‹ Discours et conférences. 2. sérChapitre 29 sur 38 · Sa Grandeur Mgr Roy. ■é^-êque auxiliaire de Qu'é<be · texte numérisé non relu

Sa Grandeur Mgr Roy. ■é^-êque auxiliaire de Qu'é<be

comble l'alarme qui régnait dans la ville. Depuis cinq jours Tanxiété étreignait tous les cœurs. Le 15 mai, en effet, un captif Iroquois, torturé par les Algonquins, avait révélé Timminence d'une formidable incursion des barbares ennemis de la Nouvelle-France. Une armée de huit cents de ces farouches guerriers, auxquels devaient bientôt venir se joindre quatre cents autres, était déjà rendue dans les îles du Richelieu, et se préparait à fondre sur Québec, avec le dessein, disent les chroniques de l'époque, "d'enlever la tête à Ononthio, (c'est-à-dire au gouverneur), afin que le chef étant mort ils pussent plus facilement mettre tout le pays à feu -et à sang." A cette nouvelle un souffle de terreur avait passé sur la capitale emibrs^onnaire de la colonie française. On savait de quelles horreurs étaient capables ces hordes altérées de carnage, ces sinistres leveurs de chevelure, qui ne respectaient ni l'âge ni le sexe, qui massacraient jusqu'aux femmes et aux enfants, qui déjà étaient venus accomplir leur sanglants exploits sous le canon même de Québec. On se demandait comment la poignée de braves qu'on leur opposerait pourrait arrêter ce torrent dévastateur.

La retraite des religieuses à la résidence des Jésuites fit paraître le péril encore plus imminent. "Quand les habitants, écrit la mère de rincarnation, nous virent quitter une maison

aussi forte que la nôtre, ils furent si épouvantés qu'ils crurent que tout était perdu. Ils abandonnèrent aussi leurs maisons et se retirèrent, les uns dans le fort, les aoitres chez les révérends Pères, les autres chez Mgr notre évêque, et les autres chez nous, où nous avions six ou sept familles logées, tant chez nos domestiques que dans nos parloirs et offices extérieurs. Le reste se barricada de tous côtés dans la basse-ville, où l'on posa plusieurs corps de garde." Dans ces conjonctures si critiques, le gouverneur, M. le vicomte d'Argenson, ne négligea rien pour raffermir les courages, et préparer la défense. Il visita les maisons religieuses pour constater si elles étaient en état de résister à une attaque. A vrai dire, Québec, à cette date, n'était qu'un bourg ouvert de toutes parts. Le monastère des Ursulines, situé à peu près sur son emplacement actuel, constituait presque un poste avancé. Le gouverneur le fit fortifier. Il faut lire la description de ces travaux dans les lettres de la Mère de Tlncarnation : "L'on posa, dit-elle, deux corps de garde aux deux extrémités de notre maison. La faction s'y f«T>isait régulitè rement. L'on fit quantité de redoutes dont la plus forte était proche de notre écurie, pour défendre la grange d'un côté, et l'église de l'autre. Toutes nos fenêtres étaient garnies de poutreaux et murailles à moitié avec des meurtrières. L'on

avait fait des défenses sur nos perrons. Il t avait des ponts de communications d'un appartement à «un autre et même de notre maison à celle de nos domestiques. Nous ne pouvions même sortir dans notre cour que par une petite jwrte à moulinet, où il ne pouvait passer qu'une personne à la fois. En un mot notre monastère était converti en un fort gardé par vingt-quatre hommes bien résolus. Quand on nous fit commandement de sortir, les corps de garde étaient déjà posés. J'eus la permission de ne point sortir afin de ne pas laisser notre monastère à l'abandon de tant d'hommes de guerre, à qui il me fallait fournir les munitions nécessaires tant pour la bouche que ix)ur la garde. Trois autres religieuses demeurèrent avec moi, mais il faut que je vous avoue que je fus sensiblement touchée voyant qu'on nous ôtait le Saint Sacrement, et qu'on nous laissait sans lui. Une de nos sœurs, mmimée de Sainte-Ursule, en pleurait amèrement et devint inconsolable. J'acquiesçai néanmoins à la privation la plus semsible qui me pouvait arriver." La même annaliste, dont les écrits sont si pi'écieux pour notre histoire, nous apprend que le collège des eJésuites était comme "un fort fermé de bonnes murailles où l'on était en assurance." Les Ursulines et les Hospitalières y cKH'Uix^rent deux appartements séparés du grand corps de logia Tous les soirs on y condui-

sait les religieuses, que l'on ramenait chez elles sur les six heures du matin. Il en fut ainsi pendant huit jours. Les sauvages chrétiens ^'étaient cabanes dans la cour des Jésuites et à couvert de leurs ennemis."

En cette dernière quinzaine de mai 1660, Québec avait vraiment l'aspect d'une ville assiégée ; de tous côtés on ne voyait que préparatifs de défense poursuivis avec une hâte fiévreuse. Tout le monde était sous les armes ; et lorsque la nuit venait jeter sur la ^ille son manteau de ténèbres, si propice aux surprises, le "qui vive" des sentinelles et des patrouilles indiquait que la vigilance du jour ne s'endormait pas durant les heures nocturnes.

Cependant le temps s'écoulait. Le mois de juin commençait à faire éclater les bourgeons, et embaumait les brises du parfum des sèves printanières. Et l'ennemi annoncé ne paraissait pas. Les environs de Québec, toutefois, n'étaient pas sans périls. De féroces rôdeurs y venaient audacieusement chercher curée. C'est ainsi qu'une famille réfugiée à la ville, ayant voulu aller faire quelques travaux sur sa terre, vers le Petit-Cap, la mère et quatre enfants tombèrent entre les mains d'une bande de huit Hurons renégats, Iroquois d'adoption. Le gouverneur, averti, dépêclia aussitôt un parti de Français et d'Algonciuins pour les intercepter. Ceux-ci réussirent à faire

tomber dans une eonbuscade les ravisseurs, dont plusieurs furent tués et les autres faits prisonniers. Ces derniers, condamnés par les Algonquins à périr dans les flammes, se convertirent avant de mourir, et confimièrent les nouvelles alarmantes données le 15 mai par le premier captif. Ils se déclarèrent même tout surpris que les bandes iroquoises ne fussent pas déjà à Québec, ajoutant qu'il fallait alors que les Trois- Kivières fussent assiégées. Ceci renouvela toutes les appréhensions. Une chaloupe envoyée avec des soldats à la découverte n'était point revenue, non plus que deux autres qui avaient remonté le fleuve quelques jours auparavant Le 8 juin on annon^-a que l'armée ennemie approchait, qu'elle était même en vue. Le moment décisif était donc arrivé, et chacun se prépara à combattre et il vaincre, ou du moins à vendre chèrement sa vie. Tout le jour s'écoula dans une fébrile attente, mais la flottille barbare ne doubla point le Cap Diamant. La nuit vint, nuit de veille inquiète et de guet anxieux. Tout à coup, vers minuit, on signale des embarcations. Sont-ce les premiei*s canots de la horde iroquoise ? Non, ce sont les chaloupes dont on craignait la perte. Les ncmvelles étonnantes dont elles étaient les messagères, en faisant soudain succéder la sécurité aux alarmes, plongèix^nt la population de ^Què(bec à la fois dans la douleur et l'admiration.

Et les chants d'allégresse, provoqués par la délivrance d'un effroyable danger, s'accentuèrent d'une note de tristesse à la pensée du funèbre holocauste qui en avait été le prix sanglant.

Qu'était-il donc arrivé ? Quelle intervention inattendue avait conjuré le péril ? Quelle puissance surhumaine avait détourné le coup fatal dont était menacée la Nouvelle-France ? Cette puissance, c'était celle du dévouement et de l'héroïsme chrétiens, se manifestant dans une immolation dont la sublimité n'est surpassée par aucune autre, je ne dirai pas simplement dans notre histoire, mais dans l'histoire de tous les peuples.

Au printemps de 1660, il j avait à Villemarie un jeune officier que sa valeur et ses qualités militaires désignaient spécialement à l'estime de ses chefs. Il avait servi sous les drapeaux, en France. M. de Maisonneuve l'ayant persuadé de l'accompagner à Montréal, en 1657, il était bientôt devenu l'un des commandants de la garnison. Un cœur de preux battait dans sa poitrine. Il était âgé de vingt-cinq ans, et s'appelait Adam Dollard des Ormeaux.

Lorsque l'on apprit à Montréal, au mois d'avril 1660, que les Iroquois avaient résolu de se

ruer sur la Xouvelle-France pour la noyer dans le sanp:, le jeune commandant avait conçu aussitôt un héroïque dessein. Il irait, avec une poignée d'hommes, au devant de ces barhares, il leur livrerait un combat sans merci, il en ferait une formidable hécatombe; et, quoique devant succoml>er à la fin sous le nombre, il donnerait aux envahisseurs une telle idée de la valeur française, et une telle crainte de s'exposer davantajîe à ses coups, qu'ils battraient en retraite, et renonceraient à leurs projets sur !>rontréal, les Trois- Rivières et Québec. Dollard communiqua cette intrépide résolution à seize jeunes colons de Villemarie, et les enflamma du feu sacré qui consumait son cnpur. Tous promirent de le suivre. ^I. de ]Maisonneuve ne put refuser sa sanction à tant de dévouement et de courac:e. Et les dix-sept braves se préparèrent à aller seuls barrer la route à toute une armée, composée des jîuerriers les plus redoutés de l'Amérique du Nord.

Ici, 3Iessieurs, nous entrons de plein pied dans l'épopée, et nous n'en sortirons qu'au dénouement de ce récit tracjique. Ces dix-sept vaillants, ils savent bien qu'ils s'en vont à la mort î Ils font leur testament et y consii^nent leurs volontés dernières ; ils s'approchent du sacrement de pénitence, et vont recevoir le pain des forts à la table eucharistique. Puis, au pied des saints autels, dans le petit sanctuaire de l'ITôtel-Dieu

de Montréal, iLs font le solennel serment de ne point demander ni accepter quartier, et de se battre tant qu'il leur restera un souffle de vie.

Leur entreprise était d'une extraordinaire hardiesse. Jamais encore, depuis la fondation de Villemarie, dix-huit ans plus tôt, les colons n'étaient partis en campagne contre l'Iroquois, en dehors de l'île de Montréal. Et cette fois une petite bande allait rencontrer ces barbares loin du fort et des habitations. Tant de vaillance excitait l'ardeur et l'envie d'hommes comme le major Lambert Closse, Charles Lemoyne, et Picoté de Belestre, qui, brûlant du désir de se joindre à l'expédition, demandèrent à Dollard de la retarder jusqu'après les semailles, ce qui leur eût permis de l'accompagner. Mais, dans sa bouillante impatience de rencontrer l'ennemi, le jeune commandant ne voulut accepter aucun délai. Et le 19 avril 1660 il s'embarquait en canot avec ses seize compagnons. Une première escarmouche l'attendait presque en vue de Montréal. Ayant découvert un parti d'Iroquois en embuscade dans une île, il les chargea avec tant d'impétuosité, qu'ils prirent la fuite. Ce premier combat lui coûta la vie de trois hommes. Il retourna à Villemarie afin de leur faire donner la sépulture, et trois autres braves étant venus remplacer ceux qui étaient tombés les armes ;\ la main, il repartit pour chercher l'ennemi en re-

montant la rivière. "Détenninés qu'ils étaient à mourir en combattant pour la religion et le pays, écrit Tabbé Faillon, ils firent avant de partir, un adieu général à leurs amis et à tous les colons, comme ne devant plus les revoir dans ce monde, et s'embarquèrent de nouveau avec une grande quantité de munitions de guerre, pleins de cœur et d'intrépidité.''

Le plan de l'expédition, conçu par Dollard et approuvé par Maisonneuve, étiiit d'aller se poster sur l'Ottawa, pour guetter et attaquer au passage plusieurs centaines d'Iroquois, qui avaient durant l'hiver battu les forêts de cette région. Les difficultés fluviales retinrent Dollard pendant huit jours dans les courants rapides du bout de l'île. Enfin, après avoir franchi ces obstacles, la petite troupe arrivait le premier mai au pied du Long-Sault, sur la rivière des Outaouais, à une dizaine de lieues plus haut que l'île de Montréal. Un misérable retranchement, fait de mauvais pieux, construit par une bande d'Algonquins l'automne précédent^ s'élevait en cet endroit, dans une très désavantageuse situation, étant éloigné de l'eau et commandé par une émineuce. Dollard se détermina pourtant à y attendre les Iroquoia. Il était campé en ce lieu dei)uis peu de temps, lorsqu'il vit arriver quarante Fîurons commandés par un chef ncmmié Anontaha, et quatre Algonquins sous un capitai-

ne appelé Mitiwemeg, qui venaient combattre avec les Français. S'étant rencontrés aux Trois- Rivières, et défiés dans une contestation au sujet de leur vaillance, ces deux chefs avaient décidé de monter à Villemarie pour rechercher quelque occasion de mesurer leur courage dans un combat contre le commun ennemi. Arrivés à Montréal peu après le départ des dix-sept braves, ils avaient arraché à M. de Maisonneuve l'autorisation d'aller se joindre à eux, si toutefois Dollard voulait bien les recevoir. Il ne pouvait guère s'y refuser, et ces auxiliaires inattendus, sur lesquels le gouverneur avertissait le jeune commandant de ne pas trop compter, furent admis à l'honneur de r expédition.

Peu de jours s'écoulèrent avant qu'on vit paraître l'ennemi. Deux canots d'avant^garde chaudement reçus donnèrent l'éveil à l'armée iroquoise, forte de trois cents guerriers, qui descendait l'Ottawa. Bientôt ces barbares paraissent devant le fort. Dollard et les siens, à ce moment en prière, n'ont que le temps de se mettre à l'abri du retranchement,sans pouvoir même emporter leurs chaudières où cuisait leur repas. Un capitaine onnontagué s'avance en parlementaire pour demand-er quels guerriers occupent ce réduit. — Ce sont des Français, des Hurons et des Algonquins, qui vont au devant des Xez-Percés, lui crie-t-om — Attendez que nous tenions conseil entre nous, ré-

pond le chef iroquois ; et en même temps, ne faites aucun n'été d'hostilité, ]X)ur ne pas troubler les bonnes paroles que nous portons à Villemarie. — Passez donc sur l'autre rive, tandis que nous délibérerons nous-mêmes, répliquent les Français. — De part et d'autre on tâchait de gagner du temps.

Les Iroquois, au lieu de traverser la rivière, commencent un reti\aiichement en face du fortin, tandis que les Français essayent de rendre celuici plus défendable. Ils introduisent des branches d'arbres entre les pieux et remplissent le tout de terre et de pierres à hauteur d'homme, en ménageant à l'entour des meurtrières, pouvant, chacune, abriter le tir de trois fusiliers. Ces préparatifs ne sont pas encore terminés quand l'ennemi s'avance. Dollard et ses compagnons ouvrent un feu meurtrier. Les assaillants reculent puis reviennent à la charge avec fureur, puis sont encore repoussés en subissant des pertes cruelles. Après plusieurs assauts impuissants, ils s'éloignent enfin du retranchement fatal d'où semble pleuvoir la mort. Mais quelle n'est pas leur rage et leur humiliation lorsqu'ils voient, sinistre trophée, apparaître au bout des i>ieux de la palissade les têtes sanglantes de leurs guerriers tombés dans le combat. Devront-ils donc renoncer à assouvir la soif de vengeance et de carnage, qui leur fait pousser des hurlements de bêtes fau-

ves ? Non, ils ne subiront pas cette honte. Et, se précipitant vers les' canots d'écorce que leurs ennemis ont abandonnés sur le rivage, ils les mettent en pièces et s'en font des torches pour incendier les frêles défenses des Français. Mais le fort lance des foudres par toutes ses embrasures, et semble entouré d'un cercle mortel. Qui veut le franchir tombe pour ne plus se relever. Les cadavres s'entassent, et pas un Iroquois ne peut atteindre le pied des palissades, sur lesquelles on dirait que plane un charme protecteur. Les féroces guerriers des Cinq-Cantons, habitués à de faciles m-assacres, commencent à craindre que la partie ne soit trop forte pour eux. Ils ne sont, voyez-vous, que cinq contre un ; c'est trop peu, vraiment, pour vaincre l'ennemi audacieux qui est venu les défier si loin. Ils appelleront donc à leur aide les cinq cents Iroquois campés à l'embouchure du Richelieu. Un canot est dépéché vers ceux-ci. Et en attendant ce renfort nécessaire, le blocus va succéder aux assauts trop funestes.

Dollard et ses braves vont donc avoir quelque répit. ]Mais un ennemi aussi cruel que l'Iroquois entre en scène. C'est la soif, rendue plus intolérable par les ardeurs du combat. Il n'y a point de fontaine dans le fort ; en (Teusant le sol on finit par faire sourdre un filet d'eau boueuse, incapable de désaltérer ni de rafraîchir ces hom-

mes dont la fièvre de la bataille brûle le sang. Il faut organiser des sorties pour aller puiser de l'eau dans l'Ottawa, à la faveur d'une fusillade qui tient les assiégeants en respect. Et encore, faute de récipients d'une capacité suffisante, ces sorties ne procurent aux assiégés qu'un soulagement temporaire. Témoins de ce spectacle qui leur indique les tortures endurés par ceux-ci, les Iroquois crient aux Hurons, compagnons de Dollard, qu'ils n'ont rien de mieux à faire que de se rendre, s'ils ne veulent pas mourir de sorf dans ce réduit ; qu'on les recevra à bonne composition ; qu'une nouvelle armée de cinq cents guerriers va paraître incessamment sur la rivière, et que les Français et leur alliés ne sauraient alors échapper à la mort la plus affreuse. Effrayés par ces menaces et séduits par ces promesses, les Hurons laissent entrer dans leur cœur l'esprit de trahison. Bientôt, malgré les reproches et les instances de leur chef intrépide, Anontaha, qui, dans son indignation, décharge un pistolet sur son propre neveu, pour rem]>écher de fuir, on les voit bondir par-dessus le retranchement et courir vers le camp de l'ennemi, à qui ils révèlent la faiblesse de la petite troupe restée dans le fort: dix-sept Français, quatre Algonquins, et le fidèle Anontaha. Ce lâche abandon n'abat pourtant pas le courage de ces braves. Rien ne saurait ébranler leur détermination de tenir jusqu'au

bout. Ils ont fait d'avance le sacrifice de leur vie ; leur âme ne connaît ni l'hésitation ni la crainte, et ils se préparent sans trembler aux assauts suprêmes.

Le cinquième jour après le premier combat, les échos du rivage se renvoient une clameur effrayante. Ce sont les cinq cents Iroquois du Richelieu qui arrivent au Long-Saut, et poussent leur terrible cri de guerre, auquel répondent les hurlements de l'armée assiégeante. Huit cents hommes vont se ruer sur vingt-deux. Dollard et ses vaillants recommandent leur âme au Très- Haut. Et la bataille recommence. Pendant trois jours les Iroquois s'acharnent sur ces retranchements imprenables. Tantôt ils s'élancent tous ensemble à l'assaut. Tantôt ils se divisent par détachements. Et d'heure en heure ils renouvellent leurs furieuses attaques, pour épuiser les forces de la poignée d'hommes qui leur tient tête. Mais tooijours ils rencontrent la même invincible résistance. On dirait que Dollard et ses compagnons sont inlassables et invulnérablesi. Ils se multiplient, ils font face de toutes parts aux assaillants, et leur feu, qu'on croirait entretenu par une troupe vingt fois plus nombreuse, fait dans les rangs ennemis d'effroyables ravages. Entre chaque assaut, ils se jettent à genoux pour prier Dieu. Puis ils se relèvent plein d'un nouveau courage, et courent à la palissade pour eu défen-

dre rapproche. Et la prière alterne ainsi avec la fusillade, durant trois jours consécutifs, dans cette bicoque du Lonjr-Saut où flotte une atmosphère d'héroïsme. Le soleil éclaira-t-il jamais un plus sublime spectacle que celui dont fut alors témoin ce coin perdu de la foi^êt américaine ?

Tant d'inébranlable intrépidité frappe les Iroquois de stupeur. Une manœuvre qu'ils ont imaginée, la chute d'arbres puissants qu'ils ont fait s'abattre sur le réduit pour y jeter le désordre, n'ayant point réussi davantage, ils sentent faiblir leur résolution et se demandent s'il n'est pas plus sage de renoncer à forcer ce retranchement, dont l'attaque leur a déjà coûté t^^nt de guerriers d'élite. Qui sait si les Hurons ne les ont pas trompés, et si le nombre des Français n'est pas beaucoup plus considérable que ces transfugei? ne l'ont représenté. Toutefois, quelques-uns expriment l'avis qu'en fais«mt aux assiégés des propositions, ils consentiront à capituler. Des députés se risquent ii s'approcher du fort, mais on les reçoit à coups de fusil. Alors, plusieurs des chefs s'écrient qu'il faut renoncer à la victoire et abandonner un siège dont le succès est impossible. Cependant d'autres, plus tenaces, protestent C(mtre cette retraite qui détruirait le prestige des Cantons. Si vraiment les Français ne sont que dix-sept, comme l'ont prétendu les transfuges, quelle honte que de se retirer devant cette

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poignée de combattants ! On interroge de nouveau les déserteurs. Ils affirment solennellement que Dollard n'est entouré que de seize Français, de quatre Algonquins, et d'un seul Huron. Peuton se résoudre à abandonner le champ de bataille devant un aussi faible ennemi ? Peut-on consentir à imprimer ainsi ^ la fière et belliqueuse nation une flétrissure éternelle ? A cette pensée, l'orgueil et la passion guerrière renaissent dans tous les cœurs. Dût-on j laisser des centaines de cadavres, il faut emporter le retranchement. Et puisque des victimes doivent se dévouer au triomphe des armes iroquoises, on aura recours à la cérémonie usitée parmi ces barbares dans les moments critiques. De petites bûchettes sont jetées sur le sol ; ceux qui les relèvent, et il s'en trouve un grand nombre, s'engagent par là-même à braver les premiers coups de l'ennemi et à faire de leurs corps un rempart mouvant au reste de l'armée. Mais rien ne leur défend de recourir aux moyens de protection ordinaire. Ils se font des espèces de boucliers avec trois morceaux de bois liés ensemble, qui les couvre depuis le haut de la tête jusqu'au genoux. Puis cette phalange d'un nouveau genre se précipite, tête baissée, vers le fort, et derrière elle s'élance à l'assaut comme une avalanche toute l'armée iroquoise.

Le moment suprême est arrivé. Dollard et ses soldats font pleuvoir sur l'ennemi une grêle de

balles. Mais un guerrier qui tombe est remplacé par un autre et les Iroquois finissent par atteindre la palissade et par gagner les meurtrières. Le neveu d'Anontaha, apercevant son oncle, lui crie de se rendre pour avoir la vie sauve. "J'ai donné ma parole aux Français, je mourrai avec eux," répond ce brave. Cependant le fort n'est pas encore envahi. Les Iroquois essayent d'escalader le retranchement ou d'arracher les pieux. Les Français, qui ont jeté bas fusils et mousquetons, pour manier la hache et le sabre, abattent tout ce qui se présente h portée de leurs coups. Et il sont encore maîtres du terrain. A ce moment le valeureux Dollard, dont le courage accomplit des prodiges, a l'idée de suppléer aux grenades qui lui manquent par un engin qui fera presque autant de ravage dans les rangs iroquois. Il charge un mousqueton jusqu'à la gueule, y allume une fusée, et le lance, par-dessus le retranchement, au milieu des Iroquois. Hélas î une branche d'arbre arrête le projectile, et le fait retomber dans le fort, où il éclate en tuant et blessant plusieurs Français. Ce malheur décide du sort de la journée. Les défenseurs du retranchement, décimés, ne peuvent repousser plus longtemps le flot débordant des ennemis. Ceux-ci réussissent à pratiquer des brèches. Mais derrière chacune d'elles ils trouvent des hommes «léterminés à mourir les armes à la main. Dollard

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anime les siens par son exemple. On se bat corps à corps, et le carnage est affreux. Xoirs de poudre, les yeux pleins d'éclairs, Tépée et le pistolet au poing, les Français se défendent comme des lions. Ils frappent, et les cadavres s'amoncellent. Mais enfin le nombre doit triompher de la valeur. Dollard meurt en héros. Ses compagnons succombent les uns après les autres. Enfin, les assaillants réussissent à enfoncer la porte du fort et s'y précipitent comme un torrent destructeur. Les derniers Français: survivants se ruent sur eux, en tuent encore plusieurs, et se battent avec une telle furie que les Troquois exaspérés, renonçant à les prendre vifs, tirent sur eux à bout portant et les abattent sur des monceaux de cadavres. Les quatre Algonquins et le généreux Anontaha subissent le même sort. Un seul Français, quoique mortellement blessé, conserve encore assez de vie pour qu'on lui fasse subir d'affreux tourments, au milieu desquels il expire en montrant la même fermeté que durant le combat. Ivres de sang, et pleins de rage à la vue d'un si grand nombre de leurs guerriers tombés sous les coups de quelques braves, les Iroquois se vengent sur les Hurons perfides qui ont lâchement abandonné Dollard, et qui maintenant vont recevoir la juste récompense de leur trahison. Les vainqueurs, furieux de leurs désastreuse victoire, traitent comme des prisonniers

ces misérables transfuges, en brûlent plusieurrj sur le cliamp, et réservent les autres au même supplice, lorsqu'on les aura traînés dans les villages iroquois. Cinq de ces Hurons déserteurs parviennent cependant à s'échapper, et ce sont eux qui apportent à Villemarie et à (Québec la nouvelle funèbre et glorieuse de l'immortelle tragédie du Long-Saut.

La Nouvelle-France était sauvée î II est difficile d'établir le nombre des Iroquois tués du rant ce siège. Un chroniqueur dit près de trois cents, soit un tiers de l'armée. Un des Hurons échappés rapporta qu'il y en avait tellement '^que les assaillants se servaient des corps des morts comme de marchepied ou d'échelle pour passer par dessus la palissade." (Quoiqu'il en soit, démoralisés par les pertes désastreuses qu'ils avaient subies, les Iroquois renoncèrent à leur projet contre Montréal, les Trois-Kivières et (Juébec. "Si dix-sept Français, n'avant pour toute défense qu'un misérable réduit qu'ils ont trouvé là par hasard, ont tué un si grand nombre de nos guerriers, se dirent- ils, comment serions-nous donc traités par eux si nous allions les attaquer dans des maisons de pierres, disjiosées [jour se défendre, et où des hommes de pareil courage

se seraient réunis ? Ce serait une folie à nous ; nous y péririons tous. Retirons-nous donc et reprenons le chemin de nos bourgades/'

Paratonnerres vivants, Dollard et ses compagnons avaient détourné du Canada la foudre dont il était menacé. C'était donc avec raison que, dans la Relation de cette année 1660, le P. Lallemant s'écriait : "Il faut donner ici la gloire à ces dixsept Français de Montréal et honorer leur cendre d'un éloge qui leur est dû avec justice, et que nous ne pouvons leur refuser sans ingratitude. Tout était perdu s'ils n'eussent péri, et leur malheur a sauvé ce pays, ou du moins a conjuré l'orage qui venait y fondre, puisqu'ils en ont arrêté les premiers effets et détourné touc à fait le cours." Le vénéra'ble auteur de la Relation était ici l'écho du sentiment public. M. d'Argenson, la Mère de l'Incarnation, et plus tard M. Dollier et ^I. de Belmont, saluèrent eux aussi, dans les défenseurs du Long-Saut, les sauveurs de la colonie française. L'effusion de leur sang généreux fit reculer la barbarie conquérante qui menaçait de la torclie incendiaire et du meurtrier tomahawk les établissements naissants de la vallée laurentienne. Leur sublime holocauste protégea d'une destruction imminente l'œuvre encore si fragile de civilisation chrétienne commencée sur nos rives par l'Eglise et la France. Et leur mort fut de celles qui enfantent la

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via Oui, sur ces corps sanglants, que le soleil à son déclin, le 21 mai IGGO, venait recouvrir d'un linceul de pourpre, sur ces cadavres hachés et mutilés qui jonchaient le sol tragique du Long. Saut, germait pour notre pays et notre race une semence d'immortalité. L'Iroquois pouvait bien brandir les chevelures françaises, hideux symbole de sa victoire, il pouvait bien jeter aux flots écumeux de l'Ottawa les sauvages incantations du triomphe. Mais les vainqueurs, c'étaient les morts gisants, rigides et glacés, sur la scène du carnage, et attendant, au milieu du silence des grands bois, le sinistre baiser du vautour. Les vainqueurs, c'étaient les victimes volontairements sacrifiées au salut national. Les vainqueurs, c'étaient les martyrs du patriotisme et de la foi. Ils avaient étonné la barbarie. Ils avaient brisé l'élan de l'in^^tision dévastatrice. Ils avaient préservé des flammes, du pillage et de l'extermination, nos villes encore au berceau. Ils avaient conservé Texistence à nos institutions religieuses. Ils avaient protégé les sillons où se préparaient les moissons de l'avenir. Vainqueurs, ils l'étaient dans la défaite et le trépas. Et s'il eût été possible de décerner un solennel hommage à leurs restes glorieux, on aurait pu déposer h la fois sur leurs tombes des lauriers et des palmes.

Nous avons dit: martyrs du patriotisme et de

la foi. Et en effet, c'est bien à cette double inspiration qu'il faut demander le secret de leur dévouement sublime. Ils étaient jeunes, pleins de force et d'ardeur, et la vie devait avoir pour eux de séduisants espoirs. Et cependant ils s'en sont allés au devant de la mort, non pas sous le coup d'une exaltation subite, d'un entraînement fiévreux et fugitif, mais avec la calme vaillance d'une résolution mûrement arrêtée. N'oubliez pas. Messieurs, qu'ils firent écrire leurs dernières volontés avant de marcher à l'ennemi. Entr'ouvrons l'un de ces documents sacrés, et prêtons l'oreille à la voix qui nous y parle, après un siècle et demi. "Désirant aller en parti de guerre avec le sieur Dollard, pour courir sur les Iroquois, et ne sachant comment il plaira à Dieu de disposer de ma personne dans ce voyage, j'institue en cas que je vienne à périr un héritier universel de tous mes biens, à la charge seulement de faire célébrer, dans la paroisse de Yillemarie, quatre grandes messes et d'autres pour le repos de mon âme." Messieurs, ne vous semble- t-il pas, comme à moi, que ces lignes très simples rendent un son sublime ? Jean Valets, qui les a dictées, n'a que vingt-sept ans. Il a quitté la douce France depuis six années environ. Il a probablement laissé là-bas des êtres chers, et peut-être ici son cœur s'est-il ouvert à des affections et à des amitiés nouvelles. Et maintenant

il veut aller en parti de guerre, avec le sieur Dollard. Mais quel parti ? — Il s'agit de courir sur les Iroquois î — Combien de Français et combien d'Iroquois ? — Dix-sept Fran-çais vont se mesurer contre des centaines d'Iroquois. Aussi le testateur ajoute qu'il ne sait comment il plaira à Dieu de disposer de sa personne, et recommande de prier pour son âme, s'il vient à périr. Messieurs, c'est là de l'héroïsme, ou l'héroïsme est un vain mot.

^Devrait-on demander quel en était le mobile ? Il ne saurait être ici question d'aucun des sentiments intéressés qui f(mt souvent agir les hommes. La passion du lucre, le désir d'avancement personnel, n'ont rien à faire en cette circonstance. "M. Dollard, écrit la Sœur Bourgeoys, assembla seize ou dix-sept hommes des plus généreux pour aller attaquer les sauvages, et i\ dessein d'y donner leur vie si c'était la volonté de Dieu." Donner leur vie î Et la donner pour assurer le salut de cette jeune France, fondée par la vieille France sur les rivages du Saint-Laurent, afin de poursuivre en Amérique l'œuvre civilisatrice accomplie par elle sur l'ancien continent î Verser leur sang, afin que cette pauvre colonie, deveuue pour eux la patrie nouvelle, puisse grandir et s'accroître ; afin que les Ix^rceaux puissent continuer h se peupler de petits êtres qui i>erpétueront la race ; afin que les foyers se multiplient,

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que les tombeaux demeurent respectés à l'ombre de la croix tutélaire, que les tabernacles gardent présent et vivant parmi nous le Christ, force, lumière et aliment de l'humanité chrétienne I Voilà le mobile de Dollard et de ses nobles frères d'armes. Et si vous me dites après cela que, malgré tout, Tespoir de quelque récompense dût animer leur âme, je vous répondrai en vous citant cette admirable parole d'un autre héros, Lambert Closse, major de Montréal :"Je ne suis venu ici qu'afin de mourir pour Dieu." Cette ambition généreuse de Lambert Closse, Dollard et ses hommes l'avaient au cœur. Mourir pour la civilisation chrétienne, c'était mourir pour Dieu. Et mourir pour Dieu, c'était conquérir l'impérissable couronne qui resplendit au front des martyrs du devoir dans l'éternelle cité.

Messieurs, je vous lisais tout à l'heure ces mots du P. Lallemant dans la Relation de 1660 : "Il faut d(mner la gloire à ces dix-sept Français.'' Hélas I nous devons le reconnaître, ce vœu est resté stérile. Sans doute, dans la patrie de l'au-delà, dans le séjour de l'immortalité, les héros n'ont pas besoin de la gloire humaine. Mais ici-bas les nations la doivent à ceux qui sont morts pour elles. Cette dette sacrée, Messieurs, l'avons-nous acquittée envers Dollard et ses frères d'armes ? Leur avons-nous donné la gloire ? Non, ayons la sincérité de l'admettre.

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Ce fait d'armes du Long-Saut, ce prodige de valeur militaire, dont l'éclat pourrait faire pâlir celui de tant d'exploits jugés fameux, on en a sobrement consigné le récit dans nos annales, je le veux bien. Mais ses auteurs n'ont pas reçu Tapothéose due à leur incomparable vaillance. Tel de nos historiens n'a pas consacré même une seule ligne à cette action pourtant si digne de mémoire. Pendant longtemps le nom de celui qui en fut rinspirateur et le héros ne nous est parvenu qu'enveloppé d'une orthographe incertaine. Et les noms des braves qui répondirent à son appel, et s'associèrent à son oblation patriotique, sont restés ensevelis dans la poussière et les ténèbres de nos nécropoles documentaires. Non, nous n'avons pas donné la gloire il Dollard et à ses compagnons. Mais, Dieu merci, nous allons la leur donner. J'accueille avec joie ce mo ment où nous entendons sonner l'heure de la réparation nationale. Et je salue avec une émotion profonde la résurrection des oubliés d'hier, devenus les triomphateurs d'aujourd'hui. Sortez du silence et de l'ombre qui vous ont trop longtemps retenus captifs, héros de la religion et de la patrie: Adam Dollard des Ormeaux, Jacques Brassiez, Jean Tavernier, Nicolas Tillemont, Laurent Hébert, Alonié de Lestres, Nicolas Josselin, Rdbeii; Jurée, Jacques Boisseau, Louis Martin, Christophe Augier, Etienne Robin,

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Jean Valets, René Doussin, Jean Lecomte, Simon Grenet, François Cusson ! Vos noms, devenus glorieux, seront gravés dans le bronze et le granit, et vivront à jamais pour la postérité. Entrez dans la renommée, entrez dans la lumière, entrez dans l'admiration passionnée et dans l'enthousiaste gratitude du peuple à qui vous avez conservé la patrie ! Et recevez de cette patrie, qui se souvient après avoir paru longtemps oublier, l'auréole rayonnante qui nimbe les fronts immortels !

PRONOxNCÉ A l'inauguration DU MONUMENT MONTCALM, LE 16 OCTOBRE 191 P

Monsieur le gouverneur^ Monseigneur^

Mesdames et Messieurs^

Il y a cent cinquante-deux ans, un mois et deux jours, le lieu où nous sommes maintenant réunis était le théâtre d'une scène de carnage et de deuil. On y entendait retentir le formidable grondement du canon, le crépitement sinistre de la fusillade, les clameurs triomphales et les cris de fureur. Les gémissements des blessés et le râle des mourants étaient étouffés par le roulement précipité des tambours et les fanfares éclatantes des clairons. Une armée victorieuse achevait la déroute d'une armée vaincue. Les soldats de Guyenne, de la Sarre, de Languedoc, de la Reine, de Royal-Roussillon, tant de fois triomphants, avaient, dans une minute fatidique, senti passer sur eux le souffle glacé de la

1. — Ce monument s'élève sur la Grande- Allée, à Quiébec, non loin de l'endroit où Montcalffn fut blessé à mort.

défaite. Suivant les desseins providentiels, Tlieure avait sonné qui devait changer les destinées de la Nouvelle-France. La bataille des Plaines d'Abraham venait d'être livrée et perdue. Et, au milieu de l'horrible confusion des régiments rompus et décimés, entraîné par le flot des fuyards, un homme couvert de poussière et de sang descendait cette Grande-Allée, affaissé sur son cheval noir, et soutenu par trois soldats, dont la figure annonçait la consternation et le désespoir. Cet homme, vous l'avez nommé avant moi, c'était Montcalm. Blessé à mort en essayant de conjurer le désastre, il allait abriter son agonie dans notre pauvre Québec, monceau de décombres fumants, et le lendemain, à l'aurore, il expirait en héros chrétien, qui croit aux promesses de l'immortalité.

Quelques mauvaises planches, rassemblées par le contre-maître d'une de nos maisons monastiques, servirent de bière à celui qui s'était appelé Louis-Joseph de Saint- Véran, marquis de ^lontcalm, lieutenant-général des armées du roi de France, et commandeur de l'ordre illustre de Saint-Louis. Le soir de ce funèbre jour, à la lueur des torches, sous la menace des obus et des bombes, on Ten terrait dans une fosse creusée par l'explosion d'un projectile anglais, près du chœur de l'église des Ursulines.

Les témoins de ces navrantes funérailles pou-

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valent bien se dire que la nationalité canadienne descendait elle-même dans ce tombeau. Mais le misérable cercueil de Montcalm contenait un germe de vie et de résurrection. Il y a des tombes qui ne peuvent garder les grands morts qu'on leur confiie. Il s'y produit comme une germination mystérieuse, qui, après un temps, en fait éclater les parois. Et les héros ensevelis surgissent soudain pleins de jeunesse et rayonnants de gloire. Tel a été le destin de Montcalm. Aujourd'hui, après un siècle et demi, il a brisé la pierre sépulcrale. Il vit, il est là sous nos yeux, nous l'acclamons, et nous lui décernons les honneurs du triomphe.

Mais quel est le caractère particulier de cette apothéose ? De quel rayon brille surtout l'auréole qui nimbe le front de Montcalm ? Est-ce le soldat si longtemps victorieux, est-ce le héros de Chouaguen, du fort George, de Carillon, que nous acclamons spécialement à cette heure ? Je ne le crois pas, Messieurs. I^e Montcalm vers qui montent aujourd'hui notre enthousiasme et nos vivats, ce n'est pas le vainqueur, c'est le vaincu ! Ce qui nous paraît beau et grand dans Montcalm, c'est qu'il a été par dessus tout le héros du sacrifice et de l'immolation. Il avait été envoyé ici à un poste de péril et d'honneur. La situation était désespérée. Il le savait ; 11 sentait venir l'Inéluctable catastrophe. -'Ah !

que je vois noir I'' s'écriait-il souvent^ Et sa pensée s'envolait vers son cher Candiac, vers la mère, l'épouse, les enfants, laissés là-bas, dans le Languedoc aimé. Quand les reverra-t-il ? Après Carillon, il demande son rappel. Mais les nuages s'amoncellent plus sombres à notre horizon. Non, il faut rester pour faire face au danger grandissant. Et il déclare lui-même qu'il ne veut plus abandonner le Canada à cette heure critique. C'est alors que le maréchal de Belle- Isle lui écrit la lettre fameuse où se trouvent ces lignes: "J'ai répondu de vous au Roi, je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas et que, pour le bien de l'Etat, la gloire de la nation et votre propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités, plutôt que de subir des conditions aussi honteuses que celles qu'on a acceptées à Louisbourg, dont vous effacerez le souvenir." C'est, une consigne de mort que le vieux maréchal donne au général dont il connaît l'ame héroïque. ^lontcalm le comprend. "J'ose vous répondre d'un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie ou périr," s'écrie-t-il. Et il tient parole. La maréchal lui a demandé d'aller jusqu'aux plus grandes extrémités. Il va jusqu'à l'extrémité sui)rême, il va juscju'à la mort I Et c'est là ce qui fait sa grandeur et sa glcdre.

L'artiste inspiré l'a compris. Ce n'est pas le

vainqueur de Carillon quMl a offert à notre admiration. C'est le vaincu de Thonneur ; c'est le martyr du devoir ; c'est le héros blessé à mort. Il défaille, il s'affaisse, les ombres du trépas couvrent son front. Mais sur sa tombe, on ne gravera pas le vue victis que l'on a tant de fois entendu retentir à travers l'histoire. Non, c'est le gloria victis qui s'y inscrira. Voilà pourquoi, en ce jour solennel, nous voyons la renommée faire descendre sur la tête du héros trahi par la victoire la couronne de gloire et d'immortalité.

Je parlais tout à l'heure de résurrection. Au soir lugubre du 14 septembre 1759, oii tout semblait perdu pour la nationalité canadienne-française, celui qui lui eût prédit de glorieux lendemains eût passé pour un visionnaire. Et cependant ces lendemains se sont levés pour elle. La nation canadienne, elle aussi, est sortie du tombeau. Elle a triomphé des épreuves ; elle est devenue grande et forte ; et, dans les destinées nouvelles que la Providence lui a ménagées, elle a compris que les événements tragiques de 1759 faisaient partie d'un plan de miséricorde et d'amour, grâce auquel elle a pu jouir, depuis un siècle et demi, de la stabilité, de la sécurité et de la paix, sous un drapeau respecté. Il était juste que, dans les jours sereins qui ont succédé aux jours d'orage, elle se souvîat du héros

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qui mourut pour sa cause, et dont le sang versé sur les Plaines d'Abraham a été pour elle comme un ferment d'immortalité. Elle a donc entendu avec bonheur les voix de France qui la conviaient à une œuvre commune de reconnaissance et de glorification. Et c'est un jour d'allégresse nationale que celui où elle voit inaugurer ce monument, chef-d'œuvre d'harmonieuse beauté.

Mesdames et Messieurs, après un siècle et demi, Montcalm revient victorieux sur ces hauteurs d'Abraham, oii il rencontra naguère la défaite et le trépas. Il y revient victorieux du temps ; il V revient victorieux de la mort ; il y revient victorieux de l'oubli ; il j revient au milieu des acclamations pacifiques des deux races qui se heurtèrent jadis dans un choc sanglant, sur ce champ de bataille fameux. Et désormais il s'y dressera aux regards émus de la foule, à qui ce bronze éloquent redira toujcmrs que l'héroïsme du sacrifice est une des choses les plus augustes et les plus saintes qu'il y ait ici-bas.

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