‹ Discours et allocutionsChapitre 70 sur 71 · L. m, ch · texte numérisé non relu

L. m, ch

dût-il se montrer ingrat, quelque chose de son travail. C'en est un, et plus grand encore, de donner à l'ami qui peine, dût-il nous être infidèle, un gage de sa sympathie et une portion de ses biens. Qu'est-ce donc que se donner soi-même, et d'une façon totale, et d'un don irrévocable, à Celui qui n'oublie pas, à Celui qui ne délaisse pas, à l'Ami unique et fidèle en qui baillent toutes les perfections, en qui éclatent toutes les grandeurs, et dont le cœur incomparable et divin est synonyme de beauté, de bonté, de tendresse, de bienveillance et d'amour ! C'est là l'immense bonheur de la profession religieuse. Et j'ose dire qu'après celui du sacerdoce catholique, opérant entre les mains du prêtre, et sur la table de l'autel, la rencontre ineffable de la créature et du Créateur, il n'en est point ici-bas ni de plus grand ni de plus vrai.

Et si vous me demandez pourquoi, c'est que, vous dirai-je, ce don complet de soi, et ce renoncement d'une âme qui se livre et qui s'épanche dans le sein paternel de Dieu, répond à une tendance profonde de notre nature, à notre besoin d'aimer.

L'amour, en tout genre, se mesure sur l'objet bon ou mauvais qui l'amorce, et dont il s'éprend. Quand la passion coupable cède aux désirs qui l'entraînent, l'homme s'étourdit un instant dans des joies factices et dans un rêve et un simulacre de bonheur ; mais au vrai, il n'est pas heureux. L'objet qu'il aime, et vers lequel il court, n'est ni digne de ses actes, ni à la hauteur de sa fin. Sans descendre au-dessous de luimême, et sans enfreindre la loi de Dieu, le cœur peut se porter vers des créatures bornées et imparfaites sans doute, mais qu'il n'est pas défendu d'aimer ; et alors, selon que ces êtres sont plus ou moins dignes d'estime, et plus ou moins rapprochés des sommets de la vie morale, l'amour lui-même croît en valeur et fait naître des jouissances plus ou moins proportionnées aux instincts généreux de notre âme. Toutefois, mes Frères, disons-le à notre louange, cette âme vient

de si haut et ses instincts sont si nobles que, dans l'ordre présent et au témoignage des consciences, rien de créé ne saurait la satisfaire, et que seul le Bien suprême et la Beauté infinie peuvent éteindre et assouvir notre soif de bonheur.

Or, c'est là l'avantage et l'honneur de la vie religieuse d'assurer à l'âme chrétienne, par le don sacré de la grâce, d'une grâce que tout concourt à entretenir et à affermir, la sainte amitié de Dieu, la calme possession de Dieu, l'intense et l'intime joie de se sentir près de Dieu, de lui parler cœur à cœur, et de vivre habituellement dans son commerce et sous son regard. Le monde absorbé par ses affaires et esclave de ses plaisirs, ne comprend pas cette joie. Qu'importe : elle est là sous nos yeux. Elle fait la force des âmes qui s'immolent, elle éclate dans leurs saints transports et leurs désirs enflammés ; elle transforme les rudesses du cloître en un chaste et gracieux parterre.

Et, chose remarquable, ces consolations si hautes et ces ivresses si pures grandissent en proportion même de l'esprit de sacrifice, d'abnégation de soi, et de dévouement au bien du prochain. Et c'est pourquoi elles sont si heureuses, les filles de miséricorde que Dieu appelle en ce lieu béni, et qui consacrent leur santé, leur virginité et leur vie, à servir notre Seigneur dans la personne des pauvres.

Les pauvres ! La raison ne veut voir en ces affligés et en ces malheureux que des déchets humains dignes tout au plus de quelque vague pitié. La foi, elle, nous découvre sous les plus vils haillons des membres souffrants de Jésus ; et voilà ce qui explique la maternelle bonté et l'inexprimable tendresse avec laquelle la sœur hospitalière s'emploie à vêtir le pauvre, à le nourrir, à panser ses plaies, à soulager sa douleur, à lui prodiguer en tout temps et par les soin^ les plus raffinés toutes les délicatesses de la plus cordiale charité.

Ah ! quel spectacle, mes Frères ! et qu'y a-t-ii

de plus beau, do plus simplement touchant, de plus divinement sublime que ce tableau d'une humble sœur s'empressant, nuit et jour, autour du lit d'un malade avec beaucoup plus d'ardeur et avec beaucoup plus de bonheur qu'une mondaine ne s'empresse autour de la coupe de ses pla'sirs !

Je traversais, il y a quelques années, l'une des salles de cet hôpital. Et à la vue d'une pauvre femme alitée et toute en larmes, je m'approchai et lui demandai ce qui la faisait pleurer. Vous souffrez donc beaucoup, lui dis-je ? — Oui, je souffre, me réponditelle ; mais ce qui m'arrache des larmes, ce ne sont pas mes souffrances ; c'est autre chose. C'est la vue de cette jeune Sœur à qui hier j'étais absolument inconnue et qui cependant, depuis que je suis ici, ne cesse de me visiter, de se dévouer à moi, de me marquer l'intérêt le plus vif, de m'entourer des soins les plus tendres et les plus délicats. Comment pourrais-je retenir mes larmes ?

Et j'avoue que moi-même je m'éloignai de cette femme profondément ému : ému de la remarque si vraie que je venais d'entendre ; ému à la pensée des trésors de bonté, de compassion, de commisération, que récèle le cœur d'une hospitalière, et que ce cœur si bon déverse sans compter sur les plaies les plus abjectes et sur les êtres les plus malheureux.

Dieu seul sait le bien qui s'opère par de tels dévouements.

Aussi, pendant que ces humbles filles passent leur vie au chevet des pauvres, que leurs mains remuent la paillasse des malades, que leur tendresse essuie les larmes des miséreux ; pendant que, soucieuses du salut des âmes plus encore que de la santé des corps, elles font descendre en tant de consciences rebelles des rayons de foi, et des grâces d'amour, de piété et de repentir, les anges, messagers du ciel, contemplent le bien qu'elles font, supputent les prières auxquelles elles se livrent, enregistrent les actes de vertu qu'elles

suggèrent et que leur propre vertu fait éclore ; ils chantent, ils célèbrent Dieu, ils tressent des couronnes. Et ces couronnes, qu'elles seront belles ! et combien riches, et combien précieuses, et combien resplendissantes elles apparaîtront, au jour de la récompense, sur le front de celles qui les auront si noblement méritées !

Notre-Seigneur leur dira1 : " J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez recueilli ; nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité. Venez, les bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde. " Et ces vierges, surprises dans leur humilité, s'écrieront : " Quand donc, Seigneur, avons-nous eu l'occasion et l'honneur de vous prêter assistance ?" Et le Sauveur de leur répondre : "En vérité, je vous le dis, tous les services que vous avez rendus au plus petit de mes frères, c'est à moi-même que vous les avez rendus. "

Et c'est ainsi que le dévouement, jusque dans le moindre de ses actes, et jusque dans la moindre de ses œuvres, sera connu, honoré et glorifié.

Vous avez donc eu raison, mes Sœurs, de préférer aux plaisirs du monde les austérités du cloître et de venir chercher, là où Dieu l'a mise, la joie la plus vraie et la plus stable, celle qui ne trompe pas, celle qui ne s'altère pas, celle qui ne meurt pas. Et, s'il m'était permis de m'adresser plus spécialement à l'une d'entre vous, je lui dirais : "Ma Sœur, vous aviez dans votre propre famille de trop beaux exemples de piété et de courage pour n'être pas, en quelque sorte, poussée à vous consacrer à Dieu. Un oncle2, trop tôt disparu, et dont les fortes vertus religieuses embaument de leur souvenir les annales dominicaines,

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