‹ Discours et allocutions [microforme]Chapitre 17 sur 58 · Tim · texte numérisé non relu

Tim

accompagné de menaces ou soutenu par d’alléchantes Promesses, fut opposé à toutes les demandes du noble et saint aspirant. Mais ni force ni douceur, ni promesses ni colères ne purent ébranler l’âme de l’héroïque jeune homme.

De guerre lasse, le père céda ; et Louis, ayant obtenu l’assentiment tant désiré, renonça sans regrets à ses droits patrimoniaux, et se mit en route pour Rome. Le prisonnier qui franchit le seuil de son cachoë, l’exilé qui, après une longue et douloureuse absence, revoit enfin le ciel de sa patrie, n’éprouvent pas plus de joie que n’en ressentit Louis de Gonzague en échangeant les plaisirs du siècle pour une humble et obscure cellule dans la Compagnie de Jésus. Son âme soustraite à tous les dangers du monde, et affranchie de toutes les entraves, jouissait de la plénitude de sa liberté. Elle nageaïit sans contrainte dans les eaux les plus pures de la grâce et dans l’océan des joies surabondantes et divines.

Qui dira, en effet, les faveurs innombrables par lesquelles Dieu, après l'avoir si fortement éprouvé, s’empressa de récompenser le courage de notre jeune saint ?

Imaginez, mes Frères, les bienfaits les plus signalés ; comptez, si vous le pouvez, tous les dons les plus insignes et toutes les grâces les plus efficaces qui puissent se donner rendez-vous dans un Cœur de vingt ans, et le cœur du bienheureux

Louis sera assez grand pour les contenir. Quand on examine de près cette vie vraiment prodigieuse, quand on s'arrête à considérer, dans un êge où l’éveil et le tressaillement des passions déchaînent tant d’orages, cette pureté de mœurs digne des anges eux-mêmes, ces mouvements de foi et ces élans de piété qui soulevaient tout son être, ce calme, cette douceur, cette humilité, cette obéissance, ce don précieux d’oraison par lequel il se dérobait à tous les bruits de la terre, cet amour intense du prochain, cette soif et cette passion de la charité et du dévouement qui l’attachait aux pauvres et qui lui fit contracter dans un asile de pestiférés la maladie dont il mourut, on ne peut retenir un cri d’admiration. Et ce cri qui s'échappe spontanément de nos lèvres, c'est que Louis de Gonzague est une merveille de Dieu, un chef-d'œuvre de la sagesse et de la puissance divine.

Mais Dieu, en façonnant une œuvre si parfaite, n'avait pas seulement en vue l'avantage et le salut personnel de saint Louis. Il voulait que cette âme et cette vie si lumineuse rayonnât comme un astre dans toute la suite des siècles, et qu’elle servit de modèle à tous les catholiques sans doute, mais surtout aux jeunes gens.

S'il est un âge, en »ffet, dans lequel tout chrétien éprouve davantage le besoin d’un guide, d’un type de vertu dont les beautés le frappent et dont les exemples l'entraînent, c’est bien celui où l’âme, impressionnable et tendre, et sensible aux attraits du bien comme aux séductions du vice, semble chercher près d’elle un idéal qu’elle aime, qu’elle admire, qu’elle imite, comme l’artiste imite l'idéal que son esprit a conçu. Artisan de ses destinées, de ses mérites et de ses œuvres, l’homme fera bien ou mal ce grand travail de sa vie, selon la nature du modèle qu’il aura eu de bonne heure sous les yeux.

Or, jamais modèle plus beau et jamais idéa] plus vrai ne fut proposé à la jeunesse, — à Ja jeunesse des académies, des séminaires et des collèges, — que l’angélique Louis de Gonzague.

Louis de Gonzague, mes Frères, avait reçu du ciel une intelligence Prompte et facile, qui, au seuil de l’adolescence, se jouait et se plaisait dans les questions les plus abstraites. C'est ainsi qu’à quinze ans, en revenant d’Espagne, notre saint, étant passé par l’université d’Alcala, y prit part à une soutenance sur les forces de la raison en rapport avec la Connaissance du mystère de la Trinité, et qu’il étonna tous les auditeurs par l'étendue de sa science et les ressources de sa parole. Cependant, — et c'est là un point sur lequel je désire attirer l'attention de mes jeunes

amis, — jamais cet esprit d'élite ne se crut dispensé de la grande loi du travail. Il était convaincu, comme nous, qu’une application sérieuse et un travail opiniâtre, est la seule garantie naturelle des vrais et solides succès ; que le talent insoucieux de l'effort n'y saurait suppléer ; et que toute connaissance acquise sans labeur réfléchi, ressemble à ces nuages légers et à ces vapeurs matinales que le moindre souffle dissipe.

Non seulement saint Louis travaillait avec ardeur, mais il savait et il voulait orienter ses études selon les règles très sages qui lui étaient tracées par ses maîtres. Un jour, à la cour d’Espagne, quelqu'un, pour l’initier aux mondanités littéraires, lui ayant remis un roman, le jeune homme se hâta de jeter le livre aux flammes, regardant comme perdu le temps que l'esprit consacre à ces lectures frivoles et trop souvent dangereuses.

Notre saint estimait la science ; il estimait bien davantage la piété et la vertu. Et c’est principalement à ce dernier point de vue qu’il couvient de mettre en relief les traits si admirables de cette âme généreuse.

Un artiste, voulant peindre dans son austère beauté la vertu de saint Louis, nous l’a représentée sous la forme d’une croix, faite de tiges de lis enlacées les unes dans les autres, comme si cette divine fleur n’eût pu s'épanouir qu’à

l'ombre du signe sacré de notre Rédemption.

L'idée est belle et juste. Rien n’exprime, en effet, d’une manière plus caractéristique la sainteté de Louis de Gonzague que ces deux mots, en apparence, opposés et incompatibles : innocence et pénitence. D’une pureté sans tache, et d’une candeur sans ombre, notre saint s’est montré, dans tout le cours 'e sa vie, l’émule des plus grands et des plus rigides anachorètes.

Qui, d’abord, n’admirerait la vigilance dont il fit preuve dans la garde fidèle de ses sens et dans la fuite prévoyante des moindres occasions de péché ? Il est vrai que Louis de Gonzague, même au milieu du monde et des dangers de la cour, semblait, comme par nature, insensible aux provocations du mal. Croyait-il, pour cela, pouvoir braver le péril et s’écarter impunément des règles de la prudence ? A Dieu ne plaise ! il savait trop bien jusau’à quel point la vertu est faible, et comment les arbres les plus forts, et les chênes les plus robustes, et les cèdres les plus élevés, tombent déracinés sous l'effort de la tempête; et voilà pourquoi sa conscience, d’une délicatesse exquise, hui faisait éviter jusqu’à l'ombre même d’une faute.

Non content de ces précautions, saint Louis y ajoutait d’affreuses austérités dont la seule pensée nous effraie. Voyez-le, dès sa prime jeunesse, soutenir, sans se rebuter, les rigueurs accablantes

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d’un jeûne au pain et à l’eau. La souffrance lui est une joie ; et il s’étudie et il s’ingénie à en provoquer l’âpre plaisir. Voyez-le tourmenier ses chairs si chastes et les livrer à la morsure des cilices ; son corps en est meurtri et tenaillé jusqu’au sang. Le temps que les autres consacrent aux douceurs du repos, lui, innocente victime, il l’emploie, près de son lit, à l’oraison et à la prière, jusqu’à ce qu’enfin, épuisé de fatigues, il s’affaisse sur la pierre froide et nue, et s’endorme d’un sommeil ingrat et aussi pénible que les veilles elles-mêmes.

Noble et généreux saint, pourquoi donc tant de pénitences ? Pourquoi ces jeûnes, ces cilices, ces macérations cruelles ? pourquoi ces durs traitements infligés à votre corps virginal ? — Pour prévenir, dites-vous, les atteintes de la chair et les surprises du démon. Mais une nature réglée comme la vôtre, docile et assujettie aux dictées de la raison et aux inspirations de la grâce, offrait-elle tant de périls ? -— Peut-être pour expier et venger de prétendues fautes échappées à vos lèvres dès l’âge de cinq ans. Mais de simples vétilles, et deux paroles un peu libres répétées sans malice à cet âge inconscient, demandzient-elles vraiment une peine si sévère et une réparation si sanglante ?

Ah! je comprends, mes Frères, et je m’explique maintenant le mystère de cette vie, aussi austère qu’elle fut chaste, aussi pénitente qu’elle

fut pure. Saint Louis de Gonzague aimait : il aimait de toute son âme le grand martyr du Calvaire, la Victime adorable sacrifiée pour le salut du monde. Il l’aimait : et l’amour effectif et sincère est un principe qui unit les cœurs, et une force qui élève les courages. Voyant son divin Sauveur, le plus innocent des hommes, suspendu à une croix, il n’eût pu être heureux, il n’eût pu savourer en paix son bonheur sans souffrir lui-même et sans se crucifier, victime volontaire de son dévouement et de son amour.

Une autre raison encore, —et non la moins importante, — : ‘explique tant d’austérités chez un jeune homme si pur. Dieu qui avait formé ce chef-d'œuvre de la grâce, le destinait dès lors à être l’immortel patron de la jeunesse catholique. Il voulait que, dans tous les siècles, les générations grandissantes eussent en sa personne un maître et un modèle, un protecteur et un guide. Aussi devons-nous croire que, quand Louis de Gonzague alliait à une si haute vertu de si rudes pénitences, il agissait sous l'influence de l'Esprit Saint lui-même ; que cet Esprit voulait nous apprendre combien il est nécessaire de mortifier son corps et de dompter ses sens ; que la fleur de la chasteté est bien la plus belle des fleurs, mais que, pareille aux roses, elle ne croît et ne s'épanouit que sur une tige hérissée d’épines.

Tels sont les enseignements donnés par Louis de

Gonzague aux jeunes gens de tout âge, de toute condition, et de tout pays ; et tels sont en même temps, résumés en un pâle discours, ses titres irrécusables au culte et à l’amour reconnaissant des peuples.

Je ne saurais, mes Frères, clore cet humble éloge sans reporter les yeux vers l’auguste cité où, depuis trois cents ans, reposent honorées les cendres de notre jeune patron.

Parmi tant de sanctuaires qui ornent la ville de Rome, le plus aimé peut-être et, j’oserai dire, le plus populaire est celui de saint Louis. Que ne sommes-nous présents dans la belle et religieuse église de Saint-Ignace où l’on garde les restes du Saint, pour célébrer avec Rome entière les fêtes de ce troisième centenaire ! Nous eussions vu, dès l’aurore de ces fêtes grandioses, des milliers d'étudiants de tout âge et de toute nation courir à flots pressés vers l'autel de saint Louis, s’agenouiller émus auprès de son tombeau, puis bientôt envahir les chambres contiguës, consacrées par la mémoire de l’angélique jeune homme.

Oh! quels parfums suaves semblent s’exhaler encore de ces lieux vénérés ! Ici, Louis de Gonzague, le plus parfait novice de la Compagnie de Jésus, étudiait en la commentant la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin!. Là, cette

1. On a conservé, et l’on expose à la pieuse curiosité des fidèles, les manuscrits mêmes du saint.

âme fervente, libre de tout lien terrestre, épanchait dans le sein de Dieu, et en des extases sublimes, les brûlantes effusions de son espérance et de son amour. Voici l’humble cellule, témoin de ses pénitences ; voici le froid pavé sur lequel, noble rejeton d’une des plus grandes familles, il aimait à passer les nuits, et qu’il allait même parfois jusqu’à rougir de son sang. C’est de ce lieu enfin que, sur l’appel de son créateur, cet ange de la terre, âgé de vingt-trois ans, prit son vol vers les sacrés parvis où l’attendait, impatiente et joyeuse, l’armée des anges du ciel. è

En présence de tels souvenirs, qui ne ressentirait l'émotion la plus profonde, et qui ne lèverait respectueusement son regard vers la Source de tant de noblesse et vers le Principe de tant de grandeur ?

Grand saint et puissant patron, Ô vous que TEglise entière honore, en ces jours bénis, par ‘de longues et pieuses et solennelles manifestations, nous n’avons pas sans doute le bonheur “le baiser les dalles de votre sanctuaire, ni de voir de nos yeux vos cendres glorieuses sous lesquelles semble brûler encore le feu de l’amour divin. Mais l’histoire nous a appris ce que vous fûtes jadis sur la terre, et la foi nous dit sûrement ‘ce que vous êtes désormais dans le ciel: ces deux voix nous suffisent.

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Elles suffisent pour nous convaincre que Dieu a mis en vous les plus riches trésors de sa grâce, et qu’il a fait de vous l’exemplaire le plus accompli de la jeunesse chrétienne. Elles suffisent pour exciter en nos cœurs attendris le désir de vous imiter, pour nous porter à vous estimer, à vous honorer, et à vous aimer.

Nous vous aimerons done, comme l'ami aime son ami, comme le frère aime son frère.

O vous, qui réunissez comme en une gerbe radieuse les dons les plus éc'atants, la prudence, le courage, la pureté, la virginité, laissez tomber sur nous un rayon de votre lumière. Faites que le lis divin, qui est la joie du ciel, l'admiration des anges, l’honneur des collèges chrétiens et du sacerdoce catholique, fleurisse dans nos mains, comme il 2 fleuri dans les vôtres.

Soyez, Ô glorieux saint, pour cette nombreuse jeunesse prosternée à vos pieds, et en qui l'Eglise et la race reposent leurs plus fermes espoirs, soyez une image chérie et un modèle vénéré ; soyez ce pur idéal de beauté et de justice, de perfection et Je ferveur, que tout cœur généreux poursuit ; soyez le courage des faibles, le bouclier des forts, le guide et le soutien de tous, afin que tous aussi puissent, par votre secours, gravir les hauteurs sacrées de la grâce et les sommets enviés de la gloire.

Ainsi soit-il !

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