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SERMON SUR LE PRETRE

prononcé dans l'église de Berthier (Montmagny)

le 12 mai 1895

Omnis ponlifex, ex hominibus assumptus, pro hominibus constituitur in Us quœ sunt ad Deum.

Tout pontife, pris d'entre les hommes, est établi pour les hommes en ce qui regarde le culte de Dieu.

Heb., v, 1.

Monseigneur1,

Mes Frères,

Sous l'ancienne Loi, promulguée par Moïse, loi de crainte autant que de privilège et de particularisme, de même que le vrai culte semblait réduit aux bornes étroites et exclusives d'un seul territoire et d'une seule nation ; de même le sacerdoce, lié à

1. Mgr L.-N. Bégin, archevêque de Québec. Sa Grandeur était là pour conférer l'ordination sacerdotale à M. l'abbé Arsène Roy, aujourd'hui des Frères Prêcheurs, et frère de Mgr P.-E. Roy, archevêque de Séleucie, et auxiliaire de Québec, de MM. les abbés Philéas, Camille et Alexandre Roy, et de la Rde Mère Marie de l'Eucharistie, de l'Hôtel-Dieu du Sacré- Cœur.

la tribu de Levi et à la race choisie d'Aaron, ne pouvait sortir des rangs de cette lignée ni du cadre séculaire de cette dynastie sacrée.

Sous la Loi nouvelle, au contraire, loi de bonté aimante et de munificence généreuse, apportée par Jésus-Christ à la terre, les vieux cadres se sont brisés, les castes héréditaires se sont effacées ; et, dans une religion qui embrasse indistinctement tous les hommes, tous les pays et tous les siècles, le sacerdoce, lui aussi, s'alimente à toutes les sources et tire de partout ses nobles et saintes recrues : pontifex ex hominibus assumptus. Ce n'est plus seulement la tribu de Lévi ni la race privilégiée d'Aaron, c'est toute tribu, toute race, c'est toute famille humaine qui peut prétendre à l'honneur de fournir des prêtres à la religion, des ministres à l'Eglise, des coopérateurs à Dieu.

Cependant, je me hâte de l'ajouter, même sous cette loi si large et sous ce régime si bienfaisant, il y a place pour des familles de choix. L'œil découvre ça et là des familles préférées, aux fortes et saines traditions, sur lesquelles le regard de Dieu se repose avec plus d'amour, et auxquelles la grâce divine s'attache- avec plus de constance ; et il arrive que volontiers la Providence en fasse sortir, pour le plus grand bien des peuples, non pas de simples unités, mais des groupes et des essaims d'ouvriers évangéliques.

La circonstance de ce jour nous en offre un touchant exemple.

Dans une famille de cette paroisse, comblée simultanément des bénédictions d'Abraham et des plus hautes faveurs du ciel, l'on a vu, par une riche et admirable éclosion de vocations religieuses, refleurir en quelque sorte la tige féconde d'Aaron. Et, lorsque déjà quatre de ses membres, soit dans le sacerdoce, soit dans la vie claustrale, avaient voué au culte de Dieu et au service de l'Eglise leurs talents et leurs vertus, vous avez voulu, Monseigneur, par une attention

délicate, venir donner au cinquième, sous Les regarda

réjouis de ses parents H de ses amis, l'onction sainte, et ajouter ce nouveau fleuron à une si belle et si brillante couronne.

Que ne puis-je, mes Frères, pour répondre à votre

attente et au caractère auguste de cette fête, vous pailer, comme il convient, de l'excellence du prêtre, de l'ineffable dignité dont il est investi, et des fonctions tout à la fois redoutables et sublimes que la religion lui confie ! Mais il faudrait pour cela l'inspiration des prophètes, la langue des docteurs, l'éloquence des saints.

Dans mon impuissance, je m'estimerai heureux si je parviens à vous exposer et à graver profondément dans vos cœurs les trois pensées qui feront l'objet de cette instruction, à savoir, que le prêtre est l'ouvrage spécial de Dieu, que le prêtre est la personnification de Dieu, que le prêtre est l'instrument des œuvres de Dieu.

Daigne la Vierge Marie, reine des anges et des saints, et patronne tout aimable et toute secourable du cierge, bénir et féconder mon humble parole !

Lorsque, mes Frères, dans vos corps délibérants, vous avez besoin d'un chef, lorsque la nation canadienne veut se donner des législateurs, armés de cette liberté que les statuts vous accordent, vous jetez votre suffrage dans l'urne électorale, et l'élu qui en sort peut se dire votre créature. Vous l'avez, à votre gré, élevé aux honneurs d'une charge que les meilleurs citoyens convoitent ; et, à votre gré aussi, quand l'heure sera venue, vous pourrez, s'il le faut, briser comme un roseau cette œuvre fragile de vos mains.

En est-il ainsi du prêtre ? Le prêtre est-il une créature de l'homme, un simple citoyen qui émerge tout-à-coup de la foule obscure de ses compatriotes,

mais pour y retomber peut-être demain ? Non, mes Frères : le prêtre n'est pas l'élu de l'homme, mais il est l'élu de Dieu ; il n'est pas le mandataire de l'homme, mais il est le mandataire de Dieu ; il n'est pas l'ouvrage de l'homme, d'un être aussi borné, aussi imparfait et aussi impuissant, mais il est l'œuvre du parfait Auteur, le chef-d'œuvre du suprême Ouvrier qui d'un signe de sa main a fait surgir mille mondes et d'un trait de son génie a créé le sacerdoce, médiation merveilleuse entre ces mondes et lui-même, entre la terre et le ciel.

Aussi, de toute éternité, Dieu a-t-il marqué le prêtre du sceau de ses préférences. Il l'a choisi et distingué d'entre des milliers d'hommes, ses semblables, pour lui faire une destinée à part, pour lui tracer dès le principe une orientation spéciale, pour lui dicter des règles de conduite conformes à la grandeur et aux exigences de sa mission.

De quels soins, mes Frères, l'Eglise n'entoure-t-elle pas le jeune homme qu'elle destine au ministère divin des autels ! Avec quelle tendre sollicitude ne suit-elle pas la marche de son esprit, les phases et les progrès de sa formation cléricale ! C'est à ses yeux une plante précieuse, la plus belle, la plus chère, la plus estimée de tout le jardin ; et, tout ce qu'elle peut trouver de lumière dans le sens de ses dogmes, de grâce et de chaleur dans la vertu de ses sacrements, de rosée et de fécondité dans l'ardeur de ses prières et la sagesse de ses conseils, elle le lui prodigue sans relâche d'une main jalouse et amoureuse.

C'est ainsi que le jeune lévite, préparé par de longues études, par des années de travail, de méditation et de retraite, et par un commerce intime et habituel avec Dieu, arrive au jour trois fois saint de son ordination. O moment solennel ! ô touchante cérémonie, où l'on ne sait qu'admirer le plus, de l'expressive beauté des rites, de l'imposante majesté des symboles, ou des élans de prières, d'adjurations et de suppli-

entions, que l'Eglise fait alors monter jusqu'aux pieds du Très-Haut !

Quelle haute, et soudaine et mystérieuse transformation s'accomplit dans l'âme de celui que le Seigneur s'est choisi pour ministre ! L'évêque consécrateur le bénit, lui impose les mains ; il fait sur lui l'onction sainte, et, par ces signes sensibles d'une vertu invisible mais réelle et efficace, le prodige s'opère. Ce jeune homme, hier encore libre de s'engager dans d'autres voies et de répondre à d'autres appels, lui qui, il y a un instant, humblement prosterné sur les dalles du sanctuaire, cachait dans la poussière le néant de sa faiblesse et l'émotion repentante de son cœur, il se relève maintenant prêtre : prêtre pour l'éternité : sacerdos in œternwn. Sa figure s'est illuminée ; son front brille d'une auréole ; ses mains portent un sceptre. Incroyable merveille : non, ce n'est plus un homme, ce n'est plus un fils, ce n'est plus un frère ; c'est un Dieu. Comme jadis au baptême du Christ, dans les ondes sacrées du Jourdain, il semble qu'une blanche colombe, échappée du sein de Dieu et apportant sur ses ailes l'Esprit sanctificateur, vienne se reposer sur sa tête consacrée, et l'on croirait entendre, partie des hauteurs célestes, une voix surnaturelle nous répéter ces mots bénis : Hic est Filius meus dilectus in quo mihi complacui : ij)sum audite\ Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances : écoutez-le.

Oui, peuples, écoutez-le ; chrétiens, révérez-le ; révérez son nom, son autorité, sa grandeur. Prosternez-vous devant cet ange de la terre, ce messager du Très-Haut, cet interprète des pensées et des volontés divines. Il a été prédestiné pour vous ; il descend des hauteurs de la grâce vers vous ; il vous apporte lumière et justice, vertu et vérité, bonté, miséricorde, consolation, pardon.

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