‹ Discours et allocutionsChapitre 62 sur 71 · Pet., i · texte numérisé non relu

Pet., i

Quand l'homme, mes Frères, veut prendre possession d'un bien quelconque, d'une maison, d'une terre, d'un royaume, il y met quelque chose de lui-même, une expression, une marque de sa pensée et de son autorité. De même, lorsque Dieu prend possession d'une âme, de l'esprit et du cœur d'un jeune homme, pour en faire les organes de sa parole et les instruments de son action, il y imprime son cachet, le caractère de sa perfection et de sa puissance ; il y marque l'effigie auguste de sa divinité elle-même.

Vous êtes-vous jamais demandé ce que c'est que le caractère sacerdotal ? en quoi consiste ce titre de gloire et d'honneur qui place le prêtre bien au-dessus de ceux qui l'entourent, qui l'élève comme sur un trône, et lui concilie en tous les pays l'estime, le respect, l'instinctive vénération des fidèles de toute classe et des hommes de toute croyance ? Quand vous vous inclinez devant le prêtre, lorsque, au sortir du religieux spectacle de l'ordination d'un parent, d'un ami, d'un compagnon d'enfance, vos fronts se courbent sous sa main bénissante pour recevoir sa première grâce et recueillir ses premières faveurs, ce qui vous réjouit, ce qui vous émeut, ce qui vous pénètre des sentiments d'une indicible allégresse, est-ce simplement l'habit vénérable qu'il porte, son extérieur modeste, sa figure radieuse et divinement pure ? N'y a-t-il pas plutôt sous ces dehors de bonté, plus loin, plus avant, dans le sanctuaire intime de cette âme, quelque chose de beaucoup plus beau, de beaucoup plus noble, de beaucoup plus touchant, quelque chose que vous ne voyez pas sans doute des yeux du corps, mais que vous sentez par l'instinct de l'esprit et que vous apercevez par le regard de la foi ? Oui, mes Frères. Et ce quelque chose qui vous captive et qui vous subjugue, ce pouvoir mystérieux qui fait tomber à genoux le père devant son fils, le frère

devant son frère, toute une paroisse et tout un peuple devant un simple enfant du peuple, ce je ne sais quoi qui en impose aux principautés de la terre, aux dominations du ciel, et aux puissances de l'enfer ellesmêmes, voilà ce qui fait le prêtre. C'est la participation, le rayonnement, l'irradiation du sacerdoce de Jésus-Christ dans une humble personne humaine1, dans une a me élevée, transformée et divinisée !

Pères de famille, dont le cœur vibre de joie, de contentement et d'amour, à la vue de candides enfants s'ébattant sous vos yeux, pourquoi ces émotions si douces, ces sollicitudes si vives, et ces tressaillements si profonds ? Ah ! je le comprends : c'est que vos enfants, ce sont d'autres vous-mêmes : c'est votre chair, c'est votre sang, c'est votre âme. Eh bien ! ainsi en va-t-il du prêtre dans cette grande famille lévitique dont Notre-Seigneur est le chef. Cet ouvrage des mains de Dieu, cette créature du cœur de Dieu, ce fils des divines amours, c'est un autre Jésus- Christ : sacerdos alter Christus. Jésus-Christ, d'une certaine manière, entre dans la personne du prêtre, comme l'eau entre dans le sol pour l'enrichir de sa substance, comme le soleil entre dans la plante pour l'échaufTer et la féconder.

Je le répète, et c'est là l'écho de la tradition chrétienne tout entière, oui le prêtre représente de la façon la plus vraie, la plus intime, la plus substantielle, notre divin Sauveur. Il en occupe dans le monde la place unique et centrale, et il en revêt dans sa personne l'esprit, les facultés, la puissance. Il en a l'instinct et les yeux pour découvrir les misères secrètes et les besoins les plus ignorés. Il en a la pitié et le

1. "Christus est fons totius sacerdotii ; nam sacerdos legalis erat figura ipsius, sacerdos autem novae legis in persona ipsius operatur " (saint Thomas, Som. théol, in P., Q. xxn, art. 4).

cœur pour entendre la prière du pauvre et le sanglot du malheureux. Il en a l'ardeur et le zèle pour courir à la poursuite de la brebis errante. Il en a la tendresse et l'amour pour saisir cette brebis égarée, pour la charger sur ses épaules et la ramener au bercail. Que dis-je, il en a le courage, la patience obstinée, l'héroïsme invincible pour porter, quand il le faudra, aux heures d'épreuves et d'angoisses, et aux jours de persécutions, la couronne d'épines du Calvaire.

Bref, le prêtre catholique, c'est une autre incarnation du Fils de Dieu dans le cœur de l'homme ; c'est l'achèvement, le couronnement de l'œuvre rédemptrice, et le complément merveilleux de la plus grande merveille divine.

Faut-il donc s'en étonner, mes Frères ? ce que fut jadis l'adorable Maître pendant les jours qu'il passa sur la terre, le prêtre l'est aussi, dans un degré éminent, parmi les peuples confiés à son ministère. " Mon royaume, disait Notre-Seigneur aux Juifs qui rêvaient d'une monarchie terrestre, mon royaume n'est pas de ce monde ; ma royauté n'est pas de celles qui s'exercent par le tranchant du glaive. " Le prêtre peut dire comme Jésus : " Si je règne, ce n'est sans doute ni par de puissantes armées, ni sur un vaste empire. Mon pouvoir s'exerce non sur le monde des corps, des choses matérielles et sensibles, mais sur le monde des âmes : omnis pontifex pro hominibus constituitur in lis quœ sunt ad Deum. "

Ici, toutefois, dans ce monde spirituel et dans ce domaine moral, le prêtre, disons-le bien haut, remplit une mission que n'égale ni la fonction des rois, ni le destin glorieux des plus fiers conquérants de la terre.

Voyez-vous, mes Frères, cet homme vêtu de noir qui de bonne heure le matin, un bréviaire sous le bras,

dirige ses pas empressés vers le temple divin ; qui, chaque jour, monte gravemenl à l'autel pour y offrir

la victime sans tache et pour tendre vers l'auteur de tout l>ien ses mains et ses lèvres suppliantes ; dont la vie est toute liée et comme enchaînée à la vôtre ; qui vous suit sur toutes les routes et à travers tous les deuils ; qui pleure sur toutes les tombes, sourit sur tous les berceaux ; qui s'émeut de toutes vos joies et s'afflige de toutes vos tristesses ; dont la bouche jamais ne s'ouvre que pour instruire et bénir ; dont le cœur jamais ne palpite que du battement même de vos cœurs ; dont la bonté modeste, magnanime, onctueuse1, sympathise avec le plus humble et le plus oublié d'entre vous. Eh ! bien, je n'hésite pas à le dire, sûr en cela de rendre vos pensées et la pensée reconnue de l'Eglise, cet homme, c'est le plus digne et le plus insigne bienfaiteur que le ciel ait donné à la terre. Car, enfin, dites-moi : qu'y a-t-il de plus profitable et de plus désirable pour vous ? Serait-ce la santé de vos corps ? Mais cette santé corporelle, sujette à tous les assauts de la maladie et de la mort, elle n'est, vous le savez, qu'un avantage précaire, lequel a manqué à de grands hommes et à d'illustres saints. Serait-c? la richesse de vos champs ? Mais cette richesse douteuse, incertaine comme la goutte de pluie ou le rayon de soleil qui l'engendre, ne donne et ne peut donner qu'un pain matériel et grossier. Serait-ce, du moins, le triomphe de vos idées et de vos ambitions politiques ? Hélas ! l'expérience le prouve, la politique humaine n'est souvent qu'une misérable toile d'araignée que le moindre coup de balai déchire, et que le moindre souffle emporte. Non, mes Frères : ce qu'il y a de vraiment utile et de hautement désirable pour vous, ce n'est rien de tout cela : c'est le bien, c'est le salut de vos âmes, de ces âmes créées à l'image de Dieu, spirituelles, immortelles, de ces âmes appelées à jouir, dans la mesure de leurs mérites, d'une félicité sans ombre et d'une gloire sans déclin.

Or, ai-je besoin de l'ajouter ? l'ami vrai et fidèle, le guide éclairé et sûr, le directeur assidu et dévoué des âmes, c'est le prêtre. C'est lui qui les nourrit du pain de la parole, non pas de cette parole humaine, légère comme le vent des opinions et des systèmes, mais de. cette parole substantielle et féconde où descend et rayonne la vérité même de Dieu. C'est lui qui les régénère, les rafraîchit et les retrempe dans les eaux salutaires de la grâce, en tenant ouvertes sur elles, sans interruption de temps et sans acception de personnes, toutes les sources d'où cette grâce découle. C'est lui, enfin, homme de bonté, de charité et de pardon, qui verse sur toutes les plaies et qui applique à toutes les blessures le baume réparateur des plus suaves consolations.

Ministre du Dieu de toute sainteté, il a pour mission de sanctifier le monde. Et, si le monde n'est pas saint, si les hommes croupissent encore dans la honte du vice et dans la fange du péché, c'est qu'ils méprisent la parole du prêtre ; c'est qu'ils méconnaissent son œuvre, et qu'ils foulent aux pieds f-on autorité. Malheur aux sociétés où le respect du prêtre baisse et s'en va : elles sont vouées à la ruine ! Heureuses, au contraire, mille fois heureuses les populations ou les paroisses qui, comme la vôtre, mes Frères, entourent de leur estime et consolent de leur amour le sage pasteur qui les guide, et se réjouissent et tressaillent à la vue de nouveaux soldats enrôlés sous les divins étendards !

Jeune ministre du Seigneur, piètre de Jésus-Christ, qui venez de recevoir avec les sentiments d'une piété si tendre l'onction du sacerdoce, et dont les mains, toutes ruisselantes encore de l'huile sainte qui fait les apôtres, n'auront plus désormais qu'à consacrer et à bénir, jouissez de votre bonheur : c'est le plus grand de tous, c'est le plus grand que l'homme puisse goûter ici-bas !

Encore quelques heures, et vous gravirez tremblant,

ému, tout palpitant d'une joie inexprimable, les degrés de l'autel qui sera pour vous comme un autre Thabor où vous apparaîtrez suspendu entre la terre et le ciel. Oh ! dans votre bonheur, entraîné par vos désirs et par l'appel des anges, montez, montez jusqu'aux célestes parvis. Ne craignez pas, puisque l'Eglise vous en reconnaît le droit, de commander à Dieu, de mettre hardiment la main sur le trésor de ses grâces, et sur son Fils lui-même. Ce Fils vous est soumis, ces grâces vous appartiennent, votre pouvoir s'étend sur toutes les richesses divines.

Permettez en même temps qu'au nom du pontife aimé qui préside cette cérémonie, au nom du digne pasteur préposé à cette paroisse, de vos parents chéris et de toutes les personnes présentes, permettez que je sollicite une part dans les brûlantes prières qui s'échapperont de vos lèvres. Ces prières, nous le savons, seront au ciel d'une efficacité souveraine ; car rien ne plaît à Dieu comme la demande d'un cœur pur, rien ne lui est agréable comme ce parfum d'une âme virginale où l'arôme de la grâce mêle sa vertu à l'encens du sacrifice.

Demandez à Notre-Seigneur de nous bénir tous,, d'éclairer nos esprits, de purifier nos cœurs, de nous associer par les liens de son amour à votre joie et à votre bonheur, pour que tous, un jour, nous puissions aller au ciel louer Dieu, l'exalter, et le contempler à jamais dans l'immortelle compagnie des anges et des •bienheureux.

Ainsi soit-il avec la bénédiction de Monseigneur l'Archevêque !

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