‹ Discours dur l'esprit positif, ordre et progrèsChapitre 12 sur 13 · I°M DISCOURS · texte numérisé non relu

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qui rapproche spontanément nos prolétaires de la véritable classe contemplative, du moins quand celle-ci aura pris enfin les mœurs correspondantes à sa destination sociale. Cette heureuse disposition, aussi favorable à l'ordre universel qu'à la vraie félicité personnelle, acquerra un jour beaucoup d'importance normale, d'après la systématisation des rapports généraux qui doivent exister entre ces deux éléments extrêmes de la société positive. Mais, dès ce moment, elle peut faciliter essentiellement leur union naissante, en suppléant au peu de loisir que les occupations journalières laissent à nos prolétaires pour leur instruction spéculative. Si, en quelques cas exceptionnels d'extrême surcharge, cet obstacle continu semble, en effet, devoir empêcher tout essor mental, il est ordinairement compensé par ce caractère de sage imprévoyance qui, dans chaque intermittence naturelle des travaux obligés, rend à l'esprit une pleine disponibilité. Le vrai loisir ne doit manquer habituellement que dans la elasse qui s'en croit spécialement douée ; car, à raison même de sa fortune et de sa position, elle reste communément préoccupée d'activés inquiétudes, qui ne comportent presque jamais un véritable calme, intellectuel et moral. Cet état doit être facile, au contraire, soit aux penseurs, soit aux opérateurs, d'après leur commun affranchissement spontané des soucis relatifs à l'emploi des capitaux, et indépendamment de la régularité naturelle de leur vie journalière.

Quand ces différentes tendances, mentales et morales, auront convenablement agi, c'est donc parmi le* prolétaires que devra le mieux se réaliser cette universelle propagation de l'instruction positive, condition indispensable à l'accomplissement graduel de la

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rénovation philosophique. C'est aussi chez aux que le caractère continu d'une telle étude pourra devenir la plus purement spéculatif, parce qu'elle s'y trouvera mieux exempte de ces vues intéressées qu'y apportent, plus ou moins directement, les classes supérieures, presque toujours préoccupées de calculs avides ou ambitieux. Après y avoir d'abord cherché le fondement universel de toute sagesse humaine, ils y viendront puiser ensuite, comme dans les beaux-arts, une douce diversion habituelle à l'ensemble de leur» peines journalières. Leur inévitable condition sociale devant leur rendre beaucoup plus précieuse une telle diversion, soit scientifique, soit esthétique, il serait étrange que les classes dirigeantes voulussent y voir, au contraire, un motif fondamental de les en tenir essentiellement privés, en refusant systématiquement la seule satis^ faction qui puisse être indéfiniment partagée à ceux-là même qui doivent sagement renoncer aux jouissances les moins communicables. Pour justifier un tel refus, trop souvent dicté par l'égoïsme et l'irréflexion, on a quelquefois objecté, il est vrai, que cette vulgarisation spéculative tendrait à aggraver profondément le désordre actuel, en développant la funeste disposition, déjà trop prononcée, au déclassement universel. Mais cette crainte naturelle, unique objection sérieuse qui, à ce sujet, méritât une vraie discussion, résulte aujourd'hui, dans la plupart des cas de bonne foi, d'une irrationnelle confusion de l'instruction positive, à la fois esthétique et scientifique, avec l'instruction métaphysique «t littéraire, seuls maintenant organisée. Ctelle-ci, en effet, que nous avons déjà reconnue exercer une action sociale très perturbatrice chez les classes Lettrées, deviendrait beaucoup plus dangereuse si on

retendait aux prolétaires, où elle développerait, outre le dégoût des occupations matérielles, d'exorbitantes ambitions. Mais, heureusement, ils sont, en général, encore moins disposés à la demander qu'on ne le serait à la leur accorder. Quant aux études positives, sagement conçues et convenablement dirigées, elles ne comportent nullement une telle influence : s'alliant et s'appliquant, par leur nature, à tous les travaux pratiques, elles tendent, au contraire, à en confirmer ou même inspirer le goût, soit en anoblissant leur caractère habituel, soit en adoucissant leurs pénibles conséquences; conduisant d'ailleurs à une saine appréciation des diverses positions sociales et des nécessités correspondantes, elles disposent à sentir que le bonheur réel est compatible avec toutes les conditions quelconques, pourvu qu'elles soient honorablement remplies et raisonnablement acceptées. La philosophie générale qui en résulte représente l'homme, ou plutôt l'Humanité, comme le premier des êtres connus, destiné, par l'ensemble des lois réelles, à toujours perfectionner autant que possible, et à tous égards, l'ordre naturel, à l'abri de toute inquiétude chimérique ; ce qui tend à relever profondément l'actif sentiment universel de la dignité humaine. En même temps, elle tempère spontanément l'orgueil trop exalté qu'il pourrait susciter, en montrant, sous tous les aspects, et avec une familière évidence, combien nous devons rester sans cesse au-dessous du but et du type ainsi caractérisés, soit dans la vie active, soit même dans la vie spéculative, où Ton sent, presque à chaque pas, que nos plus sublimes efforts ne peuvent jamais surmonter qu'une faible partie des difficultés fondamentales. Malgré la haute importance des divers motifs précé-

dents, des considéra lions encore plus puissantes détermineront surtout les intelligences populaires à seconder aujourd'hui l'action philosophique de l'école positive par leur ardeur continue pour l'universelle propagation des études réelles : elles se rapportent aux principaux besoins collectifs propres à la condition sociale des prolétaires. On peut les résumer en cet aperçu général : il n'a pu exister jusqu'ici une politique spécialement populaire, et la nouvelle philosophie peut seule la constituer.

Depuis le commencement de la grande crise moderne, le peuple n'est encore intervenu que comme simple auxiliaire dans les principales luttes politiques, avec l'espoir, sans doute, d'y obtenir quelques améliorations de sa situation générale, mais non d'après des vues et pour un but qui lui fussent réellement propres. Tous les débats habituels sont restés essentiellement concentrés entre les diverses classses supérieures ou moyennes, parce qu'ils se rapportaient surtout à la possession du pouvoir. Or, le peuple ne pouvait longtemps s'intéresser directement à de tels conflits, puisque la nature de notre civilisation empêche évidemment les prolétaires d'espérer, et môme de désirer, aucune importante participation à la puissance politique proprement dite. Aussi, après avoir essentiellement réalisé tous les résultats sociaux qu ils pouvaient attendre de la substitution provisoire des métaphysiciens et des légistes à l'ancienne prépondérance politique des classes sacerdotales et féodales, deviennent-ils aujourd'hui de plus en plus indifférents à la stérile prolongation de ces luttes de plus en plus misérables,

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désormais réduites presque à de vaines rivalités personnelles. Quels que soient les efforts journaliers de l'agitation métaphysique pour les faire intervenir dans ces frivoles débats, par l'appât de ce qu'on nomme les droits politiques, l'instinct populaire a déjà compris, surtout en France, combien serait illusoire ou puérile la possession d'un tel privilège, qui, môme dans son degré actuel de dissémination, n'inspire habituellement aucun intérêt véritable à la plupart de ceux qui en jouissent exclusivement. Le peuple ne peut s'intéresser essentiellement qu'à l'usage effectif du pouvoir, en quelques mains qu'il réside, et non à 6a conquête spéciale. Aussitôt que les questions politiques, ou plutôt dès lors sociales, se rapporteront ordinairement à la manière dont le pouvoir doit être exercé pour mieux atteindre sa destination générale, principalement relative, chez les modernes, à la masse prolétaire, on ne tardera pas à reconnaître que le dédain actuel ne tient nullement à une dangereuse indifférence : jusque-là, l'opinion populaire restera étrangère à ces débats, qui, aux yeux des bons esprits, en augmentant l'instabilité de tous les pouvoirs, tendent spécialement à retarder cette indispensable transformation. En un mot, le peuple est naturellement disposé à désirer que la vaine et orageuse discussion des droits se trouve enfin remplacée par une féconde et salutaire appréciation des divers devoirs essentiels, soit généraux, soit spéciaux. Tel est le principe spontané de l'intime connexité qui, tôt ou tard sentie, ralliera nécessairement l'instinct populaire à l'action sociale d§ la philosophie positive ; car cette grands transformation équivaut évidemment à celle, ci-dessus motivée par les plus hautes considérations spéculatives, du mouvement politique actuel en

un simple mouvement philosophique, dont le premier et le principal résultat social consistera, en effet, à constituer solidement une active morale universelle, prescrivant à chaque agent, individuel ou collectif, les règles de conduite les plus conformes à l'harmonie fondamental. Plus on méditera sur cette relation naturelle, mieux on reconnaîtra que cette mutation décisive, qui ne pouvait émaner que de l'esprit positif, ne peut aujourd'hui trouver un solide appui que chez le peuple proprement dit, seul disposé à la bien comprendre et à s'y intéresser profondément. Les préjugés et les passions propres aux classes supérieures ou moyennes, s'opposent conjointement à ce qu'elle y soit d'abord suffisamment sentie, parce qu'on y doit être ordinairement plus touché des avantages inhérents à la possession du pouvoir que des dangers résultés de son vicieux exercice. Si le peuple est maintenant et doit rester désormais indifférent à la possession directe du pouvoir politique, il ne peut jamais renoncer à son indispensable participation continue au pouvoir moral, qui, seul vraiment accessible à tous, sans aucun danger p#our l'ordre universel, et, au contraire, à son grand avantage journalier, autorise chacun, au nom d'une commune doctrine fondamentale, à rappeler convenablement les plus hautes puissances à leurs divers devoirs essentiels. À la vérité, les préjugés inhérents à l'état transitoire ou révolutionnaire ont dû trouver aussi quelque accès parmi nos prolétaires ; ils y entretiennent, en effet, de fâcheuses illusions sur la portée indéfinie des mesures politiques proprement dites ; iis y empêchent d'apprécier combien la juste aatisfae*tion des grands intérêts populaires dépend aujourd'hui davantage des opinions et des mœurs que des instilu-

tions elles-mêmes, dont la vraie régénération, actuellement impossible, exige, avant tout, une réorganisation spirituelle. Mais on peut assurer que l'école positive aura beaucoup plus de facilité à faire pénétrer ce salutaire enseignement chez les esprits populaires que partout ailleurs, soit parce que la métaphysique négative n'a pu s'y enraciner autant, soit surtout par l'impulsion constante des besoins sociaux inhérents à leur situation nécessaire, Ces besoins se rapportent essentiellement à deux conditions fondamentales, l'une spirituelle, l'autre temporelle, de nature profondément connexe i il s'agit, en effet, d'assurer convenablement à tous, d'abord l'éducation normale, ensuite le travail régulier ; tel est, au fond, le vrai programme social des prolétaires* Il ne peut plus exister de véritable popularité que pour la politique qui tendra nécessairement vers cette double destination. Or, tel est, évidemment, le caractère spontané de la doctrine sociale propre à la nouvelle école philosophique ; nos explications antérieures doivent ici dispenser, à ~et égard, de tout autre éclaircissement, d'ailleurs réservé à l'ouvrage si souvent indiqué dans ce Discours. Il importe seulement d'ajouter, à ce sujet, que la concentration nécessaire de nos pensées et de notre activité sur la vie réelle de l'Humanité, en écartant toute vaine illusion, tendra spécialement à fortifier beaucoup l'adhésion morale et politique du peuple proprement dit à la vraie philosophie moderne. En effet, son judicieux instinct y sentira bientôt un puiseant motif nouveau de diriger surtout la pratique sociale vers la sage amélioration continue de sa propre condition générale. Les chimériques espérances inhérentes à l'ancienne philosophie ont trop souvent conduit^ au contraire, à négliger avec

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dédain de tels progrès, ou à les écarter par une sorte d'ajournement continu, d'après la minime importance relative que devait naturellement leur laisser cette éternelle perspective, immense compensation spontanée de toutes les misères quelconques.

Cette sommaire appréciation suffît maintenant à signaler, sous les divers aspects essentiels, l'affinité nécessaire des classes inférieures pour la philosophie positive, qui, aussitôt que le contact aura pu pleinement s'établir, trouvera là son principal appui naturel, à la fois mental et social ; tandis que la philosophie théologique ne convient plus qu'aux classes supérieures, dont elle tend à éterniser la prépondérance politique, comme la philosophie métaphysique s'adresse surtout aux classes movennes, dont elle seconde l'active ambition. Tout esprit méditatif doit ainsi comprendre enfin l'importance vraiment fondamentale que présente aujourd'hui une sage vulgarisation systématique des études positives, essentiellement destinée aux prolétaires, afin d'y préparer une saine doctrine sociale. Les divers observateurs qui peuvent s'affranchir, même momentanément, du tourbillon journalier s'accordent maintenant à déplorer, et certes avec beaucoup de raison, l'anarchique influence qu'exercent, de nos jours, les sophistes et les rhéteurs. Mais ces justes plaintes resteront inévitablement vaines tant qu'on n'aura pas mieux senti la nécessité de sortir enfin d'une situation mentale, où l'éducation officielle ne peut aboutir, d'ordinaire, qu'à former des rhéleurs et des sophistes, qui tendent ensuite spontanément h propager le même esprit, par le triple enseignement émané des journaux, des romans, et des drames, parmi les classes inférieures, qu'aucune instruction régulière ne garantit de la

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