‹ Discours et allocutionsChapitre 46 sur 71 · MGR CYPRIEN TANGUAY · texte numérisé non relu

MGR CYPRIEN TANGUAY

Prononcé à la Société Royale du Canada

le 22 juin 1904

Messieurs,

L'honneur que vous m'avez fait en m'appelant, je ne dirai pas contre mon gré, mais assurément contre mon attente, à prendre place dans vos rangs1, m'impose, avant toute chose, l'agréable devoir de vous en remercier. Je me sens, laissez-moi vous le dire, d'autant plus flatté de cette haute faveur qu'elle m'ouvre les portes d'une société où les sciences et les lettres semblent s'être donné rendez-vous pour en faire un cénacle digne des vieilles contrées de l'Europe. Avec une bienveillance et un désintéressement que j'admire, vous usez de l'autorité mise entre vos mains pour en opérer le partage ; vous vous

1. L'orateur prenait séance, ce jour-là même, à la Société Royale qui l'avait élu à la place vacante par le décès de Mgr Tanguay.

croyez tenus autant à récompenser le travail qu'à glorifier le talent ; vous embrassez dans votre sollicitude toutes les productions de l'esprit, même les plus modestes ; vous n'estimez aucune science étrangère à l'œuvre d'encouragement, d'émulation et de progrès, que vous poursuivez depuis plus de vingt ans, et qui a fait surgir x de notre sol littéraire toute une végétation nouvelle.

Et voilà pourquoi, Messieurs, la théologie elle-même, malgré le mysticisme de ses conceptions et l'aridité systématique de ses formules, s'est vue honorée de vos suffrages et conviée, dans la personne de l'un de ses représentants, à vos périodiques réunions. J'y vois un hommage précieux rendu beaucoup moins à l'humble théologien, devenu votre collègue, qu'à cette science religieuse dont il a osé se faire l'interprète et en laquelle tous se plaisent à reconnaître la plus pure et la plus élevée des sciences.

Je mentionne à dessein ce caractère spécial et cette prééminence de la théologie, non certes par vain mépris pour ce qui n'est pas elle, mais pour faire voir quelles relations régnent entre les lettres divines et les lettres humaines, et comment la science de Dieu s'harmonise, par sa situation même, avec la science des choses de la terre, et comment aussi de ce foyer allumé et entretenu par la flamme religieuse s'échappe, à

travers toutes les manifestations de la pensée de l'homme, un rayonnement de vie, de vérité et de beauté. Le plus haut génie poétique de l'Italie, Dante, ne puisa-t-il pas aux sources des dogmes et des mystères chrétiens ses meilleures et ses plus sublimes inspirations ? Et n'a-t-on pas vu, en des temps plus rapprochés de nous, un autre génie transcendant, l'immortel Léon XIII, donner au monde le spectacle d'une alliance merveilleuse entre la foi et l'art, entre la religion et les lettres, entre la théologie et la poésie ?

Ces considérations, Messieurs, suffiraient, s'il en était besoin, pour établir quels rapports d'intimité et d'étroite parenté unissent la théologie et les autres branches du savoir ; elles suffiraient en même temps pour m'ouvrir toute grande la sympathie de vos esprits, si je n'en avais déjà reçu, par le fait même de mon élection, l'incontestable témoignage.

C'est pour moi un grand honneur que d'être admis à siéger dans cet aréopage des lettres canadiennes. Et c'est une faveur, dont je suis fier, que d'avoir été désigné comme le successeur, dans votre société, du regretté Mgr Tanguay. Le nom de ce prélat n'est-il pas synonyme de labeur, d'érudition et de patriotisme ? Si nos travaux ne se ressemblent guère, et s'ils ne se sont développés ni dans le même ordre d'idées, ni dans le même cadre de vie, ils semblent ce-

pendant se rejoindre et se confondre dans une commune pensée et dans un commun désir : la pensée et le désir de servir la cause religieuse.

En effet, Messieurs, l'œuvre de Mgr Tanguay a été tout d'abord, et elle demeure avant tout une œuvre de religion.

L'auteur du " Dictionnaire généalogique des familles canadiennes ' nous le déclare lui-même dans l'introduction de son ouvrage1 : " Chargé comme curé de faire observer les lois de l'Eglise qui concernent les alliances entre parents, j 'avais, dit-il, souvent remarqué comme ceux-ci oublient avec facilité les liens qui les unissent. Mais j'avais surtout été frappé des embarras de tout genre qu'on éprouve quand il faut déterminer, quelquefois au moment même du mariage, quels degrés de parenté existent entre les futurs époux. Mes vénérables confrères le savent mieux que moi. Les recherches auxquelles je dus me livrer dans ces circonstances, tout en augmentant mon goût et en me donnant plus de facilité pour ce genre d'études, me firent comprendre l'utilité, la nécessité même, d'un pareil dictionnaire : dès lors, je me décidai à l'entreprendre. '

L'abbé Tanguay, comme tous les artisans de travaux durables, tenait de la nature même un goût inné et de singulières aptitudes pour l'œuvre

l. i Vol., pp. v, vi.

à laquelle Dieu l'avait destiné. Mais cette œuvre n'eût peut-être jamais été conçue, elle n'aurait vraisemblablement jamais vu le jour, si le jeune abbé, chargé de bonne heure du ministère paroissial, n'avait été, dans l'exercice même de ses fonctions, sollicité et comme entraîné à y mettre la main ; s'il ne s'était senti au cœur un vif souci du bien, un profond amour de l'Eglise, un irrésistible désir d'assurer l'observation de ses lois et la paix des âmes.

C'est ainsi que le monument, élevé par notre compatriote à la gloire de sa race et de son pays, est né d'une pensée de foi, et que l'Eglise ellemême en a comme posé les bases et béni la première pierre au fond d'un humble presbytère de campagne.

Cette bénédiction devait porter ses fruits. En développant chez l'abbé Tanguay le culte du vrai et du bien, en excitant dans son âme la passion des recherches faites pour Dieu et la patrie, elle allait ouvrir devant ses yeux des horizons plus vastes, faire entrevoir pour son œuvre une portée plus considérable, décupler en quelque sorte son énergie et son courage, donner enfin à ses patients efforts le sceau et la consécration de la gloire scientifique elle-même.

Car, Messieurs, l'histoire est une science. Cette représentation fidèle du passé, où nous apparaissent comme en un miroir les événements

et leurs causes, les actions et leurs mobiles, les milieux et leur influence, le jeu secret et varié des intrigues, des intérêts et des passions, toute cette reconstruction méthodique et raisonnée d'êtres qui ne sont plus, et que l'on fait revivre, présente aux regards un cachet vraiment scientifique. On y voit le pourquoi des choses ; on s'y arrête et on s'y repose dans la contemplation de ce qui fut réellement et de ce qui est vrai.

Mais quels sont les matériaux que l'historien met en œuvre, et au moyen desquels il opère cette reconstitution savante ? Quels sont les éléments que sa main curieuse et fiévreuse va saisir dans la poussière des siècles, et qui, tirés par lui de ces obscures profondeurs, brillent bientôt de tout l'éclat dont la science sait revêtir ses données ? Ces éléments et ces matériaux, nous le savons tous, ce sont les faits : les faits, c'est-àdire les actions humaines, les circonstances et les contingences sans nombre qui s'y rattachent, avec leur cortège de noms, de dates, de lieux, de personnes, toutes choses dont se compose la trame ininterrompue de l'histoire. Voilà les pierres que l'historien taille, façonne, dispose ; voilà les blocs de marbre, épars sur le sol, que son talent et sa science rassemblent en des formes cohérentes et vivantes. Ce sont, pour me servir d'une expression même de l'auteur dont je célèbre aujourd'hui la mémoire, ce sont des osse-

ments arides qui se rapprocheront à la voix du prophète et qui, animés par son souffle, se redresseront dans toute la force et la plénitude de leurs jeunes années.

Et, puisqu'il en est ainsi, comment ne pas admettre la grande importance historique et la réelle valeur scientifique du " Dictionnaire ' auquel l'abbé Tanguay consacra la majeure partie de sa vie !

Chercheur consciencieux, travailleur infatigable, il a planté les jalons d'une histoire détaillée de nos familles et de leurs mouvements à travers le pays. Il a sauvé de l'injure du temps et du naufrage des siècles de poudreux et utiles manuscrits. Il a projeté sur des documents tronqués ou peu connus, des premiers temps de la Nouvelle-France, la lumière que son expérience savait faire jaillir du langage discret des registres. Ses travaux ont frayé la voie à d'autres travailleurs et à d'autres chercheurs ; ils ont rendu plus faciles des études d'ethnologie, de géographie et de linguistique, qui leur doivent les indications les plus précieuses. N'ai-je pas le droit d'ajouter qu'ils lui ont mérité une place d'honneur dans la galerie de nos savants, et que la science canadienne s'estime en effet heureuse de le compter parmi ses bienfaiteurs ?

Sans doute, le dictionnaire généalogique, dont les sept volumes couvrent une période de plus

d'un siècle, n'est qu'un immense recueil de faits et de noms, de migrations et de dates. C'est moins un édifice qu'un amas de matériaux à pied d'œuvre. On n'y trouve ni le charme séduisant du récit, ni les fines observations psychologiques, ni même, il faut l'avouer, l'absolue et invariable exactitude qui exclut toute erreur, toute méprise, et toute lacune.

Faut-il s'en étonner ?

Vraiment, quand on considère la somme énorme de travail accomplie par l'auteur, et quand on se représente les difficultés de toutes sortes qu'il lui a fallu vaincre : registres détruits ou égarés, écritures illisibles, répétitions fréquentes de prénoms, mutations orthographiques des noms de personnes et de lieux, confusion des termes patronymiques et territoriaux ; quand, de plus, on se rappelle combien la similitude des mots et la multiplication des dates sont fécondes en méprises, il y a lieu de se demander par quels efforts de mémoire, par quelle constance de labeur, par quelle ténacité de vouloir et de courage, un homme seul a pu parfaire une œuvre aussi considérable, et aussi comment les défauts, d'ailleurs nombreux, de cette œuvre, pourraient ne pas motiver une critique indulgente.

En toute culture et en toute science, il faut savoir honorer les pionniers et les défricheurs, ceux qui abattent les premiers arbres, qui tra-

cent les premières routes, qui jettent en terre les premières semences, qui laissent derrière eux la clairière vers laquelle se tournera le regard de la postérité. D'autres après eux viendront qui marcheront sur leurs traces, et ouvriront peut-être de plus profonds sillons, et récolteront peut-être des gerbes plus pesantes et plus riches ; mais leur mérite, si grand fût-il, ne saurait nous faire oublier celui de leurs devanciers.

Ce qui stimulait l'abbé Tanguay et ce qui, au milieu d'obstacles infinis, le soutenait dans sa colossale entreprise, ce n'était pas seulement la pensée de servir la cause de la religion et les intérêts de la science ; c'était encore, lui-même nous le dit, le désir d'être utile à la société canadienne tout entière. " Nos registres, écrit-il1, ont une valeur légale. Sans cesse on les interroge. Devant les tribunaux civils, il faut constater la naissance d'une personne, sa mort ou son mariage. De la production de ces actes dépend le succès d'un procès, une question d'héritage. Mais où prendre ces documents ? dans quelles archives sont-ils ? quelle année faudra-t-il parcourir ? Une foule de difficultés augmentent les chances d'erreur. Il faudra renoncer à ses prétentions, ou faire, pour chaque cas, une grande partie du travail que le dictionnaire entier m'a coûté. '

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