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Mgr Benjamin Paquet, recteur de l'Université Laval

invoque l'Esprit de conseil et attend, dans le calme d'une invincible assurance, le nouveau Moïse qui la guidera : car elle a les promesses de vie.

Pie IX venait de mourir. Martyr glorieux de la foi et de la vérité, du droit et de l'honneur chrétien, il avait pu répéter dans ses derniers moments les paroles de sublime tristesse d'un de ses prédécesseurs : " J'ai aimé la justice et haï l'iniquité : voilà pourquoi je meurs prisonnier ; " et il emportait dans la tombe, avec l'estime, les regrets et l'inconsolable douleur de deux cents millions de catholiques, l'admiration de l'univers entier.

Toutes les puissances de l'Europe, en proie aux agitations et aux prévisions les plus diverses, tenaient les yeux fixés sur Rome, sur les cardinaux, sur le conclave d'où allait bientôt sortir, par un libre suffrage, le successeur du Prince des Apôtres. Qui serait appelé à recueillir le vaste héritage légué par cette dynastie dix-neuf fois séculaire, toujours attaquée et toujours debout ? Où trouver l'homme éminent, capable de ceindre la tiare de l'illustre Pontife défunt, de porter et de soutenir sa gloire ; possédant assez de sagesse, assez de force, assez de prudence pour conjurer l'orage déchaîné de toutes parts par les suppôts de l'enfer sur l'Eglise et sur le monde ?

Pendant que ces questions volaient de bouche en bouche et agitaient tous les esprits, soudain du haut du balcon de la Basilique vaticane, en face de la place de Saint-Pierre, où une immense multitude, inquiète et frémissante, attendait l'issue de l'élection, retentissent ces paroles : " Je vous annonce une joyeuse nouvelle ; nous avons un pape, l'éminentissime et révérendissime Joachim Pecci, cardinal-prêtre, du titre de saint Chrysogone, qui a pris le nom de Léon XIII. ' En un instant ce nom magique a fait le tour de Rome, et l'écho télégraphique l'a porté et répercuté sur tous les rivages de la terre.

Mesdames et Messieurs, la Providence divine, en marquant du sceau des élus le front de Joachim Pecci, cardinal-évêque de Pérouse, venait de donner à l'Eglise l'un de ses plus grands papes, à la chrétienté et au monde l'une des gloires les plus pures, les plus élevées, les plus rayonnantes qui aient jamais brillé dans l'histoire.

Tous les papes sans doute, par cela même qu'ils sont établis pasteurs suprêmes de l'Eglise, participent aux promesses d'infaillible assistance dont l'Esprit de lumière est la source ; mais, d'un autre côté, tous, nous le savons, n'ont pas reçu du ciel les mêmes talents, les mêmes dons, les mêmes dispositions naturelles. Il y a en eux comme deux éléments parfaitement distincts, le divin et l'humain : par l'un ils se ressemblent,

et par l'autre ils diffèrent. Quand Dieu choisît un homme pour lui confier le sceptre des âmes, il joue le rôle de l'artiste dont le talent et l'instrument font jaillir des entrailles du marbre un Apollon ou un Moïse. Plus ce marbre est riche et pur, plus l'œuvre d'art est belle. De même plus celui que la Providence appelle des rangs du sacré Collège au gouvernement de l'Eglise possède de qualités et d'aptitudes natives, plus aussi on peut espérer que son règne sera brillant et fécond.

Or, ce qui distingue et caractérise le pape Léon XIII, ce qui parmi tant de nobles et vénérables figures du pontificat romain fait ressortir d'un éclat particulier cette imposante physionomie, c'est l'admirable équilibre de toutes ses facultés, cette unité parfaite, cette harmonie supérieure des forces vives de son âme, c'est ce double rayonnement des deux génies qui résument toute la puissance humaine : le génie de la pensée et le génie de Faction.

Léon XIII est à la fois homme de science et homme de lettres, homme de conseil et homme de commandement. Il a le savoir d'un Benoît XIV, la culture d'un Léon X ; à la bonté de Pie IX, il unit la fermeté, l'intrépidité de Grégoire VIL Et s'il me fallait chercher, dans l'histoire de tant de Pontifes, celui dont le caractère, la science et le prestige offrent, dans un ensemble de mé-

rites suréminents, le plus d'analogie avec les dons si rares du Pontife actuel, je nommerais Innocent III, cette gloire du moyen âge, dont l'amour du vrai et du beau, joint à l'amour de >ieu, de l'Eglise et des âmes, éleva la Papauté un si haut degré de puissance et lui valut dans ses relations avec le monde politique ce suprême ascendant sur les pouvoirs terrestres qu'elle n'eut pas toujours dans la suite, mais qu'elle exerce si terveilleusement aujourd'hui.

Le premier titre de Léon XIII à l'estime et l'admiration de ses contemporains, c'est, Meslames et Messieurs, l'élévation de son esprit, ;ette forte culture intellectuelle qui en fait non >as seulement un lettré, mais surtout un savant.

Que faut-il entendre par ce nom, si glorieux en lui-même, mais donné de nos jours, par une confusion étrange, aux médiocrités les plus vulgaires ? Suffit-il pour être savant d'avoir su emmagasiner dans les replis de sa mémoire un certain nombre de faits, de pouvoir avec assurance aligner les principales dates, les principaux noms de l'histoire, ou encore de pouvoir décrire les divers phénomènes, physiques et cosmologiques, que le monde des corps nous présente ? Non, certainement non. Si une pâle érudition se contente

de ces connaissances, la science demande plus. Elle exige que l'intelligence, s'élevant au-dessus des faits recueillis par les sens ou par les annales des peuples, pénètre leurs causes intimes, recherche les principes premiers qui régissent l'univers, mette en lumière les lois générales auxquelles sont soumises d'un côté les forces mécaniques et de l'autre les forces morales. Sans cela, la nature, l'histoire, le genre humain, demeurent livres fermés.

Telle est la vraie notion de la science bien comprise, et tel est aussi le secret de cette puissance intellectuelle qui fait que Léon XIII commande en souverain aux esprits de son siècle, comme docteur de la foi d'abord, mais, de plus, comme champion et interprète fidèle de la raison humaine. Les protestants le lisent ; les incrédules le redoutent ; tout l'univers l'admire. C'est qu'il exerce sur tous la suprématie de l'idée.

Etudiez, analysez les splendides documents émanés de cette plume féconde : vous y verrez partout la trace d'une intelligence cherchant le pourquoi des choses, interrogeant leur nature, remontant à leurs causes premières et sillonnant, pour les reconnaître, toutes les avenues de la vérité. Quand Léon XIII s'empare d'un sujet, il le domine, il l'enserre, il le subjugue en quelque sorte sous l'étreinte vigoureuse et irrésistible de sa pensée. Ou bien encore cette pensée res-

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semble à un vaste fleuve, allant prendre sa source au pied des monts les plus reculés, descendant avec calme de ces hauteurs lointaines, s'enrichissant le long de son cours de rivières tributaires, puis roulant à travers la plaine, dans un lit large et profond, ses eaux limpides et pures, principe de fécondité, de prospérité et de vie. Prenons, par exemple, les lettres si célèbres sur l'Eglise et la civilisation, publiées par l'auteur, encore évêque de Pérouse, peu de temps avant 5on accession au trône pontifical. Léon XIII, d'après sa méthode, commence par y définir ;e qu'est la civilisation véritable : il la place lans la mise en œuvre, réglée et harmonieuse, de toutes les forces de l'humanité, forces matérielles, morales et intellectuelles. Puis, partant de ce principe, il démontre avec une logique aussi serrée que persuasive, et à laquelle aucun point n'échappe, comment l'Eglise, par ses doctrines si sages mr le travail, sur le repos du dimanche, sur le rôle que tient l'homme au sein de la création, par le bras de ses moines et l'action de ses enfants, a favorisé le bien-être des classes sociales ; comment aussi, gardienne infaillible de la vérité et de la morale, par ses lois, ses enseignements, par le type divino-humain qu'elle a proposé au monde et qui est comme l'incarnation du vrai, du beau et du bien, elle a contribué d'une manière efficace au perfection -

nement le plus élevé des êtres rationnels.

Pour mieux vous montrer, Messieurs, quelle noblesse, quelle ampleur, et quelle forme saisissante Léon XIII sait donner au mouvement de sa pensée, permettez que je vous cite cette page si remarquable, dans laquelle il décrit le pouvoir souverain de l'homme sur les forces de la matière1 : " A côté, dit-il, du zèle pour la gloire de Dieu s'allume dans l'Eglise un autre amour non moins ardent : c'est l'amour pour l'homme, le vif désir qu'il soit rétabli dans tous les droits que lui donna son créateur. Or, l'homme a reçu de Dieu, pour son héritage dans le temps, cette terre où il vit et dont il a été établi le seigneur. La parole qui retentit au matin de la création : '" Soumettez -vous la terre et dominez-la2, " n'a jamais été retirée. S'il avait persévéré dans l'état de grâce et d'innocence, l'homme aurait exercé son empire sans effort, la soumission des créatures aurait été spontanée, tandis qu'aujourd'hui la domination est pénible et les créatures ne subissent le joug que contraintes par la violence.

" Toutefois, le domaine subsiste encore, et l'Eglise, qui est une mère, ne peut rien avoir de plus à cœur que de le voir s'exercer, que de voir

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