Mièlangea", 2ème aêrie, vol. 2, p
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Voilà le programme que doit suivre le critique littéraire chrétien, s'il veut accomplir son devoir. Et non content de le tracer, Louis Yeuillot Ta suivi de magistrale façon, quand les rencontres de sa carrière de publiciste l'ont conduit à faire de la critique littéraire. Pour ne pas étendre dém-esurément le cadre de cette causerie, je n'en choisirai que quelques exemples.
Deux des études critiques les plus achevées, les plus fortes, les plus merveilleu'sement écrites que nous ait laissées le Maître, sont ses articles sur les Confi(l€)ices de Lamartine et sur les Coutcniplations de Victor Hugo.
En 1849, Lamartine, après avoir été l'un des auteurs de la Révolution de 1848, après avoir paru pendant quelques mois l'arbitre des destinées de la France, après avoir joué un grand rôle de tribun et d'homme politique, avait vu la faveur populaire se détourner de lui, son iutiuence tomber et son prestige s'évanouir. Lui qui, au lendemain du 24 février, aurait été élu s;in8 contestation ix>ssible président de la République, n'avait obtenu que 17,910 voix pour la suprême magistrature, onze mois plus t^ird. La France avait soif d'ordre, elle craignait le retour des jours sombres où la société avait failli
î>érir, et, se défiant des théories politiques, des idées aventureuses, et surtout des accointances compromettantes du poète-tribun, elle lui retirait sa faveur. Pour se consoler de ce qu'il appelait l'ingratitude populaire, et aussi pour battre monnaie, M. de Lamartine publia dans la Presse^ journal de M. Emile de Girardin, ses Confid-ences et son Raphaël.
Oe sont deux mauvais livres, deux livres corrupteurs où le chantre d'Elvire idéalise la passion coupable, orne les faiblesses morales de toutes les fleurs de la poésie, et sème à pleines mains les plus détestables sophismes, avec une criminelle inconscience. Le contraste entre la publication de ces déplorables réminiscences et les tragiques événements dont les échos retentissaient encore, choqua tous les bons esprits. Louis Veuillot fut le justicier. Son étude sur M. de Lamartine romancier est un chef-d'œuvre de critique et de style. Elle est d'une extrême f^évérité; quand on la relit aujourd'hui, elle peut paraître en certains endroits implacable. Mais, pour la juger, il faut se reporter au moment où elle fut faite. Ce moment, Louis Veuillot le décrit admirablement dès les premières lignes de son travail :
"Depuis un an, M. de Lamartine a joué un grand rôle, et de poème en poème, de discours en discours, de printemps en printemps, il est arri-
vé tout près de la soixantaine. Bientôt les journalistes, grands consommateurs de périphrases, l'appelleront un illustre vieillard. Sur ce faîte d'années remplies de tant d'œuvres et chargées d'actes si graves, lorsqu'on a jeté dans les aventures révolutionnaires une société de trente-cinq millions d'âmes, lorsqu'on a vu cette société étaler tous ses maux, crier toutes ses misères, hurler tous ses délires, lorsque l'on a été son espérance et presque son idole, lorsque l'on est tombé dans son dédain, si on lui parle, c'est pour la consoler, probablement, ou tout au moins pour l'instruire. Voyons quels conseils M. de Lamartine nous donne, quels aveux il nous fait, quel pardon il nous demande.
"M. de Lamartine ne nous fait d'autres aveux que celui de ses amoureux martyres, ne nous conseille que de bien aimer les dames, ne nous demande que d'acheter ses livres. L'ancien membre du Gouvernement provisoire, voyant qu'on ne veut plus de lui aux affaires de l'Etat, reprend simplement son métier d'homme de lettres. Il écrit, il bâcle des volumes, comme s'il n'y avait eu ni 24 février, ni 10 avril, ni 15 mai, ni 25 juin, ni 10 décembre. Vous songez â ^L Sobrier, â ^f. Louis Blanc, â M. Proudhon, au général P>réa, aux quarantecinq centimes, à la faillite, â la banqueroute, à la faim, aux torrents de sang dans les rues, aux torrents d'angoisses dans les
cœurs, aux torrents de larmes dans les familles: il songe à la belle Mâconnaise, à la belle Procitane, à la belle Savoyarde, à la belle Parisienne, à toutes les belles qu'il a cbarmées. Il décrit leurs cheveux, leurs lèvres, leurs dents, leurs yeux tendres, l'herbe qu'elles ont foulée aux pieds, le vent qui dessinait ces jolies tailles ; il dit surtout comme il fut noble amant. Ces deux volumes ne renferment pas autre chose.
"J'en éprouve plus d'étonnemeiit et un étonnement plus pénible que je ne l'aurais pensé. Sans méconnaître le grand talent de M. de Lamartine, je n'ai pu faire jamais grand cas ni de lui ni d'aucun individu de l'espèce poétique. L'Apollon du Belvédère me paraît beau, c'est un dieu ; mais ce n'est que le dieu des chansons, je n'en attv^nds que des chansons. Il porte un arc pour lancer des traits de satire. C'est naïveté de lui demander des choses viriles, de lui mettre la cuirasse sur le dos et le sceptre aux mains. NéanmoiiivS, la France s'étant oubliée à cette folie de prendre un jour pour colonel le principal musicien du régiment, ce n'était pas au musicien de lui eu faire honte. Puisqu'il se voulait remettre à chanter, ne pouvait-il au moins sonner la trompette, amplifier dans le patriotique, dans le philosopliique, dans l'historique. ^L^is prendre le galoubet, à cet âge, et faire danser devant nous le fantôme fardé de la vieille Elvire ! La France a su-
bi depuis un an des humiliations notables. Elle s'est vue condamnée à connaître des hommes qui ne pouvaient pas même prétendre à l'illustration des sifflets, elle a dii prononcer leurs nom^^ souvent, s'inquiéter de ce qu'ils pensent, discuter leurs idées, les combattre, les craindre: cependant la pire, la sanglante avanie est celle que lui fait M. de Lamartine, l'homme du 10 avril, s'avançant, guitare en main, pour lui conter ses amours et la distraire ainsi de Fauteur du Chiffonmer et du créateur de la Banque d'échaage qui lui font peur.
"Et c'est juste ! La France s'est donnée au sophisme, il est juste que les sophistes la gouvernent, la tondent, la méprisent, et qu'entre deux catastrophes, profitant des renversements qui les ont mis en évidence, ils fassent argent des moissons de leur esprit. Pauvre France î Trop heureuse encore d'en trouver qui sachent parler français î De ceux-là, elle n'en aura pas toujours. Il en vient d'autre^s, hideux et ineptes, ([ui lui feront des discours sans grammaire, qui lui donneront des lois sans orthographe, qui lui vendront des livres barbouillés de la même ^luge dont ils écriront leurs décrets.
"Ecoutons les histoires amoureuses de ^L do Lamartine. Nous l'avons bien mérité. Fermons les volets afin de n'entendre pas nos frères qui, là-bas, dans la rue chantent la Carmar/nolc, de-
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mandant des autels pour le divin Robespierre, réhabilité par M. de Lamartine avant de Têtre par eux. Xous aurons fini peut-être avant qu'ils ne viennent enfoncer la porte. Si Théroigue les accompagne, nous trouverons du moins quelque parole sentimentale à lui dire ; Théroigne qui fait aussi des décrets et des histoires d'amour.
Après cette maîtresse entrée en matière, Louis Veuillot entame l'analyse des Confidences et de R<ip}iaël. Il suit l'auteur dans ses aventures, dans ses récits romanesques. Il signale le ridicule de ses poses, l'impudeur de ses aveux complaisants, le danger de ses dissertations sentimentales, le vide de ses crovances, les défaillances de sa moraie. Il rend justice aux belles pages, trop ra res, et dénonce les faiblesses de style et le galimatias, trop fréquents. En un mot il nous fait connaître ces livres, il nous en donne une appréciation vivante, il les juge et nous les fait juger au douible point de vue moral et littéraire. C'est complet, irréfutable, débordant de bon sens, d'esprit et d'éloquence.
Ecoutez, par exemple, Louis Veuillot, commentant l'épisode de GrazleUa :
"Quand M. de Lamartine pleure Graziella et lui promet un éternel souvenir, je ne sai-s quel démon me le fait voir à son comptoir, promettant le même éternel souvenir, dans ce même tendre cœur, aux souscripteurs de sa nouvelle
édition. "Pauvre Graziella î bien des jours ont " passé depuis ces jours. J'ai aimé, j'ai été aimé. " D'autres rayons de beauté et de tendresse ont "' illuminé ma sombre route. D'autres âmes se " sont ouvertes à moi pour me réA^éler, dans des " cœurs de femmes, les plus mystérieux trésors " de beauté, de sainteté, de etc., etc. ; mais rien " n'a terni ta première apparition dans mon " cœur. . . Il y a toujours au fond de mon cœur " une larme qui filtre, etc., etc." Allez toujours, je suis de glace. Comment me pourrais-je attendrir ? Ce langoureux est plus vieux que le siècle, il a barbe grise ; avant et depuis Graziella, il a aimé à tort et à travers, c'est lui qui le conte, un tas d'esi>èces qu'il faut dissimuler sous des points de réticence. Il parle de sa sombre route : Quels sont ses chagrins ? Il ne marche qu'entouré de thuriféraires et de laquais, et ce n'est pas pour s'être abreuvé de larmes, qu'il est contraint de jeter aujourd'hui ses Confidcnecs entre lui et les huissiers."
Voulez-vous maintenant avoir une idée du st;yie des Confidences et de Rapluul. Voici ce que nous en dit le critique équitable, et connaisseur en matière de bon langage:
"Les Confid>ences sont écrites mollement, mais non sans charme, jusqu'aux deux tiers du volume. Lit, l'auteur commence à poser pour la jk^stérité ; l'agrément du style et la candeur de l'A-
me s'effacent à la foia Le personnage ne s'avoue rien de ce qu'il est, il n'est presque rien de ce qu'il dit être. Attitudes étudiées, sentiments de parade, pensées fausses, phrases enflées. On croit voir ces très vieilles comédiennes qui jouent les ingénues avec toutes les rubriques de la coquetterie. La ride se devine sous le fard, la voix parodie la chanson, Tceil pleure sans larmes, les muscles seuls font le jeu des soupirs. A force d'art, elles sont plus vives, plus tendres, plus naïves, plus folles que la jeunesse ; elles ne parviennent pas à paraître jeunes.
^'Raphaël est une extase. Trois cent cinquante pages d'extase, c'est trop. L'amitié, l'admiration même avouent que Raphaël fatigue. Jamais on ne vit pareil abus de la description, de l'énumération, de l'adjectif, de l'hyperbole. C'est la monotonie dans l'extravagance, la pire des monotonies. Vingt auteurs, coupables de galimatias et d'antithèses, pendent aux fourches de Boiîeau le cou serré d'un alexandrin, qui Font moins mérité. Le dialogue abonde en traits dignes du marquis de Mascarille. Raphaël prie Julie "de " le laver dans une de ses flammes, de l'aspirer " dans une de ses respirations." Veut-il nous dépeindre l'ardeur de ses lettres ? C'était son ùmc toiutc chaude vorsée snir le papier. Quand il avait fini d'écrire, la sueur glacée coulait de son front, et il allait jeter à la poste cette moelle de ses os.
Toute la sueur et toute la moelle du inonde ne valent pas une larme qui coulerait des yeux du lecteur. Il n'en coule point ; les larmes ne s'arrachent pas de la même façon que les dents. Comprend-on qu'un amant se mette en nage, écrivant à sa dame, comme s'il pétrissait du pain ? Evidemment Raphaël n'écrivait pas des lettres d'amour ; il faisait de la littérature. En effet, quiconque lira ce livre y trouvera plus d'imagination que de sentiment, plus de son que de musique, plus de littérature que d'amour."
Voici l'éloquente conclusion de cette belle et forte étude :
"La plupart du temps, d'ailleurs, M. de Lamartine, qui ne raisonne jamais, ne chante même pas, il vocalise. On cherche le sens, il n'y a que des syllabes. En le lisant avec un peu de soin, on se convainc que le bien et le mal, la vérité et l'erreur, et les mots eux-mêmes ne sont pas pour lui ce qu'ils sont pour tout le monde. Il n'en fait pas la distinction ; s'il les distingue, il les place à rebours. Raphaël aimait la vertu non parce qu'elle est sainte, mais surtout parce qu'elle est belle. Reste à savoir ce que c'est que la beauté. Il en a cent définitions, toutes aboutissent au même mot: le plaisir. Un vice plaît, donc il est beau, il est beau, c'est l'attribut suprême de la vertu.
\y^ Jamais un terme grossier, jamais un mot cho-
quant n'échappe à M. de Lamartine. Il déteste, dit-il, le parler cru de Montaigne. Il habille l'amour sensuel d'une longue robe blanche, comme il a couronné de myrte Danton, comme il a su dorer la guillotine. Xul cynique, toutefois, ne s'est emporté à plus d'excès contre la religion, contre la morale, contre la pudeur. Seulement, ce que d'autres ont dit l'écume à la bouche, M. de Lamartine le dit avec politesse, le module avec poésie, le soupire avec sentiment. Il n'insulte personne. Il parle de M. de Maistre avec moins d'estime, mais avec autant de respect que de Robespierre. Il témoigne à M. de Bonald autant de considération qu'il vient d'en avouer pour M. Blanqui. Sous sa plume Mme de Warens acquiert des vertus maternelles, Rousseau a des qualités de cœur admirées des plus saintes mères, le tripot des Charmettes se transfigure en sancPwbvre d; amour et de génie. Et Raphaël ! Il est pieux, il croit. Ce n'est pas lui qui niera Dieu, il a vu Dieu, il lui a parlé, il Ta prié et adoré. . . sous la forme d'une femme adultère I
"Eh bien ! j'aime mieux Rabelais, j'aime mieux Parny, j'aime mieux Pigault-Lebrun et tout ce qui se dénonce franchement obscène et franchement impie. J'aime incomparablement mieux Proudhon. Je préfère le forcené qui s'écrie : Je hais Dieu, Dieu cest le mal ! au sophiste élé-
gant qui nous dit: Adorons le niai, le mal est Dieu r '
Le succès de cette critique fut retentissant. Lamartine en fut vivement blessé. Cependant, si Louis Veuillot avait été sévère, il n'avait pas été injuste. Quelques années plus tard, le grand poète connut de sombres jours. Et le malheur ram-ena à Dieu celui qui s'était écrié naguère:
O Dieu de 111011 berceau, sois le Dieu de ma tombe. \
Louis Veuillot, qui n'avait détesté que ses écarts, tout en admirant son talent et la nobles- ■se native de son cœur, Louis Veuillot lui adres- -^a alors les vers suivants:
Ta fortune a toaissié, mais tori âime s'élève ; Dans toji -coeur la/bou)r'é. je vois poinidre la foi iC'e«t bien, tu sors en.fin du sorameil et du rêve. Ah ! j'ai trem/blé pour toi !
En ce t€<mjps-.lià, brilla-nt d-e l'orgrueil de la vie. (^lesurant l'avenir d'un oeil au(da<;ieux, Tu ne paraissais pas sans exiciter l'envie: Je t'ai souhaité mieux !
JLe succès s'attaxîhait à tes moindres ourvrages, iL'or courait en tes mains ouivertes à mo'iti'é, To'n ifronrt ètinfcelan.t diévflait les orag-es ; 'Dieu t'a pris en pitié.
1. — ^L'étude de Louis Veuillot sur *'le>s Confidences" de Lamartine se trouve dans le voluime cimqulème de la première «é(ri« dos '^Mélan^es", p. 56.
Lorsque la renommuée é<pui.sait son haleine A vanter ton .g-énie et ses jeux triom(i>hants, Lorsque la joie hantait ta maison, toute pleine D'or, de fleurs, et d'enifants ;
(Pour t'aonener à lui, pour te rendre à to<i-.mênie, (Pour élever to-n âme à toute sa valeur. Pour te donner enfin l'avenir, Dieu qui t'aime. T'envoya le malheur.
L'étude de Louis Veuillot sur les Contemplations de Victor Hugo ne le cède pas à celle que nous venons d'analyser. Après le Deux-Décembre 1851, Victor Hugo, devenu l'un des coryphées du parti révolutionnaire, avait quitté la France sous le coup d'un décret de bannissement. Il s'était d'abord réfugié à Bruxelles, puis à Jersey, puis à Guernesey. Dans son exil, il avait publié Napoléon le petit et les Châtiments. Ce dernier volume,— recueil de violentes satires, — débordait d'injures contre tous les adversaires du poète, contre tous ceux qui avaient critiqué ses discours ou ses vers. Louis Veuillot était de ces derniers, et naturellement il occupait dans les Châtim-ents une place d'honneur. Une pièce infamante lui était consacrée ; on y lisait ces vers :
Alors ce va-nu-rpieds somgea dfens sa mansarde. Et, se voyant sans caeuT, sans style, sans esprit, Imagina de mettre une feuille poissarde Au service de Jésu«-Chrl9t. . .
Pour mille francs par mois livrant l'Eiicharistie, iPlus vil que les voleurs et que les assassins. Il fut riche. Il portait un flair de sacristie Dans le bouge des angousins. . .
Regardez: le voilà, ! — Son journal fnénétique iPlaît aux déivots et seanble écrit par des bandits, Il fait des faussas-clefs dans l'arrière-iboutlque Pouir la porte du Paradas-. . .
C'est aiTiisi qu^outrageant gloires, vertus, génies, Chanman.t par tant d'horreurs quelques niais fougueux. Il vit traniquillement dans les ignominiies, Siimiple Jésuite et trijple gueux.
Ces vers furibonds et odieux, — et il y en avait d'autres, où la mère même de Veuillot était bassement outragée, — vous donnent une idée du genre et du ton des Châfim-ents^ où l'on rencontre cependant des pièces d'un grand souffle et d'une admirable facture.
Trois ans plus tard Victor Hugo publia les Contemplations, qui, certainement, malgré toutes leurs taches, tous leurs excès et toutes leurs inco hérences, sont l'un de ses bons recueils lyriques. Louis Veuillot se proposa d'en donner aux lecteurs de y Univers une appréciation complète et é(iuitable. Mais n'était-il pas dans le cas d'un juge prévenu contre le justiciable ? Il se posa lui-même la question et put se faire la réptmse suivante en toute liberté d'esprit:
^'Je me demande si je suis dans les conditions requises pour juger le nouvel ouvrage de M.
Hugo, c'est-à-dire M. Hugo lui-même ? Il m'a beaucoup insulté; je m'interroge, je sens ma conscience aussi peu gênée aujourd'hui par le souvenir de ses brutalités, que le ressentiment en a été léger lorsque je les ai lues. Je n'ai aucun besoin de me venger, aucun dessein de provoquer, aucun désir d'éviter des injures nouvelles. Parce que M. Hugo s'est créé contre moi des motifs de récusation, ce n'est pas une raison pour que je me récuse devant lui. Dans mon humble condition de journaliste, je l'ai combattu ; j'ai défendu mes opinions contre ses opinions, mes croyances contre ses incrédulités. J'ai pu aiguiser la défense ; j'ai pu, il y prêtait, rire de ses emphases ; j'ai pu, je n'ai pas été seul, m'exprimer avec indignation sur sa conduite politique ou sur ses doctrines ; je ne l'ai jamais calomnié, ni diffamé ; je n'ai rien écrit de secret ou d'irresponsable ; et si nous venons à nous rencontrer un jour devant un honnête homme qui aura lu mes pauvres articles et ses illustres vers, ce n'est pas moi qui rougirai. Voilà pourquoi je ne me récuse pas. N'ayant point à rougir, je m'assure que je ne suis point exposé à haïr.''
Louis Veuillot entreprit donc l'étude des Contemplations. Ives articles qu'il leur consacra peuvent être considérés comme un modèle de critique éclairée, judicieuse et juste. Le f(md et la forme, la psychologie, l'idéologie, la théogonie
du poète, son système, son talent, sa supériorité et sies écarts littéraires, les raisons de ses volteface religieuses et politiques, manifestées dans cette œuvre, tout fut examiné, exposé, mis en lumière. C'est une jouissance profonde que de lire ces pages où s'affirment une raison saine et vigoureuse, un goût ferme et sûr, un s^ens esthétique merveilleux.
Ce qui choque le plus dans les Contemplations, c'est le contraste entre deux notes successives que le poète y fait entendre: l'une pure et touchante, l'autre impure et libertine. Dans le livre intitulé VAmc en flenr, s'étale une imagination grosisièrement et abjectement voluptueuse ; dans celui qui a pour titre Pauca mcae retentit le noble accent de la tendresse et de la douleur paternelle. Le poète pleure sa fille morte, et consacre à sa chère mémoire des vers profondément émouvants et beaux. Comment n'a-t-il pas compris l'intolérable indécence d'accoler des compositions erotiques à ces gémissements de son cœur déchiré ? Louis Veuillot lui en demande compte :
^T(mr ne considérer la chose qu'au moindre point de vue, la loi de l'unité, si essentielle et qui doit régir même un recueil de poésies, est ici trop brutalement violée. Je ne sais plus où j'en sui.s quand on me fait passer de ces dialogues et de ces hennissements dans les bois, ii ces monolo-
gues et à ces gémissements dans les cimetières ; quand la voix qui vient de chanter la chanson de Gnide avec une mimique effrontée, entonne tout à coup le Dies irae et le De profundis. A qui aije affaire ? Etes-vous le même homme ? Vous avez beau me dire : Les bois, œ sont les joies cVautrefois ; le cimetière, c'est la douleur cVaujourdliui. Autrefois et aujourd'hui se mêlent dans votre livre ; c'est aujourd'hui que vous évoquez autrefois. Je ne comprends pas comment cet aujourd^iui douloureux peut donner la main à cet autrefois scandaleux ; comment la bacchante débraillée vient se rouler sur le saint linceul ; comment la vision funèbre n'a pas fait évanouir l'apparition lascive ; comment des yeux si remplis des larmes du cœur, peuvent contempler et nous montrer des tableaux si souillés du vin des sens. Enfin vous me gâte^ vos pleurs !''
Développant cette idée, Louis Veuillot fait voir ensuite combien le talent de Victor Hugo a perdu par l'affaiblissement du sens chrétien :
"En littérature comme en tout, suivant que Ton s'écarte ou que l'on se rapproche de la vérité chrétienne, on s'écarte ou l'on se rapproclie dans la même mesure de toute vérité et. de toute beauté. M. Hugo nous en donne des exemples que je voudrais plus nombreux d'un côté, plus rares de l'autre. Je regrette de ne pouvoir pnxluire au long ceux que j'admire ; je me plais du moins
à les indiquer. On a beau devenir philosophe, démocrate, sensualiste, encombrer sa raison de STstèmes ahuris et entretenir dans son cœur, avec une persévérance ingrate, malgré les avertissements de Dieu, toutes les passions qu'il faudrait en exclure: un homme né Français et chrétien, ne parvient guère à se dénaturer assez pour ne rien retenir du christianisme. ^I. Hugo n'a pas eu ce malheur, réservé aux sophistes de profession. La sensation a plus d'empire chez lui que tout le reste ; lorsqu'elle est bonne le chrétien reparaît. Alors, et jusqu'à ce qu'il survienne quelque accident de l'esprit ou de la rime, les bons et beaux vers coulent de source et vont î\ l'âme, comme tout ce qui vient de l'âme. J'en citerai quelques-uns, le plus qu'il me sera possible:
'L'huimihle enfant que Dieu m'a ravie, Rien qu'em m'aiimant savait m'aid«r ; C'était le bonheur d€ ma vie iEXe voir ses yeuLX me regarder.
ELLe faisait mon sort prospère, iMon travail léger, mon cieil bleu.
Lonaqu'elle me disait: Mon père.
Tout mon coeur s'écriait: Mon Dieu !
"Cette note pure revient presque toujours da;.s l'atmosphère sereine des affections de famille:.
Oh ! que de soirs d'hiver radieux et charmants. Passés à naisoH'ner langue, histoire et grainmaire ; iMes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère Tout près ; quelques ajnis groupes au coin du feu, J'ajppelais cette vie être content de peu !
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"J'essayais tout à l'heure de rendre compte de cette haute vertu que Ton appelle la résignation. Ecoutez-en une peinture divine :
Je viens à vous. Seigneur, père auqu'el il faut croire ;
Je voua porte, apaisé.
Les morceaux de ce coeur tout plein de votre gloire.
Que vou'9 avez brisé.
Je viens à vous, Seigneur, co-nfessant que vous êtes
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
Je coniviens que vous s^-ujI savez ce que vous faites, ^,
w jEt que l'ho-mime n'est rien qu'un joric qui tremble au vent.] f\
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
Ouvre le finmainent ; Et que ce qu'ici ibas nous pren,ons pour le terme
Est le comn^encement.
Je conviens à genoux que vous seul, père aujguste, Posseéniez l'infini, le réel, l'absolu ; Je co-nrv'iens qu'il est bon, je coniviens qu'il est juste QU'C mon coeur ait saigné, puisque Dieu l'a voulu !
Je ne résiste plus à tout ce qui m'arrive
Par votre volonté.
iL'âim« de deuil en deuil, l'hoimane de rêve en rêve
Ro-uLe à réternité. . . .
Dès qu'iil possède un bien, le sort le lui retire ; Rien ne lui fut don.né dans ses rapides jours, Poufl- iqu'il s'en puisse faire une d'emeure, et dire: C'est ici ma maison., mon chamip et mes amours !
Il doit voir peu de teoTKps tout ce quie ses yeux voient ;
Il vieillit sarns soutiens. Puisque <^s choses sont, c'est qu'il faut qu'elles soient ;
J'en conviens, j'en con'Vien« !
(Dans vos cieux, au-dtelà de la sphère d€s nues. Au fond de cet azur immobile et dormant, .Peu't-êtr« faites-vouis des choses inconnues. Où la douleii»r de rhoanime entre coimme éléffnent. . .
'"Il n'y a pas de plus beaux vers dans la langue française, ni dans la langue chrétienne.
"Malheureusement, cette veine magnifique s'ouvre rarement et s'épuise vite. La pièce même que je cite, ne se soutient pas dans ce ton vrai. Elle dégénère en récriminations, où le poète oppose ses travaux, ses services, sa justice enfin à l'impénétrable volonté de Dieu. La lumière s'affaiblit, l'accent baisse, l'esprit, avec un goût douteux, parle à la place du cœur :
Je vouis suipiplie, ô Dieu ! de regarder mon ajme
'Et de considérer Qu'hujm/ble conurae un enjfant et doux coimime une fecrume
Je viens vous adorer !
Considiêrez encore que j'avais dès l'aurorô, Travaillié, comibattu, pensé, ma^rché, lutté, Exipli.quant la nature à l'hoanme qui l'ignore, lEclaiirant touite chosie avec votre clart-é ;
Que j'avais, affrontant la haine et la colère,
Fait ma tâche ici-rt)ag ; Que je ne pouivais pas m'attendre à ce salaire,
■Que je ne pouvais pas.
Préivo'ir que vous aussi sur ma tête qui ploie, Vous aipipesantiriez votre bras trio.mj>ha'nt, Et que, vouis qui voyez conibien j'ai peu de joie, Vous me reprendriez si vite mon enfant.
^'Impossible an lecteur, en écoutant ce cri étrange, de ne pas se reporter à tout ce qu'il vient de lire dans les Conte mplatimis, de ne pas se rappeler les scandales de VAme en -fieur, de ne pas voir reparaître les autres œuvres du poète. . .
''Il n'v a pas besoin d'être dévot pour comprendre que si l'auteur de Marion Delorm-e n'a rien à se reprocher, Dieu néanmoins ne lui doit pas plus qu'aux autres hommes. Cette pensée vient tout de suite au lecteur, quand le poète dit familièrement à Dieu : Je ne pouvais m'attendre au salaire que vous m'avez donné î Et voilà comment une belle ode, née du sentiment le plus sympathique, écrite d'un style noble et nullement révolutionnaire, est tout à coup gâtée par des outrecuidances qui n'auraient pas même tenté un esprit chrétien.''
Dans cette étude sur les Contemplations, l'appréciation purement littéraire est égale à celle qui porte principalement sur les idées, les doctrines, les inspirations du poète. "M. Hugo, dit Louis Veuillot, a reçu d'une façon éminente la plupart des dons qui font le poète: l'imagination, la couleur, l'abondance, la facilité, le sentiment du rythme. Il pense en vers, il est lyrique par nature ; les idées lui viennent sous forme de strophes, avec des ailes, des couleurs et une opulente sonnerie. On disait de l;i Fontaine qu'il portait des fables ; ^I. Hugo porte des odes, et
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le moindre vent qui l'effleure en fait tomber une Elle peut netre pas bonne, il j aura presque toujours quelque belle strophe, tout au moius quelques beaux vers ; ce sera toujours une forme d'ode. Lorsque la poésie n'y est pas, on j trouve encore l'écorce et la couleur de la poésie.
"Une seule qualité lui manque, le goût Mais cette qualité est essentielle, et lui manque essentiellement.
"Dites ce que vous voudrez, bon Vacquerie: M. Hugo est un poète, un grand poète : il a le rugiiî^sement du lion, le vol de l'aigle, l'éclat de l'astre ; nous le verrons un de ces jours empoigner quelque comète et la traîner par les cheveux, certainement î Mais il lui faudrait encore du goût, et il n'a pas de goût. Je ne dis pas le goût de l'ancien Etienne et de l'ancien Duvicquet. Personne ne lui demande d'étudier Jean-Baptiste, de ranimer Delille, de ressusciter Fontanes. On lui voudrait simplement du respect pour la langue, du respect pour la raison, du respect pour le lecteur, du respect pour lui-même. Vous de- ^ mandez ce que c'est que le goût ? C'est tout cela, y /et s'il fallait le définir d'un mot, je dirais: c'est >!* ) la tempérance.
"La temi)érance rè< ne la force, empêche l'enthousiasme de se séparer du b(m sens qu'il fait res])lendir. Comme audelà du courage il y a la témérité, au-delà de la
I ici itiupi"
'mi)érance règle l'imagination, discipli-
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force la violence, au-delà de l'ardeur la frénésie ; de même dans les œuvres de l'esprit, au-delà des limites assez larges de la tempérance, il y a le pathos, le burlesque, l'extravagant, l'inintelligible ; et au bout de tout le sifflet. . . A ce faste du mauvais goût s'ajoutent des tics nombreux et les plus agaçants du monde ; des mots, des rimes qui reviennent sans trêve. Je doute que M. Hugo soit capable d'écrire une pièce de vers sans j mettre immense, far m id ah le, flamhoiement, rugissement, farouche et houche^ astres et pilastres. Cette perpétuelle grimace du gigantesque, déjà ancienne, a beaucoup empiré. M. Hugo en a contracté une autre, tout à fait contraire au génie de la langue, et qui fatigue extraordinairement. C'est d'accoler deux substantifs, dont l'un fait fonction et figure d'adjectif, au grand déplaisir de l'oreille, révoltée de cet accouplage. Le coq matin, l'océan création, Vécume populace, la hiche illusion, le grelot monde , le cheval Brunehaut, le pavé Frédégonde, etc., etc. C'est continuel, et les meilleures inspirations en sont gâtées."
Pour terminer, Louis Veuillot porte sur les Contemplations ce jugement d'ensemble:
^'En dépit d'une forme supérieure, la poésie de M. Hugo reproduit fidèlement toutes les misères de sa pensée, comme sa pensée elle-même porte l'empreinte profonde des misères de l'âme éloi-
gnée de Dieui Ce manque absolu de délicatesse qui lui a fait mêler dans son livre les chants erotiques, ou plutôt libertins, et les chants funèbres ; qui l'empêche de discerner entre saint Jean et Robespierre ; qui lui fait profaner, peutêtre sans le vouloir, le nom adorable de Dieu ; cette confusion pen^étuelle du bien et du mal, où s'accuse un penchant décidé pour le mal, s'exjirime à meiTcille, hélas I par cette confusion dans le langa^^e, qui choisit à dessein des mots bas pour peindre des choses p'iandes, et qui entasse les Pelions sur les Ossas quand il s'agit de choses humbles et vulgaires. Il a, en tout, pour l'abject, une sympathie naturelle qu'il prend pour de la charité, et qui n'est qu'une haine de banni contre l'ordre légitime d'où il a été forcé de s'exclure. Il est en révolte contre la langue, comme il est en révolte contre la société et contre Dieu. Contre ces trois adversaires, il se flatte en vain de quelque triomphe. Dieu attend. T.a langue est armée de chefs-d'œuvre qui verront ses poèmes tomber en poussière et qui s'inquiètent aussi peu de leur tapage éphémère que la digue s'inquiète peu de l'écume des flots. La société souffrira pour la part de complicité qu'elle accorde à ces méfaits ; mais pourtant elle en fera justice. Si d'ineptes applaudissements éclatent, d'im-
menses mépris s'accumulent, et la raison aura raison.'- ^
Xous ne saurions examiner dans cette causerie toute l'œuvre de Veuillot comme critique littéraire. Dans ce genre, parmi ses études capitales, nous devons signaler celle sur Edouard Ourliac, ^ celle sur Béranger, ^ qui provoqua une retentissante polémique, celles sur les poésies de Leçon te de Lisle, * sur les MisércMes de Victor Hugo, ^ sur le discours de réception de M. Jules Favre à l'Académie française, ^ plusieurs chapitres des Odeurs d-e Paris, du Parfum de Rome^ de Çà et Là, etc.
'^Des cinquante ou soixante volumes qu'a laissés Louis Veuillot, on pourrait en extraire plusieurs de bonne et forte critique littéraire.
Dans cette causerie nous avons beaucoup cité. Xous sommes sûr pourtant que nos auditeurs nous permettront de leur donner une dernière citation, qui leur montrera par un exemple saisissant quel admirable ouvrier de bon langage était Louis Veuillot. En 1853, au plus fort de la
1. — (L'étude de IjOuIs Veuillot sur "les Contemipîation-s" de VLctor Hugo se trouve au voluime deuxième de la deuxième série des "^lélariiges", p. 562