‹ Discours et conférences. 2. sérChapitre 25 sur 38 · Méla-nges", 3è!me série, vol. 2, p · texte numérisé non relu

Méla-nges", 3è!me série, vol. 2, p

mémorable polémique sur la question des classiques, un membre de l'Université officielle, un professeur de lettres au lycée de Versailles, voulut y aller lui aussi de son petit boniment contre les ^^nouveaux barbares", et produire sa petite diatribe contre le Moyen Age, époque ténébreuse, à laquelle les tenants des auteurs chrétiens voulaient, sans doute, ramener l'humanité ! Malheureusement pour lui son discours faisait peu d'honneur à l'Université de France. Louis Veuillot voulut donner au malencontreux orateur une leçon de style:

^'Notre but, écrivit-il, n'est pas de réfuter ce professeur ; nous voulons simplement montrer quel frcançais on parle dans l'Université et quelles raisons y obtiennent cours: ^^11 est impossi- " ble, disait Mirabeau, que l'on raisonne bien ^* dans un pays où l'on écrit ridiculement." T^ vérité est que M. Etienne, professeur de rhétorique, ne possède pas les premiers éléments de l'art d'écrire, fort essentiel à l'art de raisonner. Jamais il ne rencontre le mot propre ; il n'a ni nombre, ni élégance, ni syntaxe, et ce discours d'apparat n'est pas seulement un chef-d'œuvre de platitude, la grammaire même y fait défaut.

"Pour en convaincre M. Etienne, nous voulons reproduire un de ses paragraphes les plus polis, où il compare bizarrement l'Université à la Tour de Pise ; et nous mettrons en regard la version

corrigée, telle à peu près que l'auraient faite ses "camarades de renseignement public", s'il avait eu la bonne inspiration d'en consulter quelques-uns qui fussent capables de lui rendre ce bon office."

Voici quel était le ''^paragraphe poli" de M. Etienne :

^^Quand on traverse la ville de Pise, parmi les tours qu'elle renferme en ses miirs^ il en est une qui d'abord vous frappe de surprise et même d'effroi ; elle est inclinée d'un côté, elle menace à tout mom-ent de s'écrouler et d^accahler dans sa chute ceux qui vivent sous son ombre et à ses pieds. On l'appelle la Tour penchée. Pourquoi ne le dirais-je pas. Messieurs ? il j a des personnes à qui le corps enseignant produit Veffet de cette tour qui penche. Cependant cette tour de Pise ne tom'be pas ; voilà des siècles qu'elle a la tête sous les nuages et la foudre ; toujours penchée, toujours debout. Les esprits réfléchis n'en font pas honneur au hasard, ou à je ne sais quelle main mystérieuse qui retient l'édifice au bord de Fahinve ; ils descendent jusqu'aux fondations, et ils y cherchent le secret de cette inexplicable durée. Ce n'est pas d'auj(mrd'hui, ^lessieurs, que l'Université courbe cUv-mcnie la tête sous les orages, son histoire ne se compose presr/î/c que des coups qu'elle a supportés. Elle a donc aussi ses fondations, assises profomles, qu'une main puis-

santé, et qui connaissait la mobilité du terrain, a plongées dans le sol."

Nous prions maintenant nos jeunes amis de Rhétorique et de Belles-Lettres de remarquer comment un critique éclairé sait discerner les fautes de lanjçue, de style et de goût, dans un morceau littéraire, et comment il s'y prend pour transformer une mauvaise page en une page correcte et élégante.

Ce qui caractérise le passage plus haut cité du professeur français, c'est l'impropriété des termes, la diffusion du discours, l'incohérence des figures, la cacophonie des assonances. A première vue, ou à i)remièr0 audition, ces défauts ne vous auraient peut-être pas frappés. !Mais regardez de plus près, et voyez-les saillir. Dès la première phrase "on'' se transforme en "vous" d'une manière absolument imprévue: "Quand œi traverse Pise, ... il est une tour qui i^otis frappe de surprise." Incorrection de langage î Cette tour est inclinée crun côte. ^l. Etienne craignait-il de laisser croire qu'elle penche îl droite et à gauche en même temps ? Elle menace d'O'Ccahler, — pourquoi pas écraser ? — ceux qui vivent ,^oi(s son ombre. Vivre sous une ombre, c'est vraiment une situation anormale ! Une main mystérieuse la retient mv bord de Vabîme. Quel abîme ? il n'y a pas d'abîme au-dessous de la tour penchée, bâtie sur une place publique. En-

fin "l'histoire de l'Université ne se compose i^resque que cle-^ coups qu^elhes a supportés^\ Presque que des coups que... Harmonie imitative î En faut-il davantage pour vous convaincre que cette prose du professeur ennemi du Moyen-Age était absolument pitoyable.

Ecoutez maintenant le Maître. Il a souligné toutes ces bourdes, et, prenant la plume, il refait la page si mal venue. C'est le même fond, ce sont presque les mêmes mots, et cependant ce n'est plus ni la même langue, ni la même allure :

"Le voyageur qui traverse Pise, y voit une tour dont le premier aspect le frappe de surprise et même d'épouvante. Elle est inclinée et il semble qu'elle va tomber, écrasant de ses débris tout ce qui s'élève à ses pieds et tout ce qui passe à son ombre. On l'appelle la Tour penchée. L'Université ressemble à cette tour. Cependant la Tour penchée ne tom^be pas. Depuis des siècles, elle voit passer les nuages et la foudre, toujours penchée, toujours debout. Les esprits sérieux ne croient pas au hasard, ne croient pas au miracle. Ils vont dans les fondations de l'édifice chercher le secret de son inexplicable durée. Ce n'est pas d'aujourd'hui, Messieurs, que l'Université, inclinée aussi, résiste aux orages. Son histoire presque tout entière se compo se du récit des combats qu'elle a supportés. Elle résiste, elle est debout. Elle a aussi ses fonda-

tions, qu'une main savante a puissamment assises et arrêtées dans le sol mouvant."

Voyez-vous comme la sobriété, la correction, la vivacité, l'harmonie, ont remplacé lieui^eusement la Icmgueur et la lourdeur de tantôt. La leçon donnée, Louis Veuillot ajoute: ''Cela ne sera pas encore maij^nifique, et surtout cela ne deviendra pas plus vrai ; mais enfin il y aura de moins quelques platitudes, et de plus quelque physionomie de grammaire. Cicéroniens de l'Université, apprenez donc le français !'' Nous ne croyons pas que le professeur ainsi exécuté ait gagné une promotion avec sa pauvre harangue.

Messieurs, je voulais vous familiariser davantage avec Louis Veuillot criti(iue littéraire. Aije atteint mon but ? Je l'espère ; dans tous les cas, je ne veux pas plus longtemps abuser de votre patience, heureux si j'ai contribué à accroître en vous le goût de la bcmne critique, et le désir d'entrer dans un commerce plus intime avec ce grand écrivain, qui a excellé dans tant de genres divers.

Je disais en commençant que sa vie a été un long combat contre les empoisonneurs intellectuels. Messieurs, plus que jamais ces emiK)isonneurs sont à l'œuvre. Depuis quelques années ils ont fait dans notre cher pays de terribles ravages. Notre société canadienne est envahie par les livres à morale facile et à prin-

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cipes dissolvants. Romans où le vice est dissimulé perfidement sous un vernis d'élégance et de raffinement mondain ; romans, encore plus dangereux peut-être, où le sophisme subtil est masqué de plausibilité et de passion généreuse ; œuvres critiques où le scepticisme desséchant cherche à se parer du prestige de la science et de l'érudition ; études historiques, philosophiques et littéraires où la vérité et la foi sont savamment attaquées et minées ; journaux et revues où nous voyons discuté, nié, et discrédité, ce que nous croyons et vénérons ; tout ce flot troublé et corrupteur de publications dangereuse vient nous jeter incessamment son écume, nous pénètre et contamine de son impur limon le courant pendant si longtemps calme et limpide de notre vie nationaleîV'Voilà pour notre patrie l'un des grands périls de l'heure présente. Ah ! mes jeunes amis, je vous en conjure, armez vous d'avance contre ce péril. Soyez en garde contre le danger qui vous guette au sortir de cette maison. Trempez vos intelligences dans la vérité, et vos cœurs dans la vertu. Prémunissez-vous contre les curiosités intempestives et les investigations téméraires. Et ne croyez pas que je veuille par là rétrécir le champ de votre activité -intellectuelle. Non, non, bien au contraire, je vous demande de vous plonger dans l'étude. Mais allez puiser aux sources pures de

la pensée chrétienne qui a fécondé les plus brillants génies de tous les siècles, et enfanté tant d'œuvres immortelles. Que le mot d'ordre de vos travaux, de vos efforts, de vos recherches, soit: catholique avant tout ! Catholique en histoire, catholique en philosophie, catholique en littérature. Le Bien n'est pas l'ennemi du Beau, il en est le principe vivant ; et le Beau n'est pas rantithèse du Vrai, il en est au contraire le rayonnement et la splendeur. Sans doute les écrivains licencieux ou sceptiques ne sont pas tous dénués de talent. Plusieurs d'entre eux ont re^'U du ciel des dons admirables ; mais l'emploi qu'ils en font les condamne à ne produire, malgré des beautés de détail et d'exécution, que des œuvres de décadence. On les a justement ai>pelés, dans un livre de critique rigoureuse, des ^'malfaiteurs littéraires." Ces malfaiteurs des lettres ccmtemporaines, que l'homme illustre dont je vous ai parlé ce soir a tant de fois stigmatisés, ils ont obscurci bien des intelligences, ils ont flétri bien des cœurs, ils ont désorienté bien des vies. Au nom de vos plus chers intérêts, au nom de votre avenir, au nom de notre patrie tant aimée, je vous adjure de fuir leur meurtrier contact, et d'aller chercher la science et le style, la substance et la fonne, dans les œuvres fortes et lumineuses qui font la gloire des lettres catholiques.

PRONONCÉ A l'inauguration DU MONUMENT DE MGR DE LAVAL, LE 22 JUIN 1908

Excellence/

Messeigxeurs,

Mesdames^ Messieurs^

N'est-ce pas en un jour comme celui-ci que l'on comprend tout ce qu'il j a de profondément vrai dans cette expression, dont un usage trop conyentionnel nous dérobe quelquefois la rigoureuse exactitude: ''le jugement de la postérité." Non, ce n'est pas un vain mot que celui-là ! J'en atteste ce monument commémoratif, chef-d'œu- ^ j vre de l'art national ; j'en atteste ce majestueux concours de toutes les sommités civiles et religieuses et de toutes les classes sociales p j'en atteste vos esprits recueillis dans une pensée de gratitude et de justice, et vos cœurs vibrant d'un patrio-tique enthousiasme. Dieu a voulu que, dans les choses humaines, la postérité fût un juge souverain. La postérité, c'est-'à-dire les générations\qui n'ont pas reçu l'impression direc-

1. — San. Ex<iellence Monselgnevir Sbarretti, dlêlétgrué de Sa Sainteté au Canada.

te et souvent troublante des événements, qui ne sont pas influencées par les préjugés ni les conflits contemporains, dont le regard, moins sollicité par les détails, saisit mieux les ensembles,^ la postérité est un tribunal dont les arrêts, enregistrés par l'histoire, sont sans appel ici-bas. Elle revise les jugements hâtifs, et annula? les verdicts complaisants ; elle mesure les grandeurs et pèse les renommées ; elle abat les réputations mensongères et fait sortir de l'ombre injuste les noms trop longtemps oubliés ; elle découronne les fronts usurpateurs, et confère la royauté de la gloire aux vertus méconnues ; enfin elle résume parfois, après des siècles, le sentiment commun des générations et consacre i\ l'immortalité, dans une éclatante apothéose, quelqu'une de ces figures rayonnantes que le Dieu des nations fait apparaître de temps h autre pour le bonheur et l'honneur de l'humanité.

Messieurs, en ce moment, ne sentez-A^ous pas comme moi (|ue nous vivons l'une de ces heures augustes ; que nous accomplissons une de ces dédicaces séculaires ; que nous, la postérité canadienne du vingtième siècle, nous sacrons un grand liomme et couronu(ms d'une auréole définitive, qui brillera à travers les siècles i\ venir, le front de François de Laval, de [Montmorency, premier évêque de Québec et Père de la Nouvelle- France ?

Après toutes les fortes et éloquentes paroles que vous avez entendues, il me siérait mal de commenter par un long panégyrique la manifestation de piété nationale à laquelle nous avons la joie d'assister.

L'acclamation d'un peuple entier salue en Mgr de Laval un grand évêque et un grand citoyen. M'inclinant à mon tour devant cette haute et noble figure, je ne veux que rendre hommage, en quelques brèves et simples phrases, à la sublimité de son dévouement et à là grandeur de son œuvre.

Se dévouer, c'est se donner. De tous les dons que l'homme peut faire, le don de soi-même est le plus généreux, le plus magnifique et le plus rare. Se donner, s'immoler pour autrui, se sacrifier pour une cause, pour une idée, pour une croyance, pour un drapeau, cela s'impose à l'admiration. Lacordaire a dit: "Si vous tenez à connaître ce que vaut un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, détournez la tête et passez, ce n'est pas un homme." Messieurs, approchez-vous sans crainte de Mgr de Laval, et ne passez pas ; car il rend le son du sacrifice avec une intensité puissante.

Il était issu d'une noble race ; sa lignée remontait jusqu'au premier baron chrétien ; aucun nom ne brillait en France, au dix-septième siècle,

d'un plus vif éclat que celui de Montmorency. Par sa naissance il pouvait aspirer aux dignités les plus éminentes. Eût-il voulu servir le roi dans les armées ou les conseils, toutes les avenues du succès s'ouvraient devant ses pas. Se fût-il déterminé, comme plusieurs hommes de son sang, à prendre place dans l'Eglise de France, les grandes charges ecclésiastiques seraient venueç, sans aucun doute, couronner à la fois sa valeur personnelle et l'illustration de sa race. Dans le monde comme dans le sanctuaire, sa noblesse ancestrale, la forte trempe de son esprit et de son cœur, ses qualités et ses vertus lui eussent assuré la prééminence et les honneurs. A quoi un ^lontmorency ne pouvait-il pas prétendre, dans l'Eglise et dans l'Etat ? François de Laval n'avait qu'à se laisser porter par son nom et ses facultés transcendantes pour atteindre une très haute fortune. Jamais époque n'offrit au mérite et au talent de plus éblouissantes perspectives. La France entrait dans cette période prestigieuse, où la gloire des armes et celle des lettres, où les triomphes éclatants de Ja guerre et les splendeurs fécondes de la paix, allaient faire décerner i\ son roi et au siècle témoin de ces merveilles le titre de grand siècle et de grand roi. Avec Turenne et Coudé, avec Colbert et Louvois, avec Corneille et Kacine, avec Bossue t et Fénelon, avec Pascal et Descartes, avec Lesueur et Le-

brun, la France primait non seulement sur les champs de bataille, mais aussi dans la politique, dans l'administration, dans la poésie, dans l'éloquence, dans les arts ; et le monde subjugué s'inclinait malgré lui devant l'universelle primauté française. Toutes les gloires, toutes les grandeurs, toutes les lumières s'unissaient à ce moment pour faire de notre ancienne mère-patrie le chef-d'œuvre de la civilisation européenne. Au sein d'une telle société, dans le commerce de tant d'esprits cultivés, au milieu d'un si puissant essor de l'activité nationale, quelles nobles jouissances un homme comme François de Laval ne pouvait-il pas se promettre, à quel rôle utile et brillant n'avait il pas le droit de prétendre ?

Eh bien, non. Messieurs, il ne sera ni l'un des ornements de la cour du grand roi, ni l'un des princes de la noble Eglise gallicane. Il n'aura ni les dignités fastueuses, ni les titres pompeux. Il ne se distinguera ni dans les Académies, ni dans les solennelles assises du clergé français. Non ; mais à trente-sept ans il quittera la glorieuse France pour aller s'ensevelir au milieu des forets et des glaces du Canada lointain. Il dira adieu aux joies de la famille et aux charmes de l'amitié. Il foulera aux pieds les intérêts légitimes et les espoirs permis. Et il traversera les mers pour vt^iir ici combattre obscurément la barbarie, et jeter péniblement en terre, au mi-

lieu des orages, la semence d'une chrétienté nouvelle dont il ne verra pas les proyidentiels accroissements.

/ Se dévouer, c'est se donner, avons-nous dit. Et l'une des plus hautes formes du dévouement, c'est sans conteste le don de sa vie. Mais ce don lui-même comporte des gradations. Donner sa vie dans une minute d'héroïsme, emporté par ce souffle des batailles qui fait frissonner les drapeaux et chanter les clairons, cela est sublime, sans doute. Mais donner sa vie à la lutte obscure, à l'effort ingrat, à la souffrance physique et à la douleur morale, à l'exil et au renoncement de tout ce qui fait la douceur de vivre; se vouer volontairement à la pauvreté, aux humiliations, à la calomnie, à la haine, et cela à chacun des instants qui composent un demi-siècle, c'est le plus haut sommet de l'héroïsme. Et ce sommet, Mgr de Laval en a gravi les pentes abruptes et s'y est maintenu jusqu'ù son dernier soupir, sans une minute de défaillance ou de recul. Il s'est donné tout entier, il s'est donné sans retour à une œuvre qui ne portait en elle aucune promesse de récompense humaine ou de satisfaction terrestre. Il est venu chercher ici, à travers l'Océan immense, et sur des rivages inconnus, des lîiibeurs ^écrasants, des privations indicibles, des é]>r(nives accablantes, des périls incessants, des contrariétés et des déceptions pei'pétuelles. Et

pour embrasser cette vie crucifiante, il a toarné le dos à une carrière qui pouvait être heureuse et douce, tout en restant sainte et bienfaisante.

Quel a donc été le secret de cet acte d'oblation sublime, poursuivi pendant près de cinquante ans ? Le voici. Messieurs. Cet immense dévouement prenait sa source dans un immense amour. Mgr de Laval était consumé par cette flamme immortelle qui fait les saints et les héros. Il aimait, de toutes les énergies de son grand cœur, Dieu, les âmes et sa patrie. Dans le champ trop facile de la société française "son zèle se trouvait à rétroit ; il avait besoin de se dilater, de se répandre, de se communiquer ; il lui fallait de l'espace. Dieu lui avait donné des ailes d*.apôtie." Et c'était bien l'accent de la passion apostolique qui vibrait dans ce cri poussé par lui quelques semaines après son arrivée dans son humble vicariat : "Mon sort est bien heureux et le partage que m'a fait le Seigneur est bien digne d'envie. Quoi de plus beau que de se dévouer, de se dépenser tout entier pour le salut des âmes." Cette sainte ardeur qui l'embrasait s'unissait en lui à un profond amour de la patrie. Mais quelle était la patrie de Mgr de Laval ? Ne vous étonnez pas de cette question, ^lessieurs. Sans doute, ce descendant des Montmorency con-

»erva toujour«s le culte filial de la vieille terre française où donnaient ses aïeux. Mais dès qu'il

eût épousé la misérable fortune de la pauvre youvelle-France, de cette nation embiTronnaire dont les vagissements se perdaient dans le murmure éternel du vaste St-Laurent, sa patrie, sa vraie patrie, la patrie de «on élection et de sa dilection suprêmes, ce fut le Canada. Oui, cette frêle petite colonie, toujours expirante et toujours chancelante, ravagée tantôt par la famine meurtrière et tantôt par l'incursion dévastatrice, menacée tour à tour par la guerre extérieure et par la discoïde intérieure, en butte à tous les périls, à toutes les épreuves et à tous les désastres, il l'aima d'une surhumaine tendresse. Il l'aima plus encore que cette belle et radieuse France à laquelle l'unissaient cependant tant de liens sacrés. Il l'aima passionnément, il se donna totalement à elle et ne se reprit jamais. Il voulut y vivre et y mourir. Et chaque fois qu'il en fut séparé, son âme ressentit véritablement les angoisses de l'exil. Ecoutez cette aspiration émouvante qu'il fait entendre durant lin de ses séjours en France: ^'Je retourne au Canada comme au lieu où mon cœur est inséparablement attaché, de sorte que, quand je serais assuré de mourir sur ki mer, je m'embarquerais." Et prêtez encore l'oreille à ce gémissement pathétique qui lui échappe, en un moment où il se voit retenu malgré lui loin de son cher Québec : ^'C'est une blessure et une plaie qui

sera difficile à guérir et qui apparemment durera jusqu'à la mort, à moins qu'il ne plaise à la Divine Providence qui dispose des cœurs, apporter quelque changement à l'état des affaires. . . J'espère néanmoins en la miséricorde de mourir en Canada quoique j'aie bien mérité d'être privé de cette consolation."

Elle lui fut donnée, au grand évêque, cette consolation tant désirée. Il mourut à quelques pas d'ici, dans cette ville et dans ce pays auxquels il avait prodigué, durant presque un demi-siècle, 6a. sollicitude, 8on zèle et ses bienfaits. Et si, avant qu'il expirât, le divin Maître voulut faire violence à son humilité et lui laisser entrevoir son œuvre dans la lumière où devait la contempler l'avenir, l'illustre mourant put se dire qu'il n'avait pas en vain lutté et souffert. Cette œuvre, elle apparaissait déjà belle et féconde, et dans ses proportions présentes on pouvait sûrement deviner ses développements futurs. Mgr de Laval avait établi ici la hiérarchie catholique, l'une des institutions les plus augustes qu'il y ait au monde ; et hier, au milieu de l'inoubliable spectacle dont nous avons été les témoins émus, nous avons salué, comme nous saluons encore aujourd'hui avec bonheur, les vigoureux rameaux issus de la tige plantée par lui, il y a plus de deux siècles, sur le roc de Québec. Il avait organisé parmi nous le clergé catholique; et cette

force religieuse et sociale, qui aous a rendu dans le passé tant d'inappréciables services, est devenue l'un des plu5 puissants éléments de notre existence et de notre grandeur nationales. Il avait fondé le Séminaire de Québec ; et, malgré les récents désastres qui en avaient compromis l'essor, cette maison bénie renfermait un germe de vitalité qui l'a fait croître et progresser, en répandant autour d'elle les clartés de la science et de la foi, jusqu'au jour où elle a atteint son zénith par la création de notre grande université catholique et française, si fière de rappeler dans son nom la mémoire vénérée de l'immortel fondateur. Il avait fait surgir de la forêt la paroisse canadienne ; et les établissements paroissiaux érigés et baptisés par lui sur les rives du grand fleuve, comme autant de foyers d'expansion colonisatrice et civilisatrice, allaient rayonner sans cesse, se multiplier à l'infini, enfanter de nouveaux centres de population, et donner naissance, par leur accroissement prodigieux, à de nouvelles subdivisions civiles et ecclési^istiques. Il avait travaillé à fortifier la famille canadienne en la formant à la piété, au respect, i\ la pratique des vertus chrétiennes ; et nos heureux foyers devaient conserver à travers les Ages la salutaire empreinte de cette discipline traditionnelle. Il avait bravé les plus hautes inimitiés pour combattre la criminelle exploita-

tion de la passion alcoolique, dont il avait au moins enrajé, s'il n'avait pu en supprimer les ravages ; et les générations successives ont glorifié son apostolique courage et reconnu en lui un héroïque champion de la dignité humaine, de la morale publique et de Tordre sociaL

Tous ses efforts, toutes ses luttes, tous ses travaux, tous ses sacrifices, ont marqué nos destinées de leur impérissable sceau. Tous les sillons creusés par sa robuste main ont vu jaillir de leur sein une moisson glorieuse. Il a été Tun de ces hommes élus de Dieu, dont la pensée et les coneeptions se prolongent au-delà de la mort, et qui continuent d'exercer leur action puissante sur un pays et sur une race, lorsque des siècles ont déjà passé sur leur tombe. Oui, ne craignons pas de le proclamer, Mgr de Laval a été grand ; car ce qui fait la grandeur d'une vie, ce n'est pas la grandeur de la scène où elle se meut, ni le bruit dont ell^ fait retentir l'atmosphère contemporaine. C'est le caractère, c'est l'intelligence, c'est le cœur, c'est l'âme, ce sont les idéas, les desseins et les actes.

Honneur donc à ce grand semeur d'œuvres, de doctrines et de vertus I Honneur à l'évéque et au patriote, à l'apôtre et au fondateur I La nation canadienne dont il fut le Père lui devait cette apothéose. Il prend aujourd'hui possession solennelle d'un Panthéon où nulle profanation

ne viendra troubler la sérénité de sa gloire. Et ce temple d'immortalité, qui ne sera, jurons-le, jamais désaffecté, ni outragé par aucune intrusion flétrissante, c'est Fâme nationale, dont la reconnaissante vénération a voulu se manifester, par la pierre et le bronze, dans une incarnation grandiose. Mgr de Laval occupera désormais, en cet endroit évocateur de tant d'émouvants souvenirs, la place que lui a préparée l'élan généreux de tout un peuple. Il planera dans l'espace, en face de cette nature majestueuse qui ravit si souvent ses regards, de ce vieux Séminaire qu'il a si ardemment aimé, de cette cathédrale historique où sa bouche a tant de fois annoncé la parole de vie. Puisse sa main paternelle étendue sur nos têtes y faire descendre à jamais la bénédiction et l'amour ; puisse-t-elle verser î\ flots sur notre peuple la prospérité, la concorde et la paix.

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