ET LE PROBLÈME DES LANGUES NATIONALES
Prononcé à l'une des séances générales
du premier ^Congrès
de la Langue française au Canada
le 28 juin 1912
Monseigneur le Président1, Messeigneurs2,
Mesdames,
Messieurs,
Les descendants des preux qui portèrent si haut dans l'histoire l'étendard chrétien et le nom gaulois, ne pouvaient, en leur patrie d'Amérique, tenir un Congrès sans y convier
1. Sa Grandeur Mgr Paul-Eugène Roy, évêque d'Eleuthéro polis, auxiliaire de Québec.
2. Mgr l'Archevêque de Québec, et plusieurs autres représentants de FEpiscopat canadien.
l'Eglise, et sans faire à cette Reine du mondey dans le programme de leurs travaux, une place d'honneur.
Et la langue qui, il y a trois siècles, sur les rives encore sauvages de notre grand fleuver inaugura avec une sainte audace le règne du vrai Dieu, ne pouvait, en ce congrès, recueillir ses voix éparses et ses échos les plus lointains sans célébrer et sans proclamer les sympathies généreuses que garde invinciblement pour elle l'admirable initiatrice de tous les progrès et l'incomparable éducatrice de toutes les nations.
Ne sont-ce pas là, en effet, des titres dont s'honore justement l'Eglise catholique et romaine, et ne sont-ce pas là des fonctions qu'elle remplit avec amour et par lesquelles se déploie, sans acception de frontières, son immense activité sociale ?
Le catholicisme est universel.
Il n'a pas pour mission d'opérer un triage des langues ni une sélection des peuples, mais d'utiliser toutes les langues et d'évangéliser tous les peuples.
Ses ministres, de par leur état, ne sont ni des constructeurs d'empires ni des champions de républiques, mais des sanctificateurs et des apôtres.
Le Christ, leur modèle, n'a pas étendu sur la croix ses mains sanglantes pour distribuer
aux races préférées des sceptres et des couronnes, mais pour embrasser dans une même étreinte tous les hommes et pour répandre sur toutes les races les bienfaits de l'œuvre rédemptrice.
C'est de ce principe supérieur que se sont inspirés, à toutes les époques, tous les esprits éclairés et tous les hommes de Dieu ; et c'est cette idée maîtresse, inscrite aux fastes de l'humanité croyante, qui imprime à la politique religieuse son caractère vraiment mondial.
Or, pour accomplir l'œuvre de la rédemption humaine, deux instruments, entre tant d'autres, sont non seulement utiles, mais en quelque sor-, te nécessaires : la langue liturgique et l'idiome national.
Par cette belle langue latine dont les formes précises, semblables aux légendes fortement burinées des vieux médaillons, fixent et retiennent sa pensée dogmatique, l'Eglise conserve intact, dans les sphères de la science, de la doctrine et des rites, son immuable symbole.
Par l'idiome maternel, elle descend bienveillamment de ces hauteurs, et elle entre en relations, en conversation avec les foules. Là est le secret de son prestige, de son influence et de ses succès.
Chaque peuple, Messieurs, vit et respire par sa langue d'où s'exhalent son passé, ses traditions, ses aspirations. Pour s'associer à cette
vie intime et pour agir efficacement sur elle, la Mère et la Directrice des âmes ne saurait se désintéresser du langage national.
Voyez nos mères selon la nature. Comme elles s'empressent autour de l'humble berceau ! Elles le caressent du regard ; elles s'inclinent avec tendresse sur le fruit de leurs entrailles ; de leurs lèvres empourprées d'amour, elles répètent aux tout petits, en des accents de terroir, les premières et rudimentaires syllabes des vocables les plus suaves, et des appellations les plus sacrées. C'est en se penchant elle-même sur le berceau et le sein des peuples, c'est en prêtant l'oreille aux vibrations émues de leurs âmes et aux évocations patriotiques de leur histoire, c'est en leur rappelant des mots et des noms aimés et en leur parlant tour à tour la langue de leurs joies et la langue de leurs deuils, la langue de leurs espoirs et la langue de leurs triomphes, que l'Eglise conquiert leur estime, qu'elle s'empare de leur pensée, qu'elle transforme et qu'elle régénère leur vie.
Le parler des ancêtres porte en lui-même une vertu magique, des notes singulières qui émeuvent, un rythme mélodieux qui enchante. C'est la formule de la première prière, le langage de la première leçon, des premières impressions, du premier amour. En lui se reflète l'image vénérée de la patrie ; par lui vibre en nos âmes
l'âme impérissable des aïeux. Les poètes l'ont chanté ; les orateurs l'ont glorifié ; et la nature, plus puissante et plus prévoyante que l'art, en a fait le lien mystérieux des familles qui se succèdent et des générations qui s'enchaînent dans le mouvement perpétuel des idées et dans le prolongement indéfini des siècles.
Dès l'aurore du christianisme, il apparut à son Fondateur comme l'ordinaire et indispensable moyen de vulgariser la foi nouvelle et d'appeler et de captiver, sous la houlette bénie des pasteurs, les troupeaux abandonnés et les brebis errantes.
Pour effectuer la dispersion des peuples, Dieu, devant la tour de Babel, avait brisé en tronçons leur parler orgueilleux. Pour assurer la conversion des âmes, son Esprit, au Cénacle, voulut accomplir un prodige non moins éclatant. Il fit soudain aux Apôtres le don des langues ; et c'est pourquoi ces hérauts improvisés, se partageant l'empire du monde, y purent porter, en tous les idiomes, le verbe de vie. Et c'est pourquoi encore ce verbe, salutaire et fécond, soucieux d'apparaître à tous les regards et de pénétrer dans tous les esprits, sans rejeter le riche vêtement des littératures glorieuses, refusa de s'y enfermer. Volant de bouche en bouche, de bourgade en bourgade, et résonnant jusque sur les lèvres des plus obscurs mission-
naires, il ne dédaigna ni les rudes accents des langues en formation ni les grossiers dialectes des foules illettrées.
Par un sens avisé des intérêts religieux sans doute, mais aussi par une haute et délicate préoccupation de justice et d'harmonie sociale, l'Eglise s'est fait une règle d'entourer de tous les égards les langues multiformes et les nations qui les parlent1.
On ne saurait citer d'elle, j'entends de l'autorité souveraine qui la gouverne, ni une démarche, ni un décret, ni un mot par lequel elle ait enjoint à un groupe quelconque de fidèles d'abdiquer le culte et le parler ancestral. On ne l'a jamais vue, on ne la verra, Dieu merci, jamais poser sur le cœur de ses fils une main de cosaque pour en surprendre et en étouffer les légitimes battements. Elle leur prescrit des dogmes ; elle leur impose des devoirs ; elle laisse à la nature le soin de dessiner et de combiner sur leurs lèvres les lettres et les sons qui traduisent leurs croyances et qui formulent leur prière.
Ils surabondent, Messieurs, dans l'histoire ecclésiastique et dans la législation canonique, les actes et les textes où domine ce souci émi-
1. " L'Eglise, dit Taparelli, protège, dans chaque peuple, les éléments de sa nationalité et premièrement la langue [nationale " ; et l'auteur développe avec une rare élévation de vues •cette pensée. (Essai théorique de droit naturel, éd. Casterman, 1857, t. iv, pp. 377 et suiv.).
nemment respectueux de la langue et de la race.
Voici d'abord les anciens Papes autorisant, dès les premiers siècles, l'Eglise d'Orient à s'écarter dans sa liturgie des usages de l'Occident et même à s'y servir, conformément aux désirs du peuple, des idiomes nationaux.
Voici plus tard le Pape Jean VIII, concédant aux Esclavons le même privilège1, et déclarant formellement qu'il est juste de bénir le ciel en toutes les langues dont Dieu est le suprême ouvrier.
Urbain VIII fonde, au centre de l'unité catholique, un séminaire spécial dans lequel seront reçus des élèves de tous les pays et où, chaque année, par l'enseignement et par la culture des langues même les plus disparates, se renouvellera, pour ainsi dire, la grande merveille de la Pentecôte.
Un siècle après, Benoît XIV tend aux chrétiens d'Orient une main paternelle ; et, dans une bulle empreinte d'une extrême bienveillance, non seulement il sanctionne l'usage intégral de leurs rites, mais il exprime son désir " que leurs diverses nations soient conservées et non détruites2. "
Sous son second successeur, la Congrégation
1. Thomassin. Ancienne et nouvelle discipline de V Eglise, tome il, p. 245.