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YÊTURE ET DE PROFESSION RELIGIEUSE

dans la chapelle de l'Hôtel-Dieu du Précieux-Sang

de Québec le 20 septembre 1904

Beati miséricordes, quoniam ipsi miser icordiam eonsequentur.

Bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.

Matth., v, 7.

Mes très chers Frères,

Ce fut une heure mémorable dans l'histoire de l'humanité que celle où Notre-Seigneur, au début de sa mission sur la terre, et entouré d'une foule nombreuse et curieuse suspendue à ses lèvres, prononça le célèbre discours qu'on a appelé depuis " le sermon sur la montagne. " Ce discours était une révélation, plus que cela, une révolution, un renversement total des idées jusque-là reçues, des opinions et des croyances païennes sur la vie de l'homme et sur la nature du bonheur.

Jusqu'alors, on avait placé le bonheur dans les

plaisirs grossiers el dans les joies sensibles, e1 Jésus s'en venait dire à ce monde de jouisseurs : " Bienheureux ceux qui souffrent, bienheureux ceux qui pleurent. ' On avait fait des richesses l'un des mobiles principaux de l'activité humaine, et Jésus osait déclarer heureux ceux qui s'en privent, bienheureux ceux qui sont pauvres. On n'avait eu pour les humbles, pour les petits, pour les misérables, que des paroles hautaines et des gestes de mépris, et Jésus osait appeler heureux ceux qui sont humbles, heureux ceux qui sont charitables, heureux ceux qui sont miséricordieux.

Quel langage, mes Frères, et comme ces accents durent paraître étranges, mystérieux et inintelligibles, à ceux qui, pour la première fois, entendaient l'éloge des larmes, la glorification de la souffrance, et à qui les noms mêmes de miséricorde et de pitié semblaient nouveaux et inconnus !

Pourtant, ce discours portait en germe tout le christianisme. C'est de ce langage, en apparence insensé, qu'est sortie la société chrétienne avec ses prodiges de grâce, de bienfaisance et de sacrifice. C'est du sermon sur la montagne que sont nées tant de maisons pieuses, tant d'institutions charitables, tant d'asiles et d'hospices consacrés sous tant de formes diverses au soulagement des misères humaines ; c'est de là, en particulier, qu'est issu cet admirable institut des Sœurs Hospitalières qui, dès l'origine de la Nouvelle-France, s'implanta courageusement sur le rocher de Québec, et dont l'existence, malgré tant d'épreuves, malgré tant de désastres, et au milieu des vicissitudes les plus cruelles, est demeurée si intimement et si glorieusement liée à notre histoire nationale.

Quand on embrasse du regard l'histoire de cette maison vénérable, quand on se reporte à ses origines et qu'on en suit, à travers les âges, les progrès souvent pénibles et les développements merveilleux, on ne peut se défendre d'une légitime fierté qui va jusqu'à.

l'admiration, je dirais même jusqu'à l'enthousiasme. Que d'âmes généreuses, depuis bientôt trois siècles, ont entendu la voix du Maître, du suprême Docteur des hommes, plaçant le vrai bonheur dans l'exercice de la miséricorde, et, fidèles à ce divin appel, sont venues, sous ce toit béni, cacher dans l'ombre du cloître la pureté de leur vie et l'héroïsme de leur courage ! Que de vierges, que de saintes femmes, en ces salles où flottent et rayonnent de si religieux souvenirs et qu'illuminent des noms si beaux et des figures si nobles, une Juchereau de Saint-Ignace, une Catherine de Saint-Augustin, ont porté d'un pied léger la croix du sacrifice, et d'une main saintement avide des dévouements les plus humbles et des services les plus a,bjects, ont soutenu sous les lèvres du pauvre l'écuelle de la charité !

Vous aussi, mes Sœurs, du fond des riantes campagnes ou des paisibles foyers où s'écoulaient joyeuses les heures de votre jeunesse, au sein de vos familles si bonnes et qui allient si heureusement aux pieuses traditions d'une foi inébranlable les fortifiantes habitudes du labeur chrétien, vous entendîtes un jour la voix prenante du Sauveur. Vous écoutiez, dociles, le sermon sur la montagne, et une phrase surtout retentit à vos oreilles, une pensée pénétra plus profondément dans vos cœurs. Ce fut cette pensée et cette phrase : Beati miséricordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur ; bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront eux-mêmes miséricorde.

Et le cœur déjà plein de cette compassion émue et de cette charité active qui ne cherchent qu'à se donner, vous êtes accourues auprès des pauvres, auprès des infirmes, auprès des malades. Vous avez demandé votre place autour du grabat où gît la souffrance.

Ne songiez- vous pas, mes Sœurs, à ce que vous laissiez là-bas, derrière cette résolution courageuse ? N'aviez-vous pas, depuis votre enfance, savouré les délices du foyer paternel, les bontés sans nombre et

les amabilités exquises dont vous étiez, de la part de parents bien-aimés, les tendres et très chers objets ? Ne goûtiez-vous pas ce qu'on appelle dans le siècle la joie de vivre, de vivre en pleine santé, de vivre en pleine jeunesse, de vivre en pleine efflorescence des dons que le monde estime, et au mUieu d'une société qui sait encore, en notre pays, tempérer les fatigues du travail par des plaisirs honnêtes et par des jeux innocents ? Ne voyiez-vous pas l'avenir, sous les formes souriantes dont l'imagination le revêt, vous offrir ses espoirs caressants, et vous promettre, non pas certes les satisfactions coupables que vos cœurs chrétiens eussent promptement repoussées, mais les joies légitimes et les succès désirables que recherchent et qu'obtiennent tant de familles pieuses, fidèles au culte de l'honneur et à l'observance de la loi de Dieu ?

Et qu'y avait-il donc ici de tant propre à vous séduire, et à dicter votre choix, et à vous inspirer ce courage, ce renoncement généreux que le grand nombre admire, mais que le petit nombre seul sait imiter ? Sont-ce ces murs austères qui s'élèvent infranchissables entre le passé et le présent ? Est-ce cette solitude du cloître où viennent expirer tous les bruits de la terre, cette réclusion, cette captivité si gênante pour notre nature, cette discipline si rigoureuse de la règle et du silence ? Sont-ce ces vêtements modestes si peu semblables aux parures du siècle, cette guimpe et cette robe de bure si peu faites pour flatter le caprice et pour réjouir la vanité ?

Sont-ce ces lits uniformes rangés comme en un champ de douleur, et ces misères obscures qu'y verse le flot continu et sans cesse renouvelé des scrofuleux, des cancéreux, des infortunés de toutes sortes, de toute condition et de tout âge, qui viennent cacher ici leurs loques et leur hideur ? Sont-ce ces plaies qui s'ouvrent béantes sous vos yeux délicats, ce sang qui jaillit sous le couteau tranchant et cruel, ces membres qui se tordent sous l'effort de la souffrance ?

Sout-ce enfin ces labeurs toujours renaissants, ces veilles prolongées ? est-ce ce tablier de peine qu'on vous impose aux portes du cloître, et qui doit être tout à la fois l'instrument de votre zèle et le symbole de votre vie, d'une vie toute consacrée au travail compatissant et au plus austère dévouement ?

Ah ! sur la foi de cette parole que je rappelais tout à l'heure : Beati miséricordes, heureux les miséricordieux, vous êtes venues, mes Sœurs, chercher en cette maison le bonheur. Ne vous êtes-vous pas trompées ? N'avez-vous pas cédé à un entraînement passager, à une noble et fugitive illusion capable d'éblouir un instant des âmes naïves, et de faire passer sous leurs yeux quelques lueurs de joie, mais incapable de les fixer dans la jouissance durable et dans la possession assurée de l'état heureux qu'elles recherchent ?

A ces questions troublantes, c'est vous-mêmes, mes Sœurs, qui offrez une réponse. Ce sont toutes ces vierges, les unes encore débutantes, les autres déjà vieillies dans le service de la charité, qui me répondent avec vous par ces paroles de l'Imitation1 : " O saint assujettissement de la vie religieuse. . 0 esclavage digne à jamais d'être désiré et embrassé, puisqu'il nous mente le souverain bien et qu'il nous assure une joie éternelle ! "

Vous êtes donc heureuses, mes Sœurs ! Et vous vous plaisez donc derrière les grilles si solidement fermées sur vous, et dans les liens et les ombres de votre captivité volontaire !

Je le crois. Aussi bien, comment pourrais-je en douter, lorsque je vois vos fronts s'éclairer d'une clarté si douce, et vos figures rayonner de cette flamme intérieure et de ces reflets de la conscience où transparaissent les pensées et le fond même de vos âmes ?

C'est un bonheur, nous le savons, tous les cœurs bien nés le savent, de donner au pauvre qui souffre,

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