L’amiral français M. Abel de Libran
du monde entier, il me semble qu:. cette vue, et au spectacle de ce qui se déroule :n ce moment devant nous, les évêques: cont les cendres reposent sous les dalles sacrées de nos temples, tressaillent dans leurs tombes. Il me semble que leurs cœurs glacés, retrouvant un reste de vie, se reprennent à aimer cette Eglise pour laquelle ils surent tant peiner, tant lutter, tant souffrir, et qu’ils s'unissent à vous, révérendissimes prélats, à vous surtout éminentissime prince, dans la bénédiction solennelle qui va tomber de vos mains.
Bénissez, Eminence, ces prêtres et ces fidèles dont vous êtes le chef honoré et le père tendrement dévoué. Bénissez ces communautés, ces institutions, ces œuvres, qui vous sont toujours si chères. Que cette bénédiction de votre cœur généreux franchisse l’enceinte de cette basilique ; qu'elle franchisse les murs de cette cité, et les limites de ce diocèse; et qu’elle aille retomber au loin, comme une rosée bienfaisante, sur le clergé et les fidèles du Canada tout entier !
À votre Eminence, longue vie, quiétude et bonheur ! C’est le vœu de tout un peuple prosterné à vos pieds ; c’est le souhait, et c’est l’hommage que dépose avec respect, sur les plis de votre pourpre, toute la patrie canadienne.
CONFÉRENCE SUR LEON XIII donnée à l'Université Laval, à l'occasion des noces d'or épiscopalse de Sa Sainteté, le 27 février 1893
Sn —
Eminence!, Mgr le Recteur’, Mesdames,
Messieurs,
[ ’EGuisE est une armée, la seule vraiment
< permanente ; et lorsque dans le tourbillon des choses périssables cette armée voit tomber son chef, sans se laisser abattre par le malheur dont elle est frappée, elle lève les yeux au ciel,
1. Son Éminence le cardinal Elzéar-Alexandre Taschereau, archevêque de Québec, et chancelier de l'Université. 2. Mer Benjamin Pâquet, recteur de l'Université Laval.
invoque l'Esprit de conseil et attend, dans le calme d’une invincible assurance, le nouveau Moïse qui la guidera : car elle a les promesses de vie.
Pie IX venait de mourir. Martyr glorieux de la foi et de la vérité, du droit et de l’honneur chrétien. il avait pu répéter dans ses derniers momexts les paroles de sublime tristesse d’un de ses prédécesseurs : “ J'ai aimé la justice et haï l’iniquité : voilà pourquoi je meurs prisonnier ;” et il emportait dans la tombe, avec l'estime, les regrets et l'inconsolable douleur de deux cents millions de catholiques, l'admiration de l’univers entier.
Toutes les puissances de l’Europe, er proie aux agitations et aux prévisions les plus diverses, tenaient les yeux fixés sur Rome, sur les cardinaux, sur le conclave d’où allait bientôt sortir, par un libre suffrage, le successeur du Prince des Apôtres. Qui serait appelé à recueillir le vaste héritage légué par cette dynastie dix-neuf fois séculaire, toujours attaquée et toujours debout ? Où trouver l’homme éminent, capable de ceindre la tiare de l’illustre Pontife défunt, de porter et de soutenir sa gloire ; possédant assez de sagesse, assez de force, assez de prudence pour conjurer l'orage déchaîné de toutes parts par les suppôts de l'enfer sur l'Eglise et sur le monde ?
Pendant que ces questions volaient de bouche en bouche et agitaient tous les esprits, soudain du haut du balcon de la Basilique vaticane, en face de la place de Saint-Pierre, où une immense multitude, inquiète et frémissante, attendait l'issue de l'élection, retentissent ces paroles : “ Je vous annonce une joyeuse nouvelle : nous avons un pape, l’éminentissime et révérendissime Joachim Pecci, cardinal-prêtre, du titre de saint Chrysogone, qui a pris le nom de Léon XIII.” En un instant ce nom magique a fait le tour de Rome, et l’écho télégraphique l’a porté et répercuté sur tous les rivages de la terre.
Mesdames et Messieurs, la Providence divine, en marquant du sceau des élus le front de Joachim Pecci, cardinal-évêque de Pérouse, venait de donner à l’Eglise l’un de ses plus grands papes, à la chrétienté et au monde l’une des gloires les plus pures, les plus élevées, les plus rayonnantes qui aient jamais brillé dans l’histoire.
Tous les papes sans doute, par cela même qu'ils sont établis pasteurs suprêmes de l'Eglise, participent aux promesses d’infaillible assistance dont l'Esprit de lumière est la source ; mais, d’un autre côté, tous, nous le savons, n’ont pas reçu du ciel les mêmes talents, les mêmes dons, les mêmes dispositions naturelles. Il y a en eux comme deux éléments parfaitement distincts, le divin et l’humain : par l’un i!s se ressemblent,
et par l’autre ils diffèrent. Quand Dieu choisit un homme pour lui confier le sceptre des âmes, il joue le rôle de l'artiste dont le talent et l’instrument font jaillir des entrailles du maïbre un Apollon ou un Moïse. Plus ce marbre est riche et pur, plus l’œuvre d’art est belle. De même plus celui que la Providence appelle des rangs du sacré Coilège au gouvernement de l'Eglise possède de qualités et d’aptitudes natives, plus aussi on peut espérer que son règne sera brillant et fécond.
Or, ce qui distingue et caractérise le pape Léon XIII, ce qui parmi tant de nobles et vénérables figures du pontificat romain fait ressortir d’un éclat particulier cette imposante physionomie, c’est l’admirable équilibre de toutes ses facultés, cette unité parfaite, cette harmonie supérieure des forces vives de son âme, c’est ce double rayonnement des deux génies qui résument toute la puissance humaine : le génie de la pensée et le génie de l'action.
Léon XIII est à la fois homme de science et homme de lettres, homme de conseil et homme de commandement. Il a le savoir d’un Benoît XIV, la culture d’un Léon X ; à la bonté de Pie IX, il unit la fermeté, l’intrépidité de Grégoire VII. Et s’il me fallait chercher, dans l’histoire de tant de Pontifes, celui dont le caractère, la science et le prestige offrent, dans un ensemble de mé-
DISCOURS ET ALLOCUTIONS 127 rites suréminents, le plus d’analogie avec les dons si rares du Pontife actuel, je nommerais Innocent III, cette gloire du moyen âge, dont l'amour du vrai et du beau, joint à l’amour de Dieu, de l'Eglise et des âmes, éleva la Papauté à un si haut degré de puissance et lui valut dans ses relations avec le monde politique ce suprême ascendant sur les pouvoirs terrestres qu’elle n’eut pas toujours dans la suite, mais qu’elle exerce si merveilleusement aujourd’hui.
Le premier titre de Léon XIII à l'estime et à l'admiration de ses contemporains, c’est, Mesdames et Messieurs, l'élévation de son esprit, cette forte culture intellectuelle qui en fait non pas seulement un lettré, mais surtout un savant.
Que faut-il entendre par ce nom, si glorieux en lui-même, mais donné de nos jours, par une confusion étrange, aux médiocrités les plus vulgaires ? Suffit-il pour être savant d’avoir su emmagasiner dans les replis de sa mémoire un certain nombre de faits, de pouvoir avec assurance aligner les principales dates, les principaux noms de l’histoire, ou encore de pouvoir décrire les divers phénomènes, physiques et cosmologiques, que le monde des corps nous présente ? Non, certainement non. Si une pâle érudition se contente
de ces connaissances, la science demande plus. Elle exige que l'intelligence, s’élevant au-dessus des faits recueillis par les sens ou par annales des peuples, pénètre leurs causes intimes, recherche les principes premiers qui régissent l’univers, mette en lumière les lois générales auxquelles sont soumises d’un côté les forces mécaniques et de l’autre les forces morales. Sans cela, la nature, l’histoire, le genre humain, demeurent livres fermés.
Telle est la vraie notion de la science bien comprise, et tel est aussi le secret de cette puissance intellectuelle qui fait que Léon XIII commande en souverain aux esprits de son siècle, comme docteur de la foi d’abord, mais, de plus, comme champion et interprète fidèle de la raison humaine, Les protestants le lisent ; les incrédules le redoutent ; tout l'univers l’admire. C’est qu’il exerce sur tous la suprématie de l’idée.
Etudiez, analysez les splendides documents émanés de cette plume féconde : vous Y verrez partout la trace d’une intelligence cherchant le Pourquoi des choses, interrogeant leur nature, remontant à leurs causes premières et sillonnant, pour les reconnaître, toutes les avenues de la vérité. Quand Léon XIII s'empare d’un sujet, il le domine, il l’enserre, il le subjugue en quelque sorte sous l’étreinte vigoureuse et irrésistible de sa pensée. Ou bien encore cette pensée res-
semble à un vaste fleuve, a’ ant prendre sa source au pied des monts les plus reculés, descendant avec calme de ces hauteurs lointaines, s’enrichissant le long de son cours de rivières tributaires, puis roulant à travers la plaine, dans un lit large et profond, ses eaux limpides et pures, principe de fécondité, de prospérité et de vie. Prenons, par exemple, les lettres si célèbres sur l'Eglise et la civilisation, publiées par l’auteur, encore évêque de Pérouse, peu de temps avant son accession au trône pontifical. Léon XIII, d’après sa méthode, commence par y définir ce qu'est la civilisation véritable : il la place dans la mise en œuvre, réglée et harmonieuse, de toutes les forces de l'humanité, forces matérielles, morales et intellectuelles. Puis, partant de ce principe, il démontre avec une logique aussi serrée: que persuasive, et à laquelle aucun point n’échappe, comment l’Eglise, par ses doctrines si sages sur le travail, sur le repos du dimanche, sur le rôle que tient l’homme au sein de la création,
par le bras de ses moines et l’action de ses.
enfants, a favorisé le bien-être des classes s0ciales ; comment aussi, gardienne infaillible de la vérité et de la morale, par ses lois, ses enseignements, par le type divino-humain qu’elle a proposé au monde et qui est comme l’incarnation du vrai, du beau et du bien, elle a contribué d’une manière efficace au perfection-
Pour mieux vous montrer, Messieurs, quelle noblesse, quelle ampleur, et quelle forme sai-
de sa pensée, permettez que je vous cite cette page si remarquable, dans laquelle il décrit le pouvoir souverain de l’homme sur les forces de la matière! : “ À côté, dit-il, du zèle pour la gloire de Dieu s'allume dans l’Eglise un autre amour non moins ardent : c’est l’amour pour l’homme, le vif désir qu’il soit rétabli dans tous les droits ‘que lui donna soa créateur. Or, l’homme à reçu de Dieu, pour son üéritage dans le temps, cette terre où il vit et dont il a été établi le seigneur. La parole qui retentit au matin de la création : ‘ Soumettez-vous la terre et dominez-la?, ” n’a iamais été retirée. S'il avait persévéré dans l'état de grâce et d’innocence, l’homme aurait
la violence.
“ Toutefois, le domaine subsiste encore, et l'Eglise, qui est une mère, ne peut rien avoir de plus à cœur que de le voir s'exercer, que de voir
1. L'Eglise et la civilisation : lère partie, 2. Gen., 1, 28.
l’homme se montrer ce qu’il est en réalité: le seigneur de la création. Or, ce droit s'exerce lorsque le roi des créatures, déchirant les voiles qui recouvrent ses possessions, ne s'arrête point à ce qui tombe sous ses yeux et à ce qu’il touche de ses mains, mais pénètre dans le cœur. même de la nature, recueille les trésors de fécondité que recèlent les forces qui s’y trouvent et les utilise à son profit et au profit d’autrui.
“Comme il apparaît beau et majestueux, 6 nos bien-aimés diocésains!, l’homme quand il commande à la foudre et la fait tomber impuissante à ses pieds; quand il appelle l’étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, au fond des abîmes de l’océan, au-delà des montagnes abruptes, à travers les plaines interminables ! Comme il se montre glorieux alors qu’il ordonne à la vapeur d’attacher des ailes à ses épaules et de le conduire avec la rapidité de l'éclair, par mer et par terre ! Comme il est puissant par son génie, quand il enveloppe cette force elle-même, la rend captive et la conduit, à travers les sentiers qu'il lui a tracés, pour donner le mouvement et comme l'intelligence à la matière brute, laquelle se substitue ainsi à l’homme et lui épargne les plus dures fatigues !
1. Les fidèles du diocèse de Pérouse, dont Léon XIII était alors l’évêque.
‘Et l'Eglise, cette mère qui suit avec tendresse les progrès de ses fils, est si loin de vouloir y mettre obstacle qu’elle se réjouit et tressaille d’allégresse en les voyant. ”
Je tenais, Mesdames et Messieurs, à vous citer cette page qui nous donne une si belle idée, et du style de Léon XIII, et surtout de l’art merveilleux avec lequel il sait rattacher à la thèse principale les évolutions de sa pensée.
Un génie de cette trempe, muni de fortes études sur la philosophie métaphysique et morale, sur la théologie, le droit, tant civil que canonique, était bien fait pour présider, dans nos jours d’aveugles préventions, aux destinées de l'Eglise. Jamais en effet la science, à la fois divine et humaine, ne fut plus nécessaire au Bouvernement ecclésiastique. Il y a des temps où, pour un Pape, c’est assez d'affirmer : il yen a d’autres où les circonstances l'obligent à démontrer. C’est le besoin de notre époque, de ce siècle défiant, chercheur, raisonneur ; et certes, la Providence, dans son infinie sagesse, ne pouvait plus opportunément satisfaire ce besoin
qu’en nous donnant, comme elle l’a fait, un pape philosophe, et en plaçant sur la chaire de saint Pierre un penseur et un savant.
N'ignorant pas ce que l'opinion attend de tout homme public appelé à gouverner, ce Pontife aux vues élevées, larges et synthétiques, s’est présenté au monde, tenant en main un Programme. Que renfermait ce programme ?
quels en étaient les traits essentiels, les articles fondamentaux ? On les résume en trois mots : accord de la foi et de la raison ; union de l’Eglise et de l'Etat ; harmonie entre les hautes classes et les classes ouvrières. Oui, en posant le pied sur les degrés du trône, Léon XIII a dit aux peuples : “ Voici le programme que je vous apporte, la charte que je vous propose et qui sera votre salut ; Car elle répond au triple besoin et elle pourra clore le triple schisme de nos temps malheureux. La raison humaine, affranchie de la tutelle de la foi, se précipite vers sa ruine: je veux rétablir l’accord entre ces deux puissances. L'Etat fait à l'Eglise une guerre: déloyale : il faut que cette lutte finisse, et qu’une franche et solide union marque dorénavant les rapports de ces deux sociétés. Dans l’industrie moderne le patron opprime l’ouvrier, l’ouvrier mécontent s’insurge contre le Patron : il importe donc de bien définir les rôles respectifs du Capital et du travail, d’harmoniser ces deux facteurs.
de la richesse publique, sans préjudice pour les droits de l'un, sans mépris pour la faiblesse et l'infériorité de l’autre, et de ramener ainsi le vrai bonheur social. Ce programme de paix et d'union, cette charte conciliatrice, peuples chrétiens, acceptez-la : mettez-la à la base de toutes vos institutions ; faites-en la norme nécessaire de tous vos travaux et de tous vos progrès, car elle porte avec elle l'empreinte d’une sagesse sur Jaquelle le temps ne peut rien. Bien différente des chartes humaines, elle a été formulée dans l'éternel conseil des trois Personnes divines ellesmêmes. ”
Il serait trop long, Mesdames et Messieurs, d'analyser même sommairement chacune des encycliques dans lesquelles le Saint-Père, développant son Programme, réalise depuis quinze ans avec une étonnante fidélité les promesses mémorables de son pontificat. Trois de ces do-
marquer par leur éclat l'apogée doctrinal du règne de Léon XIII.
C’est d’abord l’immortelle encyclique Æterni Patris, l’une des premières qui aient attiré l’attention du monde chrétien, et par laquelle devait commencer l’œuvre de restauration, de relèvement et de perfectionnement, entreprise Par son auteur ; car, dans cette lettre, Léon XIII y établit d’une façon magistrale les principes
et les assises de la science rationnelle, point de départ de tout vrai progrès. La philosophie scolastique, dans la Personne de son plus docte et de son illustre représentant, Thomas d’Aquin, y est comblée d’éloges et proposée aux écoles catholiques comme la règle et le fondement de toutes les études sérieuses, comme le remède aux égarements et aux mille fluctuations de la science Contemporaine. L’intelligence étant la reine du monde, assainir et rectifier ses idées, c’est faire œuvre au plus haut point de régénération sociale.
Pour descendre de ces régions sur un terrain plus concret, l’auguste Pontife fit paraître en 1885 cette autre fameuse encyclique dite Zmmortale Dei, laquelle avec des accents jusque-là inouïs et une autorité souveraine traitait de la constitution chrétienne des Etats. La presse entière fit écho ; l’ancien et le nouveau Monde applaudirent ; et de partout on vit affluer vers la Chaire apostolique des lettres enthousiastes d’adhésion sans réserve et d’admiration profonde. Jamais Rome n'avait encore, par une parole aussi nette, aussi dégagée et aussi Pénétrante, jeté tant de lumière sur les graves et brûlantes
. Questions qui passionnent si fiévreusement notre
siècle. Ce monument grandiose de la sagesse Papale restera comme le code le plus fécond et la norme la plus parfaite du droit public et
social. Après avoir défini les éléments constitutifs des deux sociétés sœurs, la société civile et la société religieuse, et montré l’incontestable supériorité de cette dernière sur la première, Léon XIII retrace avec complaisance l'idéal de l'Etat chrétien : il fait voir les rapports de confiance réciproque et d’harmonie bienveillante qui devraient toujours régner entre deux pouvoirs faits pour s'entendre. Puis, venant à considérer le soi-disant droit nouveau introduit depuis un siècle, il renouvelle les condamnations fulminées à si juste titre par l’auteur du Syllabus ; puis enfin, dans des pages d’une clarté et d’une précision vraiment incomparables, il dissipe tous les nuages et met fin à toutes les équivoques. Mais l’œuvre d’apaisement et de reconstruction sociale n'était Pas encore achevée, Vers les hauteurs du Vatican montait, chaque jour grandissante, la plainte de ces milliers de pauvres qui cherchent dans le travail le pain de leurs familles, et qui ne trouvent, trop souvent, pour prix de leurs sueurs que l’exténuation du corps, et la ruine cent fois plus funeste de l'âme. Emu de ces clameurs, Léon XIII s’est penché vers le peuple comme pour mieux entendre le cri de sa misère et les pulsations de son cœur, et saisi d’une immense compassion semblable à celle que son divin Maître éprouva un jour à la vue des foules affamées, il s’est écrié lui aussi dans un transport
om tte
ai à dr
mn titine
Tout le monde se rappelle l’inoubliable encyclique Rerum Rovarum, dans laquelle Je SAVa’ + Pontife, combinant sa science de docteur et son amour de père, aborde le terrible problème de
Il faut lire et relire cette lettre, méditer et approfondir cette parole si ferme, si vivante, et si débordante d’enseignements. Un écrivain de renom l’a jugée avec éloquence : ‘ C'est, dit-il, le baiser du Christ à ses Pauvres et l’embrassement du peuple par l'Eglise, ” « Le Pape a vu la société moderne coupée en deux armées ennemies 8 et il est descendu au milieu des combattants rangés en bataille et, entre les deux camps, il a planté la croix. ” Dans la croix, en effet, se trouve l’unique solution, réellement efficace, du grand problème social ; et Léon XIII, en ar-
borant de sa main Pacificatrice, sur l'atelier et sur l’usine, cet emblème d'équité, de réconciliation et de pardon, a mérité aux Yeux de l’histoire le titre impérissable de bienfaiteur du peuple, d'ami et de père des pauvres.
L'influence doctrinale du Souverain Pontife régnant s’explique très bien sans doute par la hauteur des pensées, l'actualité de l’ensei- &nement, la largeur et parfois la hardiesse des vues, qu’on admire en tous ses écrits ; mais elle s'explique mieux encore, si on tient compte des charmes extérieurs que la vérité revêt sous sa plume.
Chose digne de remarque, et cependant peu tonnue d’un grand nombre de personnes :
Léon XIII est un homme de lettres dans toute l’acception du terme, un classique de haute lignée, un humaniste fin, délicat, distingué : et depuis le jour où il remportait dans les salles du Collège romain, après de brillantes études, les premiers prix de latin et de grec, jusqu'aux années laborieuses de son pontificat, il n’a cessé d’associer, dans son amour, au culte de la science le culte de l’art de bien dire. Le beau, Mesdames et Messieurs, n’est-il Pas proche parent du vrai, et n’a-t-il pas reçu de Dieu même l'honorable mission d’en refléter les splendeurs ? ‘“ La parole, dit un auteur, est le lien des esprits ” ; et plus ce lien a de force, plus il possède de grâces
et d’attachantes beautés, plus aussi, par son moyen, l’écrivain influe sur les âmes. Léon XIII a voulu prouver que l'Eglise catholique comprend ces vérités, qu’elle a été et qu’elle reste toujours l’asile protecteur des sciences et des lettres, qu’elle sait, dans toute la mesure de sa discrétion et de sa prudence, emprunter à l’antiquité la langue de ses historiens, de ses orateurs, de ses poètes, pour élever ces formes de Part, les animer de son souffle, les féconder de son génie, et faire servir au triomphe et à la diffusion du christianisme ces ailes vigoureuses et resplendissantes de Ja pensée. Voilà pourquoi toutes les encycliques, toutes les lettres pontificales parues depuis quinze &as, sont des modèles de littérature ; et voilà pourquoi le Fpe actuel est un Cicéron chrétien.
Léon XIII écrit en artiste. Sa phrase, taillée dans le marbre de la plus pure latinité, est d’une beauté sculpturale, et on dirait qu’en la façon-
périodes, et le nerf du langage, et cette grave et sonore mélodie dont les sons de la langue latine, heureusement combinés, portent en eux le secret.
Faut-il, d’ailleurs, s'étonner d'un tel mérite
et d’une telle gloire ? Léon XIII n’est pas seulement l'écrivain savant et lettré qui sait manier la prose, “ ce mâle outil,” comme l'appelle Veuillot e mais il est de plus, Mesdames et Messieurs, plusieurs l’ignorent peut-être, un favori des Muses.
Oui, Léon XIII est poète ; car la poésie est divine. Elle reçut sa consécration dans les pages rythmées de la Bible. Pourquoi serait-elle indigne de la gravité d’un Pontife romain ? —
Les travaux sans trêve et les soucis sans nombre du Souverain Pontificat n’ont Pu paralyser les élans de cette âme, ni étouffer ses accents.
Lorsque, il Y a trois ans, le cardinal Joseph Pecci fut enlevé par la mort à l'affection de son frère et à l’admiration de toute l'Eglise, le Saint-
Père, pour mieux honorer la mémoire de celui que la science et le mérite, non moins que les liens du Sang, unissaient si étroitement à son auguste personne, Composa en latin un ravis sant dialogue où l’on ne sait qu’admirer davantage, de la beauté des sentiments ou de la perfection du style. Rien de plus gracieux, de plus tendre, ni de plus sublime dans sa touchante simplicité.
C’est Joseph, le frère du ciel, qui le premier, du haut de sa gloire, adresse la parole! à son frère de la terre :
“J'ai satisfait, dit-il, à la justice divine, et me voici introduit dans les célestes parvis. Mais toi, de quelle lourde charge tu es encore accablé ! Prends Courage et d’un bras toujours confiant lance sur la haute mer la barque de l'Eglise :
Sume animum ; Jfidens cymbam duc æquor in altum.
“Tes travaux ne resteront pas stériles ; mais cependant, Joachim, si tu veux atteindre le ciel et échapper aux flammes vengeresses, souviens-toi qu’il te faut laver tes fautes dans les larmes de la pénitence. ”?
Et Joachim de répondre :
‘Oui, frère, tant que je vivrai, je ne cesserai
1. Nous ne pouvons donner ici qu’un très pâle aperçu de cette charmante petite poésie.
SR
de gémir et de pleurer sur mes fautes. Toi, de ton côté, puisque tu jouis du bonheur des saints, n’oublie pas celui que les ans ont courbé sous leur poids et que mille soucis dévorent. Pendant qu’il lutte contre les flots et l’horrible tempête, soutiens-le de tes prières, console-le souvent de ton regard fraternel. ”
Léon XIII avait tracé à la raison humaine le chemin de la vérité. Ila voulu, par son exemple, marquer à la poésie les sources de l’inspiration, réformer et diviniser cet art, en lui montrant pour idéal non cette nature grossière, dont le spectacle abaisse l’âme, mais ces beautés d’un ordre supérieur pour lesquelles nous sommes créés, qui ornent et grandissent l'esprit, qui charment et élèvent le cœur.
IT
Toutefois, Mesdames et Messieurs, les doctrines les mieux établies, les théories les plus fécondes demeureraient souvent lettre morte sans une main assez énergique pour les réduire en pratique. Autre chose est de bien penser, autre chose est d'appliquer sa pensée à l’action. Tel fut grand philosophe, théologien éminent, orateur puissant et disert, qui ne sut jamais gouverner. La conduite des hommes et des choses requiert en effet des aptitudes spéciales dont
os réétsgada
um manne
beaucoup d’excellents esprits, versés dans la doctrine, paraissent Presque entièrement dépour. vus.
Il s’en trouve néanmoins dont la valeur insigne échappe à cette faiblesse, et, je me hâte de l’affirmer sans crainte d’être contredit, Léon XIII est de ce nombre. Autant son intelligence montre de force pour concevoir, autant son activité offre de ressources pour exécuter. On sent que cet homme participe, de la façou la plus effective, à la puissance de Celui en qui penser est dire, et en qui dire est agir. Dans l’espace de quelques années, Léon XIII a accompli le travail de tout un siècle.
Dans l’ordre intellectuel d’abord, quelle vaste renaissance, et quel regain de vie, d'initiatives et d'efforts! Nous assistons à un mouvement
accéléré par l'énergie de son successeur, grandit de jour en jour, et prépare à l'Eglise du Christ ce vif rayonnement doctrinal dont les fastes Philosophiques et théologiques du moyen âge nous offrent un si bel exemple. Rome voit crottre chaque année le nombre de ses séminaires, doubler et quadrupler le nombre de ses élèves, De nouvelles sociétés se fondent ; des académies de Saint-Thomas, modelées sur celles que le pape soutient de ses deniers, surgissent de toutes patts. Fribo » Washington et tant d’au-
tres centres d’études, ajoutent à la gloire des universités déjà existantes. Les revues se font plus sérieuses. Des congrès catholiques internationaux plantent sur la route des siècles les jalons de la vraie science. Léon XIII établit lui-même pour le clergé italien une école de haute littérature. De plus, rivalisant avec les savants modernes, il commande qu’on érige au sommet
l’univers : et, afin de bien prouver que l'Eglise dont il est le chef ne craint pas la lumière, qu’elle n’a rien dans son histoire, rien dans ses œuvres, rien dans sa vie, dont elle redoute les révélations, il ouvre toutes grandes aux savants de tous les Pays, amis et ennemis, protestants comme catholiques, les portes jusque-là fermées des Archives vaticanes.
Dans l’ordre moral et disciplinaire, que voyonsnous encore ? un Pontife qui, bien qu’absorbé par les travaux intellectuels et la grande mission sociale dont il s’est fait l’apôtre, sait descendre cependant dans ler moindres détails de l’administration pastoral et procurer de toutes mamières le bien de son troupeau.
Archevêque de Pérouse, il avait pendant trentedeux ans versé sur ce diocèse tous les trésors de son âme. Pape, il sentit son Cœur, au contact du cœur de saint Pierre, s’embraser d’un amour
short bats ir
LORS. AE APS à D :
rh
plus généreux encore, et quelles flammes dévorantes en ont jailli ! Toutes les œuvres catholiques ont reçu de sa main une impulsion nouvelle, Ses cncycliques sur le Rosaire, sur la dévotion à la Sainte-Famille, comme aussi sur le Tiers-Ordre de Saint-François d’Assise, exhalent les parfums de la piété la plus tendre. Avec quelle émotion suave, lui vieillard octogénaire immobilisé par l’âge et la captivité, il rappelle! les temps éloignés, — doux souvenirs de jeunesse, — où, enrôlé comme sa pieuse mère sous la bannière séraphique, “il gravissait joyeux les monts sacrés de l’Alverne, ” et allait vénérer ces lieux, témoins de l’impression des stigmates de l'amour divin ! — Léon XIII a eu le bonheur de rétablir la hiérarchie dans plusieurs pays :
en Ecosse, chez les Slaves, puis sur cette terre
d’Afrique si riche de souvenirs et de gloires : et ce
sera ainsi son mérite d’avoir fait surgir du sol
chrétien de nouvelles moissons, et d’avoir assuré
à l'Eglise de nouvelles joies et de nouveaux triom-
phes. Nous ne dirons pas tout ce qu’il a fait
Pour propager la foi dans les contrées infidèles et pour soutenir les missions d'Orient : ce récit serait trop long, et d’ailleurs d’autres travaux
et d’autres formes de zèle réclament toute notre attention.