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LETTRE DE M. LE COMTE ALBERT DE MUN A M. LE GÉNÉRAL BILLOT, MINISTRE DE LA GUERRE
Paris , le 12 juin 1897.
Monsieur le Ministre,
L'annulation de l'épreuve de composition française subie le i^^' juin par les candidats à l'École spéciale militaire a vivement ému tous les intéressés.
Quelques journaux ont annoncé que cette mesure avait été prise à la suite d'indiscrétions commises au profit (( d'un des plus grands établissements de Paris, ne relevant pas de l'État » , et d'autres ont immédiatement désigné l'École Sainte -Geneviève.
Président du conseil d'administration de cette école, j'ai le devoir de protester hautement contre une imputation que rien ne justifie : j'y suis d'autant plus obligé que la précipitation avec laquelle a été prise la mesure d'annulation, et les commentaires qui en ont accompagné la notification à la presse, pourraient faire supposer que l'enquête entreprise au sujet de cet incident a établi le bien fondé de l'accusation dirigée contre l'École Sainte -Geneviève.
Or il n'en est rien.
L'avis do votre département, annonçant l'annulation de la composition, a été inséré au Journal officiel du jeudi matin 9 juin. C'est ce jour-là seulement, à trois heures de l'après-midi, que M. l'inspecteur d'académie, chargé par l'administration de l'instruction publique de faire une enquête sur les faits, s'est présenté à l'École. La mesure si préjudiciable aux intérêts des candidats a donc été prise avant cette enquête.
A cette date du 9 juin, on savait tout simplement qu'un élève du lycée de Tours avait reçu, quelques jours avant les compositions, une lettre attirant son attention sur plusieurs sujets dont l'un fut, en effet, donné au concours du l^^juin, et que cette communication lui était venue d'un de ses camarades, élève à la rue des Postes. On ne savait pas, on ne pouvait savoir si elle avait pour origine une indiscrétion coupable.
En annulant la composition dans ces conditions, vous avez paru, — permettez- moi de vous le dire, Monsieur le ministre, — donner créance officiellement à l'accusation portée contre l'École Sainte-Geneviève. Je proteste très hautement contre la situation ainsi faite à cette école.
Si vous aviez attendu, pour vous prononcer, le résultat de l'enquête, vous auriez reconnu que l'accusation était dénuée de tout fondement. C'est, en effet, ce qui ressort de l'examen des faits auquel je me suis livré.
Ces faits, les voici tels que je les ai constatés et que les a confirmés, je n'en doute pas, l'enquête faite par l'administration de l'instruction publique.
Le professeur de littérature des candidats à V École
polytechnique {et non des candidats à Saint-Cyr) s'est préoccupé, cotte année comme tons les ans, d'indiquer à ses élèves des sujets pouvant avoir quelque chance de leur être donnés en composition d'examen. C'est son devoir.
Dans la deuxième quinzaine d'avril, à l'une des premières leçons qui suivirent la rentrée de Pâques, il en signala de la sorte deux. L'un portait sur la campagne d'Egypte, — dont le centenaire tombe cette année, — il s'agissait d'une lettre écrite, en 1798, par un polytechnicien à Monge, pour lui exprimer au nom des élèves de l'Kcole leur désir d'accompagner leur maître en Egypte. Le second, particulièrement en rapport avec les études habituelles des élèves de spéciales, était la création de l'Académie des sciences en 1666. Le professeur en avait pris textuellement la matière dans le recueil de MM. Lhomme et Petit, professeurs aux lycées Janson de Sailly et BufTon, édition de 1892, page 38. Elle est ainsi conçue :
(( Colbert écrit à Louis XIV, en 1666, une lettre pour l'engager à créer l'Académie des sciences. Il dira les services que cette Académie sera appelée à rendre à la France, et la gloire qui serait attachée au nom du roi. »
Le professeur fit remarquer à ses élèves que ce sujet était souvent traité dans les lycées, qu'on l'avait donné à différentes reprises, même au baccalauréat, notamment à Nancy en juillet 1889, et à Grenoble en octobre de la même année, et qu'ainsi il était de ceux qui méritent une attention particulière; c'est pourquoi il en dicta, sans les obliger d'ailleurs à le prendre, un plan très détaillé, et aux élèves de spé-
De Mun. — Discours. '13
ciales parmi lesquels sept seulement sont candidats à Saint-Gyr, et à ceux d'élémentaires qui n'ont d'autre examen en vue, pour le moment, que le baccalauréat. C'était une question de cours, un exercice pour les candidats futurs comme pour les candidats actuels.
C'est en se fondant sur cette leçon de son professeur qu'un élève, candidat à l'École polytechnique et non à Saint-Cyr, écrivant assez longtemps après à sa famille qui réside à Tours, l'engageait à communiquer à un de ses amis, élève au lycée de Tours, candidat lui aussi à V École polytechnique , les deux sujets indiqués comme possibles par son professeur : la lettre de Colbert pour la fondation de l'Académie des sciences ; la lettre à Monge sur la campagne d'Egypte; L'élève ajoutait à cette nomenclature un sujet de physique et un sujet de chimie.
Quelques jours plus tard, le l^r juin, le concours de Saint-Cyr était ouvert. Le sujet de la composition française portait : « Fondation de l'Académie des sicences, 1666. Dans un rapport au conseil du roi Colbert expose les motifs de cette fondation, etc. )) Aussitôt au lycée de Tours, où l'élève du cours de Polytechnique a fait part de la lettre qu'il a reçue, on s'écrie : a II y a eu indiscrétion, et c'est l'École Sainte- Geneviève qui en a profité. » Les journaux, avertis, répètent l'affirmation. Le 9 juin, paraît le décret qui annule la composition.
Or, je le répète, la leçon du professeur a eu lieu dans la deuxième quinzaine d'avril. Et c'est vers le milieu de mai que la commission spéciale, composée d'examinateurs et de chefs de service du ministère, arrête le choix des sujets de composition, qui ne
sont imprimés qu'ultérieurement. Comment supposer qu'un de ces messieurs, que leur nom, leur caractère et leurs fonctions placent du reste au-dessus d'un tel soupçon, ait pu divulguer trois semaines à l'avance un sujet qui n'était pas encore arrêté V
Le professeur affirme d'ailleurs qu'aucune indiscrétion n'a été commise vis-à-vis de lui, et la parole de cet ancien soldat, blessé en 1870, officier de l'armée territoriale et chevalier de la Légion d'honneur, ne peut être mise en doute.
Enfin, comme je l'ai dit, il est professeur des candidats à l'École polytechnique. Il n'y a dans sa classe de spéciales que sept candidats à Saint -Gyr. A côté de lui il y a une division exclusivement composée de candidats à Saint -Gyr, au nombre de deux cents : et ceux-ci n'ont rien su ! Comment, s'il y avait eu indiscrétion, n'aurait- on pas cherché à en faire profiter les principaux intéressés?
Voilà les faits.
En ce qui concerne l'École Sainte -Geneviève, je puis affirmer, sans crainte de démenti, que l'enquête officielle n'a rien appris, ne pouvait rien apprendre de plus.
Cependant un grave soupçon, jeté dans la publicité, pèse sur cette École, sur ses professeurs et sur ses élèves. L'annulation de la composition du !''■ juin paraît la confirmer.
Je vous demande, Monsieur le ministre, de faire cesser cette situation et de dégager l'École Sainte- Geneviève d'une accusation que je repousse hautement en son nom.
Votre réponse me donnera, j'en suis sûr, pleine
satisfaction à cet égard et démentira, une fois pour toutes, les prétendues indiscrétions dont la supposition est aussi blessante pour ceux qui en paraîtraient les auteurs que pour ceux qui en profiteraient.
Veuillez agréer. Monsieur le ministre, l'assurance de ma considération la plus haute et la plus distinguée.
A. DE MUN
Député du Finistère,
Président cfu Conseil d'administration
de l'École Sainte-Geneviève.