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Voir les lettres de Léon XIII à Tépiscopat irlandais

n'a-t-on pas dit, Mesdames et Messieurs, que Léon XIII était démocrate ?

Je n'ai, certes, ni la mission ni la prétention de parler au nom du chef de l'Eglise, et de formuler ici pour lui une profession de foi politique. J'ignore ses vues personnelles. Ce que je sais, c'est que saint Thomas, cet oracle du moyen âge auquel le pape actuel se plaît à emprunter ses doctrines les plus lumineuses, enseigne positivement la supériorité de la monarchie, — d'une monarchie sagement tempérée, — sur toute autre forme gouvernementale. Ce que je sais encore, c'est que la papauté est elle-même une monarchie à part dont le chef règne et gouverne, et que ce chef souverain en exerce sous nos yeux les pouvoirs dans toute leur plénitude.

Quant à l'Eglise dont l'unique but est de sauver les âmes, indépendante de tous les partis, elle les domine de toute la hauteur de sa céleste origine ; elle ne fait pas les pouvoirs humains, mais elle les couvre du respect qui seul peut maintenir et consolider la paix publique. Et si, au lieu de couronner les Charlemagne et les Louis IX, nous la voyons aujourd'hui bénir la démocratie1, si cette main qui jadis faisait couler sur le front des rois l'huile consécratrice s'ap-

1. Allusion à la politique dite de " ralliement " approuvée par Léon XIII pour la France.

plique présentement avec un soin plus jaloux à régénérer le front du peuple, à sauvegarder sa foi, à orienter sa marche, à consacrer le fruit de ses sueurs, à répandre sur ses plaies le baume réparateur des divines consolations, non, Mesdames et Messieurs, ce n'est pas l'Eglise qui a changé. Ce qui a changé, c'est le monde ; ce sont les empires, ce sont les nations au sein desquelles la classe populaire, brisant avec effort les liens hiérarchiques de l'ancien ordre social, a créé une nouvelle puissance qu'il importe de contenir dans les limites du devoir, si on ne veut pas que cette force, aveugle et indomptée, rejetant toutes traditions et s'émancipant de tout frein, finisse par tout renverser dans sa course impétueuse et par ensevelir la société sous les ruines.

Léon XIII, esprit perspicace, a compris ce besoin des temps. Et c'est pourquoi, sans négliger de donner aux monarchies, là où elles existent, les soins très attentifs qu'elles méritent, il suit d'un regard inquiet, et d'une pensée vigilante, le mouvement et les progrès du flot démocratique.

Nous avons vu quelle science assurée, et quel zèle charitable, il déployait naguère dans l'étude, de plus en plus nécessaire, des questions économiques. Cest une joie pour le grand Pontife d'accueillir au pied de son trône, en audience so-

lennelle, les foules ouv ières qu'un pieux enthousiasme pousse chaque année vers Rome, et de déposer dans ces âmes confiantes, par de sages et utiles conseils, la semence des enseignements contenus dans ses encycliques.

Léon XIII a confiance en l'efficacité de la presse pour diriger l'opinion. Aussi demande-t-il aux catholiques instruits de s'emparer partout de cette force et d'en faire, pour la vérité, une tribune toujours ouverte et un moyen de défense toujours prêt. Il leur demande de mettre en œuvre, pour le triomphe de l'Eglise, tous les ressorts de la vie publique. Il encourage les congrès, les associations catholiques générales et particulières, tout ce qui peut agir sur les masses.

C'est le propre des hommes de génie d'étonner par l'imprévu de leurs résolutions. Désespérant de voir en France, pour le moment du moins, l'antique dynastie royale réapparaître sur le trône et renouer la chaîne des traditions religieuses, que fait le pape diplomate ? Il s'adresse aux catholiques ; il leur suggère un changement de tactique ; il les supplie et il les adjure de faire trêve à leurs dissentiments, de rallier dans un même effort toutes les âmes droites et honnêtes, de prendre pied sur un même terrain, — le terrain constitutionnel, — pour monter à l'assaut de la république sectaire, en déloger l'athéisme, et y replacer Dieu. Là est le salut de la France.

Quelle que soit cependant sa vive sollicitude pour les peuples du vieux monde, il semble que Léon XIII éprouve pour l'Amérique, cette réédition de l'Europe, des sentiments de particulière complaisance. Le Canada n'a-t-il pas reçu de sa main, dans les honneurs princiers qui couvrent depuis six ans des reflets éclatants de la pourpre le siège archiépiscopal de Québec, le plus riche don que l'Eglise puisse faire à ses enfants ? Que dire des Etats-Unis, nation colossale, née d'hier, et où s'élaborent, dans l'alliage des éléments les plus variés, les destinées les plus mystérieuses, et qui par son aspect complexe, par les progrès évidents du catholicisme et par les progrès non moins avérés du matérialisme, préoccupe à un si haut point l'attention du penseur chrétien ? Quelle conquête pour la papauté, si celle-ci venait à soumettre au joug sacré de la foi cette fière et forte démocratie ! Léon XIII cherche du moins à y créer les premiers courants de bienveillance et de sympathie dont Dieu se sert, aux heures marquées, pour faire triompher sa grâce. La délégation qu'il vient d'établir, le souci dont il fait preuve dans les questions d'instruction, les bénédictions qu'il envoie à la vaste métropole de l'Ouest, et la part que lui-même prend à son exposition en voulant que des œuvres d'art, sorties du palais des Papes, aillent mêler leur gloire aux gloires industrielles et artistiques des

deux Amériques, tout cela est de bon augure et ne peut que favoriser, à un très haut degré, les intérêts catholiques.

L'avenir inspire confiance, quand ce sont les %\eîs de saint Pierre qui en ouvrent providentiellement les portes.

Ceux qui ont opposé le pontificat actuel au >ontificat de Pie IX semblent n'avoir pas commis les sages dispositions et le jeu varié de l'opération divine dans les actions humaines. Il y a un temps pour la lutte, pour les paroles indignées et les condamnations courageuses, et c'est quand la cité du mal se dresse orgueilleusement contre la cité du bien. Il y a aussi un temps pour la trêve, pour la suspension au moins partielle des armes, et c'est lorsqu'il s'agit de relever les ruines amoncelées par la tempête. Pie IX a défendu l'édifice menacé ; Léon XIII le restaure. Le règne de Pie IX a préparé celui de Léon XIII, comme le règne de Léon XIII complète celui de Pie IX.

Grâce, en partie, aux dogmes de la primauté et de l'infaillibilité proclamés par les Pères du Vatican, la papauté a vu s'accroître de façon vraiment remarquable la foi et la confiance des peuples, et elle a vu, par cela même, se fortifier et grandir au-delà de toute espérance l'autorité de son nom. Jamais peut-être, à aucune époque, elle n'a joui d'une telle influence. Confinée

dans un palais, elle est partout, elle remplit le monde. Les évêques, les prêtres, les fidèles lui sont unis par d'indissolubles attaches. Un seul mot tombé des lèvres du Vicaire de Jésus-Christ subjugue les intelligences, enchaîne les volontés. On écoute et on bénit ses conseils ; on exécute ses ordres. Un schisme serait impossible. Ce prestige merveilleux s'étend même en dehors des sphères catholiques ; et l'esprit transcendant du successeur de Pie IX, si bien fait pour servir d'organe au magistère suprême et réunissant comme en un foyer toutes les lumières dont les sociétés ont besoin et toutes les forces qui régissent l'empire des âmes, constitue à l'heure actuelle le centre d'attraction non seulement •de l'Eglise, non seulement du monde chrétien, mais aussi du monde politique, économique et social.

Encore un mot, et je termine. Le Pontife, dont nous célébrons les fêtes jubilaires, personnifie dans les temps modernes le génie de la pensée ^et le génie de l'action. Ce double génie rayonnera, comme un double soleil, sur les âges à venir ; car Léon XIII est de ceux qui, fils d'un pays et d'une époque, appartiennent cependant à tous les pays et à tous les siècles. Sa doctrine est impérissable, son action de portée immense et d'incalculable influence.

L'une et l'autre ont élevé sur les confins de

notre âge un monument superbe, chef-d'œuvre de foi et de science, de charité et de vertu, admirable portique qui, en s'ouvrant sur les temps nouveaux et sur le siècle qui va commencer, domine toutes les œuvres humaines, et invite toutes les nations à venir chercher dans l'Eglise du Christ, ce temple de l'humanité, et ce panthéon des peuples, tout ce qui est beau, tout ce qui est juste, tout ce qui est grand, la paix, la vérité, la sécurité, l'honneur, le progrès véritable et la véritable civilisation.

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