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DISCOURS A L'ASSOCIATION DES ÉTUDIANTS

incontestée. Les révolutions m'ont rendu la tâche difficile. Mon vieux principe de fidélité bretonne fait que je ne m'attache pas volontiers aux gouvernements nouveaux. Il me faut une dizaine d'années pour que je m'habitue à regarder un gouvernement comme légitime. Et, de fait, c'est au bout de ce temps que les gouvernements peuvent se mettre à essayer quelque chose de bon. Jusque-là ils ne font que payer leurs dettes de premier établissement. Mais voyez lafataHté! Ce moment où je me réconcilie, et où les gouvernements commencent de leur côté à devenir assez aimables avec moi, est justement le moment où ils sont sur le point de tomber et où les gens avisés s'en écartent. Je passe ainsi mon temps à cumuler des amitiés fort diverses et à escorter de mes regrets, par tous les chemins de l'Europe, les gouvernements qui ne sont plus. Je leur suis plus fidèle que leurs affidés. Si la République venait jamais à tomber (ce qu'à Dieu ne plaise !), voyez quel serait mon sort. Moi qui ne suis pas un républicain a priori, qui suis un simple libéral, s' accommodant volontiers d'une bonne monarchie constitutionnelle, je serais plus fidèle à la République que des républicains de la veille. Je porterais le deuil du régime que je n'ai pas contribué à fonder. Or, j'ai soixante-trois ans; vous voyez combien mon cas est

étrange; les légitimistes à ma façon se préparent en notre siècle de cruels embarras, car il faudrait aussi que les gouvernements fussent fidèles à euxmêmes, et ils ne le sont guère, il faut l'avouer.

Ne venez donc pas me demander des conseils d'habileté; je suis peu qualifié pour cela. Mais si vous voulez que je vous indique des moyens pour être en paix avec vous-mêmes, je puis vous en donner. Mettez-vous toujours en règle avec la patrie. Ne demandez jamais aucun mandat ; n'en refusez aucun ; ne déclinez pas la responsabilité; mais ne la cherchez pas. De la sorte, on vous laissera bien tranquilles. Vous aurez votre repos, et vous vous rendrez en même temps ce témoignage que vous avez fait ce qui dépendait de vous. Vous pourrez vous dire intérieurement : Dixi, salvavi animam meam. Nous devons à la patrie d'être à sa disposition pour la servir; mais nous ne sommes pas obligés de sortir de notre caractère pour obtenir ses mandats. Ne croyons jamais être nécessaires à la partie; il suffit qu'à un jour donné nous puissions lui être utiles.

En somme, le temps où vous vivez n'est pas plus mauvais que bien d'autres. Le sol tremble quelquefois; mais les tremblements de terre n'empêchent pas le pied du Vésuve d'être un lieu fort

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agréable. Préparez-vous pour la vie une ample^provision de bonne humeur. Hors les cas de désastre national, faites une part au sourire et à l'hypothèse où ce monde ne serait pas quelque chose de bien sérieux. Il est sûr, en tout cas, qu'il est charmant tel qu'il est. Soyez contents de vivre, comme nous sommes contents d'avoir vécu. La vieille gaieté gauloise est peut-être la plus profonde des philosophies. Ne vous corrigez pas trop radicalement de ce qu'on appelle les défauts français; ces défauts sont susceptibles de devenir un jour des qualités.

Pardonnez-moi ce long sermon laïque. En vieillissant, on devient donneur de conseils. Quand vous nous succéderez sur la scène de la vie, soyez indulgents pour la génération qui vous précéda. Il y eut dans cette génération beaucoup de goût pour la justice et la vérité. Vous ferez mieux sans doute; mais souvenez-vous de ceux qui vous ont préparé la voie dans des temps difficiles. Je prie ceux d'entre vous qui ne me verront que cette fois de garder de moi, quand je ne serai plus de ce monde, un souvenir affectueux.

PRONONCÉ A LA GARE DU CHEMIN DE FER DU NORD," LE i"' OCTOBRE 1883

Nous ne laisserons point partir sans un adieu le cercueil qui va rendre à sa patrie l'hôte de génie qu'il nous a été donné, pendant de longues années, de connaître et d'aimer. Un maître en l'art de juger les choses de l'esprit vous dira le secret de ces œuvres exquises qui ont charmé notre siècle. Tourguéneff fut un écrivain éminent; ce fut surtout un grand homme. Je ne vous parlerai que de son âme, telle qu'elle m'est apparue dans la douce retraite que lui avait ménagée parmi nous une illustre amitié.

Tourguéneff reçut du décret mystérieux qui fait les vocations humaines le don noble par excellence :

il naquit essentiellement impersonnel. Sa conscience ne fut pas celle d'un individu plus ou moins bien doué par la nature : ce fut, en quelque sorte, la conscience d'un peuple. Avant de naître, il avait vécu des milliers d'années ; des suites infinies de rêves se concentraient au fond de son cœur. Aucun homme n'a été à ce point l'incarnation d'une race entière. Un monde vivait en lui, parlait par sa bouche; des générations d'ancêtres perdues dans le sommeil des siècles, sans parole, arrivaient par lui à la vie et à la voix.

-Le génie silencieux des masses collectives est la source de toutes les grandes choses. Mais la masse n'a pas de voix. Elle ne sait que sentir et bégayer. Il lui faut un interprète, un prophète qui parle pour elle. Quel sera ce prophète? Qui dira ces souffrances, niées par ceux qui ont intérêt à ne pas les voir, ces secrètes aspirations, qui dérangent l'optimisme béat des satisfaits? Le grand homme. Messieurs, quand il est en même temps homme de génie est homme de cœur. Voilà pourquoi le grand homme est le moins libre des hommes. Il ne fait pas, il ne dit pas ce qu'il veut. Un Dieu parle en lui; dix siècles de douleur et d'espérance l'obsèdent et le commandent. Parfois il lui arrive, comme au Voyant des antiques récits de la Bible, qu'appelé pour mau-

dire, il bénit; selon l'Esprit qui souffle, sa langue ne lui obéit pas.

C'est l'honneur de cette grande race slave, dont l'apparition sur l'avant-scène du monde est le phénomène le plus inattendu de notre siècle, de s'être tout d'abord exprimée par un maître aussi accompli. Jamais les mystères d'une conscience obscure et encore contradictoire ne furent révélés avec une aussi merveilleuse sagacité. C'est que Tourguéneff à la fois sentait et se regardait sentir; il était peuple et il était d'élite. Il était touché comme une femme et impassible comme un anatomiste, désabusé comme un philosophe et tendre comme un enfant. Heureuse la race qui, à ses débuts dans la vie réfléchie, a pu être représentée par de telles images, naïves autant que savantes, réelles et mystiques en même temps! Quand l'avenir aura donné la mesure des surprises que nous réserve cet élonnant génie slave, avec sa foi fougueuse, sa profondeur d'intuition, sa notion particulière de la vie et de la mort, son besoin de martyre, sa soif d'idéal, les peintures de Tourguéneff seront des documents sans prix, quelque chose comme serait, si on pouvait l'avoir, le portrait de tel homme de génie dans son enfance. Ce rôle d'interprète d'une des grandes familles de l'humanité, Tourguéneff en voyait la périlleuse

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gravité. Il sentait qu'il avait charge d'âmes, et, comme il était honnête homme, il pesait chacune de ses paroles, il tremblait pour ce qu'il disait et ce qu'il ne disait pas.

Sa mission fut ainsi toute pacificatrice. Il était comme le Dieu du Livre de Job qui « fait la paix sur les hauteurs d. Ce qui ailleurs produisait le déchirement devenait chez lui le principe d'harmonie. Dans sa large poitrine, les contradictoires s'embrassaient; Tanathème et la haine étaient désarmés par les magiques enchantements de son art.

Voilà pourquoi il est la gloire commune d'écoles entre lesquelles existent tant de dissentiments. Une grande race, divisée parce qu'elle est [grande, retrouve en lui son unité. Frères ennemis que sépare une diverse façon de concevoir l'idéal, venez tous à sa tombe; tous vous avez droit de l'aimer, car il vous appartenait à tous, il vous tenait tous dans son sein. [Admirable privilège du génie! Les côtés répulsifs des choses n'existent pas pour lui. En lui tout se réconcilie : les partis les plus opposés se réunissent pour le louer et l'admirer. Dans la région où il nous transporte, les mots dont s'irrite le vulgaire perdent leur venin. Le génie fait en un jour ce que font les siècles. Il crée une atmosphère

de paix supérieure où ceux qui furent adversaires se trouvent en réalité avoir été collaborateurs; il ouvre l'ère de la grande amnistie, où ceux qui se sont combattus dans Tarène du progrès dorment côte à côte en se donnant la main.

Au-dessus de la race, en effet, il y a l'humanité ou, si l'on veut, la raison. Tourguéneff fut d'une race par sa manière de sentir et de peindre; il appartient à l'humanité tout entière par une haute philosophie, envisageant d'un œil ferme les conditions de l'existence humaine et cherchant sans parti pris à savoir la réalité. Cette philosophie aboutissait chez lui à la douceur, à la joie de vivre, à la pitié pour les créatures, pour les victimes surtout. Cette pauvre humanité, souvent aveugle assurément, mais si souvent aussi trahie par ses chefs, il l'aimait ardemment. Il applaudissait à son effort spontané vers le vrai et le bien. Il ne gourmandait pas ses illusions ; il ne lui en voulait pas de se plaindre.

La politique de fer qui raille ceux qui souffrent n'était pas la sienne. Aucune déception ne l'arrêtait. Comme l'univers, il eut recommencé mille fois l'œuvre manquée; il savait que la justice peut attendre; on finira toujours par y revenir. Il avait vraiment les paroles de la vie éternelle, les pa-

rôles de paix, de justice, d'amour et de liberté. Adieu donc, grand et cher ami. Ce qui va s'éloigner de nous n'est que la cendre. Ce qu'il y eut d'immortel en toi, ton image spirituelle nous restera. Puisse ton cercueil être, pour ceux qui viendront le baiser, un gage d'amour en une même foi au progrès libéral. Et, quand tu reposeras dans la terre de ta patrie, puissent tous ceux qui salueront la tombe avoir un souvenir sympathique pour la terre lointaine où tu trouvas tant.de cœurs pour te comprendre et t'aimer.

POUR l'inauguration du médaillon DE MM. MIGHELET, QUINET, MIGKIEWIGZ

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