‹ Discours du comte Albert de MunChapitre 41 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

Kl (juelles garanties oll'riroiil aux [icres «le famille des brevets délivrés d'après de pareils procédés?

Remarquez bien (jiio là est le point délicat, et que vous avez, vous qui décidez par vos lois de l'avenir de l'éducation, une grande responsabilité; c'est une heure grave, je dirai la plus grave qui puisse se présenter dans la vie d'un père de famille, que celle où il reconnaît que le moment est venu de déléguer à un autre le soin d'élever son fils. Pourquoi s'y résout-il? parce que l'enfant est arrivé à cet âge où peu à peu l'homme vase former, et où il a besoin d'apprendre les sciences, les lettres et toutes les connaissances nécessaires à la vie qui va s'ouvrir devant lui. A cette heurelà, le père de famille voudrait tout savoir, pouvoir tout enseigner à son fils, car, pour le reste, il lui semble qu'il le ferait mieux qu'un autre; ce reste, c'est l'éducation , c'est ce que vous appelez la pédagogie ; eh bien , tous les brevets du monde ne suffiront pas à donner au père, sur ce point-là, les garanties qu'il demande.

Les brevets lui garantiront le savoir; ils ne lui garantiront pas l'éducation.

Voilà pour ceux qui seront reçus.

Et pour ceux qui seront refusés? car il y aura des refusés, et il n'est pas bien sûr même que ce ne soient pas ceux qui auraient fait les meilleurs directeurs. M. le sous -secrétaire d'État disait tout à l'heure que le directeur de l'école Monge n'aurait pas été refusé. Qu'il me permette de le lui dire, il n'en sait rien. Lorsque M. Godard a commencé ses innovations pédagogiques...

M. LE sous-SECRÉTAmE d"État. .le n'ai pas dit cela.

Je n'ai parlé du directeur de Técole Monge que pour répondre à M. Maze, qui disait qu'il était licencié.

M. LE COMTE Albert de Mux. Alors j'aurai mal compris ; je croyais que vous aviez dit que certainement il aurait été admis à l'examen d'aptitude pédagogique, et je disais que vous n'en pouviez rien savoir. En sorte que malgré les innovations pédagogiques que vous admirez, peut-être à cause de ces innovations, voilà un directeur dont vous célébrez les succès, et qui aurait pu être refusé à l'examen.

Je connais un directeur d'établissement libre dont M^"" Dupanloup, qui était, je crois, un pédagogue de quelque valeur, a écrit qu'il n'a pas de supérieur dans sa profession; il est directeur depuis quarante ans, et avant il n'a été que surveillant, rien de plus ! Eh bien, il n'est pas sûr du tout quil eût été reçu.

Mais ce n'est pas tout. Permettez-moi de vous adresser encore une question. Si l'on a été refusé, pourrat-on se représenter? Et si vous me répondez oui, je vous demanderai à quel signe vous reconnaîtrez qu'un homme qui, trois mois, six mois auparavant, n'était pas apte à faire un bon éducateur, en est tout à coup devenu capable. (Approhation à droite.)

Voilà l'embarras , et il me semble que le nouveau rapport de la commission ne jette encore ici aucune lumière. Vous ne voulez pas juger par l'expérience, vous n'aimez pas à juger par les résultats : quand ils sont meilleurs que vous ne souhaiteriez, quand ils sont à l'actif de vos adversaires, vous dites qu'ils ne prouvent rien. Alors vous prétendez juger par les examens! Eh bien! je crois que vous ne jugerez rien de ce qu'il importe de conuaitre, et je crains que vous ne jugiez

— nos -

d'après ce (}ui sera voire iJrérércnco ou votre iiiléiêl. ( Nouvelles marquea d' apjyrohation s^nr les mêmes bancs. )

M. le rapporteur a repris, toujours pour essayer de définir le certificat d'aptitude, Toxcmple, donné dans la première délibération par M. le ministre, de ce qui se fait, dans l'ensoignornent primaire, pour le certificat d'aptitude à la direction des grandes écoles. L'analogie, nous dit-on, sera entière.

M. Maze a déjà répondu sur ce point; mais permettez-moi d'ajouter ceci : dans l'enseignement primaire , un des buts de l'examen est de prouver l'aptitude scientifique du candidat qui , en même temps qu'il est directeur, sera professeur de la classe supérieure de son école; mais dans l'enseignement secondaire il ne s'agit pas de cela, vous le dites vous-même; ce qu'on demande, c'est moins une garantie de savoir qu'une garantie d'aptitude à ces fonctions spéciales ; or une correction orale de devoirs peut bien prouver qu'on est bon professeur, bon correcteur; elle ne peut pas aller au delà : une leçon faite devant le jury sur une matière d'enseignement pourra avoir le même résultat; elle n'en aura pas d'autre.

Que reste-t-il donc? Dans le modèle, le type que nous a proposé le ministre, et que la commission invoque après lui, il reste la composition française sur un sujet relatif à la tenue de l'école ou aux procédés d'enseignement; c'est l'épreuve éliminatoire de l'examen primaire.

Eh bien, si vous voulez la preuve du vague nécessaire d'un pareil examen, du caractère indéterminé en général qu'il gardera par la force des cho.ses, laissez-

moi vous citer un exemple emprunté précisément à l'examen dont vous invoquez l'analogie.

Voici le rapport de M. l'inspecteur général Boutan sur le concours des candidats à l'école normale supérieure de Saint-Cloud, en date du 8 mars 1882 :

(( La commission a dû constater avec peine que jusqu'ici l'enseignement moral et civique, et même celui de la pédagogie, consiste, pour beaucoup d'instituteurs, en quelques phrases toutes faites, en quelques formules vides et prétentieuses, plutôt qu'en un ensemble d'idées réfléchies, nettes, saines et pratiques. Nous n'avons eu guère que des banalités sur les divers systèmes de punitions et de récompenses à employer dans les écoles : rien de plus vague et de plus inexact que ce que nous avons pu obtenir sur les devoirs des citoyens envers l'Etat, sur la nécessité de la tolérance, sur la nature et l'assiette des divers impôts. »

C'est extrait du Bullet'ui administratif du minislère de rinstruction publique (N" 484; 18 mars 1882; page 68).

Ainsi voilà le résultat de l'examen qui se rapproche le plus de celui qu'on nous propose. Au point de vue pédagogique, des formules vides et prétentieuses , des phrases toutes faites.

Mais je ne puis m'empêcher aussi de remarquer que, par une pente naturelle, l'examen s'est étendu à des matières qui confinent singulièrement à la pohtique, comme les devoirs envers l'État , comme la nécessité de la tolérance , et qu'il porte sur les idées saines et celles qui ne le sont pas.

Ce sera bien autre chose quand il s'agira de l'enseignement secondaire, de cet enseignement dont M. Com-

payri"; disiiil (|iril est dcsliiK' ;i la partie ilo la nation (jui aspire à diriger l'autre, et pour lequel il adjui-ait la majorité de prendre des garanties suffisantes, non seulement dans riiilérèt des études, mais aussi des idées politiques qui lui sont chères! {Très hum! très bien! à droite.)

Voilà où le raisonnement m'a ramené forcément. J'ai examiné les définitions nouvelles qu'on a données du certificat d'aptitude, et je n'ai pu arriver à sortir de ce dilemme :

Ou bien il sera exclusivement un examen de capacité professionnelle, et alors on ne pourra ni en établir sérieusement le programme, ni en définir pratiquement l'étendue. Dans ce cas-là, il sera inutile, et l'expérience du stage vaut infiniment mieux ; comme l'écrit M. Beaussire, dans un article de la Revue des Deux Mondes du 15 juin dernier, il sera une entra^■e pour la liberté, sans profit pour l'autorité. Ou bien il portera sur les méthodes et sur les idées, et alors il deviendra nécessairement un examen de tendances. Dans ce cas-là il sera tyrannique, et il équivaudra au rétablissement de l'autorisation préalable, (Applaudissements à droite.)

Les déclarations des ministres , les protestations des orateurs n'y modifieront rien : la loi une fois faite , les orateurs se tairont, les ministres pourront bien changer, et il ne restera plus qu'une arme dont les pouvoirs politiques se serviront à leur gré.

Ne parlons donc pas , entre nous , de déclarations ! Il nous faut aux uns et aux autres des garanties certaines et durables, des textes de loi précis qui nous garantissent la liberté; hors de là il n'y a pas de sécurité.

— Ôll —

Et c'est pourquoi, malgré les explications nouvelles (ju'on nous apporte, je voterai contre le certificat d'aptitude pédagogique, et en me ralliant à l'amendement de M. Maze, je ne puis pas m'associer à l'addition qu'il y a apportée tout à l'heure. {Très bien! très bien! à droite.)

Il me reste un mot à dire de l'amendement en luimême. J'avais demandé que le certificat d'aptitude pédagogi(|ue put être suppléé ou par les deux diplômes de baccalauréat, ou par le diplôme de licencié. Je répète que je suis prêt à accepter, et à accepter en outre de ces équivalences de grade un stage de trois ans, ou même de cinq ans.

J'en ai dit les raisons tout à l'heure, et j'ai essayé de réfuter les objections de la commission en montrant que le certificat de stage délivré par le conseil académique , sur une attestation dont le contrôle annuel de l'inspecteur peut établir l'authenticité, était le meilleur et le plus efficace des témoignages de capacité professionnelle.

Pour ce qui est du grade, la commission en repousse l'équivalence pour deux raisons : la première, c'est qu'il prouverait plus et autre chose que ce que ce certificat d'aptitude peut prouver : plus , il n'y aurait pas grand mal; autre chose, j'attends pour comprendre l'objection qu'on m'ait répondu à ce que j'ai dit contre l'impossibilité de démontrer par un examen la capacité professionnelle , et qu'on m'ait exphqué au juste ce qu'établira le certificat d'aptitude; je viens de le chercher pendant un b(3n moment devant la Chambre; je ne l'ai pas trouvé ; j'attends qu'on me le fasse comprendre.

— TA'-l —

L'autre raison do la commission, c'est la nécessité d'éviter i'industi'ie des prête- tKjms. Si j'ai bien compris M. le sous-secrétaire d'I'ilat, il a dit loul à rticiire que, sur ce point, il reconnaissait que le certilicat d'aptitude ne serait pas une garantie plus efficace. Je suis de cet avis. Qu'est-ce, en effet, qu'un prête-nom'.'

Il y a eu un jugement du conseil académique de Paris frappant un prétendu chef d'institution qui résidait place Pigalle, très loin de son institution, et n'y paraissait jamais. Voilà bien le prête-nom.

Eh bien, deux individus vont le même jour à l'académie déclarer leur intention d'ouvrir un collège libre: l'un dépose un certificat d'aptitude pédagogique avec le diplôme du baccalauréat; l'autre dépose un diplôme de licence. Un mois s'écoule. L'administration ne fait pas d'opposition. Les deux écoles sont ouvertes. Je demande comment on empêchera l'autre, plutôt que ce licencié, d'aller demeurer place Pigalle, loin de son institution. (Marques d'assentiment à droite.)

Quand on m'aura répondu à cela d'-une manière bien évidente, je comprendrai l'objection. Sinon je serai bien obligé de croire qu'on persiste à préférer le certificat d'aptitude parce qu'on y trouve des facilités plus grandes pour ce que M. Gompayré appelait, dans la première déhbération, la garantie des idées politiques. (Nouvelle approbation sur les mêmes hancs.)

M. Maze vous a donné une autre raison en faveur de l'équivalence du grade; il vous a cité les précédents de 184i; rien n'est, en effet, plus frappant : cette équivalence, c'est M. Thiers qui l'a demandée le premier, non pas comme un amendement, mais comme le texte même de la loi.

Arrivant à cette question de la capacité du directeur, il s'étend longuement sur son caractère délicat, sur l'importance qu'il y a à la trancher de manière qu'on ne puisse jamais voir, sans la garantie invoquée , quoi que ce soit qui ressemble, de près ou de loin, au rétablissement de l'autorisation préalable.

Personne, dit -il, ne nous a refusé le droit et le devoir de chercher à bien constater la capacité des instituteurs de la jeunesse, pas plus leur capacité que leur moralité. Mais ici encore, et surtout ici, c'est dans la nature de la preuve que gît toute la difficulté.

Il cherche donc cette preuve, et il trouve que la commission de la Chambre des pairs n'a pas assez pris garde à l'objection, qu'avec son système on peut encore avoir l'air de manquer de sincérité, de n'abandonner l'autorisation préalable d'un côté que pour la rétablir de l'autre, et le reproche lui parait si grave, qu'il en arrive à quoi ? à demander comme règle au directeur un certificat de stage et des grades élevés, et à n'exiger le brevet spécial de capacité que dans le cas où ces deux conditions feraient défaut. C'est notre amendement retourné : la règle, c'est ici le stage et les grades; l'équivalence, c'est le brevet de capacité. Voilà ce que M. Thiers demandait en 1844. Il allait bien plus loin que nous.

Voilà ma réponse sur le point de la valeur des grades comme témoignage de capacité. Mais il y a une autre considération qui touchera, j'espère, un peu M. le rapporteur de la commission. Il a insisté, dans son rapport, sur la nécessité d'établir l'égalité entre les directeurs des établissements pubUcs et ceux de l'enseignement libre. Je viens lui offrir un moyen assuré de

coinMU'nc<'f la ifialisalion (I(î ce souhait ('([uitablo; c'est une (HK'slioii (Je statistique.

11 y a '252 collèges communaux et 81 lycées; or, dans les 'J5'2 collè^'es, c'est-à-dire dans les trois (juarts des établis.setneiils de l'I'Jlat, on ne demande au principal qu'un (li[)lôiiie, celui de bachelier; il n'y a pas d'autre condition, pas de licence, jtas d'agr<''gation, rien t[u\ ressemble à un certificat d'aptitude pédagogi(|ue, pas même les cinq ans de stage que la loi de 1850 établissait pour les directeurs d'institutions libi'es. Et, malgré celte exigence si restreinte, on n'airive pas toujours à y satisfaire dans l'Université; car la statistique de M. Bardoux établit qu'il y avait encore, à l'époque où il était ministre, 4 princiijaux de collège qui n'étaient même pas bacheliers.

Kt je prie la Chambre de remarquer qu'un principal de collège dirige un établissement souvent considérable, de 3 à 400 élèves peut-être. Je demande s'il esl juste que le même homme, pourvu des mêmes grades, soit déclaré capable de diriger un collège de 3 à 40() élèves, et incapable d'ouvrir une pension de 30 élèves, par cela seul que l'un appartient à l'Université et l'autre à l'enseignement libre. (Très bien! à droite.)

Eh bien, je ne demandais même pas, par l'amendement que je proposais, l'égalité, qui serait la justice, mais seulement que, là où l'instituteur public ne fournit qu'un diplôme, nous soyons autorisés à n'en fournir que deux.

Pour l'équivalence du diplôme de licencié , la raison est absolument analogue.

L'examen qui, dans l'Université, constate l'aptitude h l'enseignement, qui par conséquent, jusqu'à un cer-

tain point, équivaut au certitîcat d'aptitude pédagogique que vous nous imposez, c'est l'examen d'agrégation. L'article de la loi du 10 avril 1850 dit, en effet, que les examens de l'agrégation ont pour but de constater la capacité des candidats et leur expérience dans les fonctions de l'enseignement. Et c'est pourquoi les professeurs titulaires de lycée doivent être agrégés. Or ce grade n'est pas exigé du proviseur; il y en a qui l'ont : la statistique dit 33 sur 81 ; mais ce n'est même pas la moitié, et la loi ne le leur demande pas; seulement ils sont licenciés. Eh bien, nous demandons l'analogie pour les directeurs libres, et, de même qu'on n'exige pas du proviseur l'agrégation, mais seulement la licence, nous demandons qu'on tienne le directeur d'institution libre quitte du certificat d'aptitude s'il est licencié.

J'espère que la commission, qui s'est montrée, dans son rapport, si préoccupée d'établir l'égalité entre l'enseignement public et l'enseignement libre, sera sensible au rapprochement de statistique que je viens de mettre sous ses yeux. Son vote unanime, dit M. Compayré, a été en partie décidé par la confiance que l'État prendrait, en quelque sorte, l'engagement de soumettre les principaux de ses collèges et les proviseurs de ses lycées à des conditions analogues à celles qu'on exige des directeurs de collèges libres. Nous en sommes loin, comme la Chambre le voit : le mieux, pour être justes, serait peut-être d'attendre, pour charger l'enseignement libre d'exigences nouvelles, que l'enseignement pubUc se fût mis lui-même à la hauteur de ses obligations , et qu'au lieu d'un engagement à l'état de promesse ou fût en présence d'un engagement pris en

— r.Ki -

réalité et déjà exécuté; mais enfin, si c'est trop espérer, je nie flatte au m(jinsque la Chambre ne nous refusera pas le minimum de justice que nous demandons. (Vifs applaudissements à droile.)

Les amendements et les contre- projets furent écartés, cl l'ensemble de la loi fut adopté ù une grande majorité.

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