PROPAGANDE
Prononcée à l'Université Laval
le 30 avril 1884
Monsieur le Recteur1,
Mesdames, Messieurs2,
Rome est le théâtre des grands spectacles. Parmi les innombrables merveilles dont se glorifie à juste titre Y éternelle cité, il en est
1. M. l'abbé Thomas Et. Hamel (plus tard Mgr Hamel) recteur de l'Université Laval.
2. Le Gouvernement italien s' étant emparé des biens de la Propagande pour les mettre en vente et les convertir en rentes sur l'Etat, l'Université Laval crut de son devoir de protester contre cet acte spoliateur. Elle le fit dans une séance solennelle et par une série de propositions qu'appuyèrent tour
peu, je crois, de plus propres à fixer et à captiver le regard du voyageur chrétien que celle qui lui est offerte par la foule et l'admirable variété des étudiants groupés, en différents collèges, autour de la Chaire apostolique.
A l'heure où les cours se terminent, et où commence la promenade usuelle, quel vivant tableau que celui des rues de Rome parcourues et sillonnées en tous sens par de longues et nombreuses files de séminaristes, qui vont, viennent, a se croisent, s'entrecroisent, se suivent, se poussent et se succèdent ! Sur tous les fronts resplendit la candeur, et ce calme que les soucis de l'âge n'ont pas troublé. De chaque groupe néanmoins se détache, grâce à son uniforme et à son allure, ce qui en fait le caractère propre et ce qui en marque l'origine et la race. Ceux-ci, ce sont des Français, alertes et causeurs ; ceux-là, des Anglais, calculateurs et graves. Voici venir des Romains, puis des Grecs, puis des Teutons, et plus loin défile, dans sa tenue presque martiale, un bataillon de braves Polonais. L'œil a vite discerné le type commun de ces groupes
à tour des professeurs des diverses Facultés. L'orateur, en sa qualité d'élève du Collège de la Propagande, d'où il était sorti quelques mois auparavant après quatre années d'études théologiques, fut appelé à prendre la parole et à traiter la question de la spoliation au point de vue spécial des intérêts du collège où se tonnent des missionnaires de tous les pays.
et la nationalité respective de ces pacifiques régiments.
Mais ces autres, qui sont-ils ? Ils ont l'aspect joyeux ; le dévouement se lit dans leurs regards ; et sous leur costume noir liséré de rouge, où revivent les couleurs mêmes du bois sanglant de la croix, comme ils paraissent heureux ! Qui sont-ils ? C'est en vain que je cherche parmi eux un type commun où se trahisse une commune origine. Chaque figure est un type à part, empreint du cachet de quelque race, depuis la couleur bronzée des fils de l'Orient jusqu'au teint éclatant des enfants du Nord. Ils n'appartiennent à aucune nation, et ils semblent être de toutes les nations. — Inclinez-vous, Messieurs ; oui, ce sont eux, ce sont les apôtres qui passent. Salut ! espoir de l'Eglise et des missions lointaines ! Envoyés du ciel, futurs propagateurs de la foi, salut ! Je vous reconnais ; mon cœur vous nomme ; vous êtes les disciples du Cénacle et les fils glorieux de la Propagande !
La Propagande : quels souvenirs ce mot évoque en mon âme reconnaissante !
C'est le collège où se forment tant de prêtres courageux, et tant de doctes missionnaires ; c'est le foyer de recrutement des plus nobles et des plus vaillants bataillons évangéliques. Or, j'ai le regret de le dire, cette maison bienfaisante se trouve très sérieusement menacée par
l'inique sentence1 si justement dénoncée ce soir. Et c'est pour faire écho à ce cri indigné de la conscience catholique, et c'est pour en mesurer tout le sens et toute la portée, que je viens donner ici un court aperçu de l'œuvre qui sera peut-être demain la victime de l'impiété italienne. Mieux on se rendra compte de la beauté et de la grandeur de cette œuvre, plus on sentira le besoin de flétrir l'acte spoliateur commis par l'Italie officielle.
De tout temps, Mesdames et Messieurs, le Saint-Siège a compris l'importance d'avoir près de lui et, pour ainsi dire, sous sa main, les soldats d'une milice valeureuse et toujours prête à aller braver la mort, pour engendrer la vie, sur les champs de bataille du dévouement apostolique. Néanmoins, ce prosélytisme, identique dans son esprit, ne pouvait ne pas varier de formes, et ne pas s'adapter aux besoins et aux évolutions successives des âges et des peuples.
L'idée d'établir un centre d'études destiné à instruire des jeunes gens de toute nation et de tout rite, qu'on renverrait ensuite dans leur pays pour y répandre la foi et y annoncer l'Evangile, remonte à Grégoire XV, fondateur de la
1. La sentence de la Cour de Cassation de Rome, à laquelle le Gouvernement, battu devant la Cour suprême, en avait appelé, et qui venait de lui donner gain de causé.
Congrégation de la Propagande ; mais à son successeur revient l'honneur de l'avoir réalisée. Une bulle d'Urbain VIII conféra, en 1627, au collège nouveau l'érection canonique ; une autre bulle du même pontife le soumit, en 1641, à l'autorité de la Congrégation fondée par Grégoire XV. L'œuvre pontificale réussit, et ne tarda pas à porter les fruits qu'on avait sujet d'en attendre. Soutenue par la main des papes, aidée et encouragée par la faveur des cardinaux, elle ne pouvait que fleurir.
Il en fut ainsi pendant plus d'un siècle et jusqu'à cette crise effroyable de la Révolution, dont les secousses se firent sentir dans presque toutes les parties du monde et dans presque toutes les sphères de la société. Triomphantes jusqu'au sein de Rome, les armes révolutionnaires dispersèrent dans leurs foyers les élèves du collège urbain ; et plus tard, par un décret de l'omnipotence napoléonienne, cette institution fut supprimée. Rétabli avec les Bourbons, le séminaire de la Propagande n'a cessé, depuis lors, de poursuivre avec succès sa belle et sainte mission.
L'excellente organisation du collège, le personnel choisi de ses directeurs, sa dépendance complète vis-à-vis de la Congrégation dont il porte le nom, tout concourt à faire de cet établissement l'un des châteaux-forts de l'Eglise
et Tune des colonnes du monde chrétien. Et une marque certaine de sa haute et rayonnante influence intellectuelle et morale, c'est bien la sollicitude constante et l'intérêt tout spécial dont les Pontifes romains l'ont entouré jusqu'à ce jour. N'est-ce pas vers lui, naguère, que se tournait le clairvoyant Léon XIII dans son désir de relever, non seulement à Rome, mais partout, le niveau des études ecclésiastiques ? et n'est-ce pas de ses chaires, pourvues par le pape lui-même des professeurs les plus distingués1, qu'émanent depuis quelques années des enseignements et des directions propres à susciter, dans les écoles théologiques, un véritable renouveau ?
Ce séminaire compte actuellement plus de cent vingt internes venus de toutes les parties du globe, des sables brûlants de l'Afrique comme des rivages glacés du Septentrion. Maints collèges nationaux y ajoutent leurs élèves et gravitent dans l'orbite de cette grande institution doctrinale dont ils sont comme les réflecteurs et qui en est le vivant foyer.
1. C'est surtout des abbés Benoît Lorenzclli et François Satolli nommés à la Propagande, le premier professeur de philosophie en 1879, le second professeur de théologie en 1880, qu'il s'agit ici. Ces deux maîtres, aussi savants que modestes, ont pris une part très importante et, pour mieux dire, capitale dans la restauration des études thomistes, et l'un et l'autre ont été honorés de la pourpre romaine.
Vaste palais massif, solide comme la foi qui Ta construit, le collège de la Propagande s'élève sur- la place d'Espagne, et c'est ainsi que, par son site même, aussi bien que par ses fonctions, il se rattache à l'histoire d'une nation illustre, gardienne et propagatrice de l'immuable vérité. Tout près, et des hauteurs de la Trinité-des- Monts, la France, sympathique et sereine, le regarde, et semble se dire et se répéter avec orgueil : " L'institut de la Propagande et le séminaire des Missions-Etrangères sont le fruit d'une même foi et l'œuvre d'un même amour. " A côté se profile, dans son dessin élégant, cette belle et blanche colonne par laquelle le pieux Pie IX voulut commémorer la définition du dogme de l'Immaculée Conception, et qui couvre de sa protection les disciples et les apôtres du Fils de Marie.
Grâce à d'insignes bienfaiteurs, le Collège urbain dispose des ressources les plus variées. Chapelle, musée, archives, ateliers de typographie, librairie, bibliothèque, l'arsenal est complet.
Qui pourrait nombrer les très précieux documents et les antiques manuscrits qui sont là sous la garde de l'Eglise, et où .gît l'histoire cachée des peuples les plus reculés ? et qui saurait évaluer le prix de pareils trésors ?
Le musée, quoique incomplet, offre le plus
vif intérêt. C'était une vieille tradition, conservée chez la plupart des peuples, de suspendre aux murs des . temples les dépouilles les plus glorieuses arrachées à l'ennemi. Et, que de fois les rois subjugués par la puissance romaine, et traînés derrière son char de victoire, ne sont-ils pas venus faire hommage de leur empire et de leur diadème à Jupiter Capitolin ! Dans une sphère supérieure, le musée de la Propagande s'est enrichi des dépouilles des fausses divinités, combattues et découronnées par les missionnaires chrétiens. Ses salles offrent aux regards plusieurs de ces dieux eux-mêmes, traînés là par de spirituels conquérants, et frappés dans leur malheur d'une aphasie complète. Ne dirait-on pas que c'est par pitié pour ces majestés déchues, et dans le but de briser leurs chaînes et de les replacer sur l'Olympe, que le Gouvernement italien s'acharne avec tant d'ardeur contre la Propagande et ses biens !
Mentionnons encore la riche typographie polyglotte attachée à cette institution, et d'où sortent chaque année tant de livres de tout genre écrits dans les langues les plus diverses, et destinés aux missions les plus nécessiteuses et les plus lointaines.
Voilà, Mesdames et Messieurs, ce qu'est le séminaire de la Propagande tel que les papes l'ont fait, tel que nous l'avons vu, et tel que
ses fonctions le réclament. Ce simple coupd'œil ne suffit-il pas pour justifier nos appréhensions et pour nous faire comprendre tout le danger et toute l'indignité de l'acte que nous réprouvons, et qui soulève, dans le monde catholique, d'unanimes protestations ?
Mais il y a plus. Et en s'élevant jusqu'à l'idée maîtresse d'où est né l'établissement fondé par Urbain VIII, l'esprit saisit mieux encore ce qu'est ce centre d'études et de formation cléricale, et ce que le monde perdrait par la ruine de cette maison.
Comme toute grande institution, Messieurs, le collège de la Propagande représente un principe. Et ce principe élevé dont il s'inspire et qui en est l'âme, vous l'avez deviné sans doute, c'est l'unité : l'unité, fondement de la création, qui embrasse dans un même plan et dans une même providence toutes les races humaines ; l'unité, fondement de la rédemption, qui appelle à une même Eglise tous les peuples, et qui est faite pour régénérer toutes les âmes dans le sang d'un même Dieu.
C'est là le principe supérieur d'où est issu le collège urbain, et qui domine et pénètre cette société de jeunes gens et de futurs missionnaires accourus des quatre coins du monde, parlant et cultivant toutes les langues, mais remplis d'une seule pensée et ne nourrissant qu'une seule
ambition, la pensée et l'ambition de sauver tous leurs frères. -
A Babel, la rupture de l'entente verbale fut la cause et le signal de la rupture du lien social. Dieu voulait, par le départ des idiomes, dissocier les tribus et les familles, et les répandre sur, toute la surface du globe. Depuis l'ère chrétienne, il semble que la Providence vise spécialement à refaire l'unité humaine. Les langues qui, jadis, s'étaient dispersées par toute la terre pour remplir leur première mission, reviennent et se rassemblent pour en recevoir une seconde de la bouche du Vicaire du Christ ; et le sublime rendez-vous de ces divines messagères, c'est le collège de la Propagande, centre commun d'où elles repartent pour évangéliser le monde.
Frappé de cette idée, un jeune propagandiste l'a traduite dans une stance qu'on me permettra de citer. L'auteur s'adresse à la Ville Eternelle :
Sur tout rivage, où peut aborder une voile, Tes apôtres s'en vont, guidés par ton étoile, Des peuples renouer l'antique parenté. La vérité refait ce qu'a détruit le crime ; Et Rome, de Babel antipode sublime, Du genre humain épars reconstruit l'unité.
Oui, Messieurs, quand on considère les fortes attaches et l'étroite fraternité qui relient entre
eux, malgré leur diversité d'origine, tous les Élèves de la Propagande, lorsque Ton constate l'habituelle et merveilleuse communauté de sentiments qui éclate en tous leurs actes et en toutes leurs paroles, ne croit-on pas voir là l'image la plus parfaite de l'identité de vie qui circule dans les veines du genre humain ? ne croit-on pas surtout y surprendre cette autre vie commune, plus haute et plus féconde, qui anime l'Eglise et ses membres, et que Dieu destine à l'humanité entière ? Et pourtant, c'est cet agent d'union et cet élément de fraternisation que le Gouvernement italien semble disposé à détruire ; et c'est cette source généreuse de grâce et de vie que ses mesures spoliatrices vont peut-être tarir demain.
N'avons-nous pas le droit, le devoir de nous m alarmer ?
Avec le collège atteint dans son existence, e public verrait, non sans chagrin, disparaître 3es séances polyglottes, si pittoresques et si /ivantes, qui s'y donnent, et où tous les idiomes nêlent harmonieusement leurs sons pour célé- )rer Dieu et les gloires chrétiennes. Spectacle inique au monde, ces séances, chaque fois qu'elles >nt lieu, attirent les plus doctes et les plus éminents )ersonnages ecclésiastiques et laïques, et parfois usqu'aux incroyants. Imaginez, Messieurs, plus le cinquante langues, variées et disparates, mais
rendant, sous leurs plus belles formes, et dans leurs plus beaux rythmes, la même foi, le même amour, les mêmes aspirations religieuses. L'on dirait plus de cinquante nations se donnant la main pour bénir, dans le plus enthousiaste concert de louanges, leur Créateur commun et leur commun Bienfaiteur. Quelle admirable mise en scène ! Et où trouverait-on, en dehors de la Propagande, l'hommage public que les peuples doivent à Dieu, exprimé avec cet éclat, et avec ce cachet d'universalité et d'internationalité qui le rend si dramatique et si touchant ?
Ce ne sont pas là, au reste, de simples formules poétiques, retentissantes et vaines. Les sentiments répondent aux paroles.
Et, avant de clore cette allocution, je ne puis m'empêcher de rappeler l'acte solennel par le- » quel les élèves finissants s'engagent sous serment à toujours obéir et à marcher, sans défaillance, sous les ordres de leurs supérieurs, dussent-ils affronter les plus graves périls. L'idée de la mort, et du sang versé pour Dieu, ne les effraie pas ; tout l'entretient en eux comme l'idéal suprême de leur vie.
Qu'il est beau, ce départ des propagandistes parvenus au terme de leur stage clérical, et qui. aujourd'hui encore réunis autour d'une même chaire et groupés autour d'un même autel, vont se séparer demain et courir, l'évangile sous
Ile bras, à travers toutes les régions du monde habité ! Il me semble les voir à genoux aux pieds du successeur de Pierre, et recevant de sa main l'officiel mandat sans lequel toute prédication est vaine ; à genoux aux pieds de leurs supérieurs et de leurs maîtres, pour recueillir le paternel adieu de ces hommes vénérés. Le temps est venu : il faut partir. Une larme brille sur leur joue amaigrie : la Propagande est une si bonne mère ! Mais Dieu le veut, et le salut de tant d'infidèles et de tant de chrétiens attiédis le demande. Ils s'en vont, le cœur ferme, l'âme remplie des inspirations du Cénacle ; et, du haut de sa colonne et de son trône, l'Immaculée les bénit et leur jette un dernier regard d'amour. Adieu, Rome chérie ! L'un prend la route de l'Orient ; l'autre le chemin de l'Occident ; celui-ci vole au Midi ; celui-là au Septentrion. On se disperse en tous sens. Adieu !
Et voilà, Messieurs, ce qu'est le collège de la Propagande, le principe qu'il représente et le travail apostolique qu'il opère.
A l'heure où je vous parle, sur tous les rivages, sous toutes les latitudes, partout où la triste nouvelle de la sentence du tribunal italien a pu pénétrer, il y a des âmes qui gémissent et des consciences qui s'indignent. De l'extrême empire de l'Asie, j'entends le missionnaire chinois qui s'écrie : " Honte aux persécuteurs ! " Des sables
de la Cafrérie, l'apôtre africain pousse sa plainte amère : " Honte à la nouvelle Italie ! ' J'entends le missionnaire russe qui, des steppes glacées de sa patrie, crie à son tour : " Honte à notre siècle !" Et les échos attristés du Saint-Laurent répètent : " Honte, honte à notre siècle, à la nouvelle Italie, aux persécuteurs ! '
Ah ! l'on veut bâillonner l'Eglise, enchaîner sa parole, et assujettir ses ministres ; et l'on sait bien qu'en frappant la Propagande et ses fils, on atteint le Saint-Siège dans ses instruments les plus fidèles et dans ses serviteurs les plus dévoués. Mais ce que l'on ne sait pas, ou ce que l'on semble ignorer, c'est que le Dieu qui a soutenu les premiers apôtres contre les antiques Césars, n'a rien perdu de sa sagesse et de sa puissance.
Quoi qu'il arrive, Messieurs, et quoi que les passions humaines osent entreprendre, soyons confiants : l'œuvre divine ne saurait périr.
SUR LE PATRIOTISME CANADIEN-FRANÇAIS Prononcée à l'occasion de la Saint-Jean-Baptiste dans l'église Notre-Dame de Montréal
le 24 juin 1887
Et multi in nativitate ejus gaudebunt.
Et plusieurs à sa naissance tressailliront d'allégresse. „,- Luc, i, 14.
Mes chers Frères,
C'est ainsi que l'ange du Seigneur annonçait jadis au vieillard Zacharie la miraculeuse fécondité de son épouse, et le fils d'un tel miracle, Jean-Baptiste. " La naissance de cet enfant, disait-il, sera pour un grand nombre une cause d'allégresse. "
Ne semble-t-il pas que ces paroles couvrent un sens caché et qu'elles débordent le cadre étroit de leur formule ? Et n'est-il pas permis de voir, derrière ces prophétiques accents, l'Esprit divin plongeant son regard dans la profondeur
des âges et signalant, dix-neuf siècles à l'avance, Timmense enthousiasme que créeraient un jour, chez une jeune nation d'Amérique, le nom et la mémoire du précurseur de Jésus-Christ ? Oui, d'excellents motifs nous autorisent à le croire ; et ce jeune peuple qui devait, sur la route des âges, tressaillir au nom de Jean-Baptiste, c'est vous ; et cette joie enthousiaste et sacrée prédite par l'Esprit de Dieu, c'est la vôtre ; c'est l'allégresse commune qui éclate aujourd'hui sur vos fronts ; c'est l'explosion de patriotisme 'dont nous sommes chaque année, à pareille date, sur cette terre canadienne-française, les témoins.
>^ Le patriotisme ! voilà donc cette étrange puissance qui d'un mot soulève toute une nation ; qui la rallie autour d'un même drapeau ; qui la conduit aux pieds d'un même autel ; qui ,met sur ses lèvres le même chant, et dans son cœur le même amour ! La voilà, cette force secrète et magique, sous laquelle un peuple entier, ému et frémissant, se prosterne devant une même image, l'image bénie, vénérée, attendrissante de la patrie !
Qu'est-ce donc, mes Frères, que cette force, et quelle idée le mot vibrant de patriotisme éveille-t-il en nos âmes ?
On a dit : c'est un être subtil, quelque chose de mystérieux, d'indéfinissable, de divin. C'est
un spectacle qui réjouit, un souffle qui anime, un courant qui électrise, une harmonie qui charme, une voix, la voix grave et majestueuse de la nation, qui s'élève des champs héroïques du passé, et dont les échos, riches d'enseignements et de gloires, instruisent, captivent et enchantent. Sans doute, le patriotisme est tout cela ; mais comment ? et que nous dit cette voix du passé ? et que chante cette harmonie des siècles ? et d'où part ce courant auquel nous obéissons, et où nous porte ce souffle irrésistible qui enfle toutes les voiles ?
Citoyens de deux sociétés, nous avons deux patries, dépendantes l'une de l'autre, comme la terre dépend du ciel. Et s'il est vrai de dire que la fidélité à l'Eglise du Christ se traduit par l'ardeur de la foi, de l'espérance et de la charité chrétienne, il ne sera pas moins vrai d'affirmer que le patriotisme d'un peuple, du peuple canadien-français en particulier, c'est sa foi nationale, sa confiance, son amour national : trois grandes vertus civiques bien dignes assurément de faire en un si beau jour le thème de nos pieuses et salutaires réflexions.
Aucun peuple, mes Frères, n'a été créé sans but, c'est-à-dire sans mission. Les sociétés sont
l'œuvre de la Providence, et la Providence est le bras de l'éternelle Sagesse. Or, pour qu'une nation parcoure avec succès le chemin qui lui est ouvert, il faut qu'elle le connaisse et qu'elle s'en rende compte ; il faut que ses destinées soient là sous ses yeux comme une hantise sublime, comme un objet de foi, de croyance, de conviction nationale.
Canadiens français, mes compatriotes, à quelle haute pensée croyez-vous obéir en venant ce matin, sous les voûtes de Notre-Dame, prier le Dieu des nations ? Quel est en ce moment l'objet de vos visées et de vos patriotiques croyances ?
Ma parole, je le sens bien, est trop faible et trop indigne de la majesté de cette fête, pour servir d'expression aux sentiments de tout un peuple ; du moins, osera-t-elle se faire auprès de vous l'interprète et l'organe d'une âme sincère et d'un esprit convaincu. Je crois, oui, mes Frères, nous croyons que la mission du Canada français est une mission excellemment civilisatrice, parce que, finalement et avant tout, c'est une mission religieuse.
Tous les peuples, il est vrai, concourent de quelque façon, même à leur insu, même sans le vouloir, au bien de la religion et au progrès de l'Eglise ; mais tous ne sont pas des peuples apôtres. L'auréole sacrée de l'apostolat ne cou-
ronne que des fronts privilégiés. Est-ce manquer à la vérité et à l'histoire que de mettre au front du Canada français cette couronne et en ses mains ce sceptre spirituel d'une royauté religieuse ?
Loin de là. L'expérience du passé et le spectacle du présent, la nature, les traits distinctifs, le rayonnement social de la race franco-canadienne, tout semble se réunir pour consacrer une si haute et si importante vérité.
Le passé, c'est l'histoire de notre naissance, de nos premiers développements. Deux choses me frappent dans l'origine du peuple canadienfrançais : la pieuse ambition des fondateurs d'une France nouvelle, et le caractère profondément religieux des premiers colons.
C'est un fait reconnu de tous les historiens que la pensée qui a présidé à la découverte du Nouveau-Monde et à la fondation de notre nationalité était une pensée religieuse ; que le souffle qui emportait vers des plages inexplorées les nefs hardies de Cartier et de Champlain était un élan de foi et d'amour, l'ardent désir de christianiser cette sauvage Amérique.
Un fait non moins digne de remarque, c'est que les premiers colons, nos pères, furent des hommes d'une foi robuste et d'une solide vertu. Il est dit de saint Jean-Baptiste que la grâce, par une faveur singulière, purifia son âme dès
le sein maternel : ex utero matris suœ1. Ce mot s'applique merveilleusement au peuple canadien-français. Lui aussi, à l'exemple de son bienheureux patron, s'est vu, dès le sein de sa mère, l'objet des prédilections divines. Il a reçu le baptême sur le sein de la France catholique, de cette France en qui coulaient quinze siècles de sang chrétien et qui prodiguait à ses fils le lait des fortes croyances et la sève des vertus généreuses.
C'est de ce lait que se sont nourris tous nos ancêtres, et c'est de cette sève que se sont formées les générations qui ont créé nos mœurs si pures et qui, sous la direction de leurs chefs spirituels, ont façonné si chrétiennement notre patrie.
Ai-je besoin de dérouler ici les pages les plus éloquentes de nos annales et d'évoquer sous vos yeux tout ce que l'Eglise a fait pour nous, et tout ce que notre peuple a fait pour l'Eglise ? La voix de nos missionnaires retentissant sur toutes les rives et pénétrant au cœur de toutes les peuplades ; le signe rédempteur placé sous tous les toits et planté sur tous les sillons ; les bannières de nos soldats suspendues aux murs des temples ; notre foi rudement éprouvée, mais constante, magnanime, victorieuse ; nos évêques imposant le respect de leurs croyances