FUNÉRAILLES DE M. VILLEMAIN
grecque, modèles d'un art incomparable, où la suprême élégance et le bon sens, loin de s'exclure, se réunissent en une divine harmonie. Ministre de l'instruction publique à une époque où la culture élevée de l'esprit était tenue par la politique, non pour un amusement frivole d'aristocrates oisifs, mais pour un intérêt public, M. Villemain n'eut pas de plus constante pensée que de faire rendre aux couvents grecs les chefs-d'œuvre qu'ils pouvaient receler encore, et, si cette investigation, conçue et dirigée par lui, prouva que les chefs-d'œuvre inédits sont devenus bien rares, elle rendit au moins à la science des textes de première importance pour Thistoire de l'esprit humain. Quand le docte cardinal Maï arrache aux palimpsestes les pages à demi dévorées de \di République de Gicéron, M. Villemain reçoit les feuilles savantes à mesure qu'elles sont imprimées, et en donne cette traduction où l'on trouve revêtues du plus beau style les plus profondes idées qu'on ait jamais émises sur la constitution de la société civile.
Il ne séparait pas l'antiquité chrétienne de l'antiquité profane ; le génie des Pères de l'Église trouva en lui pour la première fois un digne interprète. Cette grande école chrétienne du iv' siècle, tout imprégnée encore d'hellénisme et de philosophie,
M. Yillemain la comprit, l'aima, la dépeignit en traits immortels. Ce noble christianisme des Basile et des Ghrysostome était pour lui une autre Grèce, un monde classique en une certaine manière, où son imagination se complaisait. Rien n'était en dehors de sa large et intelligente critique : il était aussi maître de son sujet quand il retraçait l'histoire de la poésie lyrique des Grecs que quand il expliquait Dante et la poésie du moyen âge. L'admirateur passionné de la Grèce antique trouvait de la sympathie et de la pitié, même pour cette Grèce en décadence, dont il s'interdisait respectueusement de voir les faiblesses et les décrépitudes.
Ainsi soutenu par tous les enseignements du passé, en communion littéraire et philosophique avec ce que l'humanité a produit de bon et de beau, il tenait tète aux défaillances du présent; il en dominait les tristesses, et, sans dissimuler ses craintes, il accueillait toute pensée d'avenir. Quoique depuis des années sa santé ne lui permît pas de prendre part à nos discussions, nous le sentions présent parmi nous ; tout absent qu'il était, nous recherchions son suffrage. Comme de tous les grands hommes, on peut dire de lui que la mort ne l'atteindra pas. Pour prendre les expressions d'un des auteurs anciens qui lui furent les plus chers :