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SUR L'AUTORITÉ RELIGIEUSE

Prononcé à l'occasion de

l'imposition du Pallium

de S. G. Mgr Bégin

archevêque de Québec

dans la Basilique de Notre-Dame de Québec

le 22 janvier 1899

Et hoc tibi signum, quia unxit te Deus in principem.

Et ce sera là la marque du pouvoir royal, dont Dieu vous a investi.

1 Reg., x, 1.

Monseigneur1,

Il n'y a encore que quelques mois, appelée par la voix de Dieu à recueillir le vaste héritage laissé entre vos mains par un prince illustre de l'Eglise, votre Grandeur gravissait au

1. S. G. Mgr L.-N. Bégin, à qui le Pape venait d'octroyer le Pallium.

milieu d'un clergé et d'une foule innombrable les degrés de ce trône qui porte, depuis plus de deux siècles, la fortune religieuse et morale de tout un peuple. La joie était sur tous les fronts, l'enthousiasme dans tous les cœurs. De vos lèvres entr'ouvertes par l'Esprit divin lui-même, jaillissaient des paroles inoubliables de vérité, de charité et de paix. C'était l'aurore d'un règne nouveau dans ce monde supérieur des âmes où le soleil qui se couche peut être immédiatement suivi du soleil qui se lève.

Aujourd'hui, par un autre bienfait de la divine Providence et du grand Pape qui nous gouverne, nous voyons ces fêtes solennelles de votre intronisation recevoir, dans l'acte sacré de l'imposition du Pallium, leur juste couronnement. Le Pallium étant le symbole des augustes prérogatives par lesquelles l'archevêque catholique participe à la dignité et à la souveraineté même du Vicaire de Jésus-Christ, l'imposante cérémonie qui nous réunit ce matin peut très justement s'appeler la fête de l'autorité métropolitaine.

Certes, Monseigneur, souffrez que je le dise, non pour blesser par d'inutiles louanges une vertu qui les abhorre, mais pour satisfaire la piété filiale de ce peuple qui vous aime, vous étiez digne, éminemment digne de revêtir le manteau d'honneur dont le Pasteur suprême a

voulu recouvrir vos nobles épaules. Théologien de haut rang, également versé dans les sciences historiques et les études bibliques qui préoccupent à si bon droit l'esprit de nos contemporains, orateur élégant et disert, humaniste délicat, ami dévoué de l'éducation et du vrai progrès, vous aviez tous les dons qui ajoutent à l'autorité officiellement constituée, comme autant de fleurons d'une royale couronne, le prestige, l'influence et l'éclat. Votre douceur bien connue, votre bonté généreuse, jointes àla fermeté et à la conscience du devoir, assurent à votre gouvernement deux caractères si bien faits pour s'allier ensemble et qui marquent en traits si frappants le gouvernement divin lui-même : la mesure et la force.

Aussi, Monseigneur, est-ce avec un réel bonheur que nous voyons Léon XIII, de cette main qui a couronné tant de têtes épiscopales, déposer par delà les mers sur votre front déjà chargé de gloire, une nouvelle auréole, et attacher à votre sceptre la plénitude du pouvoir sacré. Nous nous réjouissons des témoignages de cordiale estime et de profonde sympathie donnés à Votre Grandeur par tant de vénérables prélats ici présents, et tous ensemble, prêtres et laïques, nous apportons avec empressement aux pieds de votre trône l'hommage respectueux de nos vœux les plus ardents, de notre soumis-

sion la plus sincère, de notre plus entier dévouement.

Messeigneurs1,

Mes Frères,

La fête solennelle dont nous sommes en ce moment les témoins, le sens et l'esprit de cette cérémonie, m'invitent tout naturellement à traiter devant vous un sujet aussi ancien que l'Eglise, mais qui n'a jamais cessé d'être souverainement actuel : je veux parler de Y autorité religieuse. Ce sujet est immense, et je ne saurais prétendre en une courte instruction épuiser tous les problèmes qu'il soulève, et toutes les questions qui y sont intimement liées. M'adressant à un auditoire foncièrement chrétien et pénétré à l'avance des enseignements de nos Livres Saints, je me contenterai d'esquisser à larges traits la physionomie de cette divine autorité, sans laquelle l'homme livré aux caprices d'une liberté sans frein, verrait bientôt s'engloutir dans un funeste naufrage, avec cette liberté elle-même, ses biens les plus chers et ses trésors les plus précieux.

1. S. G. Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, qui présidait ta cérémonie de l'imposition du Pallium, et plusieurs autres prélats canadiens.

Comme pour nous préparer à courber notre volonté sous le joug du commandement, Dieu, maître absolu, a empreint le monde matériel du sceau irréfragable de son autorité. Tout être obéit à une loi. Le sol se fertilise sous- Faction de causes cachées et d'irrésistibles énergies ; le flot, poussé par une force plus puissante que lui-même, porte chaque jour à l'océan son tribut ; des hauteurs où Dieu l'a assise, la montagne silencieuse attend pour se mouvoir un ordre de son créateur. Quoi de plus merveilleux que cet instinct des brutes qui leur sert de loi, et par lequel ces êtres sans raison exécutent des mouvements marqués au coin de la plus haute sagesse ! L'homme lui-même, par la mise en œuvre d'admirables inventions, semble avoir reconquis sur la nature sensible une partie de son empire perdu par le péché. Il a imposé des lois aux éléments les plus fiers ; il a dompté les forces les plus insoumises ; il a achevé de démontrer, sans le vouloir peut-être, que partout dans le monde l'autorité est nécessaire.

Faudrait-il faire une exception pour lui ? Serait-il seul, mes Frères, à pouvoir sans péril se dérober aux conséquences d'un principe dont les effets embrassent et enserrent la création universelle ?

On dira, je le sais, que l'homme a sa raison pour se guider ; que doué d'une intelligence capable de connaître, de montrer le bien qu'il faut faire, le mal qu'il faut éviter, il possède dans cette faculté même la règle suffisante de ses actes, sans qu'il ait besoin d'une règle supérieure.

Quoi qu'il en soit des forces de la raison dans l'ordre purement naturel, nous ne saurions nier, d'une manière générale, la nécessité d'une autorité pour diriger ces forces, pour les discipliner, pour unir comme en un faisceau tous les esprits et tous les cœurs dans la poursuite du but suprême imposé à tous les hommes. A bien plus forte raison, l'autorité doit-elle être considérée comme nécessaire, quand il s'agit d'orienter l'homme vers une fin supérieure et de l'aider par des moyens et des secours surnaturels, tels que la foi et les sacrements, à poursuivre et à atteindre cette fin.

C'est le cas de l'humanité dans sa condition présente. Et voilà pourquoi Notre-Seigneur a fondé sa religion sur le grand principe de l'autorité ; et voilà pourquoi le catholicisme repose sur ce principe comme sur une base essentielle, aussi indispensable à son existence que les assises et les colonnes le sont à cette basilique.

La société civile elle-même ne tire-t-elle pas de l'autorité sa consistance et sa vie ? Ce pou-

voir peut changer de nom, 'il peut changer de forme, il peut changer de maître ; mais, partout, il s'impose comme un besoin social. Quand ce n'est pas le droit qui commande, c'est la force qui asservit, que cette force soit l'épée d'un César, ou le hasard d'un bulletin jeté dans l'urne des destinées nationales.

Seulement Dieu a fait preuve d'une sagesse inconnue aux meneurs d'hommes et aux fondateurs d'empires. En créant et en organisant son Eglise, il ne l'a pas livrée à tout courant d'opinion et à tout vent de doctrine ; il l'a mise à l'abri des coups de main de la violence, des perfidies de la ruse, des surprises de l'inconstance et de la légèreté. Il en a établi l'autorité légitime, non sur un sable mouvant, mais sur un roc immuable, sur ce granit dix-neuf fois séculaire du droit ecclésiastique et divin, contre lequel les efforts répétés de Satan et les calculs audacieux de la politique, sont venus et viendront éternellement se briser. Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle1.

Ce n'était pas là une promesse vaine, une de ces espérances trompeuses et une de ces illusions dynastiques destinées, tôt ou tard, à s'évanouir dans la fumée d'une bataille ou dans

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