Lasserre, Bernadette, p
l'esprit du catholicisme, Messieurs, est là tout entier.
Evoquerai-je sous vos yeux le zèle héroïque, le dévouement inlassable dont firent preuve tant de saints prêtres pour mettre en œuvre les prescriptions si sages des Papes et pour faire pénétrer, à l'aide d'idiomes connus, la foi chrétienne dans l'âme des populations incroyantes ?
Ce serait retracer l'histoire, aussi touchante que merveilleuse, des missions et des prédications catholiques.
Il n'y a que quelques mois, décédait à Mattawa un digne religieux de notre pays et de notre sang1 dont la vie s'est dépensée au service des pauvres sauvages, et à qui la philologie indienne doit les plus précieux travaux historiques et techniques.
L'indifférent, dont la vue s'égare sur les pages obscures d'un lexique français-montagnais ou français-algonquin, n'aperçoit là, sans doute, que le produit fantaisiste d'un stérile labeur. Pour l'homme de foi, au contraire, chaque page, chaque ligne, chaque vocable d'une telle œuvre marque et publie une conquête de l'esprit de Dieu. C'est sous l'empire de cet esprit que l'écrivain-missionnaire s'acharne à pénétrer l'énigme des langues les plus baroques, et c'est pour
1. Le Rév. P. G.-J. Lemoine, O. M. I., né à Longueuil, en 1860.
sauver des Times divinement rachetées, et dont l'image transparaît à travers les voiles de la barbarie, qu'il s'impose jusqu'au sacrifice de remplacer sur ses lèvres l'inoubliable parler de sa mère par l'informe jargon des enfants des bois.
Quelle générosité ! et que cela nous paraîtrait sublime, si ce n'était l'habituel spectacle offert depuis tant de siècles par des milliers d'ouvriers évangéliques !
L'Eglise anime ces héros de sa parole et de son geste. Et puisqu'elle tient, vis-à-vis des idiomes les plus ignorés et les plus rustres, une conduite si équitable, serait-il possible qu'elle manquât de respect à l'égard d'une langue qui s'est identifiée avec l'apostolat chrétien, dont les progrès ont scandé la marche des peuples, et qui a jeté tant de lustre sur l'humanité et sur les lettres ?
Le voulût-elle que ce procédé contraire à ses traditions serait en même temps téméraire et funeste, et que l'intuition d'immenses catastrophes lui dicterait un autre dessein.
On peut bien, je le sais, tarir à sa naissance ou détourner de son cours le maigre filet d'eau qui coule, modeste et timide, à fleur de terre, entre les herbes.
On ne dessèche pas la source qui jaillit des entrailles mêmes du sol et qui s'y alimente à
d'insondables profondeurs. Et l'on n'endigue point le fleuve qui roule, large et profond, les eaux tributaires de quinze provinces, et qui porte en ses flots abondants les richesses et les espérances de toute une région. Il y a, qu'on le sache bien, des langues qui ont subi l'épreuve du temps ; et il y a des littératures pleines de la vie des siècles, et qui ne meurent pas.
C'est à l'un de nos journalistes, Etienne Parent, que nous devons cette forte parole : " Un peuple ne doit jamais donner sa démission1. '
Et quand donc, Messieurs, voit-on les peuples démissionner ? alors, et alors seulement, qu'ils abdiquent cette façon d'agir, de sentir, de penser, que le verbe national exprime, et par laquelle se caractérise leur individualité propre, leur physionomie religieuse, intellectuelle et morale.
Or, les lettres et la pensée françaises ont joué dans l'histoire du monde un rôle trop considérable, elles ont livré pour l'honneur du Christ trop de luttes valeureuses, elles se sont enrichies de trop de chefs-d'œuvre et distinguées en trop de controverses pour que des fils de France, à quelque degré qu'ils le soient, puissent ne pas s'y attacher de toutes les fibres de leurs âmes. Et cet attachement intime, instinctif comme la