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Discours du comte Albert de Mun

L'Assemblée nationale avait prononcé sa dissolution à la fin de Tannée 1873, Les élections pour les deux Chambres que la constitution nouvelle venait d'instituer étaient fixées au début de 1876; celles de la Chambre des députés devaient avoir lieu le 20 février.

Quelques jours avant l'ouverture de la période électorale, pour répondre au vœu unanime et spontané d'une réunion considérable d'électeurs de l'arrondissement de Pontivy, le comité royaliste du département du Morbihan offrit à M. le comte Albert de Mun une candidature dans cet arrondissement.

Bien que tenant a la Bretagne par sa mère, M"° de la Ferronays, dont la famille était originaire du pays de Dinan, M. de Mun était entièrement étranger au Morbihan, où la propagande qu'il avait, depuis quatre ans, entre-

prise dans fotilc la France pour la fondation dos Cercles calholifiucs cl les discours qu'il avait prononcés à celte occasion avaient seuls fait connaître son nom. Choisi, en raison (lu caractère ncllcment cafholi(|ue de son attitude et de son langage, par une population dijsireuse d'avoir pour représentant un homme dévoué à ses convictions, M. de Mun crut de son devoir de répondre à son appel et de prendre en main le drapeau qu'elle voulait lui confier.

Il fit connaître ses sentiments par la circulaire suivante.

Aux électeurs de V arrondissement de Pontivy.

Messieurs ,

Une réunion considérable d'électeurs, représentant tous les cantons de l'arrondissement de Pontivy, a bien voulu m'olTrir, b l'unanimité, une candidature à la députation; j'ai répondu sans hésiter à leur appel, et j'ai accepté comme un devoir l'honneur qui m'était fait. Je n'étais connu de la plupart d'enti^e vous que pour avoir mis dans ces dernières années mon dévouement et mon travail au service de la cause catholique : c'est à ce titre qu'ils m'ont appelé, et c'est à ce titre que j'ai accepté.

Convaincu que la foi catholique est dans l'ordre social aussi bien que dans l'ordre politique la base nécessaire des lois et des institutions; que seule elle peut porter remède au mal révolutionnaire, conjurer ses elïets et assurer ainsi le salut de la France, j'ai la ferme résolution , quel que soit le terrain où Dieu m'appelle à le servir, de me dévouer sans réserve à la défense de ces principes. C'est surtout dans les Assemblées législatives qu'il importe de les affirmer et d'en

revendiquer l'application, et c'est ce mandat que je suis prêt à remplir, si vous voulez bien me le confier. La Révolution cherche aujourd'hui à consommer son œuvre de destruction en portant les derniers coups à la religion de nos pères , et de toutes parts ceux qui parlent en son nom déclarent ouvertement la guerre au catholicisme. La lutte est désormais nettement engagée sur ce terrain, et la question religieuse domine de toute sa hauteur les questions politiques. L'heure est donc venue pour les catholiques de déployer hardiment leur drapeau, de se grouper entre eux et de s'opposer résolument aux entreprises de leurs adversaires.

Seuls ils peuvent élever un rempart contre le désordre, parce que seuls ils ont des principes nets et définis. Le libéralisme a fait aujourd'hui ses preuves, et, quel que soit le masque qu'il ait revêtu, il est resté frappé d'impuissance. En séparant la religion de la société civile, il a livré celle-ci sans défense aux attaques de ses ennemis, et la sécurité publique elle-même, qu'il prétendait garantir, s'est trouvée perdue ou compromise.

C'est donc aux catholiques à prendre en main la défense de l'ordre social, et en sauvegardant leur religion, ses droits et sa liberté, en assurant l'éducation chrétienne de leurs enfants , en restituant à Dieu sa place dans les lois de leur pays, à rendre à la France la paix et la stabilité dont elle a tant besoin.

Il était digne des Bretons de donner un tel exemple, et c'est un insigne honneur pour moi d'avoir été choisi pour soutenir leur étendard.

Si Dieu permet que je le porte jusque dans la future

Assoml)l(''G, soy(!/. assurés que je le tiendrai haut f:t ferme, (juoi (ju'il doive arriver.

Vous avez le droit de me demander d'autres engagements; ce ne serait pas assez pour votre député de servir les intérêts généraux du pays et de défendre votre foi : il se doit encore à vos intérêts particuliers et matériels.

Un chrétien ne fait pas son devoir à moitié, et ce n'est pas en servant Dieu qu'on apprend à oublier son prochain. Investi de votre confiance, je ferai donc tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous venir en aide et exercer ainsi le devoir de ma charge. Vous aimez mieux, j'en suis sûr, cette simple et loyale parole que les longues et chimériques promesses par lesquelles, trop souvent, on cherche à tromper les électeurs.

Si je ne suis point né dans vos campagnes, j'ai cependant éprouvé en les parcourant qu'un chrétien n'est point un étranger parmi des chrétiens, et quelle que soit l'issue de cette lutte électorale, je conserverai une profonde reconnaissance et un ineffaçable souvenir de l'accueil que j'ai trouvé au milieu de vous; je veux surtout offrir ici un public hommage de ma gratitude à Messieurs les membres du clergé qui ont bien voulu me recevoir avec tant de confiance et d'alfection. Fort de leur témoignage, j'ai le droit de dire que je suis le candidat des catholiques dans votre arrondissement; c'est à ceux-ci que je m'adresse, en terminant, pour leur demander d'assurer à notre cause commune un triomphe éclatant.

<c Ponlivy, le 13 février 1876.

Comte Albert de Mux ,

" Ancien officier de cavalerie. »

Cette profession de foi fut applaudie par tous les catholiques de France. Louis Veuillot se fit leur interprète en écrivant dans Vi'nivers du 10 février, qui reproduisait la circulaire du comte de Mun, Tarlicle suivant :

« C'est vraiment une profession de foi claire, nette, fière, intelligente, en un mot, chrétienne: la profession de foi d'un homme de foi qui dit ce qu'il croit, parce qu'il a reconnu la vérité, et ce qu'il veut faire, parce qu'il a reconnu le devoir. En l'écoutant, on sent que cet homme est porteur d'un mandat impératif. Il l'a reçu de Dieu.

« A notre avis, un candidat ne peut mieux parler à ses électeurs. Par ce langage, il les honore autant que lui-même. Il ne veut pas les séduire, il ne s'avilit pas. Point de flatteries, point de bassesses, point de promesses téméraires ou mensongères. Il essaj'era de faire ce que Dieu approuve; il ne fera rien que puissent réprouver la conscience, l'honneur et la patrie, et il a vécu de telle sorte qu'il peut prendre ce noble engagement. Les promesses de son baptême politique ne lèsent pas celles de son baptême religieux.

« L'arrondissement de Pontivy aura donné un grand exemple. Son député sera celui de toute la France catholique. »

Dès la veille, le grand écrivain avait adressé à M. de Mun l'expression de ses sentiments personnels dans la lettre suivante :

<■ Paris, 14 février 1876.

« Cher Monsieur,

a II fait nuit, je n'y vois plus, et ma main, qui s'est beaucoup fatiguée aujourd'hui, veut impérieusement du repos; mais je n'y tiens plus, je mets en réquisition la première servante de Dieu venue : elle veut que je dîne, mais j'ai

l)csoin qu'elle écrive. 11 faut absolunicnl quo je vous remercie en ijarliculicr et pour mon compte de voire profession de foi. C'est cela, c'est bien cela, c'est tout à fait cela. Pour la prcniicrc fois de ma vie je me sens flatlo et môme honoré de faire partie du corps électoral.

« Votre programme est si juste et si honorable, qu'il mérihrail de ne point réussir. J'en ferais même le vœu, pour la beauté du fait, si je ne craignais d'attrister vos électeurs et de décourager la belle flamme de M"'» de Mun. J'espère donc (\ue vous réussirez; si pourtant vous tombiez, ne vous déconcertez pas et ne songez qu'à reparaître le môme. Mieux vaut la défaite sur un tel cheval qu'un succès obtenu en rampant. Une telle défaite ne peut que servir la cause, un tel succès ne pourrait que lui nuire. Nous n'avons pas besoin de réussir, nous avons besoin d'être en toutes circonstances les hommes du bien, du juste, du beau, en un mot, les hommes de la Croix. Quand nous avons été cela, et c'est ce que vous êtes, que iJieu se charge du reste, nous avons accompli notre tâche et fait ce qu'il veut. Or il réussira, parce que ce que Dieu veut, il le veut bien. C'est pour cela que son Église a subi tant de défaites glorieuses et triomphantes. Tout le reste est vain, chancelle et tombe. C'est pour n'avoir pas médité cette vérité si simple, que tant d'honnêtes gens d'ailleurs ont fait tant de sottises. Dieu veut être bien servi, c'est-à-dire effrontément et en conformité de toutes ses lois. Vous êtes de celte humeur; vous en serez de plus en plus, j'espère.

« Votre dévoué serviteur,

« Louis Veuiluot. »

La lutte électorale engagée à Pontivy offrait un caractère particulièrement difficile. M. de Mun, qui, dès le premier jour, avait pris la qualification de candidat catholique, avait en face de lui deux concurrents : l'un, républicain, M. le docteur le Maguet; l'autre, bonapartiste, M. l'abbé Cadoret,

chanoine de Saint- Denis, ancien aumônier de la flotte. La candidature inattendue de celui-ci était, on le comprend, de nature à jeter le trouble dans Tesprit des religieuses populations du Morbihan. Tous ceux qui avaient qualité pour les éclairer regardèrent comme un devoir de le faire ouvertement. La lutte eut ainsi bientôt une très grande vivacité. M. de Mun y fut soutenu par la chaleureuse sympathie de tous les bons catholiques.

L'élection eut lieu le 20 février et donna le résultat suivant :

Comte Albert de Mun. . . 7 608 voi.x

Abbé Cadoret 7087 »

Docteur le Maguet . . . . 4768 »

Le ballottage rendit nécessaire un second tour de scrutin. Bien loin de perdre courage, les partisans de M. de Mun redoublèrent d'ardeur et de dévouement pour entraîner, en leur ouvrant les yeux, ceux que de fausses apparences avaient pu séduire. M. le docteur le Maguet s'était retiré de la lutte, qui resta circonscrite entre M. de Mun et M. Tabbé Cadoret. Elle n'en devint que plus vive.

De graves considérations décidèrent M?'' Bécel, évêque de Vannes, qui avait accueilli avec la plus grande bonté la candidature de ^L de Mun, à dissiper tout malentendu en autorisant VUnivey^s à rendre publique la lettre suivante, que Sa Grandeur avait adressée, dès le 15 février, au candidat catholique :

«1 Vannes, 15 février 1876.

a Monsieur le Comte,

« Vous parlez, vous écrivez, vous agissez en apôtre. Dieu vous soutienne pendant cette pénible lutte électorale! La victoire ne me paraît pas douteuse. Votre insuccès serait un malheur public. J'en rougirais pour mon pays.

V ïoulo àiue vraiinenl saccnlolalo forme lo môme vœu et [)arlat(o mon espoir. J'ose affirmer qu'il n'est pas un prôlre (lo mon diocèse qui no voulût signer cette déclaration et se joindre à moi pour vous féliciter et vous Ijénir.

(1 Nos religieuses populations sauront ap[)récicr votre caractère, votre mérite et votre dévouement.

« Bon courage, monsieur le Comte, je vous assiste de mes meilleures prières, vous croyant destiné à rendre à l'Eglise et à la France d'importants services sur un nouveau champ de bataille qui ne sera pour vous ni sans périls ni sans gloire.

« Le Morbihan s'honore de vous avoir choisi pour porter et défendre le drapeau de sa foi catholique, apostolique et romaine. Pouvait-il le confier h des mains plus vaillantes, à un cœur plus généreux, à une bouche plus éloquente V

« A bientôt, monsieur le Comte; veuillez ne point douter de mes sentiments respectueux et de ma vive sympathie.

« i- JEAN-MARIE, év. de Vannes. «

Aussitôt après la publication de cette lettre, M. de Mun écrivit à son tour à M. Louis Veuillot, pour bien établir sa situation vis-à-vis du clergé et des catholiques, dans la lutte douloureuse que malgré lui les circonstances l'amenaient à soutenir contre un ecclésiastique. Voici la fin de cette lettre:

.. Pontivy, 29 février 1876.

« ... Catholique avant tout, je n'aurais pas admis la pensée d'une candidature que n'eût pas pleinement approuvée l'évèque du diocèse où elle se fût produite, et ce n'est qu'assuré du haut patronage de Ms"" Tévêque de Vannes que j'ai accepté celle qui m'était offerte à Pontivy.

« ... C'est fort de l'appui du premier pasteur du diocèse que j'ai pu soutenir, avec la certitude de faire mon devoir, une

lutte où m'attendaient des surprises si pénibles pour un cœur chrétien. Le témoignage éclatant que daigne m'accorder aujourd'hui M^r l'évéque de Vannes, en achevant d'éclairer les électeurs de l'arrondissement de Pontivy sur les candidats qu'ils ont devant eux, assurera, j'en ai la ferme confiance, le triomphe des catholiques, dont je suis ici le représentant. «

De hauts témoignages venaient d'ailleurs s'ajouter à la marque éclatante de bienveillance donnée par M?"" Bécel à M. de Mun.

Le cardinal Guibert, archevêque de Paris, écrivait à M'-''" l'évéque de Vannes une lettre dont VU /avers du 8 mars 1870 reproduisait le passage suivant :

" Paris, 1" mars 1876.

« Monseigneur,

« ... Ce que vous venez de faire est approuvé de tous les gens de bien. Nous ne devons pas nous mêler directement au.\ choses politiques, mais il fallait que l'on sût que vous ne souteniez pas la candidature de l'abbé Gadoret. On espère et surtout on désire vivement la nomination de M. de Mun. »

M. l'abbé Tregaro, aumônier en chef de la marine, vicaire général de Vannes, et depuis évèque de Seez, écrivait à Louis Veuillot, le 29 février, à propos de la lettre de l'évéque de Vannes :

« Je partage entièrement les sentiments exprimes dans la lettre de Sa Grandeur. «

Enfin le général Ghangarnier, alors président du comité électoral conservateur formé à Paris, adressait la lettre sui-

— lovante à M. do Miin, (ju'il avait eu oecasion de connaître et de remarquer à l'armée de Metz, où l'on sait que le .t,'t;néral était allô, aussitôt après nos premiers revers, oiïrir, comme volontaire, ses services au commandant en chef.

« Cher Comte,

.' Le scrutin du 5 mars vous enverra, je l'espère, à la Chambre des députés, où votre voix éloquente, toujours bien inspirée, défendra la France et la religion.

« Vous ne vous laisserez pas plus intimider par la tribune que par le canon prussien dans les grandes journées du 16, du 18 août, du 1^'' septembre et dans vingt combats où je vous ai vu ferme, calme et intrépide.

« Personne ne fait plus de vœux pour le succès de votre candidature que le plus vieux de vos camarades de l'armée du Rhin.

« Changarnier. »

Pendant deux semaines, tous les catholiques de France eurent les yeux fixés sur la lutte engagée à Pontivy. Elle se termina le 5 mars 1876 par le succès éclatant de M. de Mun, élu avec 1072b voix, contre 87.54 données à M. l'abbé Cadoret.

Cette victoire eut un grand retentissement. Toute la presse catholique de France et de l'étranger applaudit à la courageuse persévérance des électeurs de Pontivy.

Nous reproduisons ici, comme exemple de ce mouvement général , le passage suivant d'un article publié par le Freeman's Journal, de Dublin :

« ... La présence du comte de Mun à l'Assemblée réjouira les catholiques de France.

« Les catholiques d'Irlande partageront avec les catholiques de ce noble mais malheureux pays la joie que cette victoire leur donnera. Ils seront heureux que l'Assemblée compte dans

ses rangs un homme tel que le fondateur de TŒuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, et ils sauront que, malgré la puissance des forces liguées contre le parti catholique dans cette Assemblée, elle aura au moins dans son sein un représentant assez chevaleresque pour élever la voix contre le despotisme de la force et plaider hautement et avec éloquence la cause du droit, de la vérité, de la justice et de la religion. »

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