Le Canadien, 5 novembre
race, repose d'autre part sur un droit trop évident et sur une loi trop impérieuse pour que l'Eglise, dans sa haute sagesse, puisse n'en pas tenir compte.
Quoi que l'on dise et quoi que l'on fasse, la langue que parlèrent François de Sales et Bossuet, Louis XIV et Napoléon, Racine et Chateaubriand, la langue qu'illustrèrent Joseph de Maistre et Louis Veuillot, Lacordaire et Monsabré, Montalembert et Brunetière, et, — permettez-moi de l'ajouter, — la langue que parlent et qu'illustrent des orateurs comme Albert de Mun et les écrivains comme Etienne Lamy, cette languelà, Messieurs, n'est pas de celles qu'on supprime ou [u'on paralyse sur des lèvres vaillantes et fidèles. Loin de là : le passé et le présent s'unissent >our nous la montrer entreprenante et vivace, lébordante et conquérante.
Elle siège dans les conseils des princes ; elle préside aux destinées des peuples ; elle remplit le sa renommée et de ses œuvres le domaine de l'esprit humain. Elle a immortalisé l'ancienne rance. Elle a créé une France nouvelle. Et c'est par elle, en effet, que, sur cette terre canadienne, une Eglise, mère de tant d'autres Iglises, a été fondée, que des écoles, des courents, des collèges, des séminaires, se sont multipliés, que notre Université catholique, héritière d'un grand nom et gardienne des meilleures
traditions, est née et a grandi, et que dans tout le pays nous formons un ensemble imposant de groupes religieux unis dans leurs convictions et résolus dans leurs revendications.
L'idiome dont Dieu a fait l'instrument de tant d' œuvres fécondes, et qui de l'Est à l'Ouest, depuis le noble pays d'Evangéline jusqu'aux points les plus reculés du territoire canadien et de la République américaine, a promené partout l'Evangile et jeté en d'innombrables âmes la semence du salut, ce parler généreux, hardi, apostolique, a bien mérité de l'Eglise. Et l'Eglise, nous en avons pour garant l'esprit de justice qui l'anime, ne peut ni entraver son action ni souhaiter sa déchéance.
J'assistais, il y a trois ans, dans la Basilique Vaticane, aux fêtes de la Béatification de Jeanne d'Arc. La figure de l'héroïne qui sauva si providentiellement sa patrie, et en qui s'incarna d'une façon si admirable l'âme de la France, illuminait l'abside plus encore par le rayonnement de sa gloire que par les effets de lumière artistement ménagés. Sous l'immense coupole lancée dans les airs par le génie de Michel-Ange, dans ce temple peuplé de saints de toute race, majestueux comme Dieu, vaste et grandiose comme l'Eglise, une foule émue, enthousiaste, palpitante, où tous les rangs étaient confondus, se tenait debout. Elle priait, elle ondulait, elle
tressaillait. Et soudain de cent mille poitrines un chant religieux et grave monta vers la voûte sonore, vibrant comme une explosion de foi et jetant au ciel, en des notes d'une indicible puissance, l'allégresse attendrie de tout un peuple. Je fus touché jusqu'aux larmes. Ce n'était pas une illusion. Ce qui éveillait les échos de l'antique basilique et ce qui retentissait au foyer même de la Rome papale, c'était bien un air de chez nous, c'était vraiment un cantique français. Cet hymne émouvant en appela deux autres toujours chantés avec le même élan et toujours modulés dans la langue de Jeanne. Un frisson d'orgueil passa en tout mon être ; je me sentis fier de mes origines ; et, mieux que jamais, je compris que, dans l'Eglise du Christ, toutes les langues ont droit de cité, et que toutes sont agréées de Celui qui, en créant les nations, leur inspira le patriotisme et leur commanda la loyauté.
Soyons justes, Messieurs, et soyons condescendants comme l'Eglise elle-même.
Les races baptisées par saint Rémi, saint Augustin, et saint Patrice, portent sur leur front assez de gloire et dans leurs traditions assez de souvenirs mémorables pour se témoigner un mutuel respect, pour s'accorder une confiance réciproque, pour s'unir et pour fraterniser dans la profession d'une même foi, dans la pratique et la diffusion d'un même Evangile.
ELOGE
DE