RÉPONSE DE M. LE MINISTRE DE LA GUERRE
Paris, 14 juin 1898.
Monsieur le député,
Par lettre en date du 12 juin courant, vous me faites savoir qu'un grave soupçon, jeté dans la publicité, pèse sur l'École Sainte-Geneviève, sur ses professeurs, sur ses élèves, et que l'annulation de la composition française pour l'examen de Saint-Cyr, que j'ai prescrite, paraît confirmer ce soupçon.
Gomme président du conseil d'administration de cette école, vous me demandez, en outre, de faire cesser cette situation.
Permettez -moi tout d'abord de vous faire connaître les motifs qui m'ont conseillé de décider l'annulation de cette épreuve.
Le 18 mai, la commission dos examens de Saint-Cyr se réunissait sous la prôsidenco du général directeur de l'infanterie et, parmi trois sujets, choisissait Tuu d'eux : Lettre de Colhert au Conseil royal, pour la création de V Académie des sciences.
Le lendemain et les jours suivants, sous la surveillance immédiate et personnelle des examinateurs, les sujets de la composition étiiient tirés au nombre de mille neuf cent quinze exemplaires pour les mille neuf cent quinze candidats qui se présentent cette année. Au fur et à mesure du tirage, les expéditions étaient placées dans une armoire scellée chaque soir à la cire et dont la clef est enlevée par le président, })uis, l'opération terminée, les sujets étaient envoyés aux centres d'examens, sous plis cachetés, par les examinateurs euxmêmes.
Les épreuves avaient lieu les i^^, 2 et 3 juin. Aucun incident n'était constaté.
Le lendemain de la clôture des opérations, le 4 juin, je reçus de M. le ministre de l'instruction publique une lettre m'informant qu'un élève du lycée de Toui^ avait été prévenu le 28 mai, c'est-à-dire trois jours avant les examens, par une personne habitant cette ville, que le sujet de la composition française pour Saint-Cyr et Polytechnique serait l'un des deux suivants :
Ou Lettre de Colhert à Louis XIV pour l'établissement de l'Académie des sciences, ou Campagne d'Egypte.
Le renseignement communiqué à l'élève de Tours était donc exact; en outre, il avait été transmis à certains camarades du même lycée, et ceux-ci avaient prévenu leurs parents.
De plus, dans l'après-midi du même jour, 4 juin, j'apprenais, par l'entremise de M. le président de la commission d'examens , que les élèves des lycées de Paris étaient au courant de cet incident.
Dans ces conditions, j'envoyai le lendemain, 5 juin, le
colonol sous -directeur de l'infanterie à Tours, }»our pr^xiser les laits portés à ma connaissance, obtetiir une déclaration écrite de relève qui avait reçu les renseig-ncmcnts et, enfin, vérifier aupi-ès des parents le dire des enfants.
L'enquête faite par cet officier supérieur confirma pleinement, et sans laisser le moindre doute, les indications fournies par M. le ministre de l'instruction publique.
M'"<' X..., mère d'un candidat, femme d'un employé de l'Etat, déclarait que, le 31 mai, veille de l'examen, son fils lui avait dit, ainsi qu'à son père, en rentrant de la i»roraenade du lycée, tenir d'un de ses camarades les deux siijets probables qui, le lendemain, seraient donnés à la composition, et, le lendemain, son assertion était confirmée.
M. Z..., négociant, s'exprimait en ces termes : « Mon fils m'a dit, le 31 mai, au retour de la promenade du lycée, qu'un de ses camarades lui avait fait connaître le sujet qui serait donné, soit à Saint-Gyr, soit à Polytechnique. Je répondis, ajoute M. Z... : « Ce sont des bruits de collège qui « n'ont pas de valeur. » Et le lendemain , le renseignement se vérifiait. »
Enfin M. le proviseur du lycée de Tours, qui était allé attendre à la sortie des examens, le Ici" juin, ceux de ses élèves candidats à Saint-Gyr, faisait connaître qu'il entendit l'un d'eux s'écrier : « Si j'avais su que c'était sérieux, j'aurais préparé ma composition! » Il demanda l'explication de ce propos. L'élève répondit : « Hier, à la promenade. Y... m'a dit savoir que l'on donnerait, soit pour Saint-Gyr, soit pour Polytechnique, un des sujets suivants : Lettre de Colbert... ou bien : Campagne d'Egypte. Il l'a dit aussi à Z... et à V... »
Donc, trois jours avant l'examen, le sujet de la composition avait été connu d'un élève du lycée de Tours, qui en avait informé la veille certains de ses camarades, qui, eux-mêmes, en avaient instruit leurs parents. Le fait était, d'autre part, connu des élèves des lycées de Paris et, probablement, de
beaucoup do candidats de province, car vous n'ignorez pas les relations ([ui existent entre les jeunes gens qui se présentent la même année à Saint- Cyr.
De ces informations, que conclure, sinon que la divulgation d'une épreuve qui doit être tenue absolument secrète paraissait avoir été faite, et que la sincérité de l'épreuve pourrait toujours être suspectée?
Dans ces conditions, considérant qu'il est d'un intérêt supérieur que la moralité des examens soit placée au-dessus de tout sou[)çon, j'ai décidé que l'épreuve serait recommencée.
Que devais-je attendre du résultat des enquêtes qui ont été faites aussitôt après la première? Des résultats favorables ou défavorables.
Défavorables, ils eussent encore retardé de huit jours la décision que j'ai prise, et aggravé considérablement les inconvénients de cette mesure.
Favorables, ils eussent maintenu le statu quo , n'eussent pas donné lieu à la lettre que vous me faites l'honneur de m'adresser; car, vous le dites en terminant, c'est l'annulation des compositions qui a semblé confirmer le soupçon que vous voulez détruire, et les doutes les plus fondés eussent continué à planer sur la commission d'examens et sur l'École même à laquelle vous vous intéressez.
Quelles que fussent les preuves fournies par une enquête dont la publicité n'avait pas sa raison d'être, si la composition n'avait pas été recommencée , l'esprit logique et simpliste de la jeunesse aurait répondu :
« ^loi, je ne sais qu'une chose, c'est que, trois jours avant les examens, on a connu à Tours le sujet de la composition française , que la preuve en a été faite , qu'elle est écrite , et qu'on n'a pas recommencé les compositions. »
Jamais l'opinion publique n'aurait compris qu'un sujet qui n'est pas d'actualité immédiate, qui ne se rapporte ni aux événements, ni aux dates du moment, ait été annoncé à l'avance, d'une façon précise, trois jours avant les compositions.
Et cependant le fait est possible : j'ajoute (pie tout |)erinet (l'affirmer qu'il est exact.
En effet, tandis que j'envoyais à Tours le sous-direct(!ur de l'infanterie, je chargeais le sous-chef de mon cabinet de réunir tous les renseignements désirables sur la manière dont avaient été faits le tirage (;t l'envoi des compositions. Aucune irrégularité ne fut signalée.
D'autre part, je priai M. h; ministre de l'instruction publique de vouloir bien faire éclaircir une indication donnée par l'élève de Tours dans sa déclaration.
Cet élève faisait connaître, en effet, que le renseignement qui lui avait été transmis émanait, d'après l'avis qui lui était donné, d'un professeur de la rue des Postes.
Sans relever certaines contradictions, d'ailleurs peu importantes, qui se sont produites dans cette troisième enquête, il en est résulté que le 20 avril, c'est-à-dire un mois et demi avant les compositions et un mois avant le choix de l'une d'elles, ce professeur avait indiqué à ses élèves comme sujet possible , et dicté en classe , — le texte existe et écarte ainsi toute espèce de doute, — la composition même qui fut donnée le 1*^»' juin.
Il y a donc eu coïncidence évidente, simple effet du hasard, et aucun des établissements ne peut être soupçonné. Je me plais à le constater.
C'est aussi ce même sujet, traité le 20 avril, qui fut indiqué le 28 mai à l'élève du lycée de Tours.
Quoi qu'il en soit, monsieur le député, et afin de mettre au-dessus de tout commentaire la sincérité des épreuves, j'ai maintenu la décision que j'ai prise, parce qu'il m'a paru indispensable de prouver à la jeunesse qui se destine à notre armée que l'autorité militaire prend en très sérieuse considération le moindre soupçon dès qu'il a l'apparence d'un fondement; parce qu'il m'a paru indispensable de mettre un terme aux bruits souverainement fâcheux qui, sous le nom de « tuyaux d'examens », accréditent chaque année les plus gros-
sicres erreurs; parce que j'ai voulu ({ue le i)rciiucr pas fait dans la carrière par nos futurs ofliciers ne laissiU pas dans leur esprit même la trace d'un doute.
Veuillez agréer, Monsieur le député, les assurances de ma haute considération.
Sigiic : Général Billot.