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NATIONALITÉ

DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE LA LANGUE FRANÇAISE, A QUÉBEC, LE 30 JUIN 1912

Mgr le Président^

Messeigneurs^ Mesdames, Messieurs^

Appelé à clore la série des discours prononcés durant ce Congrès, je me sens tenté d'être ingrat, et de témoigner autre chose que de la reconnaissance aux auteurs du programme, ]>our le redoutable honneur qu'ils m'ont fait. Prendre la parole, après la fête d'éloquence et de poésie dont nous goiitons l'enivrement, c'est rompre le charme qui nous a t(ma si puissamment captivés. Pardonnez-moi de vous faire descendre des hauteurs où l'inspiration lyri(]U(» et oratoire vous a fait planer, et rappelez-vor.s,

si cela est nécessaire pour tous induire à être bienveillants, qu'en ce moment je suis, autant que vous, victime des circonstances.

I^s jours si pleins d'émotions fortes et douces que nous venons de traverser ont dû d'ailleurs vous prédisiK)ser à l'indulgence fraternelle. Qu'il a fait bon, n'est-ce pas. Messieurs, de nous trouver tous réunis dans un échange mutuel de souvenirs, d'idées, de sentiment-^, d'aspirations et d'espérances I Quel spectacle nous avons eu, et disons-le sans fausse modestie, quel spectacle nous avons donné ! En voyant se succéder nos séances, nos délibérations, nos cérémonies et nos célébrations, je me disais que c'était là quelque chose de plus grand et d'une plus haute portée qu'un Congrès ordinaire, et que no^is .issistions vraiment aux Etats généraux de la langue fran^-aise en Amérique.

Pour marquer le terme de ces solennelles assemblées, on m'a chargé de traiter devant vous un très vaste sujet : La langue, gardienne de la foi, des traditions, de la nationalité. Kassurezvous, je ne ferai que l'effleurer, et que signaler brièvement à votre attention quelques-unes des idées qui s'en dégagent.

Messieurs, la langue est la gardienne de la foi. Qu'est-ce à dire, et comment peut se démontrer cette proposition ? Pour y arriver, je ne vous demanderai pas de me suivre dans les détours d'une longue et aride dissertation. Je me bornerai à évoquer quelques vérités très simples et absolument incontestables. L'homme est un être enseigné. Il Test non seulement au point de vue des connaissances naturelles et de la science profane, il l'est aussi au point de vue de la science divine et des idées surnaturelles. Nous ne naissons pas avec la foi ; nous la recevons à rheure où la raison accuse en nous son premier éveil. Et comment la recevons-nous ? Par la parole. C'est le verbe paternel et maternel qui apporte la foi à nos intelligences et à nos âmes. La parole humaine est le véhicule de la foi divine. Fides ex auditu, disait dans sa langue rapide et forte le grand apôtre des gentils. ^lais ce verbe, par qui s'opère la transmission de la foi, quel en est le signe et Torgane ? C'est la langue apprise à l'enfant par la mère, en même temps qu'elle lui prodigue ses sourires et ses baisers, c'est la langue maternelle qui accomplit celte œuvre auguste. C'est elle qui est l'intermédiaire, l'admirable truchement de la foi. Ah I Messieurs, que ne pouvons-nous nous attarder de-

vant ce spectacle émouvant et sublime: une mère penchée sur le petit être qu'elle a porté et nourri, guettant Téclosion de son intelligence et la naissance de sa pensée, pour y déposer, de ses douces lèvres et de son âme croyante, la semence immortelle de la foi religieuse ; et devenant ainsi doublement mère, parce qu'elle donne à son enfant la foi, après lui avoir donné la vie.

Mais cette foi, que nous avons reçue d'autorité, elle ne saurait rester dans ce premier état. A mesure que les facultés de l'enfant grandiront, elle se développera progressivement. Peu à peu l'enfant raisonnera sa foi, il en découvrira les fondements, il en verra croître les clartés, il en reconnaîtra les certitudes. Et ce doit être l'œuvre première, l'œuvre fondamentale de toute éducation rationnelle que de donner à la foi religieuse toute l'expansion, toute la solidité qu'elle doit avoir. Ici encore ce sera la parole qui remplira cette noble tâche. L'enseignement de l'école, renseignement de l'église, continueront celui de la mère et du père de famille. Et l'organe de cet enseignement sera toujours la langue familière et chère apprise sur les genoux maternels.

Voici l'enfant parvenu â Tâge d'homme. C'est un croyant, c'est un chrétien. Vous pouvez l'affirmer aujourd'hui. ^lais le pourrez-vous demain ? Oui, si la foi reçue d'autorité, développée par l'enseignement, continue â s'alimenter

par rinstmction. C'est principalement l'instriiction religieuse qui assure la continuité et la perpétuité de la foi. Et, pour le grand nombre, c'est l'instruction religieuse parlée ; c'est la prédication, c'est l'exposition, l'explication, le commentaire, constamment renouvelés, de la doctrine, qui sauvegardent la pureté et la fermeté des croyances, et les maintiennent au premier plan de la vie. Voilà pourquoi la chaire chrétienne a été Tune des plus grandes et des plus bienfaisantes institutions que le monde ait connues. Semeuse de vérité et dispensatrice de lumière, elle est restée debout au milieu des écroulements de trônes et des effondrements d'empires, parce que de son verbe dépendait la survivance de la foi à travers les siècles. Supposez que, dans une société, l'enseignement chrétien se taise, et que son silence persiste durant une longue période ; inévitablement vous verrez baisser la foi, vous la verrez pâlir, s'altérer, s'affaiblir et s'éteindre. Supposez encore que cet enseignement cesse de se faire entendre dans Tidiome coutumier, qu'il <îesse d'atteindre l'esprit par la langue familière, par la langue comprise sans effort, par la langue des premières prières et des premiers credos, par la langue qui fait partie de notre être intellectuel et moral, par la langue qui a construit en nous rédifice des connaissances, des croyances, de la mentalité intime. Cet enseignement sera

comme la semence de la parabole évangélique, qui tombe sur le roc stérile. Il restera saus efficacité et sans fruit. Ce verbe, qui devait être vie et lumière, ne sera plus qu'un flambeau fumeux, sans rayonnement et sans chaleur. FA si cet état dure, il y aura dans les intelli lier» ces e: dans les âmes obscurcissement et refroidissement. A moins que ces conditions ne soient modifiées par quelque intervention providentielle, on verra, après quelque temps, l'indifférentisme remplacer la croyance, et le culte de la matière s'étaler triomphant sur les ruines de la morale et de la foi. Pour que la foi vive dans une société, il faut que le verbe apostolique y soit toujours vivant et vibrant ; et il faut qu'il se communique par un organe dont l'entendement soit accessible à tous.

On m'objectera vainement qu'il est possible de consers'er la foi, au milieu de conditions adverses, par la culture, par l'effort, par l'étud.^ individuelle. Je le conçois et je n'y contredis pas. Mais je parle ici principalement de la fou'e, de ceux dont le Christ a dit: niisercor mipcr furha m. Je parle des collectivités et des multitudes. Et, appuyé sur la raison, sur l'expérience, et sur l'histoire, je crois avoir droit de soutenii* que, pour un peuple, pour une société, entourés, enveloppés, assaillis, sollicités, par des éléments hétérogènes quant aux croyances et au langage.

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une des meilleures sauvegardes de la foi ancestrale, c'est la langue des ancêtres, le parler qui a fait pénétrer en nous les premières clartés du surnaturel et du divin.

A ce point de vue, Messieurs, il va eu, vous le savez, dans notre histoire, un moment décisif. Le dixième jour de février 1763, leurs Majestés le roi de France et le roi de la Grande-Bretagne concluaient un traité de paix, .dans lequel, après l'article où était stipulé la cession du Canada à l'Angleterre, se lisait le suivant: "Sa Majesté britannique, de son côté, consent d'accorder la liberté de la religion catholique aux habitants du Canada. Elle donnera en conséquence des ordres les plus efficaces que ses nouveaux sujets catholiques romains puissent professer le culte de leur religion selon les rites de l'Eglise de Borne, autant que les lois d'Angleterre le permettent." Messieurs, si, au lendemain de ce traité, profitant de cette rédaction singulière, de cette contradiction infligée par la restriction finale au reste de l'article, les vainqueurs eussent osé transplanter ici leur législation pénale et embastiller notre clergé dans ses dispositions draconiennes ; si, d'autre part, arguant du silence des capitulations et du traité, et proscrivant l'usage public de notre langue nationale, ils eussent combiné l'ostracisme avec la persécution, et bâillonné le verbe français dans la chaire chré-

tienne ; si la langue de Bossuet, la langue de Laval et de St-Vallier eût cessé, pendant un quart de siècle, pendant un demi-siècle, de retentir sous les voûtes de nos temples, qui peut dire quel eût été le résultat ? Serait-il téméraire de penser qu'avec le silence de la chaire française, avec l'abolition du catéchisme français, la foi des aïeux eût graduellement perdu son rayonnemont et son emprise ; que les contacts avec l'élément étranger, les infiltrations protestantes, l'action sans contrepoids des relations d'affaires et de société, le jeu naturel des intérêts et des ambitions, eussent produit à la longue leur dissolvant effet, et qu'après deux ou trois générations peut-être, on eût pu constater l'extinction du catholicisme comme religion nationale sur li'S rives du Saint-Laurent ? Messieurs, Dieu ne l'a pas voulu. Se servant de causes secondes, dont il serait inutile d'exposer ici l'action, avec la liberté de la langue, il a sauvé du naufrage la liberté de la chaire, la liberté de l'enseignement catéchistique. Et, du même coup, la perpétuité de la foi catholique a été conservée h notre peuple. Gloire au Dieu de Champlain, de Maisonneuve et de Laval î la langue de la vieille France a sauvegardé la foi de la France nouvelle. Et, grâce à elle, continuant la cliaîne des traditions antiques, nous avons pu, nous aussi, écrire dans l'his-

toire de TAmérique du Nord les gesta Dei per Francos.

Ces gesta De% des essaims de notre race sont allés les écrire à leur tour loin des rives laurentiennes. Et pour eux aujourd'hui, comme pour nous jadis, c'est encore la langue qui garde la foi. Ah I comment ne leur adresserai s- je pas ici un salut fraternel, à ces vaillants qui luttent làbas, à TEst et à l'Ouest, contre tant de difficultés et de périls ; à ces inlassables tenants de notre nationalité. Catholiques et canadiens-français, ils veulent léguer à leurs enfants le double héritage des aïeux, la langue et la religion de leurs pères. Et ils savent qu'au milieu des vastes agglomérations humaines secouées par tant de souffles divergents^ leur langue est le plus sûr rempart de leur foi. Cette conviction double leur vaillance dans la lutte qu'ils soutiennent contre l'assimilation et l'abdication nationales. Puissent leur courage et leur constance triompher des malentendus, dissiper les défiances, désarmer les hostilités, et conquérir la victoire finale due à tant d'héroïques combats !

Messieurs, gardienne de la foi, la langue est aussi gardienne des traditions. Et tout ce que je viens de dire en était d'avance une démonstra-

tien manifeste. En effet, parmi les traditions d'un peuple, les traditions religieuses ne sontelles pas les plus nobles et les plus essentielles ? Ce sont elles qui lui donnent ses meilleures garanties de grandeur et de durée. Ce sont elles surtout qui peuvent lui assurer ces deux inestimables biens: la stabilité et la justice. >'ous vivons dans un âge qui a souvent montré peu d'estime pour la tradition, et qui, bâtons-nous de l'ajouter, a fréquemment eu lieu de s'en repentir. Vous êtes-vous parfois arrêtés, ^[esdames et Messieurs, à scruter le sens profond de ce mot, prononcé si souvent qu'il est devenu, comme bien d'autres, semblable à ces monnaies courantes dont un long usage a effacé le relief ? Tradition vient du mot latin tradere, qui veut dire donner, livrer, remettre. Faire traditi(>n d'une chose, c'est la livrer, c'est la remettre à quelqu'uns. Vous voyez immédiatement que, pour un peuple, les traditions ce sont les choses qu'une génération remet à la génération qui la suit. Et voilà qui, d'nn seul coup, nous fait comprendre quelle importance elles ont, quelle place elles occupent dans la vie d'une nation. Les traditions sont la chaîne qui relie le présent au passé. Par elles les sociétés sentent qu'elles ne sont point un accident né du hasard, à un moment fortuit du temps, mais qu'elles sont au contraire le produit d'un long effort et d'^ine lente élabo-

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ration. Grâce à elles les hommes d'aujoiirtriiui reconnaissent qu'ils sont bénéficiaires des travaux et de l'expérience des hommes d'autrefcûs. Et, à cette lumière, ils comprennent la grande leçon de solidarité que les peuples ne peuv;mt méconnaître sans péril. Ils voient qu'ils font partie d'une collectivité pensante et agissante, qui existait hier, qui survivra demain, dont le rôle antérieur détermine et explique celui de Theure actuelle, lequel à son tour influera sur celui de l'heure à venir. Les traditions ce sont les enseignements, ce sont les avertissements, ce sont les éclaircissements du passé projetés sur le présent. Heureux les peuples qui ont des traditions, malheur aux peuples qui n'en ont pas, ou qui n'en ont plus ! Dieu merci. Messieurs, nous en avons. Et nous les chérissons comme l'un des plus précieux trésors de notre héritage. Traditions familiales, traditions paroissiales, traditions sociales, traditions nationales, un grand nombre d'entre elles sont d'antique origine, nées aux vieilles terres françaises, Bretagne, ou Normandie, ou Ile-de-France. Elles ont vivifié notre culte, elles ont modelé nos coutumes, elles ont façonné nos mœurs. Et si vous me demandez de les caractériser en deux mots, je vous répondrai en vous disant qu'elles sont avant tout et par dessus tout catholiques et françaises. Catholiques, par les pratiques cultuelles qu'elles ont implantées chez

nous, par l'intime alliance qu'elles ont maintenue entre l'Eglise et le peuple, par l'esprit apostolique dont elles ont sans cesse avivé la flamme au cœur de notre race, et qui a fait de nous, comme de la vieille mère patrie, une nation missionnaire. Françaises, par les habitudes domestiques, par les mœurs sociales, par les souvenirs, les récits et les légendes, par les fêtes et les chants populaires, par les anniversaires joyeux ou grave-s. Ah I oui, au point de vue religieux comme au point de vue national, nous sommes restés profondément traditionnels. Et nous le sommes restés parce que nous avons conservé la langue de nos aïeux. Qui ne voit, en effet, que l'instrument nécessaire de cette transmission de génération à génération, dont je parlais tout à l'heure, c'est la langue. La langue est le canal où coule la tradition. Et si elle se dissolvait, la tradition se perdrait. Sans doute, si notre langue avait disparu au milieu de la crrse tragiiiue 1 où nous avons failli périr, dans la dernière partie du dix-huitième siècle, la solution de continuité n'aurait pas produit d'un seul coup tous ses effets. Mais peu à peu on aurait vu s'élargir le fossé entre hier et aujourd'hui. Le naufrage de la langue aurait graduellement entraîné celui des traditions. Voyez simplement ce qui arrive dans certaines familles, où le malheur des circon.stances fait perdre aux enfants l'usage de la langue

maternelle. Plus d'une fois, au bout d'une ou deux générations, les descendants ignorent absolument l'histoire de la famille dont ils sont issus, et dont, souvent, ils ne savent même plus prononcer le nom.

Messieurs, je crois qu'il est inutile d'argumenter longuement sur ce point. Si, pendant les années qui ont suivi la date fatidique de 1763, l'anglais avait progressivement et sûrement supplanté chez nous le français, on peut facilement conjecturer où en seraient aujourd'hui dans notre société la tradition catholique et la tradition française, après un siècle et demi d'anglicisation.

Mesdames et Messieurs, que vous dirais-je davantage ? La langue française a gardé la foi, elle a gardé les traditions du Canada français. Est-il besoin d'ajouter qu'elle a gardé également notre nationalité. Eh ! qu'est-ce donc que la nationalité, si ce n'est pas la foi nationale, si ce ne sont pas les traditions nationales, si ce n'est pas la langue nationale elle-même ? Tous ces éléments constitutifs, nous les pK^ssédons. Nous les possédons depuis trois siècles. Nous les possédons encore, un siècle et demi après la rupture du lien politique qui nous unissait à la vieille mère patrie de qui nous les tenons. Ils ont sur-

vécu au cataclysme où notre ancien régime s'est effondré. Ils ont survécu à la domination de la France sur les vastes territoires conquis jadis à son drapeau par nos explorateurs, nos soldats, nos pionniers et nos apôtres. Ils ont résisté à la persécution comme à la séduction. Loin de décroître, ils se sont développés, ils se sont fortifiés, ils manifestent incessamment sous nos veux leur énergie puissante. Et ce n'est pas devant cet auditoire, au terme de nos grandes assises nationales, que je dois insister pour affirmer leur expansion victorieuse et leur vitalité triomphante.

On a quelquefois discuté, dans nos assemblées parlementaires, la question suivante: Le Canada est-il une nation ? Messieurs, ce n'est ici ni le lieu ni le moment d'aborder ce problème, auquel il peut y avoir plusieurs solutions différentes, suivant le point de vue auquel on se place. Ce Congrès n'est pas constitué en autorité pour trancher un semblable débat. Mais s'il ne nous appartient pas de décider que le Canada est une nation, au sens politique et diplomatique du mot, parlant pour nous, et nous limit<ant i\ la const^itation d'un fait historique et social, nous avons bien le droit de pnxîlamer que les Canadiens français sont une nationalité. Oui, sur cette terre d'Améri(iue, où toutes les races humaines semblent s'être donné rendez-vous, nous occupons une pla-

ce à part. Nos origines, disons-le avec une légitime fierté, sont d'une illustration sans rivale. Nous avons un passé, nous avons des souvenirs, nous avons une histoire, nous avons une physionomie, nous avons un nom, et tout cela nous constitue une personnalité nationale, qui, plus que jamais durant les grands jours que nous venons de vivre, a fixé sur nous les regards et l'intérêt intense de l'Amérique du Nord.

Cette personnalité. Messieurs, quelle en est, avant tout, la marque distinctive ? N'est-ce pas la langue ? Oui, la langue, la chère et noble langue française, est le signe national dont nous .sommes marqués. Compatriotes de la province laurentienne, frères venus de plus loin et accourus dans notre vieux Québec pour retremper vos énergies, et raffermir vos espoirs au foyer de la race, c'est la langue de nos communs aïeux qui est le lien sacré par lequel sont unis nos intelligences et nos cœurs. C'est elle qui nous a gardé notre foi ; c'est elle qui nous a gardé nos traditions ; c'est elle qui nous redit les gloires, les luttes et les épreuves du passé, pour nous tracer les routes de l'avenir ; c'est par elle que nous communions tous ensemble dans la mémoire des anc-êtres et dans le culte de la patrie. Langue de la famille et de Técole, de la chaire et de l'enseignement catholique, du souvenir et de la prière, langue tutélaire et préserv^atrice, il était juste qu'elle

reçût de nous rhommage d'un grand Congrès national comme celui qui s'achève.

Mesdames et Messieurs, l'œuvre que nous avions projeté d'accomplir durant cette semaine historique, est terminée. Dans quelques instants nous allons nous séparer, tout frémissants encore d'inoubliables émoti(ms. Et demain chacun de nous s'en ira reprendre la tâche spéciale à laquelle est vouée sa vie. Mais de ces délibérations solennelles et de ces grandioses assises, nous sortirons, n'est-ce pas, le cœur enflammé d'un amour plus profond, d'une passion plus ardente pour notre idiome national.

O langue de la douce et glorieuse France, dont le sang généreux coule dans nos veines ! langue de nos découvreurs, de nos fondateurs, de nos héros et de* nos martyrs î langue de Champlain, de ]Mais(mneuve, de Brébeuf, de Laval, de Marie de l'Incarnation, de Marguerite Bourgeois, de Frontenac et de Montcalm ! Nous t'avons donné, tu le sais, à maintes reprises, des preuves de notre attacliemeut fidèle. Mais après ces jours passés sous ton égide, laisse-nous te le dire, nous t'aimons davantage et d'une tendresse plus ccmsciente et plus enthousiaste. Tous les esprits cultivés saluent en toi l'une des éclosions les plus magnifiques du génie occidental. Tu es faite de souplesse et de force, de grâce et d'harmonie. Tu as la puissance et le charme, la st)norité et le ry th-

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me, Tampleur et la précision. Tu possèdes surtout la clarté souveraine, qui illumine tout ce que tu touches, et qui fait régner la lumière jusque dans les domaines les plus obscurs de T abstraction. La merveilleuse variété de tes formes sait rendre toutes les innombrables nuances et toutes les infinies subtilités de la pensée. La philosophie et les sciences, l'éloquence et la poésie, la politique et les arts, trouvent en toi un instrument et un organe également propices à leurs manifestations.

Mais, par dessus toute cette beauté et tous ces dons royaux qui sont en toi, tu as pour nous des titres encore plus intimes et plus chers. Tu as veillé sur notre berceau, tu as jeté dans notre sol vierge les germes féconds qui ont produit tant de moissons glorieuses. Verbe de France, et messagère du Christ ! c'est toi qui, la première de toutes les langues européennes, as fait vibrer les échos de nos vallées et de nos fleuves, de nos forêts et de nos lacs immenses. C'est toi qui, triomphant de l'espace et de la barbarie, as conquis à la civilisation presque tout notre continent septentrional, et porté la parole chrétienne et française du golfe Saint-Laurent au golfe du Mexique, et de l'Atlantique aux Montagnes-Kocheuses. Partout on y retrouve ton empreinte et ton signe, car c'est toi qui, partout, as nommé les fleuves, les rivières et les monts. Ah î tu peux bien

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laisser glapir l'envie, langue conquérante, apostolique et civilisatrice I Quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne pourra jamais te ravir la gloire d'avoir été dans cette partie du nouveau monde le héraut de la lumière, et d'avoir baptisé l'Amérique.

Pour nous, qui te devons tant d'actions de grâces, nous te saluons, au dernier soir de ce Congrès, de nas acclamations reconnaissantes ; nous jurons de rester fidèles à ton culte, et nous t'adressons la parole qui formule en même temps notre résolution et notre promesse de survivance nationale, au Canada et jusque par delà ses frontières: Esta pcrpctua !

Comme annexes naturelles de ce discours, nous croyons devoir insérer ici quatre articles de ^I. Chapais, où il est question de la langue française, des raisons de sa permanence en notre pays, de ses vicissitudes et de son hist-oire constitutionnelle au Canada.

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