Sa Grandeur Mgr L.-N. Bégin, archevêque de Québec
les accents émus qui se pressent sur nos lèvres ? N'est-ce pas là le cri douloureux qui monte de toutes les poitrines, et, comme un glas immense, retentit sur toutes les plages de l'univers chrétien ?
Hélas ! oui, le peuple catholique est dans le deuil ; un flot d'amère tristesse a envahi son âme ; l'Eglise est découronnée, cecidit corona capitis nostri. Il n'est plus ce Chef auguste qui faisait sa joie et son orgueil ; il n'est plus, ce Pontife aimé, vénéré, admiré, grand parmi les grands, fort parmi les forts, illustre parmi les plus illustres qui se soient jamais assis sur le siège du Prince des Apôtres.
Hier encore, nous espérions. Sur ce front rayonnant de toutes les auréoles, nous nous plaisions à contempler celle de l'âge, le nimbe mystérieux que de longues et fécondes années ajoutent à la vertu et à l'autorité du génie. Quelle prodigieuse vieillesse ! Semblable à ces chênes séculaires que respecte la hache du bûcheron et qui survivent à l'antique forêt pour en rappeler toute la majesté et toute la grandeur, Léon XIII, après avoir vu disparaître ses contemporains les plus célèbres et le siècle même qui les avait enfantés, demeurait debout sur les hauteurs du Vatican, comme pour symboliser l'incomparable vitalité de l'Eglise survivant aux ruines des âges et aux œuvres éphémères de la puissance humaine.
Mais, mes Frères, si Dieu a promis l'immortalité à son Eglise, il ne Ta ni promise ni conférée à aucun de ses pontifes ; et un jour vient, tôt ou tard, où ces monarques spirituels subissent la loi commune, où ces flambeaux vivants s'éteignent, où les ailes de la mort se déployant sur leurs têtes, les enveloppent, eux aussi, d'un froid et lourd linceul.
Moment solennel que celui qui marque la mort d'un Pape ! C'est un siècle qui finit, une époque qui s'efface, un chapitre des annales du monde qui se clôt ; souvent même, c'est comme un tournant qui s'ouvre sur les routes de l'histoire. Mais quand ce Pape a fourni une longue et glorieuse carrière, quand il a rehaussé par d'éminentes qualités personnelles l'éclat de la tiare, quand, à l'instar du Pape Léon XIII, il s'est montré à un degré supérieur théologien et philosophe, savant et humaniste, homme d'Etat et sociologue, quand il a aimé passionnément Dieu et les peuples, oh ! alors l'humanité entière se sent atteinte et comme secouée par sa mort. L'émotion est indicible. Il semble, — si notre douleur peut se permettre ce langage, — que le trône même de la papauté chancelle, que les colonnes de l'Eglise s'ébranlent, que tout l'édifice du christianisme va bientôt s'effondrer.
C'est le sentiment que nous éprouvons aujourd'hui.
Aussi, dans un tel deuil, me faudrait-il, je le sens, la langue et l'éloquence d'un Bossuet pour égaler les louanges au mérite de celui que nous pleurons. Permettez néanmoins que, malgré mon insuffisance à traiter un sujet qui m'écrase, j'ose en balbutiant mesurer avec vous toute l'étendue de la perte que nous venons de faire. Par la mort de Léon XIII, l'humanité a perdu son roi ; les esprits ont perdu leur lumière ; les sociétés ont perdu leur guide ; les âmes ont perdu un apôtre ; grands et petits, riches et pauvres, tous ont perdu un père.
Bien des royautés, mes Frères, se disputent l'empire du monde.
Il y a la royauté des armes, cette puissance jalouse et remuante, active et envahissante, qui peut bien élargir les frontières d'un pays jusqu'aux extrêmes limites du globe, mais dont le sceptre est trop lourd pour être aimé, trop brutal et trop égoïste pour se concilier des cœurs libres.
Il y a la royauté des richesses et de la finance, la suprématie des millions. C'est une force sociale croissante, un pouvoir de plus en plus redouté et auquel, de nos jours surtout, combien d'hommes rendent un servile hommage. Mais
ce pouvoir, lui aussi, porte trop souvent l'empreinte des passions mauvaises, il s'exerce trop fréquemment au préjudice des classes besogneuses pour jouir d'une estime sans réserve et pour prétendre sur la conscience humaine une solide et pénétrante influence.
La vraie souveraineté, celle que tous les hommes acceptent, que tous les esprits acclament, que tous les cœurs, même les plus hostiles, bénissent, c'est la souveraineté du génie mis au service du bien ; c'est cette suprême majesté où la foi et la raison, la vertu et la science, la sagesse, la justice, la probité, l'amour, se concentrent comme en un foyer pour projeter leurs rayons bien au delà du temps et de l'espace, pour illuminer, guérir, purifier, féconder ; c'est cet ascendant moral auquel rien ne résiste, et qui provoque l'estime, le respect, les regards admiratifs de l'humanité entière, parce qu'il s'exerce pour l'avantage de tous.
Telle a été, mes Frères, la royauté de Léon XIII, du grand et noble vieillard qui, malgré le poids de l'âge et à travers les grilles d'une prison, n'a cessé pendant vingt-cinq ans d'arborer d'une main ferme et de faire flotter au-dessus des nations, le drapeau de toutes les saintes causes, de toutes les pures doctrines, de tous les droits, de tous les progrès, de toutes les saines libertés. Disons-le, et proclamons-le bien haut : il était
vraiment roi, roi unique et sans rival, roi reconnu de tous, ce Pape à l'âme magnétique, aux intuitions d'aigle et aux tendresses de mère, qui a vu l'humanité s'agenouiller à ses pieds, des foules innombrables accourir près de son trône, des ministres, des potentats, signer sous sa dictée la censure de leurs propres actes, des princes de tous les âges, de toutes les races, de toutes les croyances, lui apporter leurs hommages, pour ne pas dire quelque fleuron de leur couronne, des savants de toutes les contrées s'incliner devant son génie, des impies eux-mêmes lui payer comme à regret l'instinctif tribut de leur plus vive et de leur plus expressive admiration.
Où trouver, d'un côté, plus de prestige et plus de grandeur ; de l'autre, plus de déférence, plus de soumission, plus de vénération ?
Royauté spirituelle, la seule capable de dominer et de gouverner les âmes, cette influence du grand Pontife a été par-dessus tout une royauté de science et de doctrine, d'enseignement et de lumière : lumen in cœlo.
Sans doute, mes Frères, la vérité catholique -est immuable en son essence ; elle ne saurait, quoi que prétendent certains fabricants de systèmes, suivre et subir la loi d'évolutions intimes
et de transformât ions progressives, où elle perdrait bientôt de son invariable plénitude. Mais sans cesser d'être elle-même, et par le fait qu'elle règne sur des esprits bornés, elle a besoin d'explications, de développements, d'éclaircissements, qui la montrent sous des aspects ignorés ou mal perçus, et qui en fassent briller tout l'éclat et toute la beauté. Cela est surtout nécessaire à certaines époques de vie intense et de fièvre intellectuelle où le vrai et le faux semblent voisiner dans une plus déplorable confusion.
Léon XIII, plus peut-être que la plupart de ses prédécesseurs, a fait œuvre d'enseignement : philosophie, théologie, histoire, littérature, sciences juridiques et morales, questions politiques et sociales, rien n'a échappé à ce regard de maître ; il a sondé tous les problèmes ; il a porté le flambeau d'une doctrine toujours sûre, toujours vivante, toujours transparente, dans les replis les plus profonds de la pensée chrétienne ; il a relevé le niveau des études et des lettres sacrées ; il a refoulé le flot du positivisme contemporain. Il a tracé très haut dans l'histoire un large et pur sillon qui marquera, aux yeux des peuples, l'œuvre la plus puissante et l'effort le plus lumineux de la civilisation moderne, et qui dictera, sans doute, à la postérité cette désignation glorieuse : le siècle de Léon XIII.
Du reste, mes Frères, en illuminant de tant
de clartés le siècle passé, Léon XIII, mieux que personne, a préparé le siècle nouveau. C'est même ce siècle où nous entrons qui bénéficiera davantage des sages enseignements donnés au déclin d'un âge disparu. Si, en effet, l'astre du jour prend de longs mois à dorer, dans la plaine onduleuse, les blés et les moissons, le soleil de la vérité, malgré sa force rayonnante, prend souvent de longues années à mûrir, dans l'esprit des générations, les idées qu'un semeur prévoyant y a jetées. L'influence doctrinale de Léon XIII n'est encore qu'à son début. Elle grandira, elle se déploiera, elle portera des fruits chaque jour plus visibles, à mesure que le progrès des temps et le travail des intelligences permettront à cette sève divine de mieux circuler dans l'immense réseau des écoles catholiques, comme aussi dans tous les canaux et dans toutes les artères de l'organisme social.
Car, mes Frères, ce n'est pas seulement dans l'ordre spéculatif, c'est encore sur le terrain pratique et dans la sphère et l'action directrice des sociétés, que l'illustre Pontife, dont nous pleurons la perte, a fait sentir son autorité bienfaisante. Tout philosophe qu'il fût, et attaché (comme il le prouva maintes fois) aux vieilles
doctrines scolastiques, il n'en a pas moins rempli, concernant l'orientation sociale de notre époque, un rôle des plus actuels et des plus féconds. J'oserai même dire que si, pour employer une expression chère à plusieurs, Léon XIII peut être appelé un Pape " moderne, " c'est qu'il a été en même temps, c'est qu'il a été avant tout un Pape philosophe.
La philosophie plane sur les sommets. Elle voit de haut et de loin. Elle possède des idées supérieures, des formules générales, des principes universels qui, à raison même de cette universalité, embrassent tous les temps, font la lumière sur tous les besoins, suggèrent pour les maux les plus divers les remèdes les plus appropriés. C'est grâce à l'heureuse alliance des clartés surnaturelles de la foi et des fortes conceptions philosophiques dont son esprit s'était enrichi, que Léon XIII a su définir avec tant de précision les rapports de l'Eglise et de l'Etat, mettre à nu, pour les proscrire, les erreurs sociales les plus subtiles, établir et revendiquer les droits de l'action religieuse dans la formation de l'enfance et de la jeunesse, régler l'accord entre le capital et le travail, tracer à la démocratie le seul chemin qu'il lui soit permis de suivre et qui la puisse sauver des écueils du socialisme et de la démagogie.
N'est-ce pas là une œuvre supérieure à tous,
les éloges et digne de F éternelle reconnaissance des sociétés ? Oui, Léon XIII a aimé le peuple ; il s'est dévoué à son service ; il s'est incliné sur son cœur pour en saisir tous les battements ; il a déployé, pour lui venir en aide, toutes les ressources de sa foi et tous les ressorts de son génie. Mais, à la différence de tant de meneurs qui n'ont pas honte de spéculer sur les passions humaines, et d'exploiter à leur profit les ambitions et les aspirations populaires, il a servi le peuple, non en le trompant, mais en l'éclairant ; non en l'alléchant par l'appât d'avantages fictifs et d'un bonheur mensonger, mais en lui inculquant la saine notion de ses droits et la juste compréhension de ses devoirs.
On a dit, mes Frères, pour justifier certaines tendances, on a dit et répété que, sous le règne •de Léon XIII, la papauté avait évolué dans le sens démocratique. Ce langage est pour le moins équivoque. Une institution que Jésus- Christ a lui-même fondée, qu'il n'a cessé et qu'il ne cessera, jusqu'à la fin des siècles, de guider dans les nobles sentiers de la vérité et de la justice, n'admet guère de ces manœuvres obliques, de ces pratiques tournantes, et de ces mouvements de bascule.
Ce qu'il serait plus exact d'affirmer, c'est que la papauté, en étendant aux forces grandissantes de la démocratie cette action ferme et
sagace qu'elle exerça jadis sur les pouvoirs absolus, est demeurée elle-même, c'est-à-dire une institution propre à tous les temps, comme elle est faite pour tous les peuples ; c'est que le chef de l'Eglise, par ses sages paroles, sa bonté prévenante, ses actes conciliants, a voulu christianiser le monde moderne, non le flatter et l'exalter au détriment d'un passé plein de gloire ; c'est que, en un mot, Léon XIII a fait, mais avec la marque distinctive de son génie, ce que firent tous ses prédécesseurs : adapter et proportionner les moyens et les méthodes de l'action religieuse aux besoins variables des sociétés.
Le Pape, mes Frères, comme l'Eglise dont il personnifie l'esprit, comme Jésus-Christ et comme Dieu dont il est le représentant, cherche avant tout le salut des âmes ; vers ce but tendent tous ses actes, convergent tous ses enseignements. S'il occupe la Chaire apostolique, c'est pour suivre les traditions que ce nom même impose ; c'est pour remplir une mission d'apôtre.
Quel apostolat que celui du grand Léon XIII ! Sa parole pleine, riche, vigoureuse, rappelle celle de saint Paul. On sent ce cœur généreux battre et frémir sous l'écorce littéraire et savante de tous ses écrits. A la vue des erreurs et des
corruptions humaines, tantôt son âme éclate en douloureux gémissements ; tantôt elle se répand en justes reproches, tempérés toutefois par une suave charité ; tantôt prenant le ton de l'ardente supplication et en des accents divinement émus, elle invite, elle exhorte les sociétés coupables à rentrer en elles-mêmes et à désavouer leurs fautes, elle les adjure de secouer le joug néfaste qui les asservit, et de rendre enfin au seul Roi nécessaire, et à Tunique Maître souverain de tous les peuples et de tous les empires, le trône social que l'athéisme lui a ravi.
Ce caractère apostolique de Léon XIII s'est révélé tout spécialement dans ses appels si ardents et si touchants en faveur de l'unité chrétienne. Comme toutes les grandes âmes éprises de la passion du bien, lui aussi, il a rêvé l'unité : l'unité des esprits dans la foi, l'unité des cœurs dans la charité, l'unité des forces morales et de l'action sociale dans l'attachement à cette Eglise romaine qui est le rempart du droit, la colonne et le soutien de la vérité : Columna et firmamentum veritatis1.
Aussi l'a-t-on vu, spectacle admirable ! tourner amoureusement ses regards vers l'Orient déchiré par les sectes, et demander à tous ces chrétiens, dont les dissensions déshonorent le