DISCOURS PRONONCÉ AU BANQUET DU 23 JUIN
Monsieur le gouverneur, Excellence,
Messieurs^
"Le jour que nous célébrions" : je n'ai jamais entendu sans émotion proposer ce toast traditionnel dans nos célébrations nationales. Cette simple formule comporte, en effet, un sens bien émourant. Si elle peut paraître singulière et obscure à l'étranger, présent, par hasard, à nos fêtes, pour nous. Messieurs, n'est-ce pas qu'elle est d'une merveilleuse éloquence ? "Le jour que nous célébrons", c'est un jour de ralliement et d'harmonie ; c'est un jour d'allégresse et de fraternité sainte ; c'est un jour de souvenir et d'espérance ; pour tout dire, en un mot, c'est le jour, c'est la fête de la Patrie.
La Patrie ! quelle saisissante évocation nous avons eue, ce matin, de la réalité sublime signifiée par ce nom auguste. Dans un cadre splendide apparaissait à nos regards émus le plus incom-
parable des tableaux. A nos pieds s'étendait cet ^^afïourc d'eau bel et délectable'' dont parle Jacques Cartier, ce Saint-Laurent royal dont les flots majestueiix ont pour nous de si profonds et de si intimes accents. Sur l'autre rive, Lévis étageait ses maisons, ses clochers étincelants et ses verdojants bosquets. Là-bas Tîle d'Orléans jaillissait du sein des eaux comme une gigantesque émeraude. Plus loin se dessinaient les falaises de Beauport, coupées par la nappe mouvante et argentée du Montmorency, et à l'horizon se profilaient les mamelons bleuâtres et les crêtes fuyantes des Laurent ides, qui semblaient se poursuivre dans une course effrénée, jusqu'à ce qu'ils allassent se précipiter avec le Cap Tourmente dans les flots du grand fleuve.
Au-dessus de nos têtes, le soleil radieux flamboyait dans un ciel d'azur, faisait pleuvoir ses rayons d'or sur la terre et les ondes, et remplissait l'espace de lumière et de vie. Au milieu de ce décor grandiose et féerique, soixante mille hommes étaient accourus, de tous les points de l'horizon, à rapi)el d'une idée^ sur le site du vieux fort et de l'ancien château Saint-Louis, où Champlain expira, d'où Frontenac répondit à la sommation insolente de l'amiral bostonnais par la bouche de ses canons, où se renconti'èrent tant de gouverneurs, de prélats, d'intendants et de généraux illustres, et s'agitèrent pendiint un siècle et
demi les plus chers intérêts de la Nouvelle-France. Confondus dans un même sentiment, chef d'Etat et pontifes, magistrats, législateurs, membres des professions libérales, des classes industrielles et commerciales, hommes du labeur agricole ou manufacturier, nous étions là debout sur cette place fameuse, au-dessus de laquelle planaient les ombres de Champlain et de Montmagny, de Tracy et de Laval, de Talon et de Frontenac, d'Iberville et de Jolliet, de Vaudreuil et de la Galissonnière, de Montcalm et de Lévis, de tous nos apôtres et de tous nos héros. Nous étions là, foule immense et ondulante, parsemée de bannières et de drapeaux flottant dans la brise, et nous attendions quelque chose de grand. Soudain, un prince de l'Eglise monta les degrés de Tautel pacifique érigé à Tendroit même où éclatèrent jadis tant de clameurs guerrières. Pendant que le Credo de notre foi religieuse s'élevait vers le ciel, il prononça les paroles mystérieuses qui renouvellent chaque jour le prodige de la Kédemption, puis Ton vit briller entre ses mains l'Hostie propitiatoire. A ce moment tous les genoux fléchirent, tous les fronts se courbèrent, les clairons sonnèrent, le canon tonna et sa voix retentissante alla faire redire aux échos de nos montagnes et de notre fleuve géant que le Canada français et catholique venait de décerner
au Christ roi le triomphe d'une adoration nationale.
Messieurs, vous avez vu comme moi ce spectacle émouvant, et il a fait battre votre cœur comme le mien. Il m'a semblé que ce n'était pas un hors-d'œuvre que d'essayer ici, ce soir, d'en retracer et d'en fixer les grandes lignes. Car ce décor magnifique, cette foule, ce pontife, ce Credo, cet autel, ces souvenirs du passé et ces splendeurs du présent, tout cela c'était la patrie, la patrie vivante et superbe, concentrée dans un point, résumée dans une scène, parée de tous les sourires de la nature et rayonnante de tous les prestiges de l'histoire. C'était la patrie, notre {héritage et notre orgueil, notre patrie à nous, bien à nous, parce qu'elle a été découverte, fondée, fertilisée, défendue et illustrée par le génie, les vertus, les travaux, les sueurs et le sang, de nos explorateurs, de nos pionniers, de nos soldats et de nos martyrs.
Vous aviez donc bien raison. Messieurs, d'acclamer tout à l'heure le jour que nous célébrons, puisqu'il est la fête de la patrie. ^lais il est de plus pour nous un mémorable anniversaire.
La Société Saint- Jean-Baptiste de Québec célèbre ses noces de diamant. Il y a soixante ans elle faisait son appariticm sur la scène du monde. L'heure était triste et sombre. Nous traversions l'une des crises les plus périlleuses do notre exis-
tence nationale. Lorsque l'on étudie notre histoire, on est frappé d'un fait: c'est que peu de nations ont eu à livrer autant de combats et à subir autant d'épreuves. Durant plus de deux siècles, la foudre a grondé sur nos têtes et nous avons été secoués par tous les souffles de l'aquilon. La barbarie sanglante a failli nous étouffer au berceau. Plus tard, Tinvasion dévastatrice et la domination étrangère ont ouvert sous nos pas un gouffre qui devait être notre tombeau. Enfin, l'oppression et l'ostracisme politiques ont longtemps poursuivi notre anéantissement. Et cependant nous avons vécu, nous vivons et nous vivrons.
Mais en 1842 bien des gens se demandaient si nous allions mourir. Le mouvement insurrectionnel de 1837 avait été étouffé dans la flamme et noyé dans le sang. L'échafaud politique avait fait parmi nous son apparition sinistre. L'exil avait complété l'œuvre de la mitraille et du gibet. Nos rangs étaient décimés, notre langue était proscrite, nos droits étaient foulés aux pieds, et l'éternel vac victis retentissait contre nous de toutes parts comme une clameur de haine et de vengeance. Qu'allions-nous devenir ? Notre race allait-elle être vouée sans retour à l'ilotisme ? La prophétie insultante que nous avait faite un de nos fanatiques ennemis allait-elle se réaliser. ^'Heiocrs of ivood and draivcrs of water — feu-
deurs de bois et porteurs d'eau", était-ce là le sort réservé aux descendants des vainqueurs de Carillon, de Sainte-Foy et de CMteauguay ? Messieurs, à ce douloureux moment, les âmes les plus fermes tremblèrent et doutèrent. ''Ce n'était plus seulement avec inquiétude, a écrit M. Chauveau, c'était avec une grande crainte, c'était presque aA'ec désespoir que l'on se demandait ce qui allait advenir de tout ce qui nous était cher. Quelquesuns disaient tout haut que Ton ne pouvait plus être rien dans ce pays à moins de se faire anglais. . . d'autres ajoutaient à demi-voix: et protestant. . . Les gens qui voulaient décorer leur lâcheté d'un prétexte demandaient que l'on considérât la question au "point de vue pratique''; ils déclaraient qu'il était inutile de se faire illusion, qu'il valait mieux envisager le danger en face, qu'en supposant même que l'usage de notre langue fût toléré dans les documents officiels, nous aurions bien de la peine â nous faire entendre dans un parlement où nous serions toujours en si petit nombre. De là, ils concluaient â la déchéance graduelle de la langue française dans toutes nos maisons de haute éducation, et pour être sûrs d'y arriver, ils recommandaient de faire de l'anglais la langue enseignante, au moins pour une partie du cours d'études. Nos lois et nos usages, disaient-ils, n'étaient après tout que des vestiges du passé ; nous avions tout à gagner en leçi
échangeant pour des institutions plus en harmonie avec les besoins de la société moderne. Ils ne voulaient pas attaquer le catholicisme, ils ne l'auraient pas osé quand même, mais il est bien à craindre que, pour quelques-uns au moins, Tapostasie religieuse n'eût suivi de près l'apostasie nationale si ce mouvement n'eût été arrêté''. Grâces en soient rendues à Dieu, il fut arrêté, Messieurs, ce mouvement de double apostasie. Et ce sera la gloire impérissable de la Société Saint- Jean-Baptiste d'avoir été Tune des forces qui l'ont enrayé. Ce fut en 1842, à cette heure de doute, de confusion, d'appréhensions poignantes, qu'elle entra en scène sous Timpulsion généreuse d'hommes dont les noms doivent être répétés avec reconnaissance aujourd'hui, les Bardj, les Aubin, les Taché, les Rhéaume, les Plamondon, les Ca-
' ron, etc. Elle arbora l'étendard national, elle emboucha le clairon des revendications patriotiques, elle groupa les volontés, elle rallia les courages,
J elles ressuscita l'espérance. "En avant! en avant î cria-t-elle, qui aime la patrie me suive !" Et à son
^ appel vibrant, notre peuple, un moment affaissé sur le bord de la voie douloureuse qu'il avait ja-
\ lonnêe d-es lambeaux de sa chair et arrosée de son
Isang, notre peuple se ranima, se redressa, et re- \{prit sa marche vers l'avenir.
Je n'entreprendrai pas de faire l'historique de l'époque qui s'est écoulée depuis 1842, et qui a vu
notre relèvement. Durant les soixante dernières années, que de chemin nous avons parcouru î Notre langue a obtenu son droit de cité, nous avons conquis la liberté constitutionnelle, nos chefs se sont fait une large place dans les conseils de l'Etat, nos institutions se sont affermies et développées, notre nationalité s est manifestée avec éclat dans toutes les sphères de l'acti^'ité politique et sociale. Aujourd'hui le Canada français est plus fort, plus débordant de sève et de vitalité qu'il ne Ta été peut-être à aucune autre époque de son histoire. La Société Saint-Jean-Baptiste n'a pas la folle présomption de vouloir s'attribuer tout le mérite des victoires remportées ; elle réclame simplement sa part d'honneur, comme elle a eu sa part de luttes et de sacrifices.
J'ai dit "le Canada français", j'aurais dû ajouter "et catholique", car c'est bien là ce que nous sommes. Et Dieu veuille que nous le soyions toujours î Toujours catholiques et toujours français, voih\ notre rôle, voilà notre caractère distinctif, voilà notre vocation historique, voilà notre grandeur et notre gloire.
Nouis sommes catholiques, et comment ne le serions-nous pas ? L'Eglise catholique a été la mère de toutes les nations modernes, mais il semble qu'elle ait eu pour notre petit peuple de spéciales tendresses. Elle a veillé sur notre berceau avec une indicible sollicitude ; elle nous a donné
sans compter des apôtres et des saints ; elle a fait s'épanouir parmi nous une merveilleuse floraison de vertus chrétiennes, qui ont arraché des cris d'admiration même à des historiens hostiles; elle a fécondé notre sol du sang de ses martyrs; elle a partagé et consolé tous nos deuils ; elle a été la fortifiante compagne de nos épreuves ; elle a rempli auprès de nous la fonction dévouée d'éducatrice et de conseillère ; et c'est grâce à elle que nous avons pu réparer nos défaites et préparer nos victoires. Maintenant que nous sommes parvenus à l'âge viril, nous ne saurions, sans la plus étrange aberration, laisser se rompre ou même s'affaiblir les liens qui nous unissent à elle. Que dis-je, nous ne saurions, sans nous être infidèles à nous-mêmes, nous montrer infidèles à l'Eglise ! Notre défection ou notre indifférence religieuses nous infligeraient une déchéance sociale et politique. Car l'action catholique fait partie intégrante de notre tradition nationale, et constitue Tun des meilleurs éléments de notre prestige. Par elle, nous rayonnons sur toute l'Amérique du Nord; par elle, nous reculons les frontières de notre influence ; par elle, nous prolongeons notre domaine moral bien au-delà des limites de notre domaine territorial ; par elle, nous envoyons nos prêtres et nos religieuses faire bénir notre nom au milieu des glaces du Nord et sous le ciel brûlant du Midi ; par elle nous promenons notre dra-
peau de l'Atlantique au Pacifique, et de la mer mexicaine à la Baie d'Hudson. A ce simple point de vue, au point de vue patriotique, qui est celui auquel je me place surtout en ce moment, n'est-ce pas, Mesv^ieurs, que renoncer à notre mission religieuse, ce serait pour nous une désastreuse abdication ? Ah ! non, nous ne commettrons pas ce crime qui serait à la fois un crime religieux et un crime national.
Il est un autre crime que nous ne commettrons pas. C'est celui de mentir à notre sang et de renier notre origine. Nous sommes nés de la France, dans ce siècle fameux où, comme un astre sans rival, elle éblouissait le monde des rayons de sa gloire. Nous «sommes de souche française, de sang français, d'hérédité française. Et malgré notre séparation d'avec le pays de nos ancêtres, malgré le temps, malgré la défaite, malgré les efforts de vainqueurs à courte vue, nous avons conservé las caractères constitutifs de la race dont nous sommes sortis. Les écrivains et les hommes politiques anglais qui s'en sont effrayés et irrités ont fait preuve d'un esprit bien étroit et bien peu clairvoyant. Ils auraient dfi admirer en nous cette énergique résistance à la dénationalisation, ce patriotisme obstiné qui nous tenait en garde contre les tentatives américaines et n'amoindrissait eu rien notre fidélité il la nouvelle souveraineté de ce pays. Dieu merci, il s'est trou-
vé parmi les successeurs des Craig, des Dalhousie et des Sydenham, des hommes à la haute intelligence et au noble cœur qui ont saisi la vraie portée de ce fait historique. Les Elgin, les Dufferin, les Lorne, ont compris que notre valeur co(mme facteurs sociaux était en raison directe de la persistance des qualités propres à notre race. Un groupe ethnique qui perd sa nationalité s'abâtardit, et ne peut plus contribuer à élever le niveau social, mais devient au contraire une cause d'abaissement et de décadence. Nous avons évité cette honte. Tout en acceptant loyalement le régime nouveau sous lequel la fortune des combats avait fait passer notre pays, nous avons conservé pieusement au fond de notre cœur Tamour de notre patrie d'origine, et nous nous sommes efforcés de continuer à nous éclairer au rayonnement de son génie.
Souvent d'épais nuages se sont interposés entre elle et nous. Et nous nous demandions alors avec douleur si l'éclipsé serait éternelle. Souvent aussi, en présence des embûches, des attaques perfid-es, des manœuvres savantes qui menaçaient notre nationalité, une angoisse mortelle étreignit le cœur de nos chefs, de nos écrivains et de nos penseurs. C'est sous l'empire de ce sentiment que notre illustre historien, M. Garneau, écrivit un jour à Emile de Girardin une lettre où se trouvait cette phrase: ^'Quel que soit, Mon-
sieur, le sort que Tayenir réserve à notre race, nouis aimons à reporter les yeux vers cette ancienne France d'où sont sortis n^s pères, et comme le chevalier normand couché sur le tombeau de marbre des vieilles cathédrales anglaises, si nous devons perdre notre nationalité, nous voulons du moins un nom français écrit sur notre mausolée". Nobles et touchantes paroles, mais trop pessimistes. Tu t'es trompé Garneau I grand patriote, tu t'es tromi>é ! Ton inquiète sollicitude pour l'avenir de notre race t'inspirait des prévisions trop sombres. Non, non, nous ne l'avons pas perdu, nous ne la x>erdrons pas cette nationalité dont l'amour a été la suprême passion de ta vie. Les pierres du mausolée oVi ses ennemis auraient voulu l'enfouir ne sont pas encore taillées. Et ce n'est pas sur un tombeau que notre nom français est inscrit, mais sur des arcs de triomplie, sur des monuments glorieux dédiés il nos grands hommes, sur le fronton de nos universités et de nos palais civiques, législatifs et judiciaires. Ah î s'il t'ét<ait donné de paraître en ce moment dans cette salle où le fluide pati'iotique vibre et circule à larges ondes ei nous enveloppe de son électrique atmosphère, tu te dirais avec bonheur que l'âme française vit toujours en nous et que cette Ame est immortelle !
L'î\me française, ^lessieurs, il me semble que cette expression désigne avec une parfaite jus-
tesse la nature et l'objet du culte que nous conservons pour la France. C-e que nous aimons en elle, c'est elle-même. Depuis que nous avons été séparés d'elle, elle a éprouvé bien des vicissitudes et traversé bien des fortunes diverses. Elle a connu les enivrements de la victoire et les amertumes de la défaite. Elle a été tour à tour monarchiste et républicaine. Elle a subi le despotisme et Tanarchie. Elle a changé bien des fois sa constitution, son gouvernement, ses lois, son orientation. Sur tout cela, sur toutes ces transformations, sur toutes ces modifications, sur toutes ces oscillations de doctrines, de régimes, de législation, de politique intérieure et extérieure, nous avons eu, nous avons nos idées, nos jugements, nos impressions, nos sentiments. Mais à travers tout cela, et souvent en dépit de tout cela, nous avons aimé, nous aimons l'âme de la France d'un persévérant et invincible amour. L'âme de la France: c'est-à-dire la gé- .nérosité de son cœur, la sublimité de s>es dévouements, les ardeurs de sa vaillance, les envolées de sa pensée, la clarté de son génie, le charme incomparable de son verbe, en un mot ce je ne sais quoi d'exquis, de vif, de tendre, de fort et de captivant qui a fait d'elle la nation fascinatrice. Xous voudrions la voir toujours grande, toujours puissante, toujours libre, toujours juste,
toujours digne de radmiration et du respect de l'univers.
Voilà comment nous aimons la France. Ai-je besoin de dire que ce sentiment ne saurait aucunement influer sur notre attitude politique, ni affaiblir la loyauté sincère, profonde, sérieuse et réfléchie que nous professons pour la couronne britannique ? Ce serait tomber dans le lieu commun. Notre attachement à la langue immortelle de Bossuet et de Chateaubriand, notre enthousiasme pour la littérature qui a enfanté tant d'impérissable chefs-d'œuvre, l'intéi'^t passionné que nous ins|)ire Thistoire de la grande nation dont nous sommes issus, n'ont rien qui puisse nous détourner d'accomplir les devoirs nouveaux que la Providence nous a assignés il y a près d'un siècle et demi. Quand nous disons que nous sommes français, nous voulons dire simplement que nouvS entendons conserver notre langue, nos traditions, notre caractère national, -et non pas que nous aspirons à renouer le lien politique que la main de Dieu a rompu en 1763. Nous affirmons que nous sommes de race française, mais en même temps nous complétons Ténoncé de notre status national en proclamant fièrement que nous gommes Canadiens français.
Je sais bien qu'il y a des esprits assez étroits pour nous contester la première partie de ce double nom. Plusieurs d^entre vous ont lu sans
DISCOURS ET CONFÉRENCES I4l
doute cette phrase ultra-spirituelle écrite par un folliculaire gallophobe au moment où le duc d'York visitait l'automne dernier cette province: "Son Altesse Royale, disait-il, est arrivée dans la province de Québec ; dans quelques jours seulement elle verra le Canada". Ainsi donc, d'après ce sympathique écrivain, la province de Québec ne méritait pas d'être considérée comme faisant partie du Canada, et nous n'étions pas dignes du nom de Canadiens. La conception était aussi stupide que l'intention était insultante. Pa» canadiens, nous I Mais où sont donc les citoyens du Canada qui sont plus canadiens que nous ? Nous sommes attachés lau sol de la patrie par tout-es les fibres de notre cœur. Dieu merci, notre nationalité n'est pas ici un arbre sans racines. Pour plusieurs de nos détracteurs, le Canada n'est qu'un pays de passage et d'attente ; pour nous, il est la terre des aïeux, la terre de toutes nos tendresses, de tous nos souvenirs et de toutes nos espérances, -a plupart de nos concitoyens d'origine étrangère à la nôtre ne voient dans le Canada qu'une patrie vieille de cinquante ans, de soixante ans, le cent ans à peine. Pour nous c'est une patrie Vieille de trois siècles. Dans nos vieux cimetières, à l'ombre de la croix plantée sur les rives canadiennes par Jacques Cartier, il y a plus de quatre cents ans, dorment six générations d'an-
cêtres. Et nous avons de ces vieilles églises "au eintre surbaissé", dont parle le poète,
^lui depuis deux cents ans ont déjà vu passer Et (prier bien des âmes
Quand Québec fut fondé, il n'y avait pas de tîolonies anglaises dans l'Amérique du Nord ; et il n'est pas un coin de notre immense territoire que nos pères n'aient été les premiers à découvrir, à explorer, à fertiliser, à évangéliser. Parcourez toutes les provinces de la Confédération, partout vous retrouverez la trace de nos héros et de nos apôtres, qui ont jeté en terre avec leur poussière et leur sang une semence de civilisation chrétienne. Ah ! oui, nous sommes les plus canadiens des Canadiens. Et si quelqu'un était tenté d'en douter, je lui dirais: ouvrez ce livre unique, ce Dictionnaire sans modèle, cette prodigieuse génc^alogie d'un peuple entier que nous a légué la longue persévérance de ce prêtre savant dont la verte vieillesse vient à peine de s'éteindre, et vous y verrez la chaîne ininterrompue des générations canadiennes-françaises s'y dérouler anneau par anneau jusqu'aux origines premières, nous reportant, pour ainsi dire, jusqu'au premier arbre abattu, jusqu'au premier foyer construit, jusqu'au premier sillon tracé, jusqu'au i)remier berceau et à la première tom-
be où se soit épanouie la vie et que se soit creusée la mort ; et démontrant avec sa laconique et irréfutable éloquence que pour aucune autre race le Canada n'est autant la Patrie que pour la nôtre. Notre Home à nous, le voilà ; nous n'en avons point d'autre, différant en cela d'un grand nombre de nos concitoyens anglo-saxons qui persistent à avoir le leur de l'autre côté de l'Atlantique.
Ce Canada, cette terre ancestrale, ce territoire sacré, pétri des ossements et du sang de nos pères, comment ne l'aimerions-nous pas de toutes les ardeurs et de toutes les énergies de nos âmes? Il occupe la première place dans notre sollicitude et dans notre dévouement. A nos yeux ses intérêts priment tous les autres ; dans nos préoccupations politiques, c'est son développement, c'est sa sécurité, c'est sa grandeur future que nous voulons par-dessus tout considérer. Ce n'est pas pour nous un vain mot que ce refrain du poète:
A tout préférons la Patrie, Avant tout soyons Canadiens.
Et voilà pourquoi nous désirons passionnément voir fleurir dans toutes les parties de ce pays la liberté, la concorde et la justice, sources fécondes de force et de progrès.
La liberté, la concorde et légustiee. Durant les soixante années qui viennent de s'écouler, nous pouvons nous rendre le témoignage d'avoir été les champions de ces trois causes augustes. Et, dans notre province au moins, nous avons réussi à les faire régner sans conteste. C'est pour cela que cette période a été la plus heureuse que notre peuple ait connue. Oui, Messieurs, en faisant la part des misères et des luttes inhérentes à toute vie nationale comme à toute vie humaine, les soixante dernières années ont été pour nous des années prospères, pacifiques et sereines. Aucune nation n'a coulé une existence aussi paisible, aussi exempte de commotions, de bouleversements, de conflits sanglants et désastreux. Et en songeant à toutes les faveurs dont nous avons été l'objet, le qidd rétribua m de la reconnaissance monte irrésistiblement de nos cœurs îi nos lèvres.
Mais l'avenir, Messieurs, que sera-t-il pour nous ? ^*De quoi demain sera-t-il fait" ? Question grave et angoissante. Bien des esprits clairvoyants sont convaincus que nous arrivons i\ un tournant de notre histoire. Des problèmes nouveaux surgissent, des évolutions se dessinent., des transformations se font pressentir, des mots fatidiques et redoutables, — impérialisme, annexion,— flottent dans l'air. Quels en seront préiicisément la fonne et le moment, i>ers(mne ne sau-
rait le dire, mais quelque chose nous avertit que nous touchons à des crises. Des influences contraires A^ont nous attirer en sens inverse vers leur centre respectif d'attraction, et notre pays va être profondément ébranlé par l'action de ces énergies divergentes. Quelles seront, au sein de nos provinces canadiennes, la nature et l'intensité des contr-e-coups produits ? Quels en seront l'aboutis-sement et le dénouement ? Pourrons-nous développer assez de force intérieure pour maintenir ré(|uilibre et conserver, disons pendant un autre siècle, ce statu qiio qui serait pour notre peuple le plus grand des bonheurs ? Ou bien serons-nous arrachés de notre orbite actuel et entraînés vers des destins nouveaux ? Celui-là seul le sait qui fait mouvoir dans le secret de sa pensée providentielle ces forces mystérieuses, ces causes secondes par lesquelles sont enfantés tous les éA^énements de l'histoire humaine.
Mais quel que soit pour nous le mot de l'avenir, nous. Canadiens français, nous avons un deA'oir manifeste à remplir envers nous-mêmes, envers notre nationalité: c'est de nous préparer à tout, afin de ne pas être surpris par l'heure décisive. Etudions les questions pressantes, et ne portons pas trop loin nos investigations laborieuses, mais regardons d'aboM ce qui se passe à notre porte. Corrigeons, autant qu'un peuple
peut le faire, nos défauts dont je ferais une revue si le temps et la circonstance le permettaient. Fortifions-nous, et poursuivons, en améliorant ou transformant nos procédés, notre œuvre d'expansion colonisatrice, surtout dans notre vaste domaine septentrional. Redoublons nos sacrifices i)our la grande cause de l'éducation à tous les degrés. Travaillons à faire de "la petite école" une institution adaptée aux besoins réels de notre peuple. Soignons renseignement académique, industriel et technique. Ne bouleversons pas notre enseignement secondaira Donnons à notre enseignement supérieur, — et, à ce point de vue, que le mémorable jubilé de notre université Laval soit le point de départ d'une ère glorieuse, — donnons à notre enseignement supérieur un nouvel éclat et une plus puissante efficacité. En un mot, prenons des résolutions viriles, travaillons, préparons-nous aux luttes possibles et ne tremblons pas en regardant l'avenir.
Messieurs, en 1848, au lendemain d'un cataclysme sanglant qui avait secoué jusque dans ses entrailles le vieille société française, un des plus célèbres publicistes de France produisit une immense et salutaire impression en insciivant en tête de son journal ces mots: "Confiance, confiance", qui contenaient tout un programme d'énergie, d'intrépidité calme, de patriotique dé-
vouement. Messieurs, en terminant ce trop long discours, je sens le besoin de pousser, moi aussi, ce cri: "Confiance I Confiance I'' Non pas cette confiance somnifère qui endort les énergies et paralyse les efforts, mais cette confiance, mère des nobles ardeurs, qui éperonne les courages et fait passer sur les armées le grand souffle de la victoire. Confiance au Dieu de nos pères, au Dieu de Champlain, de Maisonneuve, de ]^[arie de l'Incarnation, de Marguerite Bourgeois, de Laval et de Montcalm I Confiance aux fortes qualités de notre race, dont la sève n'est pas épuisée et peut produire encore bien des rameaux, bien des fleurs et bien des fruits ! Confiance en la mission visible qui nous a été assignée sur ce continent depuis trois siècles ! Xon, si nous le voulons, notre nationalité ne périra pas. Adossée au Nord, fianquée à l'Est par le vaste Atlantique, cantonnée, massée dans l'angle géographique qui se dessine entre l'Océan et notre inaccessible frontière septentrionale, elle opposera à l'Ouest et au Sud un front compact à toutes les campagnes de pénétration et de désintégration. Quoi qu'il advienne, le peuple canadien-français conservera sa foi, sa langue et ses institutions. La victoire est à nous, si nous voulons seulement combattre et vaincre. Jurons donc, Messieurs, en ce jour solennel, jurons d'être fidèles à nous-mêmes, fidèles à notre sang,
liclèles à nos traditions, fidèles à notre foi, fidèles à notre rocation historique, fidèles à notre idéal religieux et national. Et que ce noble serment imprime au fond de nos âmes autre chose qu'un souvenir fugitif et stérile du "jour que nous célébrons".
A la suite de ce discours, nous croyons à propos de reproduire deux études de M. Chapais, qui peuvent lui servir de complément : l'une sur les origines de la Société Saint-Jean-Baptiste ; l'autre sur les progrès accomplis par la nationalité canadienne-française durant le lOème siècle.
Nous donnons aussi un article où l'îiuteur relevait la parole offensante d'un journal anglais, à laquelle il est fait allusion dans le même discours.