleuse à travers des régions inexplorées, atteint enfin le cours supérieur du Nil.
Deux mois après qu'arrivés à Fachoda, ils y avaient planté le drapeau français, barrant ainsi la route du Caire au Ca}) que les Anglais cherchaient à s'ouvrir, ceux-ci arrivaient à leur tour, venant de la haute Egypte et du Soudan, après avoir repoussé les bandes armées du Madhi. La situation était critique : le capitaine Marchand sut y faire face avec autant d'énergie que de sagesse. Pendant que des négociations animées s'engageaient entre les cabinets de Londres et de Paris , rémotion puljlique grandissait de jour en jour dans les deux pays.
Le gouvernement français, devant la menace d'une guerre avec l'Angleterre, crut devoir céder. Il envoya au capitaine Marchand Tordre d'évacuer Fachoda. L'opinion, déjà fiévreuse, fut vivement surexcitée par cette détermination. Dès la rentrée du Parlement , deux demandes d'interpellation
furent déposées, Tuno par M. de Mun, l'autre par M. Brunct, député de la Réunion.
La chute du cabinet Brisson, survenue à la première séance, retarda le débat. 'M. Delcassé, ministre des affaires étrangères, conserva son i)ortefeuille dans le nouveau ministère.
Le 4 novembre, l'ordre du jour appela les deux interpellations.
Le ministre des affaires étrangères en demanda l'ajournement, qui fut accepté. Voici le compte rendu des paroles échangées.
M. Delcassé, ministre des affaires étrangères. Messieurs, fidèle à l'engagement que j'avais pris devant vous, il y a quatre ans, de vous renseigner pleinement sur la politique étrangère, je me suis empressé, dès le premier jour de la rentrée des Chambres, de faire distribuer au Parlement trois Livres jaunes.
Je prie la Chambre de croire que je suis désireux autant que personne, — car j'ai besoin d'être soutenu par la représentation nationale, — que j'ai hâte de m'expliquer devant elle ; mais je ne peux pas en ce moment, sans compromettre les intérêts dont j'ai la garde, fixer le jour de la discussion. (Très bien! très bien!) J'espère dans une très prochaine séance pouvoir mettre la Chambre en mesure de le faire.
M. d'Estournelles. C'est entendu!
M. LE COMTE Albert de Mun. Monsieur le président, voulez -vous me permettre de dire que je suis, bien entendu, à l'entière disposition de M. le ministre des affaires étrangères?
M. Louis Brunet. Dans une question de ce genre, je fais naturellement la même déclaration que M. de
Mun et je prends acte des paroles de M. le ministre des affaires étrangères disant qu'il a hâte de voir venir celte discussion.
M. LE PRÉSIDENT. La date de la discussion sera fixée dans une prochaine séance.
Elle fut, le lendemain, renvoyée au 7 novembre.
Le langage des journaux était devenu, pendant ce temps, de plus en plus agressif des deux côtés du détroit : un certain nombre de membres du Parlement paraissaient disposés à s'y associer. Dans ces conditions une discussion publique }touvait avoir les i)lus redoutables conséquences. M. de Mun considéra comme un devoir patriotique de retirer son interpellation. A l'ouverture de la séance du 7, le président donna lecture de la lettre suivante :
Paris, le 7 novembre 1898.
Monsieur le Président,
J'ai l'honneur de vous informer que dans une pensée patriotique que tout le monde comprendra, j'en suis convaincu, je retire provisoirement ma demande d'interpellation sur l'affaire de Fachoda.
Veuillez agréer... {Très bien! très bien!)
L'interpellation de M. Brunet fut renvoyée au lendemain. Mais la résolution de M. de Mun, hautement approuvée par l'opinion, avait produit une impression décisive.
Le 8 novembre, M. Brunet, cédant aux sollicitations générales, retira à son tour son interpellation.
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