‹ Discours et conférencesChapitre 30 sur 33 · REPRODUCTION STENO GRAPHI QUE · texte numérisé non relu

REPRODUCTION STENO GRAPHI QUE

Je suis infiniment heureux, monsieur le baroii*, des paroles par lesquelles vous avez eu la bonté de m'introduire auprès de cette assemblée. J'ai été, en effet, du nombre de ceux qui ont applaudi tout d'abord à la formation de cette Société des études juives, à laquelle je crois un si grand avenir. J'ai

1. M. le baron Alphonse de Rothschild avait ouvert la séance par une allocution.

applaudi, en particulier, à l'article de vos statuts qui permet à des personnes étrangères à la communauté israélite de faire partie de votre Société.

Vous avez eu parfaitement raison. Messieurs, d'introduire cette disposition dans votre règlement. Sans doute, les études juives vous appartiennent de plein droit; mais, permettez-moi de le dire à votre gloire, elles appartiennent aussi à l'humanité. Les recherches relatives au passé israélite intéressent tout le monde. Toutes les croyances trouvent dans vos livres le secret de leur formation. Celui qui veut fouiller ses origines religieuses arrive nécessairement à l'hébreu. Ces études, tout en étant votre domaine propre, sont donc en même temps le domaine commun de tous ceux qui croient ou qui cherchent. {Applaudissements.)

Quelle merveilleuse destinée, en effet, que celle de votre livre sacré, de cette Bible qui est devenue l'aliment intellectuel et moral de l'humanité civilisée! S'il est une portion du monde qui rappelle peu la Judée, ce sont assurément nos îles perdues de l'Occident et du Nord. Eh bien ! de quoi s'occupe-t-on dans ces pays lointains, habités par des races si différentes de celles de l'Orient? De quoi s'yoccupet-on? De la Bible, Messieurs, de la Bible avant tout.

Il y a au nord de l'Ecosse, à trente lieues à peu

près de la côte, au milieu d'une mer sauvage, un rocher isolé qui pendant la moitié de l'année est presque plongé dans les ténèbres. Cette petite île s'appelle Saint-Kilda. Je lisais dernièrement des renseignements très curieux sur cet îlot, qui pourrait nous fournir des données intéressantes sur la race celtique à son état pur. Pendant des mois entiers, on y est sans relations avec le reste du monde. On doit s'ennuyer beaucoup à Saint-Kilda, et la société doit y être peu variée. (Rires.) Eh bien! que fait-on sur cette petite terre oubliée? On lit la Bible du matin au soir; on cherche à la comprendre.

J'ai un peu visité le nord de la Scandinavie; j'ai aperçu quelques campements de Lapons. Ces Lapons sont à demi civilisés. Ils savent lire maintenant. Eh bien ! Que lisent-ils ? La Bible, toujours la Bible. Ils l'entendent à leur façon, l'interprètent de la manière la plus originale, avec une sorte de passion sombre et d'intelligence profonde.

Tous avez donc ce privilège incomparable que votre livre est devenu le livre du monde entier; par conséquent ne vous en prenez qu'à vous-mêmes si tout le monde veut se mêler à vos études. Vous partagez ce privilège de l'universalité avec une autre race, qui, elle aussi, a imposé sa littérature à

tous les siècles et à tous les pays, c'est la Grèce. Assurément nous nous plaindrions si les Grecs modernes venaient dire : « Nous seuls, avons le droit de nous occuper du grec. — Pardon, répondrionsnous, tout le monde admire votre ancienne littérature, tout le monde a le droit de l'étudier. » La Bible, de même, étant le bien commun de l'humanité, appartient à l'espèce humaine tout entière; nous avons droit de collaborer avec vous. — Nous vous remercions donc, Messieurs, de ce que vous avez bien voulu nous admettre, comme des Samaritains de bonne volonté, à travailler à côté de vous à l'œuvre qui nous intéresse tous également. (Trè& bien ! très bien! et vifs applaudissements.)

Il est si vrai que les études hébraïques sont la substruction commune des études religieuses de notre monde, que tous ceux qui cherchent à se rendre compte de leur foi sont amenés à s'occuper de votre passé religieux. Quand on veut approfondir le christianisme, par exemple, c'est le judaïsme qu'il faut étudier. Attaché par une de ces traditions d'enfance qui sont les plus chères et qui durent le plus, attaché, dis-je, au christianisme par une de ces traditions, je crus ne pouvoir mieux prouver mon respect pour la doctrine chrétienne qu'en l'examinant de très près. Je pense qu'un exa-

judaïsme et christianisme. 315

men sérieux, consciencieux, est la plus grande marque de respect que l'on puisse donner aux croyances religieuses. {Marques cV approbation.)

A quoi me trouvai-je mené par cette analyse du christianisme? Je me trouvai mené à l'étude du judaïsme;. car, je le répète, le chrétien qui veut se rendre compte de sa foi est nécessairement conduit à l'hébreu. Et, assurément, cette étude produisit dans mon esprit la révolution la plus profonde. C'est du jour où j'ai commencé à connaître votre passé que mes idées se sont, je puis le dire, fixées sur l'histoire religieuse de l'humanité.

L'étude du christianisme m'inspira la résolution d'écrire l'histoire des origines chrétiennes. Mais l'histoire des origines chrétiennes, qu'est-ce, 31essieurs ? C'est essentiellement votre histoire. Je reconnais que, pour être complètement logique, j'aurais dû commencer mon histoire des Origines du christianisme par une histoire du peuple juif. Si je me suis jeté, comme on dit, au milieu du sujet, c'est qu'on ne sait pas la durée de la vie et qu'on va d'abord au plus pressé. Aussi, maintenant que j'ai raconté comme je l'ai pu les cent cinquante premières années du christianisme, je voudrais que ce qui me reste de vie et de force fût consacré à l'histoire antérieure, où se trouve, je le re-

connais, la véritable explication du christianisme.

Les origines du christianisme, en effet, doivent être placées au moins sept cent cinquante ans avant Jésus-Ghrist, à l'époque où apparaissent les grands prophètes, créateurs d'une idée entièrement nouvelle de la religion.

C'est là votre gloire, Messieurs, la gloire d'Israël ; c'est là le grand secret dont vous êtes les dépositaires: c'est dans le sein de votre race, environ sept ou huit cents ans avant Jésus-Christ, — ces années-là ne se supputent pas d'une manière bien rigoureuse, — c'est dans le sein d'Israël que s'est accompli d'une manière définitive le passage de la religion primitive, pleine de superstitions malsaines, à la religion pure et, on peut le dire, définitive de l'humanité.

La religion primitive, autant qu'il est permis de l'entrevoir, a du participer de la grossièreté inhérente aux origines de l'humanité. Ce fut une religion tout égoïste. On se figurait Dieu ou les dieux d'une manière plus ou moins analogue à l'homme, on cherchait à prendre la Divinité ou les divinités comme on prend les hommes, c'est-à-dire par l'intérêt, par des dons, des cadeaux. On cherchait à s'insinuer dans la faveur des dieux en leur offrant quelque chose d'agréable, des sacrifices surtout, qu'on supposait devoir être bien accueillis d'eux.

G'étaitun culte essentiellement intéressé. L'homme était entouré de terreurs, de causes inconnues, et il s'imaginait arriver à ses fins en captant la faveur de ces causes inconnues, en les attachant au service de son ambition ou de sa passion.

Lisez cette inappréciable inscription de Mésa que nous avons au musée du Louvre, et qui montre si bien l'état de la conscience d'un roi de Moab près de neuf cents ans avant Jésus-Christ. Mésa offre des sacrifices; il cherche à être agréable de toutes les manières au dieu Camos, qui lui rend le prix de sa piélé en lui faisant remporter des victoires et en le protégeant dans toutes les occasions. Mésa, en un mot, c'est le favori de Camos. Et pourquoi cela? Parce que Mésa est un homme d'une grande élévation morale ? Oh ! c'est bien peu probable. Nous n'avons pas beaucoup de renseignements sur cette époque reculée; mais je crois que nous ne nous avancerions pas beaucoup en disant que Camos était attaché à Mésa pour de tout autres raisons que parce que celui-ci était un très galant homme. Le dieu Camos ne paraît pas avoir été sensible à cette considération-là {On rit.)

Que si nous passons de la religion de Moab à la religion d'Israël, le contraste est frappant. Lisons, par exemple, le psaume xv, qui, comme la plupart

des psaumes, n'est pas daté, mais où nous trouvons l'expression d'un sentiment fort ancien. Qu'y lisonsnous ?

Le psalmiste se demande ce qu'il faut faire pour être le protégé de lahvé, pour être son ger, « son voisin ». Cette situation du ger à l'égard du dieu qu'il servait est devenue bien claire par les inscriptions phéniciennes, rapprochées de certaines expressions arabes. Le ger, le voisin d'un dieu, c'était celui qui vivait à côté du temple de ce dieu; c'était son parasite, son commensal, participant à la bombance qui résultait de sacrifices offerts au dieu. {On rit.) Le voisin du dieu était ainsi couvert par la protection du dieu, qui s'étendait comme deux grandes ailes autour du temple. Or cette protection, ces avantages, cette faveur, le ger, chez les Phéniciens, par exemple, cherchait-il à s'en rendre digne en étant un honnête homme, en perfectionnant son être moral? Non, certes; les renseignements que nous avons sur ces géîim porteraient à croire tout le contraire. Lisons maintenant notre psaume xv. Nous allons voir quelles doivent être les qualités du protégé, du voisin de lahvé, de celui que le Dieu d'Israël couvre de ses ailes.

lahvé, qui mérite d'être le ger de la tente? Qui mérite d'habiter sur ta montagne sainte ?

Ecoutez la réponse :

Celui qui marche immaculé et pratique la justice,

Qui parle vrai dans sou cœur ;

Oui ne calomnie point avec sa langue,

Qui ne fait point de mal à son prochain,

Qui n'outrage point son semblable,

Qui n'accepte point de cadeaux au détriment du faible.

Voilà donc, Messieurs, les qualités du ger, du voisin, du protégé de lahvé. On est le protégé de lahvé en étant un honnête homme *.

Je ne dis pas que le psaume xv ait exprimé cela pour la première fois ; mais c'est bien Israël qui a dit cela pour la première fois. Si le psaume n'est pas daté, voici un texte qui l'est d'une façon incontestable; c'est le premier chapitre d'Isaïe :

Écoutez la parole de lahvé, juges de Sodome; prêtez l'oreille à l'enseignement de notre Dieu, peuple de Gomorrhe. € }i\e m'importe la multitude de vos sacrifices? dit lahvé; je )) suis écœuré de la fumée des béliers, de la graisse des veaux ; » le sang des taureaux, des agneaux et des boucs, je n'en » veux plus. Cessez de m'apporter ces vaines offrandes; leur » odeur me fait mal au cœur... Vos fêtes et vos néoménies, » mon àme les hait, elles me sont à charge ; je ne les peux » plus supporter. Multipliez vos prières tant que vous vou- » drez; je ne les écoute pas, car vos mains sont pleines de

1. Se rappeler aussi la belle formule : Lo iegurka ra, « un méchant ne saurait être ton ger ». Ps. v, 5.

2) sang. Lavez-vous d'abord, purifiez-vous; ôtez de devant mes » yeux vos actions coupables ; cessez défaire le mal; apprenez 7> à bien faire; cherchez la justice, soutenez l'opprimé, faites » droit à l'orphelin, défendez la veuve. »

Ah! Messieurs, voilà un dieu tout nouveau, un dieu pi^ofondémenL distinct du Camos de ce roi Mésa et de tous les dieux de l'antiquité. La morale est entrée dans la religion ; la religion est devenue la morale. L'essentiel n'est plus le sacrifice matériel. C'est la disposition du cœur, c'est l'honnêteté de l'âme qui est le véritable culte. {Applaudissements prolongés.)

Eh bien! ces paroles sont datées; elles sont authentiques, elles sont d'environ sept cent vint-cinq ans avant Jésus-Christ. Elles signalent l'avènement de la religion pure dans l'humanité. Logiquement parlant, un tel mouvement devait aboutir à la suppression des sacrifices; mais il est rare qu'on atteigne à l'idéal absolu; il est difficile de faire disparaître des usages chers à un peuple et devenus nationaux. L'esprit du moins resta. L'esprit des prophètes, c'est l'esprit même d'Israël. Après la captivité,^ nous le retrouvons plus éclatant que jamais dans ces admirables écrivains du vp siècle avant Jésus-Christ, dont le rêve est une religion qui puisse convenir à l'humanité tout entière.

judaïsme ET CHRISTIANISME. 321

Tant que le culte réside dans des pratiques matérielles, on ne saurait demander à tous les peuples de l'accepter; chaque nation a ses pratiques; pourquoi les changer? Mais un culte qui réside dans l'idéal pur de la morale et du bien, un tel culte, dis-je, est bon pour tout le monde.

Et c'est là une idée qui se produit sans cesse chez les anciens prophètes : ce culte épuré d'Israël deviendra la religion du genre humain. Il ne s'agit plus d'un culte particulier; il s'agit du culte universel, du règne de la justice. (Applaudissements.)

Le règne de la justice ! oui, telle est bien la foi de ces anciens prophètes; c'est l'idéal qui apparaît dans leurs œuvres. Cet idéal ne se réalise pas complètement — jamais l'idéal ne se réalise d'une façon plénière; — mais la croyance obstinée que, grâce à Israël, la justice régnera sur la terre, devient, dans la pensée du pieux juif, une sorte d'obsession.

Voilà où réside la merveilleuse originalité des prophètes; voilà l'idée qui a été le noyau de la religion pure, et qui a dû être adoptée par l'humanité entière. Cette idée, proclamée avec un accent si populaire et si touchant par les fondateurs du christianisme, est exprimée avec une grandeur ad-

3n DISCOURS ET CONFÉRENCES.

mirable par les prophètes du vu' siècle avant Jésus- Christ.

C'est dans ce sens que j'ai dit que les origines du christianisme sont dans le judaïsme. Les vrais fondateurs du christianisme, ce sont les grands prophètes qui ont annoncé la religion pure, détachée des pratiques grossières et résidant dans les dispositions de l'esprit et du cœur, religion par conséquent qui peut et doit être commune à tous, religion idéale, consistant en la proclamation du règne de Dieu sur la terre et en l'espérance d'une ère de justice pour la pauvre humanité.

Les poèmes sibyllins, ces œuvres apocryphes autant que l'on voudra, mais si touchantes, de l'école d'Alexandrie, tournent autour du même rêve, qui, par des échos mystérieux, est arrivé jusqu'à Virgile, à savoir un avenir brillant, un avenir de paix, de b'onheur et de fraternité, réservé au monde renouvelé. Ce paradis sur terre résultera de l'accession de l'humanité au culte d'Israël.

Il nous est très difficile de parler d'une manière précise de ces premiers fondateurs du christianisme, dont la physionomie est recouverte à nos yeux par un triple voile ; mais ce qui est certain, c'est que toute la première génération chrétienne est essentiellement juive. On eût demandé à ces grands

judaïsme et christianisme. 3-23

fondateurs s'ils croyaient se mettre en dehors de la famille juive : « Oh! non, auraient-ils répondu; nous continuons la ligne des inspirés d'Israël ; c'est nous qui sommes les vrais aboutissants des anciens prophètes. » Ils croyaient, en un mot, accomplir la Loi et non la supprimer.

Pour avoir des témoignages bien positifs, il faut arriver à saint Paul, dont les plus anciennes épîtres conservées sont à peu près de Tan 54 après Jésus- Christ. Ici, le déchirement est en apparence éclatant. Paul cependant proteste sans cesse qu'il n'abandonne pas sa foi dans les promesses. Il veut élargir le judaïsme, en faciliter l'accès aux populations qui désirent entrer dans son sein. Il a quelquefois des paroles dures pour son ancien peuple; mais il a aussi des paroles tendres, pleines de douceur, et jamais saint Paul n'a cru se séparer de l'Église juive. Dans la primitive Église, d'ailleurs, Paul est considéré presque comme un hérétique, comme un esprit hardi, comme une sorte de trouble-fête. Il fut en tout cas une exception, et des petites épîtres comme celles qui figurent dans le canon chrétien sous le nom de saint Jacques, de saint Jude, représentent bien mieux F esprit de la première Église. Or, de tels écrits sont tout à fait juifs; ils auraient pu se lire dans la synagogue s'ils avaient été écrits en hébreu .

Il en de même de l'Apocalypse dite de saint Jean, celle qui est dans le canon chrétien. Ce livre, daté de la fm de l'an 68 ou du commencement de l'an 69, est un livre juif au plus haut degré. L'auteur est passionné pour la nationalité juive. La guerre de Judée a commencé, Jérusalem va être investie; on sent chez le Voyant la sympathie la plus profonde pour les révoltés de Judée. Jérusalem est pour lui a la ville aimée » ; son idéal de l'humanité est une Jérusalem d'or, de perles et de pierreries. On n'est pas plus juif que l'auteur de l'Apocalypse.

Au lendemain de la prise de Jérusalem, se place la rédaction des Évangiles dits synoptiques. Ici il y" a partage. L'esprit de ces Évangiles est en quelque sorte double. Il y a dans les vieux livres chrétiens un mot qui donne une idée assez juste de l'état moral des évangélistes; c'est le mot ^t^v)(^Gç, « qui a deux âmes », pour signifier « flottant entre deux esprits )>. Onlit dans les synoptiques des paroles très sévères, quelquefois injustes contre les pharisiens; mais ce qui montre bien que le déchirement n'était pas encore fait, c'est que le moins juif de tous les synoptiques, Luc, tient à constater que Jésus a pratiqué toutes les cérémonies de la loi, en particulier qu'il a été circoncis. Un fait bien curieux, d'ailleurs, est celui-ci :

Vers 75 ou 80 et dans les années qui suivent, il se produit beaucoup délivres inspirés par le patriotisme juif, tels que le livre de Judith, l'Apocalypse d'Esdras, l'Apocalypse de Baruch, et même le livre de Tobie, qui n'apparaît qu'à une époque tardive. Il n'y a rien de plus juif que le livre de Judith, par exemple. Et pourtant ces livres se perdent chez les juifs et ne sont conservés que par les chrétiens; tant il est vrai que le lien entre l'Église et la synagogue n'était pas encore rompu quand ils parurent.

L'épître de Clément Romain, quel qu'en soit l'auteur, exprime très bien les sentiments de l'Église romaine vers Tan 98 après Jésus-Christ. Cet opuscule est d'un judaïsme tout à fait orthodoxe; Judith y est citée pour la première fois comme une héroïne, ce qui prouve que la scission, vers l'an 400, n'était pas le moins du monde accomplie.

Si nous passons maintenant aux épîtres et aux Évangiles attribués à Jean, le cas est tout autre. Nous pouvons placer la composition de ces écrits vers l'an 125 après Jésus-Christ, c'est-à-dire environ cent ans après la mort de Jésus. Le judaïsme y est traité en ennemi. On pressent l'avènement des systèmes qui, sous le nom de gnosticisme, porteront les chrétiens à renier leurs origines juives. Le gnosticisme est tout à fait opposé au judaïsme. Selon les

gnostiques, le christianisme est né spontanément et sans antécédent; ou plutôt il est une réaction contre la loi antérieure. Il est inconcevable qu'une conception historique aussi erronée ait pu se produire en aussi peu de temps (cent ou cent vingt ans après Jésus !) Les nouveaux docteurs déclarent que le christianisme n'a rien à faire avec le judaïsme. Marcion, plus exagéré encore, prétend que la religion juive est une religion mauvaise, que Jésus- Christ est venu abolir.

Il est, je le répète, tout à fait singulier que, dans l'espace d'un siècle, une semblable erreur ait pu se produire; mais remarquez que le gnosticisme est dans l'Église chrétienne ce qu'un courant latéral est pour un fleuve. L'Église orthodoxe se considéra toujours, au second siècle, comme liée à la synagogue par le lien le plus intime.

Papias est bien un chrétien juif, renfermé dans les idées des Évangiles synoptiques et de l'Apocalypse. Le Testament des douze patriarches, qui paraît vers le même temps, est une œuvre toute juive. Le Pasteur d'Hermas est encore un livre édifiant dans le sens juif, un véritable agada. Je voudrais qu'on le traduisît; je suis sûr qu'on le lirait avec charme, aussi bien dans le camp des personnes qui croient que dans le camp de celles

qui s'intéressent simplement à l'histoire religieuse.

Enfin il y a cet évêqiie de Sardes, Méliton, qui vers l'an 460, passe sa vie à chercher les livres saints parmi les juifs. On ne possédait la liste des livres saints, au fond de l'Asie-Mineure, que d'une manière fort incomplète. Méliton fait une enquête, va en Syrie, arrive à connaître exactement le canon des juifs; pour lui, c'est bien là le canon des livres sacrés.

Nous touchons aux temps de Marc-Aurèle. La scission, maintenant, se prononce de plus en plus. Polycarpe et son entourage sont ennemis des juifs. Les Apologistes sont en général aussi de grands adversaires du judaïsme. Ce sont des avocats; ils taillent à pans coupés, comme une forteresse, la cause qu'ils défendent. L'écrit anonyme connu sous le nom d'Épître à Diognète, est surtout frappant à cet égard. Il fait très bien comprendre l'erreur étrange où étaient arrivées, vers la fin du second siècle, des branches entières de la famille chrétienne : on eût dit que le christianisme avait germé du sol tout seul, indépendamment du judaïsme. L'auteur de YÉpître à Diognète traite les rites juifs, d'où le christianisme est sorti, de « superstitions ». On ne vit jamais contradiction plus singuHère.

La séparation, je le répète, se faisait surtout par

l'influence des doctrines gnostiqiies. Sous Marc- Aurèle le divorce était loin encore d'être absolu. Voilà le montanisme qui se produit vers 170; le montanisme est une recrudescence de l'ancien esprit millénaire, prophétique, apocalyptique, parmi les populations ardentes et crédules de la Phrygie. Quelle est l'idée constante du montanisme? C'est que Jérusalem va venir se fixer à Pépuze, en Phrygie. Les sectaires passaient les jours, les yeux tendus vers le ciel, pour voir cette Jérusalem nouvelle éclater dans les nues, puis descendre et venir s'établir dans les cantons brûlés de la Phrygie Catacécaumène. Le lien, pour eux, n'était nullement rompu avec les anciennes espérances d'Israël.

Il y a un livre, surtout, qui est un véritable trésor historique : c'est le roman dont Clément Romain est le héros et qui est connu sous le nom de Reconnaissances. Si l'on veut bien comprendre les relations du judaïsme avec" le christianisme sous Marc- Aurèle, c'est ce livre-là qu'il faut lire. La question est traitée en quelque sorte ex professa dans un sermon censé prononcé par saint Pierre, à Tripoli, sur kl côte de Syrie. Les bases du système de conciliation exposé par saint Pierre sont celles-ci : Le judaïsme et le christianisme ne diffèrent pas l'un de l'autre; Moïse, c'est Jésus; Jésus c'est Moïse. Il n'y

a eu, à proprement parler, depuis l'origine, qu'un seul prophète sans cesse renaissant; un même esprit prophétique a inspiré tous les prophètes. Le judaïsme suffît à celui qui ne connaît pas le christianisme. Le christianisme suffit à celui qui ne connaît pas le judaïsme. On peut faire son salut également dans les deux.

Les expressions dont se sert cet auteur si intéressant méritent d*ètre pesées. Selon la fable du roman, la famille de Clément Romain se convertit à la vérité. Ce sont des païens très vertueux et qui, pour prix de leur vertu, arrivent à la vraie religion. « Ils se font juifs », lov^alovg ye^^evriiihovg. Se faire juif, pour l'auteur, c'est adopter la vérité religieuse, laquelle n'est pas coupée en deux. Il n'y a pour lui qu'une révélation, dont le judaïsme et le christianisme sont les deux formes équivalentes et parallèles . Voilà comment, sous Marc-Aurèle, on comprenait les relations entre le judaïsme et le christianisme.

Plus tard, au m' siècle, la scission devient plus accusée, sous Tinfluence de Técole d'Alexandrie, héritière d'un gnosticisme mitigé. Clément d'Alexandrie et Origène n'aiment pas le judaïsme et en parlent avec beaucoup d'injustice. On sent que la séparation est en train de se faire; cependant elle ne

s'opère d'une manière complète que quand le christianisme affecte les allures de religion d'État, sous Constantin. Le christianisme alors devient officiel, tandis que le judaïsme garde son caractère libre. La séparation est-elle dès lors tout à fait complète? Eh bien ! non, pas encore.

Je rappelais dernièrement les sermons de saint Jean Chrysostome contre les juifs^ Il n'y a pas de document historique plus intéressant. L'orateur s'y montre naturellement rude, dogmatique; il fait toute sorte de raisonnements, dont quelques-uns ne sont pas très forts. (Rires). Mais on voit que ses fidèles étaient encore dans une communauté des plus intimes avec la synagogue. Il leur dit plus de vingt fois (car saint Jean Chrysostome se répète beaucoup ; il est un peu prolixe) : (On rit.) « Qu'allez-vous faire à la synagogue? Vous voulez célébrer la Pâque? Eh bien, nous aussi, nous célébrons la Pâque ; venez chez nous ! {Hilarité générale et applaudissements.)

Les chrétiens d'Antioche, en 380, allaient donc encore à la synagogue dans beaucoup de circonstances. Pour donner à un serment plus de force, on se rendait à la synagogue parce qu'on y trouvait les

Page 1