Apoc, vu
pieux sanctuaire élevé par les fils de saint Ignace, célébrer en quelques mots le triomphe des trois héros dont deux furent prêtres de la Compagnie de Jésus, et qui tous s'offrent maintenant à l'imitation et au culte des fidèles de tous les pays.
L'Eglise les loue, l'Eglise les exalte, l'Eglise les honore, mais eux-mêmes furent d'abord, par leur vie sainte et par leur mort généreuse, un honneur et une joie pour l'Eglise.
Marc Crisin, Etienne Pongracz, Melchior Grodecz, — ce sont leurs noms, — naquirent, il y a plus de trois siècles, en ce beau royaume de Hongrie qu'illustra saint Etienne et que le dévot monarque consacra religieusement à Marie.
Leurs familles étaient chrétiennes, et c'est dans l'atmosphère du foyer domestique que nos trois bienheureux puisèrent les premiers germes de ce mâle courage et de cette sublime vertu qui en ont fait des héros.
En nos jours d'indulgences faciles et de molles complaisances, comprend-on suffisamment, mes Frères, comprend-on et apprécie- t-on le rôle capital qui incombe aux parents chrétiens dans la formation et l'éducation des enfants ? Sait-on bien dans quelle mesure l'attachement aux principes, la fermeté du caractère, l'innocence et la probité de la vie dépendent des leçons dictées de bonne heure par les suaves accents d'une
mère, des exemples de foi robuste, de vertu courageuse donnés en toutes circonstances par un père conscient de ses responsabilités et soucieux de ses devoirs ? Ce sont là des questions que je pose, et que je n'ai pas ici le loisir de résoudre.
Les trois jeunes Hongrois, que Dieu prédestinait à une fin si glorieuse, eurent l'avantage de faire des études classiques au sein d'une des maisons dirigées alors avec tant de succès par les Révérends Pères Jésuites. C'est dire que leur formation fut complète, solide autant que brillante, et fortement imprégnée de sens chrétien. Ils ouvrirent leurs âmes toutes grandes au souffle de vie intellectuelle et religieuse entretenu autour d'eux par des maîtres zélés et savants, voués tout entiers au service du Seigneur et à la saine et noble culture des esprits et des volontés.
La Compagnie de Jésus n'est-elle pas l'une des grandes éducatrices de la jeunesse ? Depuis longtemps déjà, amis et ennemis lui reconnaissent cette gloire ; et les hommes qu'elle a formés, qu'elle instruit et forme tous les jours non seulement dans l'enceinte de ses collèges, mais aussi au-dehors par la diffusion de sa doctrine et par le rayonnement de son influence, en sont la démonstration la plus éclatante. Que de saints, que de prêtres fervents, que de
citoyens éclairés et pieux, lui doivent après Dieu la puissance de leurs convictions et l'éclat de leurs mérites !
Je ne m'étonne donc pas que les trois adolescents, confiés à sa tutelle, aient grandi si promptement dans l'amour du devoir, qu'ils se soient portés d'un si vif essor vers les hauteurs de la science et vers les sommets de la sainteté.
De cette science et de cette sainteté, ils ne tardèrent pas à donner des preuves, lorsque devenus, l'un prêtre séculier et chanoine, les deux autres, membres de la Compagnie qui les avait initiés aux grandes et fortes vertus, ils commencèrent, soit dans l'enseignement, soit dans la prédication et le ministère des âmes, cette série de labeurs, de luttes, de sacrifices, que devait bientôt couronner l'auréole sanglante du martyre.
Le royaume de saint Etienne était alors en proie aux attaques de l'hérésie. Levé par des mains ambitieuses, l'étendard de la Réforme, disons mieux, de la révolte, avait été arboré dans la capitale de la Bohême ; puis, par la trahison du trop fameux Bethlen, prince de Transylvanie, il venait de pénétrer dans la Hongrie supérieure et flottait sur les murs de Cassovie. Les triomphateurs, ivres d'orgueil, se livraient à toutes sortes d'excès. Rien n'était
sacré à leurs yeux.: ni la majesté des temples, ni le trésor des églises, ni la personne des prêtres et des religieux. C'est à ceux-ci surtout, particulièrement aux Jésuites, qu'on en voulait. Ces fiers et vaillants apôtres, toujours sur la brèche, opposaient à l'ennemi une résistance plus vive. Il était naturel que les haines s'acharnassent contre eux et contre leurs œuvres.
Or, au moment où Cassovie tombait au pouvoir des insurgés, le chanoine Crisin, ainsi que les Pères Pongracz et Grodecz, providentiellement réunis sur le même théâtre, exerçaient en cette région leur zèle tout apostolique. Par la parole et par l'action, ils soutenaient dans leur foi les catholiques menacés et s'efforçaient d'arracher aux mains de l'hérésie quelques-unes de ses nombreuses victimes. C'était assez pour déchaîner sur eux la colère et la brutalité des vainqueurs.
On les fit prisonniers ; on les lia et garrotta comme des criminels de bas étage ; puis, sans aucune forme de procès, on leur infligea les traitements les plus barbares, les outrages les plus ignominieux. L'espoir d'une apostasie porta les persécuteurs à essayer contre l'un d'entre eux les séductions et les promesses. Mais ce honteux dessein, plus odieux que la force brutale, ayant échoué, la fureur des bourreaux ne connut plus de bornes. On se rua sur les victi-
mes avec une violence inouïe. Leurs chairs furent meurtries, mutilées, consumées avec des flambeaux ardents ; et, pendant que les trois martyrs, dignes de leurs aînés des siècles les plus héroïques, agonisaient, le pardon sur les lèvres et en murmurant les noms de Jésus et de Marie, on leur trancha la tête et on jeta leurs restes sacrés dans un cloaque immonde.
La haine avait fait son œuvre. Elle exultait, elle se gaudissait, elle s'imaginait triompher : mais à tort ; car, en réalité, elle était vaincue par l'amour, par l'amour fidèle à Dieu, fidèle à l'Eglise du Christ, fidèle à la foi des ancêtres, par l'amour plus grand que la haine et plus puissant que la mort.
Ah ! mes Frères, la patrie émue et reconnaissante élève des statues, érige des monuments à la mémoire des braves qui savent la défendre, qui savent se sacrifier, souffrir et mourir pour elle. N'est-il pas juste que l'Eglise reconnaisse, elle aussi, par des actes publics le mérite de ses enfants, qu'elle honore d'uD culte spécial ceux d'entre eux qui l'ont le plus aimée, le mieux servie, le plus glorifiée ? N'est-il pas juste, surtout, qu'elle recueille d'une main avide, et avec une sollicitude amoureuse, le sang versé par ses martyrs, qu'elle tire de l'oubli leurs ossements sacrés, qu'elle les baise avec respect, qu'elle les embaume de l'encens de ses prières,
et qu'elle les couvre des témoignages de la vénération populaire ?
Ceci importe d'autant plus que le martyre patiemment subi et historiquement constaté constitue l'une des preuves les plus sûres et l'une des démonstrations les plus convaincantes de la vérité catholique.
Pourquoi, aux premiers âges de l'Eglise, le sang versé à flots, loin de tarir les sources de la foi, en a-t-il si hautement servi les intérêts ? Pourquoi, dans ces sillons creusés et sur ce sol déchiré par la cruauté païenne, l'Evangile, comme une végétation pleine de sève, a-t-il germé si promptement, grandi si vigoureusement pour s'épanouir bientôt en une floraison merveilleuse? Pourquoi, pendant que les chrétiens marchaient en foule à la mort, le christianisme honni et chaque jour grandissant, s'est-il avancé par une série ininterrompue de victoires à la poursuite des âmes, à l'assaut des institutions et des trônes, et à la conquête du corps social tout entier ?
C'est que, mes Frères, le seul spectacle du martyre, la seule vue d'hommes de tout âge, de personnes de tout sexe, de toute profession, de toute condition, donnant gaiement, délibérément, leur vie pour Dieu, était par elle-même une preuve et une apologie de la foi. De tels héroïsmes dépassaient trop manifestement les
forces humaines pour ne pas frapper singulièrement les esprits et pour ne pas remuer profondément les âmes. Jusque-là on avait bien vu, dans l'entraînement des batailles, de rudes soldats mourir pour leur pays. Mais de frêles vieillards, mais de candides enfants, mais de timides jeunes filles, par pure conviction religieuse, présenter froidement leur cou à la hache du bourreau, cela ne s'était jamais vu. Et une religion capable de si sublimes exploits ne pouvait venir que de Dieu.
Ce raisonnement était juste, et il en est sorti quinze siècles de christianisme triomphant.
Les trois serviteurs du Christ, dont nous avons narré le trépas, sont-ils véritablement morts pour la foi ? Ont-ils, comme les milliers de martyrs reconnus par l'Eglise, été égorgés •en haine de Jésus-Christ, en haine de son esprit et de sa doctrine, et leur sang, noblement répandu, est-il tombé dans les coupes d'or que les anges offrent invisiblement à l'Agneau sans tache sur l'autel des mystiques et glorieuses immolations ?
Oui, l'histoire authentique et véridique l'atteste. Le récit de leur mort, les circonstances cruelles et tragiques qui en composent la trame, en font foi. Lorsque la troupe inique des soldats, soudoyés par les chefs de la rébellion hongroise, eut fait main basse sur les objets sacrés
dont les trois prêtres, mis en arrêt, avaient la garde, une voix sanguinaire leur cria : " Maintenant, préparez-vous à mourir. " — " Et pour quel motif ? " demandèrent avec calme les prisonniers. — " Parce que vous êtes papistes, " leur fut-il répondu ; c'est-à-dire parce que vous êtes enfants de l'Eglise romaine, parce que vous croyez au Pape, vicaire de Jésus-Christ, parce que vous adhérez aux dogmes qu'il proclame et aux vérités qu'il enseigne, parce que vous n'êtes pas de ceux qui, à la suite de Luther et de Calvin nos maîtres, ont secoué le joug de l'autorité religieuse et préconisent en paroles et en actes la pensée libre, la sédition et l'insurrection.
L'hérésie, mes Frèrec, ose accuser le catholicisme d'intolérance. Dans quelle histoire de l'Eglise catholique trouverait-on une page aussi noire, aussi barbare et aussi criminelle, que celle qui fut écrite en 1619, dans le sang et dans la boue, par les auteurs de l'abominable drame de Cassovie ? Ces scènes sauvages, dignes de l'époque néronienne, firent rougir de honte les sectaires eux-mêmes qui les avaient si odieusement dictées.
Et Dieu, de son côté, voulut les permettre pour perpétuer dans son Eglise ce témoignage du sang qui ne lui a jamais fait défaut, et dont elle s'honore à l'égal des plus pures gloires et
des plus retentissantes affirmations de sa divinité.
Je pourrais, si je ne craignais d'être trop long, vous montrer par quels prodiges le Ciel se chargea bientôt de glorifier sur la terre ceux qui venaient de faire, d'une manière si courageuse, le sacrifice de leur vie. Les chambres qui avaient été le théâtre de cet odieux massacre, devinrent presque aussitôt les témoins d'extraordinaires phénomènes. Une lumière merveilleuse qu'on y vit, des chants harmonieux et suaves qu'on y entendit, symbolisèrent aux yeux des personnes présentes le bonheur dont jouissaient déjà les trois héros de la foi, et la beauté, la grandeur, la sublimité de la cause pour laquelle ils étaient morts. Que d'autres signes célestes, et que de faveurs marquantes, soit physiques soit morales, s'ajoutèrent dans la suite à ces premiers prodiges et répandirent au loin, dans toute la Hongrie, la renommée des martyrs de Cassovie !
Cette renommée, par l'acte et le décret papal, qui, après trois siècles d'attente, vient d'en faire la consécration solennelle, est arrivée jusqu'à nous.
La Hongrie, de nos jours si affreusement travaillée par les sectes, bénéficiera sans doute la première de l'officielle glorification du mérite et de la vertu de ses enfants. Mais nous aussi,.
mes Frères, nous pouvons, nous devons même tirer ample profit d'un exemple si remarquable et si saisissant de courage chrétien.
Les guerres de religion n'ont plus, il est vrai, dans nos sociétés modernes, le caractère sanglant qui les marquait jadis. Notre foi, si longtemps maîtresse du monde, n'a, ce semble, à redouter, dans les pays policés, ni l'épreuve d'obscurs cachots, ni les assauts violents d'une soldatesque grisée et assoiffée de meurtre et de carnage.
Gardons-nous, toutefois, de nous tromper nousmêmes et, par suite, de nous endormir dans une fausse sécurité. Pour être apparemment plus bénigne, la lutte religieuse n'en est ni moins perfide ni moins dangereuse. Ici même, l'ennemi est à nos portes. L'hérésie jalouse nos progrès ; l'impiété, la libre pensée lui tendent en toute occasion une main complice et sournoise pour saper par les fondements l'édifice de nos croyances et le rempart de nos libertés. C'est par un courage constant, et par une grande force d'âme, par un attachement profond à l'Eglise de Jésus- Christ, par un esprit de foi plus ferme que tous les lienr, plus fort que bous les intérêts, plus tenace que toutes les opinions, que nous conserverons ce patrimoine moral et religieux qui fait notre joie et notre orgueil. Souvenons-nous des actes de vaillance et des mille sacrifices ac-
complis par les premiers chrétiens, par les martyrs de tous les temps, et par nos pères euxmêmes, pour garder pur et intact le dépôt de la foi, et ne soyons pas indignes d'ancêtres si glorieux.
Cette foi qui nous est chère, professons-la en toutes rencontres, et ne permettons à la lâcheté et au respect humain, ni d'en ternir le nom, ni d'en restreindre les vérités, ni d'en amoindrir les obligations. Catholiques sincères, catholiques convaincus, soyons-le toujours et partout, sans peur et sans faiblesse ; soyons-le, et dans la croyance aux dogmes que le titre de chrétiens nous impose, et dans l'observance des règles que la morale et la discipline nous prescrivent.
Je proposais tout à l'heure à votre vénération trois ministres du Dieu fait homme, mis à mort pour son amour. Quoi de plus beau qu'un tel trépas, et quoi de plus touchant qu'un pareil sacrifice ! Avec ce sang qui jaillit en témoignage de la foi, ne faut-il pas surtout admirer l'éclatant et suprême triomphe d'une volonté supérieure à elle-même, cette grande victoire morale, la plus belle, la plus noble, la plus féconde et la plus généreuse que puisse remporter l'âme sur le corps, l'esprit sur la matière, la grâce sur la nature, le dévouement sur l'égoïsme, l'amour de Dieu sur l'amour de soi ?
C'est en cela, mes Frères, que le martyre nous donne à tous de hautes et utiles leçons. Nous n'aurons pas, vraisemblablement, à mourir pour Jésus-Christ ; sachons au moins vivre pour lui. Soyons esclaves de sa loi, soyons martyrs de notre devoir. Malgré les épreuves, malgré les obstacles, malgré les contrariétés de tout genre qui sont le triste apanage de l'humaine destinée, ne désertons jamais le drapeau de l'honneur et le chemin de la vertu.
Prions les trois bienheureux dont nous avons rappelé les gloires, et qui par leur crédit opérèrent,, en tant d'occasions, les fruits les plus abondants de salut, de nous obtenir de Notre-Seigneur un accroissement de grâces et un redoublement de courage, de prendre sous leur tutelle cette foi et cette Eglise canadienne à laquelle nous tenons de toutes les fibres de nos âmes, et que l'ennemi du bien cherche à mettre en péril.
Et puisque, — coïncidence heureuse, — vers l'époque où nos trois héros payaient au Christ l'admirable tribut de leur sang, plus près de nous, d'autres disciples d'Ignace confessaient, eux aussi, dans les tortures les plus atroces, le nom et les doctrines et la mission du Maître divin, souhaitons que l'Eglise de Dieu joigne bientôt dans une même gloire ceux qui l'honorèrent ici-bas par les mêmes souffrances, et que
le Canada ait à son tour l'honneur tant désiré de célébrer solennellement l'officiel triomphe de ses apôtres et de ses martyrs1.
Ainsi soit-il, avec la bénédiction de Mgr l'Ar- ^chevêque !
1. Allusion au procès de béatification des Pères Jésuites martyrisés au Canada.
SUR