LE 13 AVRIL
Messieurs S
Le Collège de France est infiniment touché de l'heureuse pensée que vous avez eue de fixer dans cette salle, qui a entendu tant d'éloquentes paroles, le souvenir de trois de nos confrères les plus illustres. Divers autant que possible par les dons supérieurs qui leur furent départis, MM. Michelet, Quinet, Mickiewicz furent associés par l'admiration de leurs auditeurs en une sorte de trinité, qu'un
1. Ce remerciement s'adresse à un comité d'anciens auditeurs de MM. Michelet, Quinet, Mickiewicz, qui avaient pris l'initiative du médaillon commémoratif.
médaillon bien connu a consacrée. Suspendu audessus de cette chaire, avec l'expression écrite de votre piété, ce médaillon sera, pour l'avenir, le témoin des sentiments que laissa dans l'âme de toute une génération l'enseignement des maîtres qui nous ont précédés.
Cette chaire, qui est là devant nous, en effet, vous devez la reconnaître : c'est bien là que s'assirent les maîtres éminents dont vous avez si précieusement gardé la mémoire. Quels hommes. Messieurs, et quel moment dans notre histoire que celui qui les rassembla dans la même enceinte ! Ils touchèrent à la fois les pôles opposés de la nature humaine.
— L'un, véritable enchanteur, né pour montrer les mille secrets de magie que la fée Mélusiiie a cachés dans les entrailles de notre race; divin par le timbre exquis de sa voix ; divin par son sourire ; capable de saisir d'une oreille également fine l'harmonie des sphères, que nul n'entend plus, et le bruit souterrain de la fourmi qui sort pour son travail du matin; interprète inspiré du génie de la France, du cœur de la femme, de l'âme du peuple.
— L'autre grave et austère, devenu étranger aux réalités vulgaires par la noble obsession de l'idée du devoir, sévère pour ce qu'il aimait; dévoré d'une soif ardente d'idéal religieux, que l'état présent du
monde ne satisfaisait guère. — Le troisième, plein de la sève primitive des grandes races au lendemain de leur éveil, sorte de géant lithuanien, fraîchement né de la terre ou plutôt récemment inspiré du ciel, joignant aux intuitions des prophètes parfois leurs illusions, mais toujours plein d'une imperturbable foi dans l'avenir de l'humanité et de sa race, idéaliste obstiné malgré toutes les déceptions, optimiste vingt fois relaps. Tous trois eurent le don suprême des grands hommes, le charme, l'art de gagner les cœurs. Ceux qui les ont connus les aimèrent comme on aime la femme dont on rattache le souvenir aux premiers enivrements de la jeunesse, à la première découverte de la vie.
Votre démarche d'aujourd'hui. Messieurs, n'estelle pas la meilleure preuve de l'impression que faisaient ces grands initiateurs? A quarante ans d'intervalle, cette impression s'est réveillée si forte en vous, que vous avez voulu la consacrer, à la manière des anciens, par une image de bronze et une couronne. Au seuil de la vieillesse, vous avez été fidèles au culte de vos jeunes années ; vous vous êtes souvenus de ces voix tantôt profondes, tantôt charmeresses, qui pénéli'èrent au plus intime de votre être et s'y enfoncèrent comme des flèches. C'est que les leçons de nos trois glorieux confrères
prenaient l'homme tout entier. Ils voulaient, non seulement éclairer les esprits, mais conquérir les âmes. L'amélioration des mœurs et le progrès de la raison étaient pour eux inséparables. Leur cours était une prédication; la religion de plusieurs en est sortie.
La loi constitutive de notre collège, Messieurs, fait une place à ces hautes personnalités et leur assure la liberté qui leur est due. La pensée qui guida le roi François P' dans la création du Collège de France restera toujours vraie. A côté de l'enseignement régulier, visant à des cours complets, correspondant à des épreuves, à des diplômes professionnels, il y a un enseignement plus original, plus personnel, plus complètement livré à la volonté du maître; un enseignement, dont les règlements doivent être assez larges pour offrir à toute nouveauté sérieuse le moyen de s'exprimer, pour accorder à la science qui naît toute la liberté de ses tâtonnements; un enseignement, dis-je, où le savant, qui cherche. le vrai par l'analyse la plus patiente, siège à côté du penseur, qui rapporte des hauts sommets où il demeure le souffle de l'infmi. Comme une humanité complète, nous n'excluons rien, si ce n'est l'absurde; nous sommes ouverts à tout, excepté à l'irrationnel. Notre collection dephy-
sique contient, à côté de la table grossière sur laquelle Ampère établit le premier télégraphe électrique, les élégants appareils par lesquels M. Regnault poussait les lois de la nature à la dernière précision. Dans la plus petite de nos salles, l'illustre Eugène Burnouf, devant trois ou quatre élèves, consacrait une heure à fixer le sens d'un passage sanscrit non compris jusque-là, pendant que notre glorieux triumvirat poursuivait le neuf à sa manière; en morale. Messieurs, le neuf est ce qui va au cœur. Cet amphithéâtre, où retentirent de si chaudes paroles, est aujourd'hui un laboratoire scientifique. M. Michelet, qui s'intéressait si vivement au progrès de la science, applaudirait s'il pouvait voir les belles recherches qu'a faites ici notre confrère M. Marey sur la marche et sur les phénomènes du mouvement volontaire.
Yoilà ce qui explique cette variété infinie que présente notre Collège, et qui parfois empêche d'en voir l'unité. Il n'y a qu'une vérité ; mais on y atteint par les procédés les plus divers. Sûrement, l'objet spécial de ce Collège, c'est la création de la science. Le cours le plus fécond, au Collège de France, est celui où les secrets nouveaux de la nature, de l'histoire ou de la vie sont communiqués par le professeur à quelques auditeurs, déjà savants, capables
de le comprendre. Mais nous ne nous méprenons pas sur la manière dont se produit et se conserve la conscience du genre humain. Une vérité n'est complète que quand elle vit dans la foule, quand elle a mille voix, quand elle agit, quand elle court dans toute une nation, quand elle circule comme un fluide nerveux dans tous les organes de l'humanité. Ahélard n'a été ce qu'il est dans l'histoire que parce qu'il a eu pour élève le révolutionnaire Arnauld de Bresse. Nous sommes toujours calmes; mais il est inévitable qu'on se passionne autour de nous. Ce qu'on dit des paisibles études et des temples sereins de la science est un honnête lieu commun. Non, nous sommes posés en signe de guerre, et la paix n'est pas notre sort. Au xvi* siècle, qui fut notre siècle héroïque, les colères que nous excitions allaient jusqu'à l'assassinat. Nous avons eu deux victimes de la Saint- Barthélémy. C'est là notre gloire ; chaque fois que l'esprit humain subit une éclipse, nous sommes frappés.
La liberté est notre essence. Plutôt que de nous en passer, nous aimons mieux être brisés. Quand le vent de l' esprit mesquin et du dogmatisme intolérant souffle sur le monde, nous attendons... Et on revient toujours à nous ; car nous sommes les découvreurs de la vérité, et la découverte de la vérité, soit dans
l'ordre de nature, soit dans l'ordre historique, soit dans l'ordre social, est ce qui importe le plus à l'homme. La société, privée de mainteneurs jurés de la vérité, est livrée sans défense aux monstres que l'humanité a vaincus, mais qui tendent sans cesse à la ressaisir, l'ignorance, la brutalité, la superstition.
La base d'une nation civilisée, c'est la science ; or, la science n'existe qu'à la condition d'être progressive, de se renouveler sans cesse par des découvertes. La découverte se fait à voix basse, par le maître courbé sur l'expérience ou le document, expliquant sa trouvaille à quatre ou cinq personnes. Mais la proclamation se fait à voix haute par le talent ou le génie. Ces deux divisions du travail intellectuel sont nécessaires. Toutes les parties de la raison se tiennent ; Tamour même ne s'en sépare pas. C'est en maintenant cet esprit que nous pensons remplir notre mission, et, comme la France ne se distingue pas pour nous de l'idéal et du devoir, c'est en étant d'âpres chercheurs de vérité dans tous les ordres que nous croyons servir là patrie et être à notre manière des citoyens utiles.
Maîtres illustres qui fûtes, au jour de votre vie terrestre, des porteurs de vérité, de cette vérité qui est à la fois lumière et chaleur, apprenez-nous à
marcher sur vos traces. Vous renouvelâtes, en votre temps, les miracles que vit au moyen âge cette montagne Sainte-Geneviève, quand toutes les nations de l'Europe venaient autour d^Abélard, ou bien au Clos-Bruneau, à la rue du Fouarre, chercher les principes de la liberté dans la communauté de l'esprit humain. Ces hommages qui viennent aujourd'hui, de toutes les parties régénérées de l'Europe, se mêler à notre fête, montrent que votre parole eut le grand caractère du vrai ; elle fut universelle, elle remua toutes les races. Nous ne sommes pas changés. D'autres ont pu changer dans le monde; mais rassurez-vous, nous resterons incorrigibles. Nous ne séparerons jamais l'intérêt de la France de celui de la vérité. Jamais nous n'envisagerons la science, la civilisation, la justice comme l'œuvre d'une seule race ou d'un seul peuple. Nous persisterons à croire que toutes les nations y servent, chacune selon son génie. En cultivant la science, nous ne dirons jamais : « Notre science » ; le vrai, le bien et le beau étant, à nos yeux, l'apanage de tous. Le pédantisme, qui scinde l'esprit humain en compartiments, et introduit dans le domaine de l'âme des espèces de cloisons étanches ; l'hypocrisie, qui accapare la Providence et dit avec affectation : « Notre Dieu » (comme si l'on pouvait dire : Notre absolu !
Notre infini !) n'auront jamais nos sympathies. Votre vieux Collège, chers maîtres, restera ce qu'il fut toujours, l'asile de la recherche et de la pensée indépendantes, la forteresse de Thonnêteté intellectuelle. Gomme vous, nous nous laisserions arracher de notre chaire, plutôt que de dire autre chose que ce que nous avons résolu de dire. Votre génie planera sur ces lieux, pleins encore de votre parole. Le souvenir de votre courage et de votre sincérité, ravivé par cette image, nous soutiendra dans Taccoraplissement de notre grand devoir, le culte absolu de la vérité.