‹ Discours et allocutionsChapitre 15 sur 71 · Rapport de 1660 adressé au Souverain Pontife · texte numérisé non relu

Rapport de 1660 adressé au Souverain Pontife

pouvaient suffire à tous les besoins, de nouveaux missionnaires remplis de l'esprit de Dieu. Ces nobles ouvriers du Christ, il les chérissait de toute son âme ; et il faut lire les lettres d'adieu, les instructions si sages, et les conseils si pratiques qu'il leur adressait, pour comprendre tout ce qu'il y avait de foi confiante, d'aspirations sublimes et de lumineuses intuitions dans ce cœur d'évêque et d'apôtre.

Un jour, revenant d'une visite pastorale, il fait rencontre d'un vieux missionnaire tout courbé sous le poids de l'âge, et qui, effrayé peut-être par de sombres prévisions, lui demande d'un air hésitant, s'il doit continuer sa route : " Mon Père, répond le prélat d'un ton quasi inspiré, toute raison humaine semble vous retenir ici, mais Dieu, plus fort que les créatures, vous veut en ces quartiers-là. ' Et le Père, dans la suite, écrivait qu'au sein de ses labeurs et de ses tristesses, dans la solitude des bois, ou sur le bord des torrents, cette parole tombée des lèvres d'un tel pasteur apportait à son âme consolée des leçons de force et des échos de joie.

Mgr de Laval n'avait pas de plus grand bonheur que de partager la vie et les travaux de ses prêtres, de sillonner en canot d'écorce, et une crosse de bois à la main, les lacs et les rivières, et d'aller souvent visiter les postes les plus inhospitaliers de son immense diocèse. Sa pré-

sence charmait les sauvages ; sa bienveillance les subjuguait ; et, au seul son de sa voix, le farouche Iroquois lui-même se transformait en doux agneau.

Grâce à sa direction et aux impulsions de son zèle, les missions prirent un essor jusque-là inconnu. Le regard du prélat-apôtre embrassait dans un même rayon de miséricordieuse charité presque toute l'Amérique du Nord, et il eut la consolation de voir, avant de mourir, la croix de son divin Maître étendre ses bras rédempteurs jusque sur la vallée du Mississipi.

Même pendant les années qui suivirent sa démission, le saint évêque de Québec ne cessa de s'intéresser de la manière la plus effective à la conversion des sauvages. Un religieux qui les desservait lui ayant fait part de son dénûment, il alla jusqu'à lui donner ses dernières argenteries pour qu'il en fît un ciboire, et que ce qui avait servi à la nourriture du corps pût servir désormais à un ofhce plus noble : porter aux âmes affamées le corps et le sang d'un Dieu.

Je n'en finirais pas, mes Frères, si je voulais remettre sous vos yeux tous les faits de bonté touchante et d'héroïque générosité qui marquèrent l'apostolat du premier pasteur de la Nouvelle-France.

Oh ! qu'elle doit être grande, la joie du pieux évêque ; et quelles suaves émotions ne doit-il pas ressentir en voyant maintenant, sur ce trône

de sa cathédrale, siéger un prince de l'Eglise, et autour de ce trône, dans tout l'éclat de leur dignité, un si grand nombre de prélats, l'honneur de notre pays et l'orgueil de notre race, et en qui l'âme du saint fondateur revit tout entière, tenir si hautement le sceptre des pontifes !

Vénérable François de Laval, non, ce n'est pas en vain que, de vos sueurs d'apôtre, vous arrosâtes le sol canadien ! Vos doctrines ont germé ; des mains fidèles les ont fécondées ; et vos œuvres, débordantes de promesses et de vie, grandissent et s'épanouissent sous le ciel de la liberté. Ce que vous étiez jadis au conseil souverain, vos successeurs le sont aujourd'hui dans les conseils publics pour défendre la plus belle et la plus vitale des causes. Vous rêviez pour votre Eglise des progrès et des triomphes. Ces progrès se sont accomplis ; ces triomphes, nous les contemplons dans la marche ascendante de notre foi religieuse, dans cette force d'expansion et d'organisation qu'elle déploie, et qui lui assure, en dépit de tous les obstacles, un rôle providentiel sur ce continent d'Amérique !

Nous disions en commençant que Mgr de Laval avait été non seulement un évêque illustre, non seulement un apôtre généreux, mais aussi

Mais l'énergique vieillard se montre plus grand que le malheur. Emu, non abattu, et pénétré de cette vérité qu'il faut s'attacher à Dieu plus qu'aux œuvres de Dieu, il ne cesse d'adorer, dans le secret de son âme, les desseins de la Providence, et de bénir la main qui le frappe.

Aux tristesses et aux angoisses viennent se joindre les souffrances physiques. La maladie l'oppresse ; d'atroces douleurs le tourmentent. Et, comme si ce n'était assez de tant d'afflictions pour expier ses fautes ou plutôt les fautes de son peuple, lui-même y ajoute encore par le jeûne, les cilices, et la pratique constante des plus austères vertus.

Comment, mes Frères, se défendre d'un cri d'admiration en présence d'un tel spectacle, et au souvenir de telles épreuves relevées par tant de courage ? Sans prétendre devancer les décisions du Saint-Siège, et soumis d'esprit et de cœur à tous ses jugements, mais forts du témoignage de l'histoire, nous oserons conclure que Mgr de Laval porte au front la couronne des plus grands et des plus vertueux pontifes qui aient honoré l'Eglise.

Lorsque, en 1708, le digne prélat mourut, on eût pu lire sur sa tombe cette inscription gravée par la reconnaissance : " La mémoire de ses vertus, et de ce qu'il a fait pour augmenter la foi dans la Nouvelle-France, n'y mourra point,

tant que la religion catholique y subsistera. " Paroles mémorables, mes Frères, paroles prophétiques répétées d'âge en âge, et que chaque jour éclaire d'une lumière plus vive et plus vraie !

Non, elle n'est pas morte, et elle ne saurait périr la mémoire de celui qui, au prix de tant de sacrifices, façonna de ses mains et anima en quelque sorte de son cœur cette Eglise canadienne aujourd'hui si florissante. Et la Providence elle-même s'est chargée d'en consacrer la gloire par des faits de la plus haute et de la plus frappante signification.

Rappelons-nous le tressaillement d'allégresse qui secoua le pays entier, lorsque, il y a treize ans, des fouilles faites en cette basilique mirent à nu les restes mortels du premier évêque de Québec. Cette soudaine découverte, aussi heureuse qu'imprévue, et qui donna lieu aux fêtes grandioses de la translation des augustes dépouilles dans la chapelle du Séminaire, marquait assez clairement quelles étaient les vues du ciel sur le corps de celui qu'on exhumait ainsi, dans une lumière d'apothéose, de la poussière des siècles.

Une chose non moins remarquable est la confiance croissante des catholiques canadiens en Mgr de Laval, et le nombre de prodiges que la voix populaire, surtout depuis quelques années, n'hésite pas à attribuer à son intercession. Sans

discuter ici la nature de ces faits assurément étonnants, nous affirmons sans crainte que leur ensemble constitue une forte présomption en faveur de la sainteté et du puissant crédit de l'évêque que nous honorons.

Enfin, ce qui achève de nous affermir dans ce sentiment, ce qui met le comble à notre joie et justifie nos meilleures espérances, c'est l'important décret récemment émané de Rome, suprême et officielle déclaration par laquelle le Saint- Siège confère publiquement, en face du monde entier, le titre de Vénérable au vénéré fondateur de l'Eglise du Canada.

Voilà, mes Frères, trois faits éclatants, et intimement liés, et qui présagent le jour glorieux où le peuple canadien, réjoui et reconnaissant, pourra rendre un culte public de respect et de louanges, d'imitation et de prières, à celui qu'il regarde déjà comme son céleste protecteur. Ce jour est-il éloigné ? Nous ne saurions le dire. Quoi qu'il en soit, hâtons-le par nos vœux et notre confiance, par les appels de notre piété, et par cette foi ardente, fervente, obstinée, qui transporte les montagnes et rend les nations chrétiennes dignes des plus singulières faveurs du ciel.

Page 1