FUNÉRAILLES DE M. STANISLAS GUYARD. 2GT
Hélas! il était trop parfait, et quand on est arrivé à ce degré extrême de désintéressement, la terre ne vous retient plus assez; on est trop prêt, au moindre signe, à la quitter. La soif du travail allait chez lui jusqu'à l'obsession ; il avait tué en lui la possibilité du repos. Quand il pensait à tant de belles choses qui seraient à faire, quand il voyait la moisson si belle et les ouvriers si peu nombreux, il était pris d'une sorte de fièvre; il assumait pour lui la tâche de dix autres. La fatigue amena bientôt l'insomnie, l'incapacité du travail. L'incapacité du travail, c'était pour lui la mort. Vivre sans penser, sans chercher,, lui parut un supplice. Imitez-le en tout, jeunes amis, excepté en cette espèce de tension dangereuse qui fait qu'on ne peut plus associer au devoir le sourire, le divertissement honnête, le plaisir de contempler un monde, où, à côté de tant de parties sombres, il y a des touches si lumineuses. Indulgere genio est un art que notre ami ne savait pas, ne voulait pas savoir; il ne pécha que par excès d'amour pour le bien. La vie était pour lui tellement identifiée avec le travail qu'un ordre de repos lui sembla insupportable. La perspective de vivre sans travailler lui parut un cauchemar plus affreux que la mort.
Et puis il y avait en tout cela quelque chose de plus profond encore. L'espèce de providence in-
consciente qui veille à la destinée des grandes âmes semble faire en sorte que la récompense ne leur vienne que tard et quand elle a perdu son attrait. Il en fut ainsi pour Guyard. La vie s'était toujours montrée à lui par le côté austère. Quand elle commença à lui sourire, le stoïcien eut des scrupules ; il crut qu'il allait perdre de sa noblesse en acceptant le prix qu'il avait si bien mérité; il sembla se dérober, se soustraire...
On ne se console de ces dures leçons infligées à notre orgueil qu'en songeant que la science est éternelle, qu'elle n'est point assujettie aux lois fatales de notre fragilité. Guyard a largement travaillé pour sa part au grand édifice de la science moderne, dont les profondeurs cachent tant d'efforts anonymes. Ces monuments immenses, ou plutôt ces collines bâties, qui couvrent la plaine de Babylone, sont faites en briques de quelques centimètres de long. Courte est une vie scientifique; mais immense est un capital où rien ne se perd.
Pauvre cher ami, entré maintenant dans la sérénité absolue, donne le repos à ce cœur inquiet, à cette conscience timorée, à cette âme toujours craintive de ne pas assez bien faire. Tu as été un bon ouvrier dans l'œuvre excellente qui se construit avec nos efforts. Ta tristesse fut seule parfois